‹ Un libre-penseur du XVIme siècle: ÉrasmeChapitre 33 sur 45 · FIN DU SEJOUR AUX PAYS-BAS · texte numérisé non relu

FIN DU SEJOUR AUX PAYS-BAS

ES le principe, nous l'avons vu, Erasme se montra bienveillant pour Luther, mais avec restriction. Tant que la rupture avec Rome ne fut pas définitive, Luther, quoiqu'il eût déjà tonné contre les indulgences, avait témoigné une déférence au moins extérieure pour Léon X, auquel il s'était adressé directement. Le pape, croyant d'abord à une simple querelle de moines, parce qu'il avait chargé les Dominicains de prêcher les indulgences et non les Franciscains, dont était Luther, ne répondit pas. Mais quand le docteur Eck eut notifié la bulle qui condamnait au feu les ^vres de Luther et décrétait contre lui la prise de corps, les choses changèrent de face* Luther jeta le masque, et, donnant cours à son emportement naturel, brûla

lui-même la bulle pontificale sur la place de Wittemberg. C'était la guerre déclarée.

Érasme dut d'autant plus redoubler de circonspection, qu'il était, au fond, opposé à toute violence. Il écrit au cardinal Campeggio une lettre, dont l'extrait suivant dénote sa pensée intime : « J'aime mieux me contenter du présent, tout malheureux et pitoyable qu'il est, que de fomenter de nouveaux troubles, qui souvent tournent tout autrement qu'on ne l'espérait. Je suis aussi peu l'auteur d'une doc trine nouvelle que du tumulte actuel ; je ne le veux jamais être. Ambitionne qui voudra la gloire du martyre. » On comprend que les biographes protestants, MuUer entre autres *, aient déclaré que, pour Erasme, « le monde du libre esprit était fermé, et que pour lui il n'y avait qu'un monde, celui de la raison, Verstandes. » C'est aussi notre avis, et cette étude n'a d'autre but que de le démontrer; ce qui ne veut pas dire que nous soyons contre Érasme, comme Mullen Le temps qu'il lui reste à vivre, il l'emploiera à se laver du soupçon d'avoir été de connivence avec Luther. Mais il ne parvint pas à détromper l'opinion des catholiques. Aléandre, son ancien ami, alla même jusqu'à dire tout haut, à Rome, qu'il eût mieux valu qu'Érasme ne fût jamais né, parce que sans lui la lumière ne se fût jamais

faite en Allemagne, où le peuple serait resté dans son ignorance et dans sa barbarie native. En Flandre, en Angleterre et en Espagne, le clergé ne pensait pas autrement. Il ne pouvait pas faire un plus bel éloge d'Erasme.

Érasme va donc virer de bord, sans renoncer cependant à ce qui fait son originalité, la lutte d'un scepticisme avisé contre les deux partis extrêmes. Les réfutations, les apologies vont se succéder jusqu'à fatiguer le lecteur. Mais, comme dit MuUer*, « nous y retrouverons toujours le même théologien rationaliste, raisonnirenden. » Nous ne mettons pas, comme lui, sa sincérité en doute; car cette sincérité survit jusque dans les concessions que la prudence, l'amour de son repos, la vieillesse approchante lui commandent. On peut, on doit affronter le martyre, à la condition toutefois d'avoir unie conviction; Érasme n'en avait pas. Luther, nous le verrons, l'a mieux compris que ses biographes protestants.

Charles d'Autriche venait de ceindre la couronne impériale au détriment de François I^'', grâce à l'intrigue, à l'or des Fugger d'Augsbourg. Cette élection fut avant tout une affaire financière; nous le savons aujourd'hui. Erasme l'avait vue avec plaisir, comptant que son souverain était plus à même de mettre ordre aux troubles

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de l'Allemagne. Il le suivit, en qualité de conseiller, à la diète de Cologne, ij'io, et eut une entrevue avec l'électeur Frédéric-le-Sage, auquel il avait dédié son Suétone. Dans un entretien particulier, pressé par l'électeur, il commença par lui dire, sous forme plaisante : c< Luther a commis deux crimes : il s'est attaqué à la couronne du pape et au ventre des moines; » c'était une appréciation qui n'était pas sans portée. Il ajouta sur un ton plus sérieux : « C'est avec raison que Luther a blâmé l'abus des indulgences et bien d'autres superstitions. Mais il est trop vif, trop violent dans la lutte : il faut mener les choses de l'Évangile avec l'esprit de l'Évangile. Au reste, si l'on veut sauvegarder la considération et l'honneur du Saint- Siège, il ne reste qu'à faire traiter l'affaire par des gens sages, bien vus et non suspects. » Sur la prière de Spalatin, prédicateur de Frédéric, il exposa à peu près la même opinion dans une lettre écrite chez le comte de Nuenar, le prévôt de Cologne : « Les gens les plus pieux n'ont pas été blessés par les propositions de Luther, mais par la bulle qui l'a condamné, si dure et si contraire à la mansuétude du représentant du Christ. Luther a été condamné, mais non réfuté, par deux universités (celles de Cologne et de Paris). Le monde aspire à la vérité évangélique, et cette vérité ne doit pas être combattue

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par la violence; il ne serait pas bon que l'Einpereur débutât par des mesures de rigueur. »

Cette lettre toute confidentielle fiit publiée deux mois après, à son grand déplaisir, comme on l'imagine. Mais elle rendait à merveille le sentiment d'Érasme, sentiment que la cour de Rome ne pouvait naturellement pas accueillir, réclamant pour elle seule les décisions en matière de foi. Cela ne l'empêcha pas, ce qui lui fait honneur, d'écrire dans le même sens à Campeggio et à Chérégad, tous deux en faveur auprès de Léon X, dont il vantait, d'ailleurs, la douceur naturelle.

Nous ne dirons pas, avec les Mémoires de Trévoux (1723), qu'Érasme fut précisément ce l'ami de Luther, promoteur de la secte qu'il refusa de combattre et qu'il enseigna. » Il est à peu près avéré cependant que, après la conversation avec Érasme, l'électeur se décida définitivement pour Luther. C'est ce que la cour pontificale n'oubliera plus. A Rome on fit grand bruit de ces paroles si libres : les Romanistes ne pouvaient pas admettre qu'on limitât à ce point l'autorité du pape. Aléandre, surtout, se distingua par la violence dé son langage : sa haine se traduisit en menaces, en plaintes réitérées auprès de Léon X. Il s'était déjà permis de dire, un jour, devant Érasme : « Le pape, qui a eu raison de tant de ducs et de comtes, est bien en état de réduire à

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robéissance trois misérables grammairiens. »

Plus tard, ij'28, dans sa réponse au prince de Carpi, Erasme attribuera, par inadvertance sans doute, le propos à Caiétan, qui, au lieu de misérables, eiurait dit pouilleux, pediculosos. Aléandre et Caiétan se valaient, au reste, pour l'exagération. Aléandre avait même eu Faudacede s'écrier en pleine cour : « S'il survient des différends entre le pape et l'Empereur, celui-ci sera bientôt convaincu de la distance qui le sépare du pontife, et combien Charles est peu de chose auprès de Léon X. » Le temps ne peut rien, hélas! sur les ultra: de Maistre et bien d'autres nous l'ont appris depuis. Mais Erasme ne pouvait, en matière de foi, souscrire à l'infaillibilité, qu'ont fini par reconnaître nos gallicans eux-mêmes en 1870. Il est certain que, sans être d'accord avec Luther, comme on l'en accusait, tout en le blâmant même de ses emportements, il l'approuvait sur plus d'un point, à preuve cette lettre de i j'io :

ce 11 m'a semblé découvrir dans Luther des dons rares, un génie fait pour expliquer, suivant la méthode ancienne, les Saintes Lettres dans ce qu'elles ont de voilé, pour faire jaillir l'étincelle de l'Évangile. Je constatais que tout homme de bonnes mœurs et fidèle à la pureté de la foi n'avait pas de répugnance pour lui. Je le soutenais moi-même pour le corriger plutôt que pour

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le perdre, pour le ramener quand il se trompait. Mais j'ai été le premier à tenir ses œuvres pour suspectes, dans la crainte du trouble qu'elles pouvaient amener. Je me suis même opposé le premier à ce qu'elles fussent imprimées à Bâle ; car (et ici le refrain d'usage) je ne pousse pas l'impiété jusqu'à regimber contre l'Église. »

Il sera, dans ses dernières années, plus sévère pour les Luthériens.

Il sembla d'abord que, à la diète de Worms du mois d'avril i j* 21, on fut disposé à agréer les propositions d'accommodement présentées par Erasme. Jean Glapion, confesseur de l'Empereur, en fit même l'ouverture à l'électeur de Saxe, et crut pouvoir avancer que Léon X y prêterait les mains. Mais il exigeait que Frédéric en personne en fît la demande au Pape, et que Luther désavouât sa Captivité de "Bahylone, ou du moins qu'il en atténuât certaines expressions. Le nonce Aléandre se mit en travers : il objecta que le Pape n'accepterait aucune remontrance, et que les livres de Luther devaient être interdits au préalable et jetés au feu. On vit bientôt qu'il avait circonvenu Charles-Quint. La diète cita par décret Luther à comparaître; ce qu'il fit et Ton sait de quelle façon. Erasme fut invité, de son côté, à assister à la réunion des électeurs.

N'ayant aucune confiance dans un bon résultat, et ne voulant jouer aucun rôle dans cette désa-

gréable affaire^ il déclina Finvitation, par crainte, disait-il, de la peste qui avait éclaté à Cologne pendant la diète précédente, et qui ne manquerait probablement pas d'éclater pendant celle de Worms.

Luther se montra tel qu'on s'y attendait : loin de faire amende honorable, il défendit hardiment ses écrits. Quand on lui objecta qu'il devait les soumettre à l'approbation de l'Empereur et des États, ou quand Peuringer lui proposa d'en appeler au concile, nouveau refus de sa part. Il ne devait, prétendit-il, être jugé que sur l'Écriture. Charles-Quint ne s'opposa plus alors à l'avis du ' nonce : Luther et ses partisans furent mis au ban de l'Empire, et ses livres condamnés au feu. Par bonheur, Frédéric le mit en sûreté dans son château de la Wartbourg.

Devant de telles rigueurs, Érasme dut être singulièrement anxieux et perplexe ; il battit de plus en plus en retraite. Fidèle pour la forme au dogme catholique, il mettait tous ses efforts, et c'est là son mérite, à travailler au bien du peuple, qu'il cherchait par sa morale à retenir dans les bornes de l'obéissance et de la coutume, sans trop s'inquiéter s'il allait ou non contre ses propres idées. Il gardait ses convictions, sans attaquer, pour cela, les doctrines accréditées. C'était, avant tout, un conservateur dans la bonne acception du terme, celui qui n'innove

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q-j'à bonnes enseignes: on letoé, de [dus, qui cfaerdiaic à répandre le goût de l'Antîqiiité, source intarissable de raison jwadque et de bon sens. Que lui importaient les préjugés et la superstition même, dont on finit toujours par se débarrasser, pourvu que la morale fut sauve ? Il aimait mieux rester dans l'Eglise, s'il pouvait maintenir cette paix qui fiit son rêve constant. Wieland nous parait avoir bien jugé cette situation si délicate.

c 11 y aurait de la partialité en faveur d'Érasme et contre la vérité, si l'on essayait de nier qu'il n'ait pas mérité les reproches de Luther et de ses partisans ; à savoir, qu'il se préoccupait trop de sa gloire, de son repos et de sa sûreté, orium cum dignitare, et que, dans ces temps orageux de la tragédie luthérienne, il ait plus louvoyé, temporisit, qu'un homme ne doit le faire, quand il s'agit du droit et de la vérité. A ce point de vue, il n'est pas comparable à Hutten, qui leur sacrifia tout. Remarquons toutefois, pour être juste, que la conviction et l'héroïsme sont choses qui ne dépendent pas de la volonté. Est-il, du reste, démontré qu'un honnête homme, en des temps aussi troublés, doive nécessairement prendre parti? N'est-il pas sage, au contraire, de garder sa libre allure, et n'est-ce pas assez de rester du côté où l'on voit la justice, la modération et la franchise, Lauterkeit? N'est-ce pas enfin une

prudence permise à un passager, qui n'a l'habitude ni de la rame, ni de la pompe, de se tenir à l'écart, quand le vaisseau va sombrer et qu'il ne reste aucun espoir de salut ? »

On ne peut pas mieux dire, et ce raisonnement est préférable à la colère et à la haine de Luther, qui comprit cependant comme Wieland qu'Erasme n'avait pas la foi.

Dans une lettre à Reuchlin de l'année précédente, Erasme s'était expliqué catégoriquement : « J'aime mieux être spectateur qu'acteur dans la pièce (de Luther); ce n'est pas que je refuse de m'exposer pour le Christ, mais parce que je m'aperçois que l'affaire est au-dessus de ma médiocrité. » Mélancthon, dont nous n'avons pas encore parlé, celui des réformateurs qui nous est le plus sympathique, était lié avec notre humaniste depuis son Nouveau Testament. Neveu de Reuchlin, d'une nature calme et douce comme la sienne, il s'entendait mieux avec Érasme que Luther, trop emporté. Dès ipç, il approuve hautement les Paraphrases dont Érasme crut devoir expliquer pour la masse illettrée les passages peu clairs. Ces Paraphrases^ que Luther appelait j7^raphroneses, des non-sens, sont, d'après Gaudin*, ce qu'il a fait de mieux sur le Nouveau Testament, et c'est par là, d'après lui, qu'il se recommande le

plus à la postérité. Pour nous l'exagération de Gaudin est évidente et nous mettons les Paraphrases bien au-dessous de plusieurs autres de ses oeuvres. Quoi qu'il en soit, Mélancthon s'entremit pour maintenir l'union entre les deux rivaux. Érasme aura toujours de la considération et même de l'attachement pour lui : ce Sois convaincu, lui écrivait-il à cette date, que je t'aime de cœur et m'intéresse vivement aux heureux dons de ta nature. » Il en fera, dans le Cicéronien, l'éloge suivant qui donne, comme talent, la vraie note de ce bras droit de Luther :

a Rien de plus heureux que cet esprit, s'il s'était uniquement voué au culte des Muses. Mais c'est un mérite qu'il n'a que faiblement ambitionné : satisfait de sa riche nature, il n'a mis ni beaucoup d'art, ni beaucoup de soin dans son style. Je ne sais, au reste, si la force et les muscles, nervi, ne lui auraient pas fait défaut. Il est né, semble-t-il, pour l'improvisation. Aujourd'hui, avec d'autres préoccupations il paraît avoir, en grande partie, renoncé à l'étude de l'éloquence. »

Leurs rapports ne s'altéreront pas dans les luttes qui vont suivre, et, malgré l'approbation qu'il donnait aux doctrines de Luther, Mélancthon aurait voulu, comme Erasme, plus de modération de sa part à la diète de Worms. Mais le gant était jeté, et il marcha, souvent à contre-cœur, dans une voie qui ne répondait pas entièrement à sa

manière de voir. Érasme et lui étaient deux hommes faits pour s'entendre, deux politiques, si le mot n'appartenait pas au dernier tiers du siècle. Mais, on l'a dit avant nous : a l'origine du parti politique se rattache à Erasme*. »

Érasme, en 1^21, sentait que, en Belgique, le terrain tremblait de plus en plus sous ses pieds. Loin de désarmer, les théologiens de Louvain devenaient plus pressants. Dans les cinq années qu'il passa en Flandre, où il a tant travaillé, il avait obéiàson penchant et n'était guère resté en place. Il avait pourtant acheté une maison à Louvain, les hôtels convenant de moins en moins à sa santé chancelante; et puis, la vieillesse approchait, bien qu'il n'eût que cinquante-cinq ans. C'est pour cela qu'il habita Louvain de préférence à toute autre ville, Louvain dont, à son tour, un autre savant, Juste-Lipse, vantera le charme et le pittoresque. Car il aimait, malgré tout, le chez-soi que rien ne remplace, domi amantiorj comme il l'écrit à Laurin. Il lui fallait, d'ailleurs, un régime, des vins à part. A ce propos, il parle, dans ses Colloques, de vin du pays, vinum vernaculum. Nous n'avons pu vérifier l'exactitude de ce document, la statistique étant à peu près inconnue à cette époque. Si Érasme ne fait pas erreur, ou si nousmême avons traduit fidèlement, la vigne aurait,

• Saint-Marc Girardiii, Litt, au XVI' siècle.

depuis trois siècles, reculé singulièrement vers le Midi. Sa santé éprouva, durant ce long séjour, de rudes atteintes : « Si tu savais, dit-il dans une lettre de i y 1 8 à Pierre Gilles, quelle exécrable diarrhée a succédé à un rhume de plus d'un mois ! » On voit que la maladie qui devait l'emporter était déjà venue se greffer sur la gravelle.

Il résolut, coûte que coûte, de renoncer à sa maison, lorsque l'horizon devint pour lui trop menaçant. Bâle l'attirait, au contraire, par la liberté dont on y jouissait. Lors de ses précédents voyages, il y avait reçu le meilleur accueil; il n'avait pas oublié l'amitié si sûre de Froben, qui lui avait rendu tant de services. Il ne vendit pas néanmoins sa maison, pour ne pas déplaire à la Cour: cette vente aurait indiqué qu'il s'éloignait pour toujours. Il se réservait ainsi la ressource d'y rentrer, au cas où Bâle ne lui aurait pas convenu, et, par le fait, les circonstances furent plus tard sur le point de l'y ramener.

Avant de quitter la Belgique, il avait employé ses loisirs à autre chose qu'à ses controverses théologiques, et nous devons, pour suivre l'ordre des temps, parler des œuvres qu'il y donna.

C'est en i y 1 8 que parurent les (Antibarbares , où il défend l'honneur des lettres contre leurs détracteurs. Le livre devait être d'abord en quatre parties; mais les deux dernières ne furent jamais achevées. Érasme revit en Italie les deux pre-

mières, qu'il avait composées dans sa jeunesse un peu comme ces progymnasmata des rhéteurs de l'Antiquité, qui n'avaient d'autre valeur que celle d'exercer à la parole. De retour en Angleterre, il les mit en dépôt chez Richard Pace. Mais on fit, à son insu, de nombreuses copies de la première, et on eut même l'intention de la publier à Bruxelles sans son assentiment. Érasme se vit contraint de la faire imprimer lui-même, d'autant plus que Hermann Busch venait de produire une œuvre analogue, son Vallum humanitaris, et la dédia à Sapidus. La seconde partie se perdit, sans faire grand tort à la réputation de l'auteur; car c'est surtout à ces sortes d'écrits, trop nombreux dans le bagage d'Érasme, que s'applique le mot

si juste de Budé, XeirToXo-piaaTa.

Un travail d'une tout autre importance parut en 1^19, l'édition de saint-Cyprien, dédiée au cardinal Pucci. Érasme avait trouvé à la bibliothèque des Bénédictins de Gembloux deux vieux manuscrits que l'abbé avait mis à sa disposition. Use donna grand mal pour rectifier le texte et remit en lumière des écrits oubliés, en faisant la disdncdon des œuvres apocryphes et de celles qui ne l'étaient pas. Il y en eut chez Froben trois éditions successives, if2o, 1^21 et 1^2^. Quant à celle de i ^40, remplie d'interpolations, on ne peut pas l'attribuer à Érasme, mort alors depuis quatre ans.

Frasme eut encore à songer à la pablicatîoa de ftes lettres. S'il faut Ten croire, c il n^a jamaîs eu Tintention de les rendre publiques, » comnie il récrit à Rhénanus. Celui-ci ne tint aucun compte de son observation, et, dès if 17, il en piïblia une partie, mais fautive, qui fiit cependant vite enlevée. Il parut d'autres lettres en fp9^ et Rhénanus insista tellement auprès d'Frasme, qu41 se vit, à son grand déplabir, nous dit-il, oblige de s'en occuper à son tour. En tout cas, nous l'avons déjà dit, il pria son ami d*cn enlever ce qui pouvait nuire à son crédit. I nfin, en i ^H)^ il surveilla lui-même l'impression définitive de sa Correspondance, divisée par livres, sans ordre chronologique toutefois, et qui remplit dans ses œuvres complètes, avec les lettres postérieures à i ^29, un gros in-folio. Leclcrc on a donné depuis une édition plus complète que celle de Froben, et Ton découvre tous les jours des lettres inédites, comme celles que M. de Nolhac a données sur le séjour d'Érasme en Italie. Les biographes ont eu raison d'assigner h cette Correspondance une place à part dans l'œuvre d'f.rasme. On y puise une idée juste de son crtrrtctcro et de ses services : c'est comme le miroir de ses qualités et de ses défauts, de sa grandeur et de sa petitesse. La lecture en est des plus instructives pour Thistorien de la Renaissance et pour récrivain en quête d'un modèle de goût,

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d'esprit et d'humour. Il y est bien, çà et là, un peu réaliste comme ses contemporains; mais cela n'en diminue pas le mérite, et, quand on veut connaître à fond le commencement du XV i^ siècle, c'est encore là qu'il faut le chercher. Nous ne parlons pas de son latin, qui est peutêtre le meilleur de la Renaissance, si l'on excepte certains emprunts au style en décadence des Pères de l'Église, qu'il a tant pratiqués. C'était bien l'opinion des contemporains : « Seul, dit Germain de Brie, l'intime pourtant de notre grand Budé, en i f i f , Érasme a enlevé la palme à tous les savants d'au delà et d'en deçà des Alpes; seul il les a tous obscurcis par l'éclat de son érudition et de son éloquence. » Ne pourrait-on pas interpréter dans le même sens ce mot de Calvin, dans une lettre à Claude de Hengst, à propos d'Erasme : a litterarum alterum decus ac primœ deliciœ. » Il faut admettre enfin, avec un gentil esprit, comme on disait alors, qui est en même temps un critique de valeur, que « On n'a qu'à ouvrir Érasme pour voir que le latin fut instauré dans les écoles de la Renaissance *. » Félicitonsnous donc du nombre de ces lettres, presque toutes destinées au public, quoi qu'en dise l'auteur, puisque c'étaient les journaux du temps.

• An. France, Vie littéraire, 283.

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