‹ Un libre-penseur du XVIme siècle: ÉrasmeChapitre 37 sur 45 · HILAIRE. LE CICÉRONIEN · texte numérisé non relu

HILAIRE. LE CICÉRONIEN

ÉBARRASSÊs de la Sorbonne et de Bedda, rentrons à Bâle.

Nous sommes en 1^27. Erasme voudrait enfin vivre à l'écart, à l'abri des querelles qu'il n'évitera pourtant pas, des fâcheux qu'il n'évitera pas davantage, uniquement préoccupé des travaux qu'il poursuit, et de sa santé défaillante, dans la compagnie de quelques amis de choix. Son ardeur n'en sera pas ralentie : il déclarera au prince de Carpi, dont nous ne raconterons pas les chicanes, parce qu'elles ne nous apprendraient rien de neuf, si ce n'est que, après Luther, c'est lui qui a vu le plus clair dans l'âme d'Érasme, si sceptique sur les

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dogmes fondamentaux du christianisme : il déclarera qu'il fournit assez de copie pour occuper six presses. Mais, à côté de lui, la mort frappait à coups redoublés; triste privilège toujours réservé à nos vieux jours. Longueil, le type de ces cicéroniens dont il va être question, venait de mourir à Padoue; en Angleterre, Linacer; à Paris, Déloin, Fami d'Érasme comme de Budé; à Louvain, Dorp, qui venait de tomber en disgrâce auprès de sa faculté, parce qu'il avait fini par se déclarer pour Erasme et pour le progrès des études, et qui fut honoré d'une épitaphe élogieuse et méritée de son guide littéraire; ajoutons enfin Desmarais (Paludanus), qui lui était resté attaché. Toutes ces morts qui s'étaient succédé de si près, n'étaient pas pour rassurer Érasme : aussi écrivait-il à Germain de Brie qu' (( il lui passait le flambeau. »

Mais une perte qui lui fut autrement sensible, ce fut celle de Froben : « Cet homme, que j'aimais comme un frère, vere germanum, écrit-il à de Brie, auquel j'étais attaché au point de ne pouvoir rien lui refuser, et, s'il me l'eût ordonné, de danser sur la place publique, était la meilleure des âmes. Il avait élevé ses trois fils dans le grec, le latin et l'hébreu. En mourant, il leur recommanda de consacrer toutes leurs ressources à ces études qu'il leur laissait en héritage. » Cette lettre, où le cœur parle, relève un détail touchant, tout à l'hon-

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neur de Froben. Erasme n'accepta jamais de lui ni pension, ni salaire, et l'imprimeur était obligé de recourir à la ruse pour reconnaître, au moins dans une faible mesure, les services qu'il lui avait rendus : il payait en secret l'étoffe qu'Érasme avait achetée pour se faire des habits. Pas une fête de famille où Érasme ne fut convié des premiers, et, s'il ne pouvait y assister, on lui envoyait les plus beaux fruits de la table. Érasme le pleura dans une épitaphe latine qui en fait un éloge senti:

(c Cette pierre couvre les restes de Jean Froben; sa réputation immortelle brille dans l'univers entier. Il l'a méritée par son caractère irréprochable et par l'aide qu'il prêta aux études, qui pleurent aujourd'hui la mort de leur père. Il reproduisit, il embellit les monuments des sages de l'Antiquité, grâce à son art, à sa main, à ses soins, à son argent, à son crédit, à son courage. Justice divine, donne-lui au del une vie étemelle; sur la terre et parmi nous sa gloire est assurée à toujours. 1»

Ces regrets n'arretèrcntpasle travail d'Érasme, honorant encore la mémoire de son ami en occupant sc§ presses. Avant sa mort, au milieu même de la querxJle de Bedda^ Froben avait édité les œuvï^ de saint- HilaitvN qui forent comprises, non sans motif, dans la censure de la Sorbonne.

Frasi^H^ serait attelé à la réxnsion de saint- Hilaîre depxùs Ui^x et Fédiiii^n avait p»w ^ ^^

Tannée suivante, dédiée à Carondilet, archevêque de Palerme. Il avait mis à la correction du texte toute l'application possible, comme pour saint- Jérôme. Son travail n'est pas irréprochable, à coup sûr; mais il faut avoir égard à l'état de l'exégèse à son époque. Ce n'étaient pas, toutefois, des erreurs historiques ou critiques, que lui reprocha la Sorbonne: ce qui la blessa, c'était la hardiesse, inouïe jusqu'alors, avec laquelle Erasme traita ce Père, l'examinant comme il aurait examiné un écrivain profane. Ce sont les remarques qu'il se permit sur les dogmes auxquels le clergé tenait le plus, et il faut avouer que l'éditeur ne les ménageait guère.

Dans la préface, Erasme critiquait l'opinion de saint-Hilaire sur la Trinité: a Si je crois, disait-il, que les trois personnes n'en font qu'une, où en est la preuve? Si je ne le crois pas, aucun raisonnement ne peut m'en convaincre. Nous estimons que le Saint-Esprit est Dieu, issu du Père et du Fils; les anciens docteurs n'ont pas été aussi aflîrmatifs. Si l'on se livre à des recherches qui ne sont pas à notre portée, qu'on s'abstienne au moins de définitions trop arrêtées. Sur bien des points il faut donner à chacun la liberté de décider. Le théologien sérieux laisse indécises les questions sur lesquelles la Sainte-Écriture n'a pas conclu. Dans les courtes prières de la primitive Eglise, le Père est toujours invoqué comme Dieu, le

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Fils quelquefois seulement et le Saint-Esprit jamais. » Quant à la divinité du Fils, on pouvait, d'après Érasme, la tirer de quelques passages du Nouveau Testament; d'après d'autres passages, il lui semble impossible de convaincre les hérétiques sur cet article. D'autre part, Gaudin* observe, à bon droit, qu'Érasme disait que a le Christ, étant homme, avait été, comme tel, sujet à toutes les faiblesses humaines. » De ces divers passages ne pourrait-on pas déduire que notre penseur n'admettait pas la divinité du Christ, et qu'il était bien un partisan de cet Arius dont il avait déjà pris la défense?

Citons enfin la péroraison qui fait honneur à la tolérance d'Érasme, à cette philosophie où il mettait tout son christianisme, à ce libre esprit qui ne peut se payer de mots et qui répugne à toute violence en matière de foi.

ce Une bonne partie des anciens Pères, Tertullien, Jérôme, Augustin, voire le bon Hilaire, dont il faut admirer la sainteté, l'instruction, qui était l'honneur de son temps, ont péché par excès de rigueur. Comme Hilaire tombe sur les Ariens ! Pour lui le mot d'hérétique est trop faible : ce sont des impies, des diables, des criminels, des satans, des pestes, des Antichrists. Il est à penser, cependant, qu'il y avait parmi eux des

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gens convaincus, et qui croyaient se conformer aux leçons du Christ. Nombre d'écrivains connus ont soutenu leur doctrine. Us en ont appelé à des passages de rÉcriture et ont donné des raisons qui avaient quelque apparence de valeur. Mais on recourut contre eux à l'autorité impériale; on les combattit sur des points qui sont tout à fait hors de notre prise. Pour mon compte, j'aurais cherché fraternellement à les persuader, non à les qualifier de satans et d'Antichrists. »

Ne nous étonnons plus que la Sorbonne se soit scandalisée : la divinité du Christ, sans être niée expressément, était mise en question : Socin, Servet ne parleront pas autrement. On a essayé de laver Érasme sur ce point; on n'y a pas réussi, et l'on comprend la colère de Bellarmin comme de Bèze contre cet arianisme nouveau, qui a eu, depuis, tant d'adhérents parmi les réformés.

C'était bien le fond de la pensée d'Érasme, ami du libre-examen, du sens individuel, de la raison, que le catholicisme ne lui a jamais pardonné, et que Luther avait clairement entrevu, quand il le traite si souvent de sceptique, de nouveau Lucien ; quand, dans sa lettre à Montan de Spire, il avance ce qu'il se moque de toutes les religions. » Mais il va trop loin, dans ses Tropos de table, lorsqu'il l'accuse de ne croire ni à Dieu, ni à la vie future. Bien que ce soit aussi l'avis du prince de Carpi,

le doute d'Érasme n'était pas aussi tranché. Nous y reviendrons.

Nous mentionnerons pour mémoire la traduction du Commentaire d'Origène sur saint-Mathieu et de quelques autres traités de ce Père, du Commentaire de saint-Chrysostome sur TÉpître aux Galates, de deux de ses sermons sur l'Épître aux Philippiens, qu'il dédia au cardinal de Lorraine. Au mois d'août parut l'édition de saint-Ambroise en quatre volumes. Ces œuvres, qui accusent un travail immense, ne présentent pour nous rien de nouveau : c'est de l'érudition pure, un peu hâtive peut-être, comme le saint- Jérôme, mais qui a servi dans la suite à- des travaux plus approfondis.

Arrivons au Cicéronien, qui influa dans une autre mesure sur les dernières années d'Érasme, et qui est de ij'iS.

C'est un dialogue à trois personnages. Nosoponus (les noms ont leur signification) défend avec feu le parti des puristes : il aimerait mieux être un parfait cicéronien que consul, pape ou même saint. On ne saurait avoir trop de considération pour Cicéron. Bouléphorus l'arrête : Cicéron n'a pas écrit sur tous les sujets et n'a pu, par conséquent, employer tous les termes, dont on peut avoir besoin dans la pratique; il ne serait même pas impossible de relever dans ses écrits des fautes contre la pureté de la langue. Un théo-

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logien ne peut pas être un cicéronien. D'ailleurs, Cicéron lui-même recourt à des vocables nouveaux, quand la nécessité s'en fait sentir, comme dans ses traités de philosophie; ce qui est toujours licite. Le troisième personnage, Hypologus, abonde dans le même sens. Nosooonus semble d'abord faiblir; mais il reprend bientôt sa théorie, qu'il ne peut pas déraciner de son esprit. Là-dessus la discussion s'engage sur le style des Anciens et des Modernes, et l'affaire devient épineuse: il faut prendre pard. Suit une revue rapide, intéressante, malicieuse quelquefois, des divers auteurs. Bouléphorus, c'està-dire Érasme, a son franc-parler sur tous, et ne peut manquer d'en mécontenter plus d'un.

Au fond, Erasme en veut à ces cicéroniens outrés, comme son compatriote Longueil et beaucoup d'Italiens, qui poussaient la prétention jusqu'à dénigrer, non-seulement ceux comme lui qu'ils traitaient de barbares, mais tout autre écrivain que Cicéron, et à n'employer d'autres mots, d'autres tournures, d'autres phrases que celles de l'orateur romain. C'était au point qu'ils en dédaignaient les Ecritures, les Pères, et donnaient ainsi en plein paganisme.

Erasme mettait ici le doigt sur un travers de cette Renaissance à laquelle il avait contribué pour sa bonne part, et contre laquelle il sentait, à cette date de if28, le besoin de réagir. En

effet, « la Renaissance remit en question ce que l'Évangile avait résolu, secoua le vieil homme qui n!était pas mort, mais seulement endormi, remua ce fond païen, corrompu, revêche et moqueur qui est dans tout homme, et, sous prétexte de liberté et d'art, s'abandonna corps et âme au mensonge harmonieux, au vice élégant, à la perversité érudite *. » Erasme, quelque dégagé qu'il fût, au fond, de son côté, ne se contentait cependant pas, comme ces cicéroniens exaltés, d'une exhumation pure et simple du passé. Il tenait à sauvegarder ce qu'avait opéré dans le monde le Discours sur la montagne, ce résumé sublime d'une morale exquise. Or, ce travers de la Renaissance que nous venons de signaler se remarquait spécialement chez les étudiants qui revenaient d'Italie. Toute la vie d'Érasme, on a pu s'en apercevoir, n'avait eu d'autre but que de faire servir les lettres régénérées à la restauration du pur christianisme. Il cherchait donc, dans le Cicéronien, à concilier l'imitation cicéronienne avec la vraie piété, pour aboutir à ce qu'il appelle \2i philosophie chrétienne, dont il s'est fait l'apôtre convaincu, a C'est le paganisme, dit Bouléphorus à Nosoponus, qui vous inspire de telles doctrines. Nous nous pâmons à la vue d'une statue, d'un fragment de statue d'une divinité ancienne,

* 305, Roux, Pensées f Lemerre, p. 60.

et c'est à peine si nous avons un regard pour la statue du Christ. »

Quant au côté purement littéraire de l'œuvre, c'était déjà, sous une forme détournée, la querelle des Anciens et des Modernes, de Boileau contre Perrault, a Eh quoi! dit Erasme dans une lettre*, on soutiendra tout ce qu'ont dit les Anciens, ou, du moins, on fermera les yeux sur bien des points, et on condamnera sans pitié tout ce qui se trouve chez les Modernes ! » Il est curieux de voir, au siècle suivant, Bossuet, si contraire à l'esprit d'Érasme, admirateur si passionné des Anciens, mais de principes littéraires si sûrs, avoir sur cette question le même sentiment: a Tout est perdu, si en lisant Bembo et les autres auteurs de ce goût on trouve un seul mot que Cicéron ou Virgile n'aient point prononcé; et Juste-Lipse, qui s'est moqué de cette fade affectation, n'a pu s'empêcher d'y retomber**. » Érasme, dans sa réponse à Lefèvre, avait déjà soutenu la thèse du bon sens, celle de Bouléphorus : a Respectons les Anciens, mais avec discernement, et critiquons les Modernes, mais avec droiture, cum candore; n'est-il pas indigne d'un homme instruit de juger un auteur sur son siècle et non sur le fond ? »

Mil, 121.

•* ///• Avert. aux Protestants, 20^,

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Quel allait être Teffet d'une pareille théorie sur cette république des lettres, dont Érasme avait été le glorieux instigateur ?

Les mécontentements ne tardèrent pas à faire explosion. Les uns reprochaient à l'ouvrage de n'y pas lire leur nom; Vives, dont nous dirons un mot, savant modeste autant que célèbre, fît seul exception. D'autres estimaient l'éloge ou le blâme exagéré; d'autres enfin s'y trouvaient en mauvaise compagnie, Budé, par exemple, dont nous avons raconté la première prise avec Erasme, et dont nous devons raconter la seconde à propos àw Cicéronien, pour le bruit qu'elle fit à l'époque.

Dans l'énuméradon des écrivains du temps, donnée dans le Cicéronien, Budé était cité à côté du libraire-éditeur Badius. Nous avons vu, au sujet de la première édition des oidages, celle de Paris, qu'Érasme avait une mince opinion du savoir de Badius; pourquoi donc, en iJ'lS, lui faire l'honneur de le nommer à côté du premier savant de France, de Budé, dont il connaissait et le mérite et les ouvrages ? Il est permis d'admettre que ce rapprochement n'était ni fortuit, ni involontaire, et qu'il y avait, de sa part, un grain de malice, un mauvais tour joué à son illustre rival. Érasme s'en défendra, se rétractera même, mais sans nous convaincre.

« Budé, dit Gaudin *, paraît avoir été quelque peu jaloux d'Érasme : il craignait que, s'il acceptait l'invitation de François I^^ sa propre réputation n'en souffrît. Aussi n'avait-il pas fortement insisté. » Le fait est que Budé ne l'avait jamais cité dans ses ouvrages; ce dont Erasme fut peu flatté. C'était une poÛtesse, un service qu'on aimait à se rendre entre confrères, entre amis surtout. Nous n'admettons pas chez Budé une pareille petitesse, puisque son nom marchait à peu près de pair avec celui d'Erasme, et que son caractère le mettait à l'abri d'un tel soupçon. Mais il goûtait peu chez Erasme ces railleries un peu trop répétées dont il ne se faisait pas faute à l'égard de notre pays. Il s'en ouvre à lui en 1^27. <c Je ne puis pas te pardonner, chaque fois que tu en trouves l'occasion, d'attaquer l'esprit Français, de l'accuser de lenteur, tarda, de légèreté, levia, de sottise, stolida, et de stupidité, stupida. » De telles épithètes le mettaient hors de lui.

Qu'y avait-il de vrai dans cette plainte ? Que pensait, au fond, Érasme de la France et de sa angue ? Son dire a varié, a passé de l'éloge à la critique avec la même désinvolture, sans qu'on puisse attacher une réelle importance à ses jugements divers. Qu'on en juge. Lorsque François I^^

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fit, en If 17, sa première invitation, Erasme dit dans une lettre: & La France me tient au cœur, entre autres motifs, parce que j'y ai passé quelques années heureuses dans l'étude des lettres*. » Autre part**, l'éloge est plus explicite : a On ne trouve nulle part un Parlement plus auguste, une école plus célèbre et plus vénérée; nulle part les lois n'ont plus d'autorité; le pays, plus de paix et de tranquillité. » Il va sans dire que nous sommes loin, pour notre compte, de souscrire à cette admiration pour nos parlements du XVI* siècle, sur lesquels nous en aurions long à conter, a S'il y a un pays au monde pour lequel je sois surtout porté, c'est la France. Mais aucun pays aussi ne m'a été moins utile, si je mets à part la bienveillance de mes amis***. » Ici déjà, l'éloge est restrictif. Avec ses correspondants étrangers à la France, Érasme se gêne moins ; il écrit, en i f 27, à Rescius, professeur au collège de Busleiden : ce Tu sais le fond qu'il y a à faire sur les promesses des Français. » Dans sa jeunesse, ayant longtemps vécu chez nous, il nous appréciait avec plus de cordialité; il écrit à Linacer, en i f 06 : « L'Angleterre me sourit tant à mon retour de France, que je ne sais lequel des

* Lettres, I, lo.

** Lettres t I, 62*

**• Lettre à Budé de 1527.

deux pays est plus à mon gré, de l'Angleterre 011 j'ai tant et de tels amis, ou de la France à laquelle je suis depuis si longtemps accoutumé, où j'ai trouvé tant de liberté et que j'aime si naturellement. »

En ce qui concerne notre langue, il ne la prisait pas à sa valeur; ce qui déplaisait fort à Budé : « C'est une langue barbare * et sans règles, qui s'écrit autrement qu'elle ne se parle, qui a un accent et des sons à peine humains. » Il reconnaissait pourtant que les études avaient fleuri de tout temps dans notre pays, et il faisait à ce propos, dans le Cicéronien^ un tableau assez exact de notre littérature au commencement du xvi^ siècle. Du reste, il ne faut pas le prendre au mot, quand il prétend ignorer le français comme les autres langues modernes : la preuve, c'est qu'il se plaint amèrement des incorrections et des infidélités de la traduction de la Folie par Haloin, et qu'il ne se gêne pas pour juger sévèrement, dans ce même Cicéronien **, nos romans, auxquels il applique l'épithète de nugacisstmis, qui n'est pas élogieuse sous sa plume. On ne peut pas exiger de lui, puisqu'il n'en était pas capable, qu'il jugeât notre langue comme Montaigne*** : ce Le français est gracieux, délicat

* De Institutione puerorum, ** L'Abbé et la Savante »

et abondant. » Ajoutons à ces vertus qui sont bien les siennes, la clarté, et Ton aura, peu s'en faut, un portrait exact de notre langue. En résumé, Erasme a fini, dans sa vieillesse, par improuver chez nous ce qu'il avait loué dans ses jeunes années, et il faut convenir que, à la date de 1^28, il n'était guère payé par Lecouturier, Bedda et la Sorbonne, pour porter un intérêt bien vif à notre pays.

Ce n'était pas une raison pour abaisser le mérite d'un homme comme Budé. Ce rapprochement de Badius et de Budé mit le feu aux poudres parmi les lettrés, à Paris : c'était comparer Thersite à Achille, disaient-ils. Lascaris, quoique loué personnellement, se fâcha le premier. Toussaint, le disciple favori de Budé qui lui avait appris le grec, lâcha entre amis un distique assez blessant pour Érasme :

Desine mirari quare postponat Erasmus Budœum Badio : plus favet iïle pari.

Mais, comme toujours, le secret ne fut pas gardé, ce qui n'était pas dans l'intention de Toussaint, plein de respect aussi et d'attachement pour Érasme. Germain de Brie, un ami commun, arrangea l'affaire, et Érasme n'en garda pas rancune. Quant à Budé, il prit la chose philosophi-

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quement, suivant son habitude, et la querelle en resta là. Mais ce ne fut pas sans cicatrices de part et d'autre, malgré l'intervention de Vives, qu'Érasme avait oublié de nommer, sans mauvaise intention toutefois. Vives formant avec Érasme et Budé comme un triumvirat littéraire dans cette première moitié du siècle, un mot sur ce savant, qui fut aussi l'un des promoteurs les plus estimés de la Renaissance.

Louis Vives, originaire de Valence, en Espagne, avait fait la connaissance d'Érasme à Louvain, où il était venu achever ses études, commencées à Paris. Maître distingué de cette faculté, au titre de privat-Vocent, comme disent les Allemands, il avait brillé par ses talents et scs^ écrits. A Louvain, sous la direction d'Érasme, il l'avait secondé dans sa lutte contre la scholastique, et sa réputation méritée lui avait valu de devenir le précepteur d'abord du jeune de Croy, archevêque de Tolède et cardinal, puis de la princesse Marie, plus tard Marie Tudor, fille de Henri VIII, enfin professeur à Oxford, où le roi l'honorait quelquefois de sa présence comme auditeur. C'était, lui aussi, un excellent humaniste, critique et philosophe renommé, versé, de plus, dans la théologie. Érasme en appréciait l'esprit et le caractère, en vantait les services. Vives le payait de retour et l'avouait pour son maître. Leur correspondance témoigne de leur amitié. Le jugement

que M. Rottier a porté sur Vives * nous semble à réformer: c'était, à nos yeux, un esprit pondéré, plus calme, plus posé qu'Erasme, et l'on ne voit nulle part qu'il ait enchéri sur les diatribes de son maître. Quoi qu'il en soit, à cette date de 1^28, lui et Morus s'entremirent avec succès dans la querelle de Budé et d'Érasme, et firent tous deux preuve de la même modération. Ce caractère irascible que Budé reprochait à son adversaire et que celui-ci reconnaissait de bonne foi**, céda aux instances de Morus et de Germain de Brie comme de Vives, et les éditions subséquentes du Cicéronienj en réparant l'oubli involontaire du nom de Vives, changèrent le passage relatif à Badius.

Ce n'était là, à vrai dire, qu'une chipoterie auprès des injures d'un autre savant, qui leur était bien inférieur à tous deux. J. -César Scaliger publia, le i j* mars i f 3 1 , lorsque Érasme était déjà établi à Fribourg, un premier discours contre le Cicéronien, dont l'auteur était traité dUvrogne, de bourreau, Aq parricide, de monstre, ii^ instigateur de Luther, de vrai Torphyre, de criminel slux yeux de Dieu et du Christ, d'ennemi déclaré de Cicéron. Ce n'était qu'un demi-savant, semi-litteratorem; ses Paraphrases n'étaient qu'une fadaise,

** Rép. à Sutor, X, 591.

nugœ, et en cela il répétait à peu près le mot de Luther, qui les appelait des non-sens, paraphroneses. Scaliger lui reprochait d'avoir été pédagogue, pœdagogum, à la cour de Philippe-le- Beau ; le fait était faux, nous l'avons vu ; il jugeait son style commun, vulgaire et bas, sordidum. Ce qui est plus grave; dans son second discours, Scaliger prostitue sa mère et fait de son père un prêtre concubinaire; le lecteur a pu s'apercevoir que c'est, de sa part, une pure infamie.

Erasme, ne connaissant pas Scaliger, attribua le pamphlet à Aléandre, mais ne répondit pas, même quand il fut détrompé : le silence était la réponse la plus digne à de telles grossièretés : <c Je n'ai pas l'intention de me commettre avec de pareilles gens; ce n'est pas mon intérêt non plus *. » L'opinion publique, indignée, le vengea suffisamment, Scaliger lui-même, mieux informé, lui rendit pleine justice et fit hommage à son mérite. A la mort d'Erasme, il lui consacra une épitaphe où il rétractait son premier jugement, et regrettait de ne pouvoir plus se réconcilier avec un si grand homme. Son fils, Joseph Scaliger, le plus célèbre des deux, blâma les invectives de son père, qui, à son dire, n'avait pas connu ou compris les œuvres d'Érasme. Il prétend avoir fait effort pour racheter et détruire les

* Lettre de 1535.

deux discours, et reconnaît apertement la supériorité d'un écrivain si universellement admiré et plus spécialement le charme et l'attrait de sa Correspondance, qui n'est pas, en effet, son plus mince titre de gloire. c< Érasme, dit-il, est un grand homme, qui a fait aussi une divine Paraphrase du Nouveau Testament *. »

Avant même que J.-C. Scaliger eût publié sa deuxième diatribe, Etienne Dolet, caractère inquiet, peu sûr, peu sympathique, de mœurs douteuses, qu'on a surfait par ignorance, qui ne méritait pas une statue, et que son bûcher de la place Maubert a pu seul rendre populaire, crut aussi devoir s'élever contre le Cicéronien. A ses yeux, Érasme est un vieil enfant qui radote sur ses vieux jours, un savant dont les écrits n'ont aucune valeur, dont le style est faible, délayé, mauvais, pitoyable; le Cicéronien ne fait preuve ni de justesse, ni d'impartialité; l'auteur est un ennemi de la France, qui se plaît à rabaisser ses émules, un hâbleur, un parasite, un flatteur; ses lettres n'ont aucun mérite. L'outrage, on le voit, était complet, si complet que Gryphius, le célèbre éditeur de Lyon, refusa ses presses à une seconde édition du Dialogue de Dolet**. Érasme, ne le connaissant pas plus que Scaliger, crut encore à un tour

* Burigny, I, 472.

** Chris fie, 189.

d'Aléandre. Il mourut avant d'être détrompé, et Dolet, comme Scaliger, fit amende honorable, quand il n'était plus temps.

Les Italiens aussi, plus particulièrement, sinon seuls visés, n'épargnèrent pas un ouvrage où les imitateurs outrés de Cicéron étaient si malmenés. Chose à remarquer, toutefois, les deux plus grands cicéroniens du temps, Sadolet et Bembo, dont Érasme faisait grand cas, ne se plaignirent pas et restèrent ses amis. L'évêque de Carpentras, le cardinal Sadolet, âme tendre, élevée, sympathique et rêveuse, continuera de correspondre avec lui. Erasme ne craindra pas de prêcher comme lui cette tolérance qui leur était commune : a Les armes dont je me sers, lui écrira Sadolet, le plus volontiers, armes tout inoffensives, sont celles qui peuvent porter la conviction dans les esprits les plus rebelles. Ce n'est, en effet, ni la terreur, ni l'appareil des supplices, mais la mansuétude chrétienne, unie à la charité, qui est seule capable d'extirper de l'âme la confession de l'erreur *. Ce sont les principes qu'Erasme ne cesse de proclamer dans ses œuvres : « Combien peu ressemblent aux Apôtres ** certains hommes qui emploient non seulement la verge apostolique, mais les prisons,

* Lettres, 779.

*• Parap. du Psaume 88.

les chaînes, la confiscation des biens, le bras séculier !» — a Je préfère, dit-il au duc George de Saxe, la persuasion et les moyens non sanglants au massacre de tant de milliers d'hommes. » — « Il est constant que les prêtres n'ont pas le droit de tuer, occidendi*. » — « C'est de la mission d'enseigner, non de punir, que le Christ a chargé les Apôtres**. » Sadolet ne pensait pas autrement. Il jouait dans le catholicisme le même rôle que Mélancthon dans la Réforme : c'étaient deux âmes tendres, qui s'entendaient et se connaissaient, du reste. Elles font, avec Érasme, une noble exception dans cette phase de luttes atroces, où l'ennemi était celui qui ne croyait pas comme vous ; triste phase, qui n'a malheureusement pas cessé encore !

L'année précédente, 1^27, avait été marquée par le sac de Rome : les bandes du Connétable de Bourbon et de George Frondsberg avaient été plus redoutables pour la Ville Éternelle que les Goths et les Vandales. Heureusement pour lui, Bembo s'était auparavant retiré à Padoue; mais Alciat, ami d'Érasme comme lui, y avait personnellement souffert ; Sadolet y avait perdu sa bibliothèque. Érasme, sous le coup de cette catastrophe inattendue, écrivit à ces trois grands Italiens pour

* De Bello Turcico.

** Lettre à Barbirius, 590.

les consoler et les réconforter. Luther, au contraire, s'abaissa par la joie sauvage qu'il en ressentit, et Mélancthon, il faut le dire, resta trop indifférent. Sadolet, retiré pour lors à Carpentras, remercia chaleureusement Erasme de la plainte éloquente qu'il en avait exprimée dans sa lettre. Le catholicisme, les arts, la science, l'Antiquité avaient été frappés au cœur : cette armée de bandits, ramassis d'Allemands, de Napolitains et d'Espagnols, n'avait rien respecté : l'orgie avait, été complète.

Les attaques incessantes de ses ennemis, les querelles modvées par le Cicéronien ne refroidis-, saient pas l'ardeur d'Erasme. Au Cicéronien succédèrent le Commentaire du Psaumeçy, dédié à l'évêque de Lincoln, et le Traité sur la prononciation du latin et du grec, sur lequel nous aurons à revenir. L'année suivante, 1^29, Erasme donna une nouvelle édition de Sénèque. Celle de i f i f , quoique imprimée par Froben, était fautive, parce qu'il n'avait pas pu en surveiller lui-même la correction. Il mit à profit les notes d'Agricola et ajouta les Quesdons naturelles d'après un manuscrit de Hongrie. En février il fit paraître certains fragments de Chrysostome et le livre de Lactance Ve Opificio Vei.

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