AFFAIRE DE LOUIS DE BERQUIN LES COLLOQUES
^J/OURNONS-Nous à présent du côté de É^l ^S*^ ^^ France; car Érasme a des adversaires iTci^jty sans nombre, et il est obligé de faire face sur toute la Ugne.
Plus que ses ouvrages, inaccessibles à la foule, puisqu'ils sont en latin, les traductions lui attirèrent une foule d'ennuis; c'est par les traductions surtout que ses travaux furent connus du public. Érasme n'en était pas fâché : c'était le seul moyen de vulgariser ses principes. Mais, lorsque l'Allemagne se souleva contre les abus de l'Église, qu'il avait stigmatisés lui-même, il en vint à regretter plus d'une parole, et fît de son mieux pour en atténuer quelques-
unes; il alla même jusqu'à se rétracter, au moins en apparence, sur quelques points. Il aurait volontiers fait disparaître certains de ses écrits, au moment précis où on les traduisait le plus. Mais, si ces traductions lui furent nuisibles à luimême, elles le furent bien davantage à l'un de ses traducteurs.
Louis de Berquin, gentilhomme de l'Artois, en crédit auprès de François I^'^ et de sa sœur, la première et la grande Reine de Navarre, le gracieux auteur de ÏHéptaméroTiy s'était de bonne heure lancé dans la Renaissance et dans la Réforme, à la suite de Lefèvre d'É tapies et d'Erasme. Quand Luther parut, il ne craignit pas de se compromettre et de se déclarer, quoique très-pieux au fond, pour les opinions nouvelles. Jeune, riche et brave, il manquait, par malheur, de cette prudence qui sauve dans les jours de péril. Il se hasarda à traduire V Éloge du éMariage, le Symbole des oApotreSy les Tlaimes de la Taix et la zManière de prier d'Érasme. Celui-ci, qui ne le connaissait que par correspondance, quoique flatté de son travail, ne tarda pas à s'alarmer de sa hardiesse en face de la Sorbonne. Il l'avertit amicalement de prendre garde, de ne pas donner dans r esprit de comemionj comme il l'écrit à Bedda, en 1^2^, en ajoutant : « Je n'ai rien de commun avec Berquin; quel besoin avait-on cependant de lui faire un crime d'avoir engagé les pré-
dicateurs à invoquer le Saint-Esprit plutôt que la Sain te -Vierge, comme s'il était nécessaire de mettre en cause la réputation et la vie d'un homme pour de telles minuties? » On voit que, non content de traduire, Berquin se mêlait aussi de dogmatiser pour son compte.
Par la pureté de sa vie, par ses connaissances, qui le firent appeler le plus savant des nobles^ par la franchise de sa nature et par sa charité, il s'était fait une réputation qui semblait le mettre à l'abri. Aussi ne laissait-il échapper aucune occasion de harceler les moines et les théologiens. Mal lui prit de ne pas écouter les avis d'Érasme. La Sorbonne, poussée par Bedda et les Capets, ces éternels étudiants en théologie, qui constituaient une armée de sectaires affamés et dangereux, condamna les traductions de Berquin comme absurdes et impies, comme contraires aux bonnes mœurs, hérétiques et pernicieuses. Dans V Éloge du zMariagey disait-on, Berquin a montré peu de respect pour la virginité, tandis qu'il a recommandé le mariage comme un commandement de Dieu; dans le Symbole des Apôtres, il a fait une trop grande part à la foi au détriment des œuvres, à l'exemple de Luther; dans le Tetit traité de la Trière, il a blâmé l'Église de s'exprimer dans une langue inconnue de la foule; et dans la Tlâinte de la Taix, il a attaqué les cérémonies et les couvents.
Ce verdict n'atteignait sans doute que les versions de Berquin, mais visait aussi l'original, qui, pour se blanchir, eut la faiblesse de dire que l'Église n'aurait jamais condamné ses œuvres sans les sarcasmes et les attaques directes que Berquin y avait ajoutés. Bien que Berquin suivît ponctuellement la pratique du culte, ses livres le firent jeter en prison.
Le Parlement l'eût brûlé, en ifiô, si François I^*", Bayonne, sortant de prison, n'eût pas envoyé un ordre absolu de surseoir*. L'affaire traîna, mais Bedda ne lâcha point sa proie. Berquin, toujours en prison, n'écouta pas les conseils de ses amis, de Budé, l'un de ses juges, entre autres, qui, voulant le sauver, lui prêchaient la modération, un semblant de rétractation, ou tout au moins le silence à l'avenir. Fort de sa conscience et se croyant sûr delà Cour, il ne consentit à rien, fut condamné à la prison perpétuelle et à la langue percée. Inflexible, il en appela au pape, au roi, qui, par malheur, se trouvait à Chambord; circonstance que le Parlement mit à profit pour l'envoyer au bûcher. On se hâta d'exécuter la sentence avant la rentrée de François I^"", le 17 avril If 2g. Érasme, le tenant pour innocent du chef d'hérésie, le plaignit en termes •d'autant plus émus, qu'il pouvait se considérer
• Michelet, X, 309.
comme la cause involontaire de sa mort. La Sorbonne l'aurait assurément traité ainsi lui-même, malgré tous ses appuis, si elle l'eût tenu entre ses griffes. Cela n'empêcha pas Érasme de porter sur Berquin, après sa mort, le jugement qu'il mérite de la postérité :
« Berquin était laïque et célibataire, d'une chasteté à toute épreuve, d'une bonté peu commune envers les pauvres et envers ses amis, un pratiquant rigoureux du jeûne, des fêtes de l'Eglise, de la messe et du sermon, en un mot, de tout ce qui concerne la piété; ennemi de toute dissimulation; d'une nature droite et généreuse, qui n'offensa jamais personne, quoique sensible à toute offense; un grand caractère; bref, un vrai miroir de piété. » Voilà l'homme après lequel s'acharnèrent pendant quatre ans, à part Budé, le Parlement et la Sorbonne !
En présence de cet acte odieux ne peut-on pas se demander, avec de bons esprits, si, à cette date de I j'ig, il n'eût pas été possible à François I®"", monarque absolu au même titre que Henri VIII, de passer à la Réforme, qui l'eût délivré des entraves du clergé ? Si la mesure, en tout cas, n'eût pas été plus utile à la France, qui serait ainsi rentrée en possession des deux tiers environ de son territoire, et eût échappé à la Saint-Barthélémy, . aux guerres de religion, à la Ligue, à la révocation de l'Édit de Nantes?
C'était l'opinion d'Edgar Quinet, dont on n'a pas oublié l'âme généreuse et libérale : a Je pense depuis longtemps que la seule chance de salut est de délivrer la France de la religion du Moyen- Age, » écrit-il à Michèle t en 18^3. Il aurait évidemment applaudi, en if2g, à un acte de vigueur dont malheureusement François I^^ n'était pas capable. Sa sœur Marguerite l'aurait soutenu dans cette tentative. Mais sa mère, la dévote, la fausse, l'insatiable Louise de Savoie, aidée de Montmorency et du haut clergé, n'y eût pas consenti aisément.
« Sans attribuer à l'initiative royale plus qu'il ne convient dans les révolutions du monde spirituel, qui peut dire les effets qu'une simple proclamation de tolérance eût produits dans notre patrie * ? Que de maux épargnés aux contemporains, à la postérité! Devant cette pure vision d'une France affranchie de toute superstition, le cœur se serre, comme à l'une de ces heures solennelles qui ne sonnent pas deux fois dans l'histoire d'un pays. »
Il est difficile d'exprimer en termes plus vrais et plus éloquents le rêve d'un noble cœur, puisque ce n'est qu'un rêve. Il ne s'agit pas ici d'incrédulité, mais de simple tolérance; car la liberté de conscience n'était pas encore dans les idées du
* Nouveaux Récits du xvi* siècle, Grassart, Jules Bonnet, 1870.
temps, bien que ce mot ne fut pas inconnu, lorsque Berquin fut brûlé, puisque Morus l'avait déjà prononcé en 1^17, dans son Utopie; et remarquons que Morus était un catholique, qui allait, lui aussi, mourir pour sa foi quelques années après. Nous aurions ainsi échappé à « la fraude colossale de l'ultramontanisme, » comme dit H.-F. Amiel, dans son journal *. Le bien n'aurait pas été mince, on peut le croire.
Nous ne sommes pas aussi sûr que Scherer** que c( si François I^'^ n'eût pas brûlé les protestants, la France serait peut-être protestante aujourd'hui. » La France latine répugnera toujours à l'esprit formaliste et froid de la Réforme, tout aussi intolérante, au reste, que le catholicisme. Nous sommes artistes même en fait de culte, et nos yeux s'accommodent mieux de la pompe romaine. Mais où nous sommes tout à fait de l'avis du grand critique, c'est lorsqu'il ajoute que « si Louis XIV eût été un prince tolérant, le quart de la population du pays appartiendrait probablement à l'hérésie. » Ce qu'il aurait pu dire encore pour appuyer sa thèse, c'est que la révocation de l'Édit de Nantes porta, pour une grande part, notre commerce, notre industrie, notre art à l'étranger, et, en nous créant des
** LUiérature contemporaine, 177, 1885.
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rivaux, nous attira la haine de l'Europe. N'oublions pas que, dans la guerre de la succession d'Espagne, on vit contre nous des régiments entiers, celui de Ruvigny, par exemple, formés de protestants français. Sans parler de la Suisse, de la Hollande et de l'Angleterre, qui s'enrichirent de nos dépouilles, n'y a-t-il pas encore, à Berlin, tout un quartier de réfugiés, 011 l'on parle la langue de la mère-patrie, telle qu'on la parlait à la fin du xvn^ siècle? Et n'avons-nous pas, en 1870, entendu, ô douleur! parmi les officiers prussiens, des noms connus de la France ?
En résumé, sans aller jusqu'à la Réforme, qui semble antipathique à notre race, François I^'^, s'il eût été un autre homme, aurait au moins pu tenter une forte tolérance qui aurait maintenu dans leurs attributions le Parlement et la Sorbonne. Mais François I^^ n'avait pas pour cela l'énergie nécessaire; qu'il nous soit au moins permis de le déplorer.
Reprenons le cours de notre récit. Avant d'en arriver à la querelle d'Érasme avec Lecouturier (Sutor) et Bedda, revenons en arrière pour mentionner les écrits de notre humaniste depuis I ^23 jusqu'à cette lutte, qui ne commença sérieusement qu'en 1^25'. Cette vie d'Érasme est si compliquée, dès son séjour définitif à Bâle, qu'il est impossible au biographe, s'il veut être
complet et compris, de s'astreindre toujours à l'ordre chronologique.
L'affaire de Hutten et d'Eppendorf n'absorba pas tous les loisirs d'Erasme. Après ï Éponge, parut une nouvelle édition du traité T>e ratione verœ tkeologiœ, dédiée, dès ifiS, nous l'avons vu, à l'archevêque de Mayence; Érasme ne changea que la préface où il avait fait l'éloge de Hutten. Puis ÏExomoIogesis ou manière de se confesser, dédiée, en octobre i ^'24, à l'évêque de Londres. Nous savons qu'Erasme ne croyait pas, sans la nier absolument, à l'institution divine de la confession, et quand il parle à cœur ouvert, dans l'intimité de la correspondance, nous savons aussi ce qu'il pense de l'usage qu'on en fait trop souvent. « Bien des moines, dit-il en i ^'28, poussent à la confession, non par amour de la piété, mais parce qu'ils y trouvent une source intarissable de messes, et aussi parce que c'est un moyen pour eux de dominer dans les familles riches et de capter les testaments, arrodunt testamenta, » Il aurait pu ajouter que bien des confesseurs posent au confessionnal des questions étranges, qu'on peut lire, pour ne pas en citer d'autres, dans la théologie de Ligori, et pénètrent dans les secrets de la famille pour mieux la dominer.
Mais il en dit assez pour laisser entrevoir l'opinion qu'il a de ce sacrement. La traduction qu'en fit Berquin cette même année, fut con-
damnée au feu en 1^45. L'Eglise ne pouvait pas permettre un libre débit à des hardiesses de ce genre, la confession étant une des assises de sa puissance.
En février 1 5' 24, Froben imprima la Paraphrase du Psaume III, et, en juin, les œuvres complètes de saint- Jérôme, dont Erasme fit hommage à Warham, avec quelques opuscules moins importants.
A la même année appartient l'édition définitive des Colloques, qui remontent, d'après Gaudin*, à 15' 18, lorsque l'auteur était en Flandre. Érasme dit les avoir composés en se jouant, l'un après l'autre, dans ses moments de bonne humeur, ce Ils ont été publiés contre mon gré. Quelquefois j'en faisais trois en un jour, lorsque ma veine me portait à la plaisanterie, au milieu même d'une conversation**.» Les Colloques sont entre les mains de tous les lettrés, parce que c'est peutêtre le livre où l'esprit d'Erasme, si fin, si judicieux, si caustique aussi, s'épanche avec le plus d'ampleur et de liberté : le style et le contenu, tout en est attrayant, gracieux, exquis. Le penseur et le philosophe s'y montrent également dans certaines questions sociales ou d'éducation qu'il a traitées l'un des premiers. S'il se moque de
** Rép. à Luther.
la théologie, de ses disputes vaines et de certaines cérémonies; s'il revient sur l'immoralité des cloîtres, «où Ton trouve des membres qui imitent les mœurs de Sapho au lieu d'en avoir le génie, » il fait entendre parfois l'accent d'une morale saine à son jeune lecteur: il lui inspire l'amour de 1 étude, de la belle langue, de la manière de se former le goût et la raison. Sur bien des points même il est novateur; mais ceux qui ont repris ses idées et les ont popularisées, se sont bien gardés de parler des Colloques, Sur un sujet assez étrange pour un humaniste et pour un prêtre, sur la question des nourrices, il a soutenu, non sans éclat, la thèse que Rousseau a développée dans ÏÈmile,
« Il faudrait combattre de toutes ses forces la coutume mauvaise, mais si généralement admise par les mères, de faire nourrir, nutriendoSy leurs eniànts par des femmes mercenaires; c'est une manière de les exposer, expositionis. » Le passage vaut d'être cité en entier* : « N'est-ce pas exposer cette créature si frêle, rouge encore du ventre de sa mère, implorant sa mère d'une voix qui attendrirait des bêtes féroces, que de la livrer à une femme, malsaine peut-être de corps et d'esprit, de mœurs douteuses, qui rient plus au peu d'argent qu'on lui donne, qu'à la vie même de l'en-
* Coll., Puerpera.
fant?» Dans un autre Cf?//^^i/^ (Eutrapelus), il insiste, mais à un point de vue qui peut surprendre dans un homme du xvi^ siècle, au point de vue physiologique : « Pour moi, j'estime que la nature du lait a de quoi altérer la nature de l'enfant, comme pour les fruits et les plantes le suc de la terre en change la qualité primitive. » Ne croirait-on pas entendre un contemporain de Condillac ou d'Helvétius dans ce même Colloque? « On ne saurait nier que les organes ne soient influencés, vitiari, par la nourriture et la boisson. » C'est la théorie du x v i ii ^ siècle, traitée et démontrée par nos physiologistes. Érasme reparle des nourrices dans le T)^ Insritutione, pour insister sur un principe qu'il avait raison de croire fondé: ce Que la mère nourrisse son enfant, ou, s'il y a impossibilité, qu'elle prenne une nourrice saine de corps, d'un lait pur, de mœurs honnêtes, ne s'adonnant ni à la boisson, ni aux querelles, ni à l'inconduite. » Ces maîtres de la Renaissance ont abordé, sinon déblayé, toutes les voies de la science ; s'ils n'ont pas laissé plus de trace dans notre souvenir, il faut s'en prendre à la langue morte dont ils usaient pour répandre leurs vues de génie; leurs énormes in-folios aussi ne sont pas l'une des moindres causes du silence qui s'est fait autour d'eux. Mais ce n'est pas une raison pour les piller sans le dire, et c'est ce qu'on a fait trop souvent à partir du xvii^ siècle.
Érasme s'est peint dans ses Colloques comme, peu s'en faut, dans toutes ses œuvres, et nous l'en remercions : le moi n'est pas aussi haïssable que Pascal veut bien le dire et nous aimons à retrouver l'homme sous l'écrivain. N'est-ce pas son portrait qu'il esquisse dans le Senile? ce C'est dans l'étude que gît le grand charme de la vie. Mais si je m'y délecte, je n'en fais pas un tourment. J'étudie par plaisir et aussi par intérêt, non par vanité. Après mes repas je me nourris d'entretiens littéraires ou je me fais faire quelque lecture. Jamais je ne suis sur mes livres après l'heure passée. Je me lève alors et fais quelques tours dans ma chambre; je repasse ce que je viens de lire et, si j'ai près de moi un ami, je lui en parle ; je me remets ensuite à mes livres. » N'est-ce pas Érasme à Bâle, dans sa maison de la Baum- Gasse, avec Froben ou Rhénanus qui sont venus lui tenir compagnie?
Érasme s'élève, dans un autre Colloque^ à une hauteur qui étonne chez un homme de son temps, chez un prêtre surtout, et qui le place, à nos yeux, bien au-dessus de Luther :
« Je rencontre dans l'étude des auteurs païens, voire chez les poètes, des maximes si pures, si saintes, si hautes, que je suis persuadé que c'est l'esprit divin qui les a inspirées. Il se peut que l'esprit du Christ opère plus profondément qu'on ne le croit en général. Impossible pour moi de
lire la Vieillesse^ VoAmitié, les TDevoirs de Cicéron et ses Tusculanes, sans en baiser les pages quelquefois, sans vénérer la piété qu'elles respirent. Je préférerais la perte de tout Scott et de sa séquelle à celle d'une seule page de Cicéron ou de Plutarque. Je sens que la lecture des Anciens me rend meilleur, tandis que les scholas tiques me rendent disputeur, froid pour la vertu. Je ne connais pas de sentence païenne qui puisse mieux convenir à un chrétien et lui faire plus d'honneur, que la réponse de Socrate à Criton au moment d'avaler la ciguë : « J'ignore si la Divinité estsatis- « faite de mes actes; j'ai mis toute mon ardeur à « la contenter sur ce point, et j'ai bon espoir que « mes efforts n'auront pas été vains. » Quand je lis d'aussi nobles pensées, je ne puis m'empêcher de m'écrier : Saint Socrate, priez pour nous ! Je pense que les âmes de Virgile et d'Horace seront sauvées. »
L'idée, quoique neuve au x v i ® siècle, puisqu'on ne la connaissait pas, appartient à notre Abailard qui, dans sa Thilosophie chrétienne, osa, lui aussi, mettre Socrate au nombre des saints *. Luther, ici, ne se prononce pas avec la décision d'Érasme et lui est assurément inférieur: ce J'espère que Dieu sera propice à Cicéron, dit-il dans ses Tischreden, et à ceux qui lui ont ressemblé; mais il ne nous
• Feugère, 345.
appartient pas de rien affirmer. » Abailard et Érasme étaient les hommes de l'avenir; Luther, malgré sa gloire, ne se fait l'apôtre que du passé chrétien et même juif.
Les deux Scaliger ont reproché à Érasme d'avoir dérobé l'un de ses Colloques à un nommé Léonicus Thomasis de Venise, qui a laissé aussi des Dialogues dans le même genre. Ils n'ont oublié qu'une chose, c'est que le livre de Léonicus est postérieur à celui d'Érasme! Ils ont osé, de plus, trouver à redire à la pureté du style, qui nous paraît irréprochable : les Colloques sont, à coup sûr, ce que l'auteur a écrit de mieux pour la forme, peut-être même pour le fond, puisqu'ils sont restés classiques. Ce n'est pas Scaliger, le père surtout, qui eût été capable d'un pareil latin; mais mordre sur Érasme était un parti pris chez lui; nous l'avons déjà vu et ce ne sera pas la dernière fois. Ce ne fut, d'ailleurs, qu'une critique isolée, sans écho : la vogue des Colloques fut immense et soudaine ; en quelques mois il s'en vendit vingt-quatre mille exemplaires chez Coline, parce que le bruit avait couru qu'ils allaient être interdits. Le nombre des éditions fut incalculable, en espagnol, en français, en allemand et en italien; de partout Érasme en reçut des éloges et son livre fut introduit dans les collèges. Ce n'était pas pour plaire aux moines et aux théologiens : Bedda n'eut pas de cesse qu'il
n'en fit défendre la lecture par la Sorbonne en I ^28 ; mais la censure ne fût publiée qu'en i ^42. En Espagne, il fiit question de brûler le livre, qui fut également condamné par la Êtculté de Louvain. On alla jusqu'à en donner une contrefaçon, en mauvais latin, d'où on avait distrait les passages qui avaient paru scabreux, et c'est encore Bedda qui avait poussé à la vente de cette édition expurgée.
Les Colloques, qu'Erasme méditait bien avant I y 24 et qu'il dédia à l'un des enfants de Froben, son filleul, contribuèrent plus que les cddages mêmes à vulgariser la Renaissance. Jamais l'esprit de l'humaniste n'avait été mieux inspiré, plus fin, plus mordant et plus libre. C'est qu'il tenait à dissiper dans l'esprit de la jeunesse cette rouille du Moyen- Age qui pesait encore sur le langage et sur les manières, à substituer à une grossièreté bouffonne un badinage délicat sans licence, capable de former l'âme aux bonnes mœurs en la débarrassant de la superstition et de l'erreur. Seulement le philosophe se découvrait trop au gré des obscurantistes, et c'était une faute irrémissible.
Quelques autres œuvres moins importantes parurent l'année suivante, en i ^25', la Paraphrase du Psaume IV, dédiée à l'évêque de Lincoln, une édition de Pline-le-Naturaliste, une Liturgie de la Sainte-Vierge et un traité sur la langue, De