‹ Un libre-penseur du XVIme siècle: ÉrasmeChapitre 36 sur 45 · BEDDA ET LA SORBONNE. OUVRAGES DIVERS · texte numérisé non relu

BEDDA ET LA SORBONNE. OUVRAGES DIVERS

RASME, dit MuUer*, avait la mesure et la modération qui convenaient à sa culture, mais manquait d'humilité, Vemurh; sans cela, il ne se serait pas senti atteint à la moindre allusion, il n'aurait pas pris la critique de ses œuvres comme digne d'une réfutation sérieuse. Quand sa personnalité était en jeu, il ripostait avec passion, et, de plus, il ne pouvait jamais se défaire de la raillerie. Il eut aussi le malheur que certaines gens, pour satisfaire leur amour de la dispute ou pour se venger de leurs ennemis, profitaient du moindre mot dit contre Erasme, le grossissaient même ou le dénaturaient, et excitaient ainsi sa défiance. »

La remarque, juste peut-être pour d'autres circonstances, ne l'est pas pour celle qui va nous occuper.

A Paris, Bedda, docteur en théologie, était pour Erasme un ennemi irréconciliable. Ancien principal de Montaigu, actuellement syndic de la Faculté, il régnait à la Sorbonne avec ses Capets, bande de vieux étudiants faméliques qui obéissaient à ses ordres et constituaient comme l'armée de la persécution, ce C'était, selon l'énergique expression de Michelet*, le tribun de la gueuserie pieuse et de la république ignoranrine, le roi de la montagne Sainte-Geneviève. » Avant le procès de Berquin, ce théologastre, de l'âge à peu près d'Erasme, avait fait un recueil des propositions suspectes relevées dans les œuvres du savant de Rotterdam, et, le 7 avril i j'24, avait averti la Faculté qu'il y avait trouvé des erreurs et des hétérodoxies. On devait, disait-il dans son monitoire, en interdire la lecture aux étudiants pour ne pas leur faire sucer le poison du style capiteux d'Erasme.

Ces extraits avaient été pris dans les Paraphrases, et les amis d'Erasme l'en avaient informé. Pour prévenir, si possible, une tempête nouvelle, Erasme se résolut à en écrire au terrible syndic, le 28 avril i ^2^, et sollicita même d'autres obser-

* Réf., X, 320.

vations, s'il en trouvait, dans son oeuvre qu'U va rééditer, avec promesse de les mettre à profit, s'il y avait lieu. Bedda répondit sur le même ton de politesse, l'appelant son hien-aimé frère en Christ et son collèguef ne lui dissimulant pas toutefois les craintes que les Paraphrases inspiraient à son orthodoxie. Il a toujours admiré ses connaissances et son talent; mais il a peur que la liberté de ses écrits ne nuise à la foi et à la schoiastique. Il remercie la Providence que l'auteur se soit adressé à lui, pour lui faire savoir, en toute franchise, ce qu'il pense de ses ouvrages. Il finit par lui donner le conseil de renoncer à écrire sur de telles matières, et de consacrer le reste de ses jours à honorer Dieu et à se préparer au repos éternel, ce Dispose-toi à paraître devant le redoutable tribunal de Dieu; car, âgés tous deux comme nous sommes, cela ne tardera pas.

Occupe- toi de réfondre tes écrits, à commencer par le premier. J'aurais bien encore quelques observations à faire sur les Paraphrases de saint- Mathieu, de saint- Jean et des Épîtres. Mais je n'en ai point communiqué la copie à la Faculté et je les garde encore dans mes cartons. Puisses-tu te mettre entre les mains les livres de Gerson! Mais si tu ne te rends pas aux conseils de ce grand maître, je dois te dire sans détour que je renonce à tout espoir. »

Érasme essayait d'abord de la conciliation.

mais n'y persistait guère, en face surtout d'un adversaire qu'il considérait comme inférieur et qui se permettait de lui faire la leçon. Sa réplique, toute courtoise qu'elle resta, ne fut cependant pas sans aigreur. Il trouvait étrange que Bedda ne lui donnât pas le ritre de docteur, lorsque LéonX, Adrien VI et Clément VII ne le lui avaient jamais dénié. Sa lettre vaut la peine d'être citée en partie.

« Tu sais à quel point il est difficile de juger autrui; saint-Paul lui-même ne l'a pas osé. Il est possible que je ne sois pas entièrement net des fautes que tu me reproches, bien que je n'en aie pas conscience; je suis homme, par conséquent sujet à l'erreur. Quant à cette ambition dont tu me parles, je ne comprends vraiment pas quel bonheur on peut trouver à une gloire qui vous attire tant de calomnies, d'invectives et d'insultes. Lorsque Luther ne jouait encore aucun rôle et que, dans cet heureux temps, les lettres étaient dans tout leur éclat, j'étais fier de l'amitié de tant de savants et de leurs éloges, quand ils n'étaient pas exagérés. J'ai même le droit de me vanter de ma modestie vis-à-vis d'adversaires furieux qui ne me détestent qu'à cause des lettres. Jusqu'ici je ne me suis laissé entraîner à aucun parti ni par flatteries, ni par menaces; qu'on prenne cela pour de la prudence plutôt que pour de la fermeté, que m'importe? Je suis par conviction resté

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fidèle à ma foi. J'ai si peu recherché les honneurs, que j'ai constamment repoussé ceux qui m'étaient ofFerts. Quoi qu'il en soit, je prends tes avis en bonne part. Quant à la lecture de Gerson que tu me conseilles, si j'ai pour habitude de ne dédaigner aucun écrivain, je ne vois rien cependant chez ces fameux scholastiques, à part leur style détestable, qui sente l'humilité; ils se vantent, au contraire, tous d'être les disciples d'Aristote, d'Averroës ou de Scott, dont ils font encore plus de cas. J'ai lu quelques écrits de Gerson dans ma jeunesse, et ils ne m'ont pas déplu.

« Voilà bien des années que ma première préoccupation consiste à maintenir ma conscience pure devant le Christ, mon juge, et que je me prépare de mon mieux à l'heure de la mort, qui ne peut pas être bien éloignée pour un homme chargé de jours et d'infirmités. Mon idée constante a été de servir par mes travaux les études et les lettres, de les mettre plus en harmonie avec la philosophie chrétienne, qui, en Italie, sent trop le paganisme, afin que l'étude des Ecritures gagne à cette renaissance des langues et de la science. Je crains fort, très-docte Bedda, et je ne peux le dissimuler à un ami aussi juste, qu'il n'y ait parmi les scholastiques trop de maîtres qui prennent plus de souci de leur intérêt que du bien de l'Eglise: il leur déplaît qu'on les

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arrache à leur routine, qu'on les entraîne sur un terrain où ils ne sont que des enfants. Ils aiment mieux condamner ce qu'ils n'entendent pas, que d'avouer leur ignorance. Il n'y a pas à s'étonner alors que ces messieurs jugent à propos de se déchaîner contre les langues, de rabaisser les lettres et de mettre de côté dans les écoles les vieux classiques. Il n'y aurait cependant pas nécessité, à mon sens, d'aller aux écoles comme on va bavarder ou jouer aux cartes.

ce Tu me conseilles de renoncer à écrire.

Mes vieux jours, ma faible santé m'en feront bientôt un devoir; je ne déteste pas le loisir et la tranquillité. Mais tu es le seul à me donner un semblable conseil : mille savants distingués, mille théologiens m'accablent de lettres pour m'engager à poursuivre mes travaux. Je te serais reconnaissant de m'indiquer les points où j'ai pu faillir; car je ne trouve rien de scandaleux dans mes écrits; je me reproche même d'avoir été souvent trop timide. Le monde avait presque perdu le bon sens; le pharisaïsme régnait partout impuni; on n'avait plus aucune idée de la piété; tout était entaché par le lucre, et la superstition était générale. L'avilissement des moines était allé si loin, qu'il n'était plus possible de le supporter; les sciences étaient en pleine décadence. De tels maux demandaient un autre

homme que moi, je le reconnais. » A la fin de la lettre pourtant, Erasme, par politesse, ou plutôt par ironie, lui promet de mettre ses conseils à profit.

Cette lettre, évidemment, n'était pas pour édifier Bedda, qui put y reconnaître la grifFe du grand polémiste. Il ne répondit pas, même à une seconde qui avait relevé dans sa censure cent quatre-vingt-une erreurs, trois cent dix calomnies et quarante-sept blasphèmes. L'humaniste rendait ainsi coup pour coup ; ce qui explique la longueur delà dispute, qui dura près de trois ans, mêlée à celle de Lecouturier. Celle-ci ne mérite pas de nous arrêter, tant elle est niaise et pauvre. Le grand crime que Lecouturier fait à Érasme, c'est d'avoir cherché à populariser les Livres Saints : « Les constitutions humaines, disait-U, courraient grand risque, si le peuple venait à découvrir qu'elles ne sont pas dans les Ecritures. » Était-ce assez de naïveté! Mais, ne nous y trompons pas, c'était la pensée des obscurantistes; Lecouturier n'avait qu'un tort, la maladresse de la trahir aussi crûment. Nous puisons la confirmation de cette pensée chez un biographe catholique d'Érasme : « Les docteurs de Louvain trouvaient juste et utile que les Livres Sacrés ne fiassent pas accessibles à tout le monde, et ils n'étaient pas éloignés de proscrire comme une impiété toute traduction en langue vulgaire des

Écritures *. » C'avait été Tun des griefe qui venaient de faire brûler Berquin. Les craintes des Romanistes n'étaient que trop justifiées : Érasme et Luther avaient fait descendre dans les masses mêmes la connaissance et la pratique de la Bible : au xvi^ siècle ce devint une lecture commune.

Érasme, désespérant d'avoir raison de Bedda par la douceur, ne garda plus de mesure: il écrivit au Parlement, à la Sorbonne, les priant de ne pas s'en référer aux dires de son adversaire, à ses interprétations. Il alla jusqu'à solliciter du cardinal de Lorraine, puissant à la Cour, la suppression du libelle de Bedda, son emprisonnement même; ce qui était de trop: c'était une violence à laisser à son antagoniste. Érasme savait que Bedda n'était pas bien dans l'esprit du roi, auquel il avait résisté en face dans l'affaire de Berquin. Il était heureux pour lui que ses lettres au Parlement et à la Sorbonne coïncidassent avec la délivrance et le retour de François I^"", qui lui était dévoué. On sait qu'il n'avait pas craint, en 1^25', après Pavie, de blâmer à mots couverts, dans ses Colloques **, la dureté de Charles-Quint, son maître, et qu'il avait écrit à la Reine de Navarre; lettre restée sans réponse,

* Rottier, p. 51.

** I/Ô'josavia.

il est vrai, mais qui n'en produisit pas moins son efFet. François I^^ fut sensible à ce langage, et, dès son arrivée, fit arrêter la vente du livre de Bedda. La Sorbonne, qui comptait sur l'inconstance du roi, s'alarma peu de sa démarche, et, l'année suivante, i j'27, condamna en trente-deux articles les propositions que Bedda avait extraites des œuvres d'Erasme. Les Colloques eurent le même sort. La Faculté eut la pudeur de ne pas publier sa censure ; mais Érasme, se l'étant procurée, la fit paraître avec ses réfiitations, à son heure, vers i j'32, lorsque le crédit de Bedda était fortement ébranlé. Cette lutte avec la Sorbonne, où Erasme, hors des gonds cette fois, fit preuve de courage : « Je ne supporterai pas, disait-il, des calomnies perfides, quand même six pondfes Romains souscriraient à votre décision*; » cette lutte eut pour épilogue, nous l'avons vu, la mort de Berquin et le triomphe de Bedda, jusqu'à ce que le roi, fatigué des attaques qu'il se permettait contre sa famille, contre sa sœur surtout, le fît enfermer au mont Saint-Michel, où il mourut en If 34, modèle de ces théologiens qu'Érasme avait le droit de flétrir, et dont la race n'est pas perdue.

* Lettre à la Sorbonne, 1527.

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