‹ Un libre-penseur du XVIme siècle: ÉrasmeChapitre 34 sur 45 · SA SANTÉ · texte numérisé non relu

SA SANTÉ

,IEN que, avant de quitter Louvain, il en eût annoncé l'intention depuis longtemps, ses détracteurs semèrent le bruit qu'il s'était sauvé à Wittemberg, auprès de Luther, quoique celui-ci fût encore à la Wartbourg. Ce bruit se dément par le tracé même de sa route. Il partit de Louvain après avoir donné quelques jours à Aléandre, qui lui fît bonne mine malgré les propos si malsonnants qu'il avait tenus sur son compte, et qui était logé à l'Hôtel du Sauvage. Le 28 octobre i J'21, jour de son anniversaire, il se mit en chemin pour Tirlemont et passa le Rhin pour éviter la compagnie de soldats peu rassurants, fila en droiture sur

Coblentz, Mayence et Worms, où il fut légèrement incommodé par les poêles d'Allemagne qu'il ne pouvait pas souffrir. Après deux jours de halte à Spire, il continua par Strasbourg et Schlestadt, d'où Rhénanus lui fit escorte jusqu'à Bâle. A Bâle, on était depuis plusieurs jours prévenu de son arrivée. Le premier magistrat, les professeurs et le clergé allèrent à sa rencontre, et le bon évêque lui témoigna par un présent la joie qu'il avait de le revoir.

Le premier soin qu'il eut en arrivant, fut d'écrire à l'Empereur pour expliquer son départ de Louvain; Charles-Quint lui fit une réponse favorable et l'assura, comme toujours, de sa protection.

Tranquille de ce côté, Érasme ne songea plus qu'à son installation dans une ville où il trouvait des avantages inappréciables. Bâle était une ville libre, bien administrée, où la théologie n'était pas aussi tapageuse qu'ailleurs : il trouverait là, pensait-il, le repos de sa vieillesse. Dès ifiy, Froben lui avait offert cent florins d'or, mille francs environ, et la table, s'il voulait se fixer à Bâle. Notre érudit avait refusé cette offre, quoique faite, au nom de Froben, par son ami, le docteur Béer. Outre que, à cette date, ses revenus étaient suffisants, il n'aurait jamais consenti, tel que nous le connaissons, à être à la solde d'un libraire, ce libraire fiit-il Froben.

Et il n'avait pas hésité à venir planter sa tente sur le Rhin, si majestueux à Bâle, toutes réserves faites pour garder son indépendance.

Au débotté, pourtant, il accepta l'hospitalité de Froben, jusqu'à ce qu'il eût trouvé un appartement à son goût. Mais on était à la fin de l'automne et il dut se résoudre à faire allumer le poêle de sa chambre; de là une rechute de gravelle. Au bout de dix mois, en 1^22, il put occuper enfin la maison dont il avait fait choix, dans la Baum-Gasse, où l'on peut voir encore sa chambre de travail, propre et élégante, mais sans luxe, claire comme son esprit, où il étalait aux murs et sur les tables les riches et nombreux cadeaux qu'il avait reçus des grands de l'Europe, bagues, cuillers, fourchettes, cachets, coupes en argent et en or. Ces cadeaux, à cette époque, étaient un honneur et n'avaient rien de blessant pour les maîtres de la science.

Entrons dans cet intérieur, et, d'abord, parlons de l'état présent de la fortune de celui qui l'habite.

Jusqu'ici nous n'avons guère entretenu le lecteur que de la gêne, de la misère qui s'était attachée à Érasme dans la première partie de sa vie, aux Pays-Bas, en France, en Angleterre, même en Italie, où il accepta par nécessité de. servir de précepteur à l'archevêque de Saint- André. Jusqu'à ce qu'il fut nommé conseiller aulique, à part la

pension de JVtohtjoie et quelques dons plus ou moins aléatoires, il n'avait presque vécu que de ses leçons. La première édition des oidages, celle de Paris, commença à grossir son maigre revenu. Depuis, des travaux subséquents et d'autres pensions, comme celles de Warham et de Colet, rendirent sa situation plus sortable. Mais il avait de grands besoins, et il fut en droit de dire longtemps à Budé que « il oppose à sa fortune cette odieuse pauvreté, T7JV )MtTapaTGv Tteviav, qu'il ne peut secouer de ses épaules ; tant elle s'attache à un homme qui la déteste, tôv (/.taoûvra 91X8Ï. )) La délicatesse de sa complexion exige des soins particuliers, une chambre avec cheminée chauffée au bois, ce qui revient cher, surtout dans les pays du Nord, une table sans poisson, une pièce à part dans les auberges pour y paniser plus à l'aise ses infirmités précoces, un vin de choix, comme celui de Bourgogne, dont il se trouve le mieux pour sa gravelle.

De plus, autant par goût que par nécessité, il aimait les voyages, toujours coûteux. Il était constamment en achat de livres ou de manuscrits. Il avait à sa solde des copisteis, des messagers, des secrétaires, sans parler de ses domestiques et de ses chevaux, puisque alors on ne voyageait qu'à cheval. Ajoutez à cela des ressources toujours précaires, des pensions payées

irrégulièrement et souvent rognées par les intermédiaires. Ce n'était pas non plus un modèle d'économie : il s'entendait peu à la conduite d'un* ménage, comme Gaudin le lui reproche avec raison*, quoiqu'il soit frugal : ce Ma table n'est guère mieux servie que celle de Pythagore ou de Diogène, » écrira-t-il à Caminga en 1^29; mais il aime ses aises pour le reste. Il était, en sus, ce qui fait son éloge, d'une grande générosité, et il déclare, en i f 30, que cette générosité l'empêche souvent de suffire aux frais de ses recherches**. Enfin, il dépense plus de soixante couronnes, environ cinq à six cents francs, chaque année, en porteurs ou messagers***.

Mais, bien qu'il se plaigne encore de sa médiocrité, res mediocris, U confesse, en i p 8, avoir trois cents ducats, trois mille francs de revenu, sans compter les présents de ses Mécènes et ce que ses ouvrages lui rapportent. Il ne tenait, du reste, pas à l'argent pour l'argent même, et, malgré la multiplicité de ses besoins, il lui arriva plus d'une fois d'aider des jeunes gens instruits, appliqués, qui donnaient des espérances. Aussi était-il en mesure de repousser les calomnies des réformés, qui l'accusaient de trahir leur opinion

** Lettre à Méria.

*** Lettre à Germain de Brie*

par intérêt. « On ne peut, leur dit-il en i j'26, m'attribuer la crainte de perdre le salaire des princes, puisque je ne l'ai jamais ni recherché, ni envié. » Les réformés ont fini par le reconnaître, et leurs biographes lui ont tous rendu justice sur ce point. La charité était encore une de ses vertus, et il donnait largement aux pauvres plus de vingt ducats par an, c est-à-dire deux cents francs, somme considérable pour un homme dans sa situation.

Pour être mieux à son aise, plus libre aussi, après avoir . usé dix mois de l'hospitalité de Froben, il loua un appartement dans le haut de la ville, non loin du Rhin. « Il vit là grandement, ne dépensant pas moins de six cents florins d'or. 11 entretient une maison, trois domestiques et des chevaux. Car il a toujours quelque messager en route. » 11 est vrai de dire que, à cette date de i j'22, ses revenus étaient plus considérables, et que, s'ils ne suffisaient pas à sa dépense, ses amis venaient d'eux-mêmes à son secours. Il écrit à Bozheim*:

« Mes ressources annuelles sont au-dessus de quatre cents florins d'or, et cette somme ne couvre pas ma dépense, de lage et de la santé dont je suis, avec mes domestiques et les scribes qu'il me Faut pour mes ouvrages, avec mes dépla-

céments continuels, mon caractère éloigné de toute ladrerie, qui ne supporte même pas Fidée d'un créancier qui réclame son dû, ni d'un ami qui demande un secours. »

De telles disposidons ne mènent pas à la fortune, et puis, Érasme, dans ses demandes, ne sut jamaîs faire sa cour, suivant le mot de Leclerc, et ne mit son esprit et son adresse que dans ses livres. 11 ne tenait, au reste, qu'au nécessaire : € J'ai de quoi suffire à mon faible corps, écrirat-il à Mélancthon en 1^24; Je ne cours pas plus après les dignités et les richesses qu'un cheval efflanqué après une lourde charge. »

Quant au régime qu'il suivait, nous le connaissons déjà dans ses lignes principales. Pas de maigre, ou le moins possible : a Ni le Christ, ni saint-Paul n'ont rien prescrit sur le choix de la nourriture, » écrit-il à Wolz. Point de jeûnes, quoique prêtre et moine : son estomac ne s'en accommodait pas. Point de poêles, mais toujours des cheminées: il ne respirait qu'à cette condition. Du plancher ou du parquet dans sa chambre pour éviter l'humidité. Du vin de bonne qualité autant que possible : il se plaint des vins frelatés. Nous lisons, dans une lettre à Laurin: (( Comme si les vins n'étaient pas naturellement assez mauvais, on y mêle mille drogues malfaisantes, de la chaux, de l'alun, de la résine, du soufre ou du sel. » Ces plaintes. ont près de

quatre siècles; il est vrai que, au xvi% on n'avait pas encore imaginé le vin de raisins secs ! Pour Érasme, un simple changement de vin l'indisposait; c'est pour cela que, à Bâle, il n'use jamais que du bourgogne, qu'il pouvait aisément se procurer par ses amis de Besançon. Il lui arrivait parfois, il s'en confesse à Pélican, en i ^26, d'en boire une goutte de trop, uvidus, jamais jusqu'à l'ivresse cependant, quoi qu'en dise Scaliger. A cause de sa gravelle, il y mêlait une décoction de réglisse*. C'était, en santé, un gai convive, pourvu que la table ne fût pas trop nombreuse : il avait horreur des banquets, tumuhuosis conviviis** ; la foule ne fut jamais son fait. A table, entre amis, il donnait cours à sa verve humoristique et railleuse, plus d'une fois à son détriment.

Quoique valétudinaire toute sa vie, comme le sera Voltaire, c'était un travailleur infatigable. « Malgré mon âge, je fais la besogne de quatre jeunes gens. Grâce à Dieu, mes yeux ne se troublent point; on s'étonne même depuis longtemps que je ne sois pas aveugle, exoculatum. Jusqu'à présent*** je ne me sers de lunettes, ni pendant le jour, ni à la lampe; je marche sans

* Lettres .à Cop., 1525.

*• Lettres à Laurin, 1523.

*** Il répond, sur la fin de ses jours, aux attaques de moines, t. x,

i*^ tRASME

canne et j'ai toujours bon pied. » A Bâle comme à Fribourg, il étudia dans une chambre encombrée de lettres et d'objets de toute sorte, présents de ses amis et de ses admirateurs: <c Mon cabinet est tempU des lettres de savants, de magistrats, de princes^ de rois, de cardinaux et d'évêques. Mes tiroirs regorgent de cadeaux, coupes en aigent artistement ciselées, fioles, cuillers, montres: quelques-uns de ces objets en or pur; quant aux bagues, elles ne se comptent plus*. » N'oublions pas, dans cette énuméradon, l'anneau que lui donna Tarchevêque de Saint-André, où était gravé le dieu Terme, dont il se servait comme cachet, après y avoir fait graver la devise : ConceJo nii//f\ qu'on lui a tant et si mal à propos reprochée. Il est probable qu'il avait aussi dans sa librairie cet admirable portrait par Holbein le jeune, que l'on contemple à notre Salon-Carré, et dont la reproduction ou l'original (c'est un point que nous n'avons pas éclairci) se voit également au musée de Bâle. Holbein, connu d'Érasme comme Durer, dont il fait l'éloge dans le T>e Tronumiarione, a rendu la finesse et la profi^ndeur de cette physionomie, grâce à l'attachement qu'il portait à un ami de tous les jours,^ qu'il avait pratiqué longtemps et dont il connaissait à fond le caractère et la pensée: c'est

* Lettres de 1530*

une œuvre que lui seul pouvait animer à ce point.

Holbein a dû le représenter assis, sans doute pour les exigences de son métier; car Erasme travaillait debout, à son bureau de chêne qui se voit encore, relique sainte, dans la chambre où il est mort. Le peintre a, de plus, nous le savons, illustré la Folie, avec un dessin aussi mordant, aussi caustique que la Folie même, et c'est à la bibliothèque de Bâle encore qu'il faut voir, sous verre, ce spécimen si curieux de son talent de graveur. En i j'20, il mit également un bel en-tête à la nouvelle édition des oidages. Il n'était pas rare alors que les artistes de renom coopérassent à ces œuvres de libraire, comme Rubens Je fera plus tard pour Juste-Lipse. Érasme, d'ailleurs, avait quelques notions de peinture qui l'aidaient à comprendre l'art, quand il se donnait la peine d'y regarder de près; sans cela, aurait-il recherché l'intimité de Durer, de Metsys et d'Holbein, qu'il voyait chez Froben?

Il étudiait debout, avons-nous dit; excellente habitude, surtout pour les vieillards, dont le corps tend à s'enraidir. Nous n'avons pas besoin d'ajouter qu'il écrivait beaucoup, à peu près constamment. Aussi, comme celle de Montaigne, son écriture finit par s'en ressentir, malgré les compliments que lui en fait Budé ; ce Tes billets, y«?07pa<pa, sont Ordinairement bien écrits et lisi-

28o ÉRASME

bles. » Érasme lui répond, en ip6, que, « écrivant beaucoup, iroXu^pâ^c; wv, il s'est laissé aller à mal écrire. » Outre ses ouvrages, dix in-folios de dix-huit cents à deux mille pages chacun, il lui arrivait d'écrire ou de dicter jusqu'à quarante lettres en une journée, quadraginta*. Il ne travaillait guère que dans la matinée. « Les hommes de lettres, dit-il**, s'ils ont un sujet délicat à traiter, choisissent le matin, parce que, à ce moment, le corps est mieux disposé et l'esprit a la compréhension plus facile. » Il est plus explicite dans les Colloques *** : « Pour s'instruire, rien ne vaut la première partie de la journée, diluculum, lorsque le soleil, à son lever, ranime et égaie toutes choses, et dissipe les nuages qui, venant de l'estomac, obscurcissent d'ordinaire le siège de la pensée. J'ai éprouvé par moi-même qu'on fait plus en une heure le matin qu'en trois heures dans l'aprèsmidi, et sans nuire à la santé. Sortant de table, nous sommes à peine des hommes, semihomines, parce que la machine, chargée de nourriture, alourdit l'esprit par le travail de la digestion. » Pure affaire de goût et d'habitude : le calme, la solitude du soir, en hiver comme en été, quand tout dort et repose autour de soi, quand l'ima-

* Affaire d'Eppeudorf.

** Ecclés.f déd, *** Dîluculnm.

gination est surexcitée, conviennent aussi bien à l'étude.

Mais Érasme a raison, s'il ne parle que pour les complexions débiles : pour celles-là les heures du soir doivent être les heures du repos ou du sommeil, et c'était son cas. Sa santé, il n'est plus nécessaire de le répéter, fut toujours souffreteuse, et, quoi qu'il en dise, il tenait à la vie ; ses œuvres en font foi : « La santé est le premier des biens*. » — « Dans les plus vives atteintes de la maladie, je conserve encore l'amour de l'existence**. » Il ne s'exprime pas ainsi avec Capiton: « Je ne suis pas bien désireux de vivre, soit que, dans ma pensée, j'aie assez vécu, puisque je suis dans ma cinquante et unième année, soit que je ne trouve rien dans la vie de doux et d'enviable. » Ce n'était qu'un découragement passager, comme on en éprouve quand une santé mauvaise s'ajoute à la vieillesse ; c'est ce qu'Erasme expose à Budé, vers la même époque : a Outre la mauvaise santé, pour moi presque constante, j'ai une maladie naturelle, d'autant plus insupportable, l'odieuse vieillesse, To /.aaETToVYEpaç. » En effet, à cet âge, pour lui, changer de chambre, de vin ou de vêtement était un danger. Mais ce n'était là qu'un accès de

* Mariage chrétien, ** A Uhénanus, 1518.

mélancolie, comme nous en ressentons trous dans nos heures tristes. Il tenait fort à la vie : n écrivitil pas à Pierre Gilles, en if 17: « Rien ne dc»t t être plus précieux que la vie et la santé : on ne peut pas vivre heureux sans vivre? » Montaigne, cpii, sur ses vieux jours, eut la gravelle comme Erasme, est autrement exquis sur ce chapitre: a C'est une précieuse chose que la santé et la seule qui mérite, à la vérité, qu'on j emploie non le temps seulement, la sueur, la peine, les biens, mais encore la vie à sa poursuite. C'est un plaisir solide, charnu et moelleux*. » MuUer, ici encore, n'approuve pas le régime de son héros: « Chacun sait par expérience combien peu demande l'entretien du corps, et combien peu de soins il faut, quand on aspire sérieusement à la santé. Érasme était enclin à l'usage du bon vin, parce qu'il croyait à tous les moyens sensibles pour venir en aide à sa faiblesse nadve. Vraisemblablement il eût mieux atteint son but par la plus simple diète que par ce régime minutieux, dngtsliche, qu'il suivait**. » Muller parle là en homme jeune et bien portant: quand on est délicat et, de plus, alourdi par les ans, on pense comme Érasme.

Ce dont on peut s'étonner, c'est que, avec une

telle complexion, Érasme n'eût pas pour la médecine la considération qu'elle mérite, quoiqu'il se fût bien trouvé cependant du traitement de Cop à Paris et de Linacer en Angleterre. Force nous est de constater qu'il avait de cette science la même idée, peu s'en faut, que Montaigne, qui n'en faisait aucun usage, ou Molière, qui l'a ridiculisée. Il écrit en i p 8 : ce Je n'appelle le médecin, que lorsque je suis presque dégoûté de la vie et que le mal semble devoir m'emporter. » Il va sans dire qu'il ne traite pas mieux la pharmacie : a Ne va pas t'épuiser à force de remèdes. » — « La médecine, dit-il ailleurs, toujours dans sa Correspondance, est pratiquée aujourd'hui de telle façon, que ce n'est plus qu'une manière de charlatanisme, assenrarionis, à peu près comme la rhétorique. » Enfin, dès i J' 1 1, c'est-à-dire dans la force de l'âge, il écrit à Ammonio : « Je me suis abandonné aux médecins et aux apothicaires, c'est-à-dire à des bourreaux et à des harpies. » De ces passages divers il ressort que si Érasme faisait peu de cas de la médecine, il la consultait cependant plus d'une fois, et y comptait des amis comme le médecin de François I^^ qui l'avait tiré d'affaire à Paris. Il est donc permis de croire que ces coups de patte n'étaient, au fond, que des boutades qu'il se passait dans ses jours d'humour; on ne comprendrait pas autrement que, contemporain, ou à peu

près, de Vésale, de Servet et de maître Ambroise Paré, il eût dédaigné à ce point une science, toujours en formation, il est vrai, mais toujours en progrès ; ce qui ne la rend que plus attrayante.

Cette disposition à la souffrance n'éteignait pas chez Erasme une conversation brillante, enjouée, humoristique dans ses bons moments.

J*aimc à me le figurer à Bâle, dans le beau quartier Saint-Pierre, non loin du Rhin qui gronde, passant une partie de la soirée chez Froben et sa famille, entouré de quelques amis sûrs, Rhénanus, les Amerbach, le docteur Béer et quelques autres seulement; car il n'aimait pas les réunions nombreuses; parlant de ses travaux, delà science ou de sujets moins graves, auxquels il ne répugnait pas. Sans être mauvaise langue, il allait quelquefois un peu loin, ne retenait pas aisément un bon mot, dût-il lui attirer la colère de ses adversaires, s'ils venaient à l'apprendre. 11 était caustique, sans malice pourtant. Il avoue que sa langue allait quelquefois un peu vite : a Je suis de ma nature, écrit-il à Barbirius, porté à la plaisanterie, plus peut-être qu'il ne conviendrait, et d'une franchise qui m'a nui plus d'une fois. » Il aimait la gaîté dans ses bonnes heures et le rire ne lui déplaisait pas : ce Mais il fallait que le rire eût de la finesse et de l'élévation, liber dis, » comme il le déclare dans la préface de ses (Adages, Ce rire n'allait jamais jusqu'à la gaillardise, si habituelle

ÉRASME iSf

à ses contemporains, et il a pu dire que ce dans ses ouvrages il n'y a pas un mot obscène, qui puisse infecter l'esprit de la jeunesse*. » Il faut peut-être faire une exception pour la Folie, Du reste, il se trouvait heureux à Bâle, vers cette époque de 1^22, 011 les ennuis n'avaient pas encore commencé : dès i j' 1 8 et avant son établissement définitif, il écrivait à Morus : a Je ne puis dire à quel point me plaît le climat de Bâle, à quel point j'en trouve les habitants aimables et ouverts. » Et il avait raison : même aux heures critiques, les Bâlois eurent toujours pour lui attachement et vénération. Nous le verrons plus tard. En résumé, il goûta parmi eux quelques moments de calme et d'un bonheur qui malheureusement ne devait pas durer.

* Réponse à Sutor.

LFTTRES A ADRIEN VI. — VOYAGE A CONSTANCE. — AFFAIRE DE ULRICH DE HUTTEN.

lous sommes à la fin de l'hiver de lyii; la chambre d'Érasme chez Froben dut être chauffée au poêle, et l'odeur seule du poêle indisposait notre savant; aussi n'y avait-il recours qu'à la dernière extrémité. Il eut une atteinte de gravelle assez forte, qui le tint plusieurs jours au lit. Mais ses études n'en furent pas arrêtées, et il prépara sa troisième édition du Nouveau Testament. Il s'occupa aussi de la Paraphrase de saint-Mathieu et de ses apologies en réponse à ses adversaires. Dans les premiers jours de i ^22, il apprit que Charles-Quint, se disposant à partir pour l'Espagne, serait bien

aise de le revoir à Bruxelles. Il écrivit aussitôt à Gattinara, successeur de Sauvage, qu'il se hâterait de se rendre en Brabant, mais que, n'espérant plus y rencontrer l'Empereur, il était obligé de rester à Bâle, et priait le chancelier de lui faire payer sa pension, de le protéger au besoin contre ses ennemis des Flandres.

Il apprenait à la même heure la mort de Léon X et l'avènement de son compatriote et ancien professeur de théologie, à Louvain, Adrien d'Utrecht, qui prit le nom d'Adrien VI. Il se hâta d'écrire une première fois au nouveau pontife pour le féliciter et aussi pour lui demander sa protection contre ses calomniateurs, ou, tout au moins, de ne pas décider sur son compte avant de l'avoir entendu. En même temps il lui dédia le Commentaire d'Arnobe sur les Psaumes qu'on venait de retrouver et qu'il avait publié. Adrien lui répondit le i^^ décembre :

« Il avait reçu sa lettre et la dédicace de son Amobe. Il l'avait lue plusieurs ibis avec plaisir, parce que tout ce qui sortait d'une plume aussi savante lui était cher, parce qu'il y voyait une preuve de son respect pour la religion et pour sa personne. On avait plus d'une fois cherché à le faire passer pour hérétique; mais il n'avait pas prêté l'oreille à de telles plaintes, parce qu'il savait que les hommes instruits et vertueux étaient toujours exposés aux flèches de l'envie*

i88 ÉRASME

Erasme ne pouvait mieux se justifier qu'en consacrant ses talents à la défense de rÉglise et en écrivant contre les nouveaux hérétiques. II l'engageait enfin à se transporter à Rome, où il pourrait user de sa bibliothèque, jouir de son commerce et de celui des premiers savants. »

Seconde lettre d'Érasme l'année suivante, i j'25, où il propose de rétablir la paix, et déclare qu'il se rendrait à Rome avec empressement, s'il n'était pas convaincu d'être plus utile à la religion en restant à Bâle. Répondant au conseil que lui donne Adrien, il promet d'exposer son sentiment en toute sincérité; mais il ne juge pas sage de s'employer aux affaires de l'Eglise, étant trop peu de chose par lui-même, et, de plus, presque partout suspect d'hétérodoxie. Puis il entre dans une peinture animée des difficultés présentes :

(c Luther a nombre de partisans en dehors même de l'Allemagne; la haine de la papauté gagne de plus en plus; le parti luthérien croît d'audace et les théologiens auront forte affaire avec lui. » Il passe ensuite à son plan : c( On n'a pas réussi par la violence; il faut essayer de la douceur et de la modération. Si chacun ne regarde qu'à son intérêt, si les docteurs ne songent qu'à leur considération et les moines à leurs biens, si les princes ne font aucun sacrifice de leurs droits, il ne sera pas aisé de donner un avis profitable. Il faut remonter aux sources du mal et les tarir.

annoncer l'amnistie à ceux qui sont tombés.

Les souverains doivent arrêter la propagation des nouveautés, limiter la liberté de la presse, promettre d'abolir les choses dont on se plaint avec raison. Aujourd'hui tout aspire à la liberté et on doit seconder ce mouvement de toutes les manières qui ne peuvent pas nuire à la religion. Mais il faut, en même temps, sauvegarder la juste autorité des princes et des évêques, tout en tenant compte de la liberté du peuple. C'est au pape à s'enquérir des causes du mal et des choses qui doivent être changées. Pour cet examen on doit faire appel à des hommes consciencieux, considérés, humains, bien vus et impartiaux. » Ici la lettre s'arrête court.

Erasme n'a-t-il pas osé aller plus loin, et a-t-il supprimé une conclusion qui l'aurait compromis? On ne sait. On peut dire, en tout cas, qu'il avait eu trop de confiance en un pape, qui, comme docteur de Louvain et avant les grandeurs, avait eu avec lui bien des idées communes. Il avait oublié, lui si perspicace pourtant, que la tiare change à peu près toujours la doctrine et les principes de celui qui la ceint. Il ne tarda pas à s'apercevoir, par le silence qu'on garda à son égard, que les dispositions d'Adrien VI n'étaient plus les mêmes. Il avait trop présumé de sa franchise : la cour de Rome ne voulait ni ne pouvait sacrifier sa discipline et son prestige.

2()i ÉRASME

quelle il faut se résigner au xvi^ siècle, quel croquis achevé! Érasme dut à Bôzheim d'être débarrassé pour un moment du tracas et des sociétés bruyantes. Bozheim eut soin de lui, le dispensa d'une visite à Tévêque de Constance, jusqu'à ce qu'il fut rétabli. Ce prélat était, lui aussi, plein de déférence pour notre savant, et lui envoyait de sa table des mets, des fruits choisis. Il lui fit un accueil princier, quand Erasme, remis, alla le voir. C'est à Constance qu'un autre évêque, hôte de Bozheim comme lui, et fin connaisseur, lui conseilla pour sa gravelle le vin de Bourgogne, dont il sentit l'effet à son retour à Bâle. Ajoutons que c'est à Bozheim que nous devons le catalogue des travaux d'Erasme : il voulut en avoir la liste complète pour sa bibliothèque et Érasme la lui adressa l'année suivante. Ce catalogue est reproduit dans l'édition Leclerc. Bozheim s'entremit, en 1^28, entre Érasme et Eppendorf, lorsque celui-ci lui chercha, on peut le dire, une querelle d'Allemand. Les lettres, en assez grand nombre, oii Érasme l'entretient des querelles de religion, sont des plus curieuses. Il s'y montre à cœur ouvert, parce qu'il avait affaire à un homme qui partageait sa manière de voir et secondait ses efforts. Constance doit beaucoup à Bozheim, qui lui procurait de bons prédicateurs. Quoique d'accord avec Luther sur bien des points, il ne l'en blâma pas moins, lors de sa querelle avec

à la tête d'une belle habitation, d'une bibliothèque de choix, d'une précieuse collection de tableaux. C'était, en plus, un homme de cœur, d'un abord facile et agréable et d'une droiture à toute épreuve. De telles qualités le rendaient cher à Érasme, qui en faisait à Laurin le portrait suivant, dans le style un peu précieux de l'époque, qui n'est cependant pas sans grâce :

a Je n'ai encore vu personne d'une politesse, d'une cordialité plus grande; c'est le favori des Grâces et des Muses, qui ont fixé leur séjour dans son habitation. De quelque côté qu'on se tourne, tout est luxe et ornements, tout est plein de peintures parlantes, où l'œil aime à se reposer. Dans sa demeure d'été, qu'il a meublée, dit-il, à mon intention, sont exposés de beaux tableaux. Mais, quelque riche et luxueux que soit le mobilier, il est au-dessous de son hospitalité chaleureuse et parfaite. Le propriétaire aies Muses et les Grâces plutôt dans son cœur que dans ses peintures; elles brillent plus dans son caractère que sur ses murailles. Ah ! quelle hospitalité, quelle exquise prévenance ! Quelle gentillesse et quel intérêt! Comme il y a à apprendre dans ses entreriens, dans ses lectures, dans les concerts qu'il donne! Je n'envierais aux Dieux ni leur ambroisie ni leur nectar, si ma santé m'en permettait la jouissance. »

A part une teinte de recherche pédante, à la*

pittoresque. Ce qui en fait le charme, ce sont les montagnes boisées qui l'enserrent de toute part. Le Rhin, débouchant des anfractuosités des Alpes, s'y repose, conmie pour y reprendre haleine, dans cette halte délicieuse. y>

Ce n'est encore pas, bien s'en faut, la touche de Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre ou de Chateaubriand; mais c'est, à coup sûr, un germe do ce genre descriptif qui a donné de nos jours, dans Pierre Loti, une si brillante éclosion. Tout subjectif qu'il est d'allure, nous devons en savoir gré à notre humaniste.

Il rentra à Bâle vers l'automne de 1^23.

Ayant éprouvé de bons effets du vin de Bourgogne, il eut un instant la pensée d'aller se fixer dans ce pays, et demanda même un passe-port à François I^*", mais n'en fit jamais usage; nous dirons pourquoi. Il était sur le point de quitter l'appartement de Froben pour en prendre un mieux approprié à ses habitudes, lorsque l'Empereur lui fit savoir qu'il désirait son retour en Flandre. Marguerite, qui en était la gouvernante, faisant grand cas aussi de notre savant, le voulait à sa cour. Elle lui écrivit pour lui signifier que sa pension ne serait payée qu'en Brabant, et elle tint longtemps parole. Grâce aux bons offices de Gattinara, cependant, Érasme toucha plus tard les arriérés.

C'est à ce moment que se place la lutte si vive

ÉRASME 29f

qu'Erasme eut à soutenir contre un ancien ami, Ulrich de Hutten.

La Réforme a toujours vanté ce chevalier de Luther et les services qu'il a rendus à sa cause, mais n'a peut-être pas fait une assez juste part aux torts qu'il se donna vis-à-vis d'Érasme; voilà pourquoi, d'après nous, elle lui a trop assigné le beau rôle dans la querelle qui va suivre. Essayons, sans parti-pris, de l'apprécier à sa juste valeur.

Ulrich de Hutten est, avec Franz de Sickingen, l'un de ces hobereaux du Rhin qui se dévouèrent au mouvement réformiste, dont Luther prit, comme on sait, la direction à partir de 1^17.

De bonne heure, il s'était attiré la colère du pape par la pétulance dont il avait fait preuve dans l'affaire des indulgences. Bien avant même, il s'était révélé dans la défense hardie de Reuchlin, par ses fameuses Lettres des Hommes obscurs, dont il était l'auteur principal. Il avait, en outre, dans de vives et mordantes satires, attaqué Léon X, qui avait exigé d'Albert de Brandebourg que et furieux, comme il l'appelait, lui fut envoyé à Rome enchaîné. L'archevêque de Mayence, qui, surla recommandation d'Erasme, l'avait pris pour secrétaire, ne pouvant plus le protéger, Hutten fut obligé de s'enfuir au burg de Sickingen jusqu'à la mort de celui-ci. Pressé par la misère, mis au ban de l'Empire, il fut

396 ÉKASME

réduit à se cacher; ce qui n'arrêta pas l'âcreté de sa verve contre les ennemis de la liberté. Mais, chassé de son propre burg par les dettes, réduit à l'indigence, abattu par la maladie qui le rongeait de longue date, il se réfugia à Bâle, en décembre ij'22.

Erasme en avait fait son ami et le tenait en haute estime pour ses talents et pour les connaissances dont il avait donné le spécimen dans ses écrits. Ses lettres abondent en témoignages d'affection : a II était enchanté de son esprit*. » L'année suivante, dédiant sa éMéthode d'étudier la théologie à l'électeur de Mayence, il lui recommande Hutten comme capable de diriger son cabinet et le tire par là de la détresse. Lors de son voyage en Italie, Hutten, avec le nom d'Érasme, avait partout reçu bon accueil. Érasme, enfin, s'était toujours montré bienveillant à son égard. Le tour que Hutten lui avait joué, en publiant, avant de la remettre, sa lettre à l'archevêque de Mayence, n'avait fait qu'une brèche légère à son amitié. Mais, dès lors, Érasme dut se tenir sur ses gardes. L'éclat de Luther à la diète de Worms n'était pas de nature à le rendre plus confiant. Il est juste de ne pas oublier que Hutten s'était fait le porte-voix de l'opinion par les éloges qu'il avait donnés à la

• Lettre de 15 17.

Folie j aux cAdages et au Nouveau Testament; ce qui les avait rendus plus populaires en Allemagne.

Mais, quand il arriva à Bâle, les choses avaient bien changé. Outre que l'amitié s'était refroidie, Hutten n'était plus pour Érasme qu'un proscrit besogneux, qui avait dissipé son patrimoine au jeu, aux femmes et au désordre. De plus, Érasme avait à redouter la colère de Rome, s'il donnait asile à un homme qu'elle avait condamné. Enfin, dans une lettre à Mélancthon, leur ami commun, il révèle d'autres motifs dont les biographes protestants, Gaudin et MuUer, se gardent de parler :

« Ce malheureux, sans la moindre ressource, cherchait un nid pour mourir. Il m'aurait fallu abriter ce soldat fanfaron avec sa maladie honteuse, cum sua scabie. A Schlestadt il avait mis à contribution tous ses amis. Il avait, par malice, demandé à XwingU ce que Xwingli m'avait écrit sur son compte. Il avait enfin indisposé tout le monde à Bâle par son aigreur et ses forfanteries. »

Dans une autre lettre de i j'24, Érasme ajoute qu'il avait ameuté contre lui tous les fous de son para, et fini « par dégainer à son endroit la pointe de sa plume, en accumulant sur sa tête toutes les accusations imaginables; » ce qui l'avait contraint à lui opposer son Éponge.

Avant d'écrire contre Érasme, Hutten avait dit tout haut qu'il le trouvait trop prudent, trop soucieux du moindre pas en avant qui aurait pu servir Luther, s'il ne regardait pas tant à l'opinion et à son intérêt, ajoutant qu'un honnête homme ne devait avoir en vue que le droit et la vérité. Il espérait, par un tel langage, ramener au parti de Luther. C'est dans ces disposidons qu'il chargea Eppendorf, tout disposé déjà à trahir Erasme, de lui demander une entrevue. La situation, on en conviendra, était délicate pour l'humaniste : ouvrir sa porte au chevalier, c'était l'ouvrir à ses adhérents et se rendre du coup suspect aux catholiques. Il lui fît donc répondre qu'il valait mieux pour tous deux renoncer à cette entrevue. On devine l'effet produit sur Hutten par une telle éconduite. Il ne la pardonna pas et se mit aussitôt à écrire, à publier ce qu'il prétendait avoir voulu lui dire de vive voix. Et Eppendorf d'en avertir Érasme.

Cependant le clergé de Bâle, qui ne pouvait pas sentir Hutten, agit sur le bourgmestre et lui fit retirer son permis de séjour. Hutten se réfugia à Mulhouse, oîi Augustin Krémer avait importé la Réforme, et eut aussitôt la faveur des autorités et d'un certain nombre de prêtres. Érasme, en apprenant la colère de Hutten, lui écrivit à Mulhouse, parla de leur ancienne amitié et tenta de se justifier, ajoutant toutefois, pour l'arrêter.

un post-scriptum de plaisanteries et de menaces : « Il était habitué aux insultes et n'était pas tout à fait muet. » Hutten ne lui en adressa pas moins un abrégé de ses plaintes, lui annonçant que le pamplet ne tarderait pas à suivre. Erasme se flatta que l'écrit ne trouverait pas d'éditeur à Bâle. Mais il comptait sans Eppendorf, qui le porta à Strasbourg, chez le libraire Scott, l'un des envieux de Froben. « C'est ce scélérat d'Eppendorf, dit-il, qui, ne pouvant plus vivre à Bâle à cause de ses dettes, a prétexté d'aller prendre les eaux de Bade (en Suisse), et a fait la commis-

sion*. »

Hutten, dans son libelle, lui demande compte de son revirement : jusqu'ici Érasme s'est joint à lui pour mettre à la raison le pape et les Romanistes, pour se déchaîner contre Rome, cloaque de tous les vices, pour repousser les bulles et le trafic des indulgences, pour résister aux décrets du pontife, en un mot, pour fustiger sans pitié toute la Cour de Rome. Pourquoi, maintenant, bat-il en retraite et oublie-t-il le passé pour faire cause commune avec le parti contraire? La source de cette volte-tace est incompréhensible. Il faut la chercher dans un immense souci de sa réputation. Érasme est envieux de tout homme de mérite : il ne souffre personne à

* Lettres à Goclen.

coté de lui; ainsi, afin de déprécier Reuchlin, il lui préfère Capiton pour la connaissance de l'hébreu. Il faut qu'il ait été payé par le Saint-Siège ou ébloui par ses promesses. Il est, du reste, d'une pusillanimité telle, qu'il tremble au bruit d'une feuille et pâlit au moindre danger. Aussitôt qu'il s'est aperçu que l'on conspirait, en Allemagne, à la ruine de Luther, il ne s'est pas contenté do reculer, il s'est bassement jeté aux pieds des papistes. Il est impardonnable de les avoir repré^ sentes, lui et" ses amis, sous les plus noires couleurs, après leur avoir jusqu'à présent témoigné tant d'intérêt, et de porter aux nues, aujourd'hui, des hommes comme Egmond et Briais, qu'il a vilipendés auparavant. D'ailleurs, il donne dans tous les pièges et n'est qu'un homme sans consistance, jaloux de Luther, dont les ouvrages se vendent mieux que les siens; c'est, en plus, un homme de mœurs douteuses. Hutten restera son ennemi, tant qu'Érasme n'aura pas changé de sentiment à son égard, et la diatribe se termine par ces mots : « Il vaut mieux revenir sur ses pas que d'avancer mal à propos, sarius est recurrere quam maie currere, »

Erasme entendit là quelques vérités, qu'on n'avait pas encore osé lui dire. Mais il lui était facile de se laver sur bien des points, sur la jalousie, par exemple, que Hutten lui attribue pour Reuchlin. ce Je suis plus heureux de la gloire de mes

amis que de la mienne propre, et je ne conteste jamais la célébrité de mes ennemis, quand elle sert à la science, » lisons -nous dans une lettre de ipô*. Érasme est ici de bonne foi. Il lui était tout aussi facile de se justifier sur ses mœurs, que Scaliger seul s'est permis d'attaquer sans le moindre fondement; sur les promesses faites et l'argent reçu de Rome pour combattre la Réforme; autant de calomnies que réfute sa vie endère. Hutten pouvait, à meilleur dtre, lui reprocher ses hésitations ; mais ces hésitations s'expliquent, si Ton songe d'abord qu'Erasme n'a jamais posé pour le héros, et qu'il a pu et dû, dans l'intérêt de son crédit, se tenir sur une grande réserve, depuis surtout la diète de Worms. De plus, outre une santé chancelante qui ne pouvait pas lui inspirer grand courage, il n'avait pas, nous l'avons dit, la foi nécessaire pour prendre parti. N'étant convaincu d'aucun côté, au fond sceptique sur bien des points, était-ce un crime à lui faire de ne pas sacrifier le repos de sa vieillesse à des querelles qui le laissaient indifférent? Peut-être aurait-il dû, dans son Éponge^ ne pas répondre par des injures, s'il ne voulait pas garder à cet enragé un silence qui eût été plus décent. Mais il se raidissait par nature contre toute attaque imméritée, et celle-ci en était une, en grande partie du moins : Luther

lui-même blâma l'attaque et la riposte; c'était ce qu'il y avait de mieux à faire; car l'éristiqûe était un peu trop le penchant d'Érasme.

Hutten n'était plus à Mulhouse, quand son pamphlet parut à Strasbourg : à Mulhouse il n'avait pas mieux réussi qu'à Bâle. L'autorité et une partie du clergé avaient bien, sur son conseil, modifié les usages de l'Eglise, comme de baptiser en allemand, de donner la communion sous les deux espèces et de remplacer la messe par des prières et le sermon. Mais la majorité catholique, soulevée, avait envahi sa demeure et le maire n'avait eu que le temps de parer au danger. Hutten s'enfuit à Zurich, auprès de XwingU. Il n'y resta pas longtemps et alla s'établir dans la petite île d'Aufenau, sur le lac, pour faire traiter son mal qui s'était aggravé, par un médecin de Zurich, prêtre de son état. Quand le bruit en vint aux oreilles d'Érasme, il s'adressa au bourgmestre et au Conseil pour se plaindre de Hutten, qui n'épargnait ni l'Empereur, ni le papect les avertir que le voisinage du proscrit pouvait leur attirer du désagrément. Érasme, ici, manqua de générosité : il aurait dû s'abstenir d'une démarche qui ne lui fait pas honneur, vis-à-vis d'un mourant. Hutten mourut, en effet, à trente-six ans, en septembre 1^23, à Aufénau, ne laissant pour tout héritage que sa plume et quelques lettres. Eppendorf paya ses dettes qui montaient à

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cent cinquante florins, et un professeur de Zurich mit sur sa tombe cette inscription :

Hic eques auratus jacet, oratorque disertus, Huttenus vates, carminé et arte potens.

Érasme ne connaissait pas encore cette mort, quand il lança son Éponge^ dédiée à Xwingli. Il eût mieux fait, en tout cas, de ne pas relever les injures d'un ancien ami, qui n'était pas sans reproche sans doute, mais dont la plume et Tépée avaient fait honneur à la Réforme et à •l'Allemagne. Il eût gardé le beau rôle, qui passa à Ulrich de Hutten; le silence de ses amis dut le lui faire comprendre.

H$ fARAPHRASES, QUERELLE AVEC LUTHER

$VR ir LIBRE-ARBITRE. COMMENCEMENT

Dl IV LVTTF AVEC OECOLAMPADE.

'Eponge et les lettres qui la précédèrent et la suivirent, n'avaient pas, il s'en faut, absorbé toutes les heures J'Èi^^JUTic. Cette année même, en ij'23, àla ParaphRise de saint-Mathieu, il ajouta celle des trois autres Evangélistes. La paraphrase de saint- Jean fut dédiée, en janvier, au frère de l'Empereur; celle de saint-Luc à Henri VIII, en août, pour cftaccr le soupçon qu'on avait, en Angleterre, qu*Erïisme avait coopéré au libelle si peu révérencieux de Luther contre le roi, dont on sait les prétentions à la théologie. La Paraphrase de saint-Marc fut dédiée, en décembre, à François I^»*,

dont il ne voulait pas se faire oublier; celle des Actes enfin au nouveau pape, Clément VII, qui venait de succéder à Adrien VI. Erasme trouvait là une occasion de se recommander à ce pontife. Mais, en décembre, il venait d'être repris de son mal habituel si violemment, qu'il crut à une mort prochaine. Il en avait été tellement affaibli, qu'il ne se croyait plus en état de monter à cheval et qu'il vendit son écurie. Il ne faut, à coup sûr, pas le prendre au mot, quand il se lamente sur ses maladies; le fait est, cependant, qu'il fut cette fois sérieusement menacé, et qu'il fit emplette d'un Hippocrate, lui qui croyait si peu à la médecine! Mais ses maux avaient un avantage pour lui: c'étaient des excuses toutes trouvées pour esquiver un voyage, une entrevue embarrassante. Il put, ainsi, refuser l'offre du nonce, le conviant à un colloque avec Ferdinand d'Autriche sur les affaires de religion, et l'invitation du Conseil de Bâle à prendre part à la conférence de Bade, près de Zurich, oii il s'agissait de décider si l'on passerait ou non à la Réforme.

A la date de 1^24, ce prétexte ne fut plus de mise : sa situation dans le monde savant était trop élevée, ses rapports avec presque tous les princes de l'Europe trop étroits, pour qu'il pût rester neutre, comme il en avait envie, au plus fort d'une tempête, telle que l'Église n'en avait pas encore éprouvé de semblable. Il avait obstiné-

ment repoussé les conseils et les promesses de la Cour de Rome, les prières les plus flatteuses des princes, et les sommations de ses adversaires catholiques d'écrire contre Luther. Il craignait, non sans raison, que le mouvement de la Réforme ne préjudiciât aux lettres, s'il était obligé de prendre position. Mais, d'un autre côté, à ce moment critique, il y avait à craindre pour lui de perdre sa royauté littéraire, s'il se maintenait dans la neutralité. Avec Henri VIII Luther s'était montré si agressif, si insolent même, que le prudent Érasme en fut inquiet pour sa considération auprès du roi et de ses courtisans. D'autre part, Luther, qui le considérait comme un ennemi, agit de telle sorte qu'il fut, bon gré mal gré, contraint de descendre dans la lice.

Cette année même, il lui écrivit une assez longue lettre pour lui faire sentir qu'il s'abstiendrait de toute attaque, si Érasme observait le même silence à son égard. Il laissait percer, toutefois, comme un défi à son adresse; les termes étaient durs, sous le masque d'une modération qui n'était qu'apparente :

« Avec son manque de courage, il vaut mieux, il est plus sûr pour Érasme d'user du talent que Dieu lui a départi. Il ne craint qu'une chose, c'est qu'il se laisse aller à écrire contre ses doctrines, et que Luther ne soit, en ce cas, obligé de lui résister en face. Érasme parle aisément de

sa modération et blâme l'emportement de Luther. Dieu lui est témoin qu'il a vraiment pitié d'Érasme pour les haines qu'il s'est attirées et qui sont venues troubler son repos. Mais on ne peut plus endurer cette dissimulation qu'il veut faire passer pour de la prudence. Jusqu'à présent il a retenu sa plume, et Erasme a pu lire dans les lettres de leurs amis communs qu'il s'abstiendrait d'attaquer le premier. Bien qu'Qs ne soient d'accord sur presque aucun point, il ne veut pas être accusé d'opiniâtreté. Des deux côtés, c'est le moment critique. Il souhaite que ses adhérents ne tombent pas sur lui avec leur vigueur habituelle et qu'ils le laissent en repos sur ses vieux jours, jusqu'à ce qu'il se soit endormi dans le Seigneur. Du reste, au point où ils en sont, ce serait un faible danger à courir, quand bien même Érasme tournerait toutes ses forces contre lui. »

Cette lettre dut faire réfléchir Erasme; jusqu'alors il avait répugné à la guerre ouverte. Mais, quand cette lettre eut été rendue publique, il n'hésita plus. Il se mit à lire attentivement les livres de son adversaire, ne se mettant cependant à cette étude qu'avec répugnance et avec le pressentiment qu'il ne pouvait plus maintenir son ancienne position. Il appréhendait la colère des Luthériens, comme il le donne à entendre dans une lettre à Henri VIII : ce Je médite un travail contre les nouveaux dogmes; mais je

)08 I^KASME

n'oserais le publier sans sortir d'Allemagne, pour ne pas succomber avant de descendre dans Tarène. » Il ne se sentait pas là dans sa sphère, et ce n'était pas, à son avis, avec les armes d'un lettré qu'il fallait combattre la Réforme. Ses amis, les catholiques surtout de l'entourage de Charles-Quint, apprirent sa résolution avec une joie non dissimulée, y voyant un moyen sûr de dissiper le soupçon, dès longtemps répandu, de son entente avec Luther; il n'avait, à leur sens, qu'à se montrer pour vaincre, ce Si vous aviez, il y a trois ans, lui écrivait Georges, duc de Saxe, ex;écuté la résolution que l'on vous prête aujourd'hui, et sapé par écrit les pernicieuses hérésies de Luther, au lieu de ne lui faire qu'une opposition secrète, comme si vous n'aviez pas voulu lui faire tort, la flamme ne se serait pas tant étendue, et nous ne serions pas dans une aussi triste situadon. y>

Érasme reconnaît* qu'il n'a pris la plume contre Luther qu'« à l'insdgarion des princes, » sans nommer Georges de Saxe. Il choisit son terrain avec la plus grande circonspection, pour ne pas sembler approuver des cérémonies et des préjugés que Luther a attaqués et que luimême n'a pas ménagés sous une forme tantôt sérieuse, tantôt enjouée, et pour ne pas contra-

• Hyperaspîstes, II.

rier Teffet de ses conseils antérieurs. Il déclare expressément à Mélancthon qu'il ne veut que réfuter quelques principes de Luther dans le seul but d'arriver à la vérité, et qu'il n'entend pas infirmer ce que Luther peut avoir avancé de fondé. Luther, après saint-Augustin, n'avait considéré le libre-arbitre sans la grâce que comme un penchant au mal, une faculté qui n'est pas plus efficace que la cire entre les mains de l'ouvrier. Quelle avait été, jusque-là, l'opinion d'Erasme sur cette question ? Celle des esprits pondérés, qui font un juste départ entre l'inclination, ce que les théologiens désignent par le mot de grâce, et la volonté ou l'éducation. Luther, si Ton veut y regarder de près, ne prêchait pas autre chose que la théorie connue du détermtnismej qui, poussé à ses conséquences extrêmes, n'est qu'un fatalisme inadmissible, qu'il soit prôné par saint- Augustin, par Luther ou par Pécole sensualiste radicale; doctrine insoutenable, ainsi formulée, et contre laquelle regimbera toujours la conscience humaine.

« Ruineuse instruction à toute police et bien plus dommageable qu'ingénieuse et subtile, qui persuade aux peuples la créance religieuse suffire seule et sans les mœurs à contenter la divine justice*!» De telles arguties, fort inutiles,

• Moût., III, 12, 474.

ne sauraient prévaloir contre une vérité d'expérience. Qu'il faille faire la part des instincts, du tempérament, nul ne le conteste. Mais leur attribuer toute puissance sur nos actes, c'est immoral d'abord, puisque l'homme alors n'est plus responsable; c'est absurde ensuite, osons le dire, parce que c'est contraire à l'intelligence, à la personne, au moi. Et puis, c'est une pure question d'école, qu'il n'était pas trop sage à Luther de soulever.

Pas plus que Luther, Erasme n'admet le librearbitre absolu, « cet odieux mot de libre-arbitre, dit-il, qu'on ne trouve nulle part dans les Écritures, que les orgueilleux Stoïciens ont transmis aux écoles*. » Dans ÏHyperaspisres**, son langage est autre, et il semble, au contraire, lui faire sa part, sous forme indirecte : « Lise qui voudra ce que Socrate, les Stoïciens, les Péripatéticiens, Êpictète, ont enseigné sur le souverain bien, sur la vertu, et qu'il soutienne, s'il l'ose, que la raison en tout est aveugle, folle, impie ! » Dans ÏEcclésiastey il reconnaît que le problème est insoluble, inexplicahilisj de savoir si la prescience divine mène ou non au fatalisme. Enfin, d^ns la Concorde, en homme pratique qu'il est, il parle presque comme

* Exotnoîogesis, *» II, Î141.

un positiviste : « La question du libre-arbitre est plus épineuse qu'utile, frugifera, » Érasme avait pour maxime, et nous' sommes de son avis, qu'en théologie surtout, il faut se donner de garde de vouloir tout définir exactement. N'y a-t-il pas, d'ailleurs, inconséquence à Luther, comme le remarque Stichart, un réformé pourtant*, de mettre tout le bien au compte de la bonté divine, et tout le mal au compte de la volonté humaine, dont il n'admet pas la liberté ? Il n'est pas nécessaire, encore moins attrayant, de donner une analyse complète du Servum arhitrium de Luther après le Liherum arhitrium d'Érasme, de 1^24, et de la riposte, V Hyper aspistes. Qu'il nous suffise de dire que, sans aller au radicalisme de Pelage, Érasme fait une part, mais une part restreinte, à la liberté, et arrive ainsi à la grâce suffisante , qui ne suffit pas, de PascaL On sait que Pascal et les Jansénistes partageaient à peu près les idées de la Réforme sur ce point, et, sans défendre Escobar, nous ne craignons pas ici de nous mettre d'accord avec lui, au demeurant, en cela défenseur de la liberté et du bon sens. Le livre d'Érasme reçut l'approbation, cela va sans dire, des ennemis de Luther, Jérôme Bunser et Jean Cochleus, et des vrais philosophes. Luther reconnut lui-même, dans une lettre à Spalatin de

cette année 1 5*24, que « il était difficile de répondre au livre si savant d'Érasme; » et Mélancthon, l'année suivante, écrivit à notre humaniste que a sa diatribe avait produit bon effet à Wittemberg. »

La réponse de Luther ne parut qu'en if2^, peu de jours avant la foire de Francfort, traduite en allemand par Justus Jonas, et répandue dans les campagnes. Erasme, qui avait été modéré dans l'attaque, put espérer un instant, d'après les lettres de Mélancthon, que Luther garderait le silence sur une question toute spéciale de théologie, qui n'avait pas trait immédiat à ses autres propositions. Détrompé, il composa en douze jours et fit imprimer chez Froben son Hyperaspistes. La lutte s'était envenimée, et les adversaires s'étaient pris corps à corps. « Érasme, disait Luther, est un impie, un blasphémateur, qui ne croit à rien et porte en lui Epicure et Lucien. Il dit dans son cœur : il n'y a pas de Dieu, ou, s'il existe, il ne s'occupe pas des choses humaines. » Il y avait une part de vérité dans ces accusations, comme nous espérons l'établir, et c'est pour cela qu'Érasme en ressentit vivement la morsure. Luther avait fini par jeter le froc et s'était marié. Érasme en jasa dans ses lettres, et ses mots portaient coup : ce Ces Luthériens, dirat-il en I ^29 à son ami Béer, ne veulent que deux choses, de la fortune et une femme; c'est leur

manière de dompter la concupiscence. » Bien auparavant, dans une lettre à Volsey, il avait dit, à propos de libre-arbirre, que a Luther s'était laissé adoucir par sa femme. » A un autre correspondant et à l'occasion du mariage d'OEcolampade : « Il a épousé une belle jeune fille, sans doute pour mortifier sa chair. On parle de la tragédie de Luther; il serait plus juste de dire comédie, puisque tout finit par un mariage. »

Luther ne pardonna janiais.de telles railleries sur son mariage et sa colère redoubla : il l'accusa d'être vendu au pape, quoiqu'il eût jeté le doute sur tous les dogmes, alla même jusqu'à donner raison au prince de Carpi, son mortel ennemi, et sa haine se traduisit sous toutes les formes jusqu'à la mort d'Erasme, a Si tu pouvais, écrit-il à Amsdorf en 1^24, convaincre le monde que l'ignorance et la malice sont les traits principaux du caractère d'Érasme, tu aurais, jeune David, la gloire de terrasser d'un coup ce Protée, ce Goliath. » — « Érasme n'a jamais pensé qu'à lui, lisons-nous dans ses Tropos de table, il n'a vécu que pour lui, et c'est ce qu'il appelle vivre dans le repos. »

Il n'en est pas moins vrai que le traité d'Érasme, les événements, ou peut-être une méditation plus mûre, forcèrent Luther à en rabattre de sa doctrine du serf-arbitre, reprise par Calvin, a La Confession Saxonique (Bossuet entend ici la

si.ijas

wJUKsseqk i'Aj^is^jurv. r>^) leoofmaîc que Li TL'ô^crai esc lirç ec vmt Li iibfe ¥oloocé des Ixcmmes ec ies iîiiries esc cmse de leur péché

Ce cur .^(^viiîr coasojer Ensme des imputarccs ie Lirser. c était t sixcès de scm Ùh-esirirùr^. Le secnKaire de Oêment VII lui eeTTtt c '^e. en recocmissaBCie de sa pîecé et des senri&ies recsTis par son misé, le po^ n'aneodait C'-L^-ine <x:cisâ?c pocr Ten récompenser. Le roi et Li recse vfAn^Iecerre bd cêtcoignèfent la joie vTilIs iT-iiectr èprocvee à Li lecture de son œuvre. Chiies-<^dncLu>mème cnir derw lui en écrire : c Ensme a hiit coer seul ce que TEmpereut; les pafKS. ks princes et les savants n^avaient pu fiuie josqulci : aussi lui en reviendra-t-il fcm^e louanges dans ce monde et au del une gloire étemelle. »

Mais Tapprobation des princes ne pouvait que panser la blessure Êute à sa probité, c N'as-tu pas honte, dit-il à Luther dans ÏHyperaspisteSy de mentir ainsi à l'évidence? Ai-je jamais reçu le moindre argent du pape? N'ai-je pas, au contraire, refiiséles oflTies d'Adrien? M'a-t-on offert, ai-je brigué le cha[>eau de cardinal, moi qui ai repoussé des pieds et des mains des dignités bien inférieures? » Érasme était, de plus, conspué à présent par à peu près tous les Réformés. Farel,

• Var., VIII, 358.

ÉRASME 3If

lors de son passage à Bâle, n'avait même pas daigné l'honorer d'une visite. Son amour-propre en avait souffert, et il l'avait témoigné dans sa Correspondance : <(; Je n'ai jamais rien vu de plus menteur, de plus violent, de plus séditieux que cet homme; c'est un cœur plein de vanité et une langue remplie de fiel. » Il fut bien plus offusqué du surnom de Balaam que Farel lui avait appliqué. Farel, en outre, avait prétendu que la femme de Froben savait plus de théologie qu'Érasme, et les magistrats de Bâle avaient poussé la condescendance jusqu'à lui permettre de discuter publiquement sur les dogmes catholiques *. Pour un homme de la trempe d'Erasme, qui avait pâli sur l'Écriture et sur les Pères, l'affront était amer.

Pour comble de disgrâce, des catholiques l'accusaient encore d'avoir, malgré la vivacité de ses ripostes, ménagé à dessein son adversaire. Aléandre était si convaincu de sa complicité avec les novateurs, qu'il ne craignit pas de faire hommage au pape d'un écrit où il s'étonne qu'on le laisse vivre en Allemagne, lorsque tant de milliers d'hommes y sont morts pour la foi dans la Guerre des Paysans. Les moines redoublaient d'injures à son égard, le désignant comme un renard qui a dévasté la vigne du Sei-

* Gaudin, II, 295.

3l6 ÉRASME

gneur, un autre Lucien, qui a fait plus de tort au dogme par ses railleries que Luther même, dont il a été le précurseur. Un docteur n'entrait dans sa chambre ou n'en sortait qu'après avoir craché sur son portrait. Ailleurs, on interdisait la lecture de ses ouvrages sous peine d'excommunication, quand bien même on avait la permission expresse du pape. A Bâle, les Luthériens l'accusaient, l'injuriaient avec fureur, disant que lui seul les avait empêchés de triompher du pape. « Si tu entendais les injures, dit Érasme dans une lettre de 1^24, les menaces dont je suis l'objet, si tu voyais les caricatures infâmes, si tu lisais les pamphlets criminels qui pleuvent sur ma tête, tu aurais pitié de moi. »

Une pareille situation était dure pour un homme âgé, toujours maladif, qui avait rendu tant de services. Ne nous étonnons pas qu'il dise, dans le Ve Linguâ : « Qu'entend-on aujourd'hui dans les repas? Érasme est plus qu'un hérétique, il connive à la Réforme, il ne connaît rien à la théologie; il passe pour un honnête homme, et tel jour il a commis tel méfait; il est né de parents dont il devrait rougir, et encore il les a déshonorés : il a tout mangé. » De son côté, pourtant, il pouvait se dire qu'il n'avait jamais attaqué le premier : <c Je n'ai tiré le fer, disait-il à Bozheim, que lorsque j'ai été odieusement provoqué, je n'ai jamais riposté qu'avec modération.

OU avec moins de violence que mes adversaires, et j'ai toujours fait en sorte de ne pas inquiéter mes amis. » Il écrit au même correspondant, en 1^21 : « J'aime la concorde au point d'abandonner une partie de la vérité, plutôt que de me brouiller. » Il dut s'apercevoir alors qu'il avait irrité les partis extrêmes précisément par son habitude de louvoyer, de rester partout et toujours un homme de juste-milieu, comme il s'en ouvre à Campeggio : <c un chrétien prudent cache quelquefois la vérité, il ne la dévoile pas partout, ni en tout temps, ni en tout lieu, ni devant un chacun, ni au hasard, ni toute entière. » Cette réserve peut réussir, en un temps calme, à un Fontenelle; mais, aux jours de trouble, il est peut-être moins dangereux d'arborer son drapeau.

Nous avons voulu, pour ne pas y revenir, épuiser la lutte avec Luther, qui prit fin en i ^27. Revenons à l'année 1^24, après la mort de Hutten.

Parmi les amis de Hutten qui prirent alors sa cause en main, n'en citons que deux, Eppendorf que nous connaissons, et Otto Brunfels, fils d'un tonnelier de Mayence, qui, de chartreux s'étantfaitluthérien, était venu étudier la médecine à Strasbourg. C'est lui qui fit réimprimer dans cette ville le pamphlet de Hutten avec une réfutation de VÉponge, Au lieu de répondre, Erasme

3l8 ÉRASME

écrivit une première fois au maire pour lui dire que Luther et Mélancthon avaient eux-mêmes blâmé le libelle de Hutten, que si Ton fermait les yeux aux attaques des sycophantes, il en résulterait un grand mal pour le public, et que, de son côté, il n'avait en vue que les lettres et TÉvangile. Dans sa seconde lettre, du 23 août i ^24, il relève quelques calomnies de Brunfels, comme celle d'avoir été payé pour écrire contre Hutten et de changer à tout vent pour un morceau de pain. Il insiste enfin pour que le libraire Scott soit puni parce qu'il a donné une nouvelle édition du pamphlet.

Érasme n'était pas, ne pouvait pas être, au XVI® siècle, un partisan de la liberté illimitée de la presse, dont nous n'éprouvons que trop les inconvénients aujourd'hui. Mais on peut rester libéral en réclamant comme un devoir la répression des excès de plume; et c'est ce que faisait Érasme, ne voulant pas, avec raison, qu'on pût ternir impunément l'honneur et la réputation d'un homme. Ce fut l'opinion bien arrêtée de toute sa vie, qu'il déclara plus tard, en i ^27, àWarham en demandant au Pouvoir la répression des libelles diffamatoires.

La dernière lettre au maire de Strasbourg resta sans effet pour Scott, pauvre diable d'aÛleurs, par l'entremise d'Hédion qui, quoique ami d'Érasme, le tira d'affaire.

Érasme avait une préoccupation plus grave à côté de lui. Depuis la mort de Hutten, les Évangélistes n'avaient cessé de gagner du terrain à Bâle. OEcolampade mettait tant de vigueur à combattre le catholicisme, que Xwingli lui-même crut devoir modérer son zèle. C'était, au dire de Gaudin*, un autre Élie, attaquant sans paix ni trêve la corruption du siècle et faisant descendre de la chaire les prédicateurs, qui ne débitaient, d'après lui, que des sottises. La Réforme grandissait à vue d'œil : « Œcolampade triomphe ici, » écrivait Érasme au réformateur de Zurich, et les affaires semblaient cependant prendre parfois une mauvaise tournure pour lui. Les ministres, effrayés, commençaient à faire le vide autour d'OEcolampade. Celui-ci, sans s'émouvoir, poursuivait sa campagne, et il eut bientôt acquis assez d'influence pour obtenir l'abolition du maigre, des fêtes et de l'habit ecclésiastique. Le bourgmestre, imbu déjà des idées nouvelles, eut cependant la sagesse de consulter Érasme. Érasme s'excusa sur son incompétence, qui ne lui permettait pas de décider en matière si importante : il n'était qu'un étranger dans la ville, n'entendant pas la langue du pays, qui, dans l'intérêt de sa tranquillité, ne pouvait pas prétendre à trancher la diflfîculté, d'autant plus que la Suisse était

toute divisée sur un pareil article. Il consentait, nonobstant, à donner son avis sur les sujets de nioindre importance, sur la liberté de la presse notamment, sur l'usage de la viande et sur le célibat ecclésiastique. Quelle était, au juste, la pensée d'Erasme, sur ce dernier chapitre? Nous lisons, dans une lettre à Hédion de 1^24: a Je ne désapprouve pas le mariage des prêtres, quand il a lieu par nécessité, avec la permission des supérieurs, sans troubler la paix publique et dans la droiture du cœur. » Il revient là-dessus en 1^28*: (( Si l'Église permettait le mariage aux prêtres, les embrassements d'une femme pieuse ne seraient plus une souillure pour eux. » La lettre au bourgmestre ne se trouve pas dans ses œuvres et on n'en connaît que des extraits cités par Hottinger, dans son Histoire de la Réforme suisse.

Nous avons l'opinion d'Érasme sur la liberté de la presse. Le bourgmestre peut laisser agir Œcolampade; mais il doit interdire les libelles. Quant aux images, à la tonsure, au costume des prêtres à l'autel et à la n[iesse, ces choses ont leur utilité, et on ferait, en les abolissant, plus de mal peut-être que de bien. Il pourrait y avoir du danger à retrancher des cérémonies qui ont jusqu'ici maintenu le calme dans la cité. Il y aurait

prudence, en tout cas, à s'en rapporter à un concile. Erasme estime qu'on pourrait obtenir du pape la communion sous les deux espèces et la permission du gras. Au demeurant, il faut laisser à chacun sa liberté. Quant au froc, ceux qui le jettent avec légèreté ne méritent aucune protection. C'est, enfin, une décision qu'il faut laisser à une diète ou à un synode. On a encore une autre note d'Erasme sur ces questions qu'il résout dans le même sens; mais cette note n'est pas plus complète que la précédente. Qu'il nous suffise de savoir qu'Érasme y tient le même langage prudent et modéré, qui caractérise sa manière et sa pensée, toute d'apaisement et de concorde.

« Les images, quand elles ne sont pas inconvenantes, peuvent rester l'ornement utile des églises, sans être pour cela un objet de superstition. Il peut y avoir des cérémonies oiseuses qu'il est aisé de supprimer. On se scandalise du culte, de la messe en particulier, dont les moines trafiquent; qu'on chasse ces mercenaires; mais que l'on maintienne un service qui date des anciens temps. Qu'on laisse chacun libre de pratiquer ou non, suivant sa croyance, les messes ou les prières pour les morts. Pour ce qui est des saints, même liberté pour tous de les invoquer, si l'on y croit, ou de les mettre de côté et de s'adresser simplement à la Trinité, si l'on n'y croit pas. Mais qu'on respecte la conscience d'un chacun. Si vous n'ad-

mettez pas la confession comme sacrement, instituée par le Christ, conservez-la comme une coutume utile, établie par les Pères et consacrée par la tradition. Quant au purgatoire, qu'on en pense ce qu'on voudra; ce n'est pas la peine pour cela de troubler le repos public. On pourrait, pour le baptême, s'en rapporter aux canons de l'Église, pourvu qu'on laissât la liberté aux parents de baptiser leurs enfants à l'âge qu'ils préfèrent. On a beaucoup divagué sur l'eucharistie; il serait plus simple de la maintenir telle qu'elle est jusqu'à la réunion d'un concile. Il serait aisé d'accommoder d'autres difficultés avec la même modération et de rétablir ainsi l'union. »

Érasme nous donne à peu près sa pensée dans ce programme qui lui fait honneur, et que la Réforme, mieux inspirée, eût pu mettre à profit sur plus d'un point. Le lecteur impartial avouera que le culte protestant qui a prévalu, est glacial, que ces murs nus et sombres ne disent rien à l'imagination, cette auxiliaire puissante de la piété. Il avouera, fût-il libre-penseur, que V ordre pompeux des cérémonies catholiques a une autre tournure, élève autrement l'âme que la robe noire d'un ministre et le chant si maigre de quelques cantiques entonnés par les voix souvent discordantes de l'assistance. Il nous serait facile de poursuivre le parallèle; contentons-nous de dire qu'Érasme a tenu en cette circonstance le langage

de la raison et du bon sens. Mais que pouvait ce langage sur des esprits prévenus !

Nous n'entrerons pas, Dieu nous en garde!

dans la question soulevée par les sacramentaires, pas plus que dans l'analyse du traité d'OEcolampade sur l'eucharistie. Les biographes protestants, Gaudin en particulier*, ont allongé comme à plaisir la discussion d'un sujet trop connu.

Erasme, malgré leur désaccord sur bien des points, tenait en haute estime le talent, le savoir et les services d'OEçolampade, qui, du reste, le payait de retour. Mais il ne pouvait l'approuver ouvertement, donnant pour excuse qu'il s'en rapportait, sur la cène, à la décision de l'Église. D'autre part, il avait assez laissé percer, dans ses lettres au bourgmestre, que, au fond, il n'était pas éloigné d'abonder dans son sens, et les novateurs ne s'y trompèrent point.

•II, 358 et 359-

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