‹ Un libre-penseur du XVIme siècle: ÉrasmeChapitre 38 sur 45 · RÉVOLUTION DÉPART POUR · texte numérisé non relu

RÉVOLUTION DÉPART POUR

OU S sommes à la fin de son grand séjour à Bâle; avant de raconter son départ pour Fribourg, il nous faut derechef revenir en arrière pour en expliquer les motifs.

Depuis deux ou trois ans, sa situation devenait de plus en plus difficile : comme il ne voulait pas se prononcer entre les deux partis, les exagérés de droite et de gauche, sans égard pour ses services, l'attaquaient à outrance. Érasme déplorait sa situation et ses lettres de Tépoque retentissent de ses cris de détresse; vieux et malade,

il ne connaissait ni sécurité, ni repos. Et cependant il se refusait toujours aux invitations du dehors. Henri VIII le pressait de venir terminer ses jours en Angleterre, comme il en avait tant de fois manifesté l'intention. Mais l'affaire pendante de son divorce avec Catherine d'Aragon, sa lutte avec la Cour de Rome à ce sujet, n'étaient guère propres à le rassurer. Ferdinand d'Autriche lui faisait offrir une maison à Vienne avec une pension de cinq cents florins. Érasme s'excusait, comme toujours, sur son âge et ses infirmités; au fond, il craignait d'autoriser par sa présence les sévérités de l'archiduc contre les Luthériens. Il ne pouvait songer à la France, après l'affaire de Berquin, après sa lutte avec Bedda, surtout après le Cicéronien, qui avait tant indisposé les savants de Paris. D'autre part, il n'avait jamais eu sérieusement la pensée de s'y fixer : il le déclare nettement à Budé dans une lettre de i j'27; il avait trop peur de la Sorbonne. Rome et l'Italie ne lui présentent pas plus de garanties avec des ennemis comme Aléandre. Restent les Flandres, où la gouvernante, Marie de Hongrie, à laquelle il a dédié sa Veuve chrétienne^ le demande impérieusement et lui refuse, s'il ne consent pas à rentrer, sa pension que Charles-Quint est obligé de lui imposer; les moines et les théologiens ne sont pas plus rassurants là qu'ailleurs : la Faculté de Louvain est et sera, aux xvi^ et xvii^ siècles, l'arsenal

et le palladium des prétentions ultramontaines. Erasme se résigne donc à rester dans son nid de Bâle jusqu'à nouvel ordre. Mais les événements se pressent et il ne pourra plus y tenir.

Avant d'arriver à OEcolampade, disons un mot de l'affaire d'Eppendorf, qui vient se greffer sur ses autres ennuis.

Le duc George de Saxe avait envoyé à Érasme, en 1^20, par un jeune homme, le chevalier Eppendorf, trois lingots d'argent de ses mines. Érasme avait bien accueilli le jeune homme, et, dans sa lettre de remercîment, en avait tant vanté le talent et le caractère, que le duc avait adressé à Eppendorf la somme nécessaire pour terminerses études à Louvain. Eppendorf, en 1^21, suivit Érasme à Bâle et de là se rendit à l'université de Fribourg, où il mena si joyeuse vie, qu'il fut obligé d'en partir. Érasme, ignorant sa conduite, le reçut dans son intimité et s'en servit comme intermédiaire dans son différend avec Hutten. Eppendorf s'était jeté dans le parti de Luther, et se mit sous-main à déblatérer contre Érasme. Celui-ci, irrité, s'en plaignit au duc George, l'engageant à le rappeler, parce qu'il perdait son temps dans les plaisirs, le jeu et l'oisiveté, parce que, de plus, il venait d'embrasser les idées nouvelles. Le duc fît au chevalier les remontrances qu'il méritait. Eppendorf eut l'adresse de se procurer une copie de la lettre

d'Érasme, réclama impérieusement une réparation à son honneur de gentilhomme, et le menaça d'un procès en cas de refus. Érasme, s'alarmant un peu vite, eut peur d'une chicane dans un pays dont il ne savait pas la langue, et avec des juges favorables à la Réforme. Il demanda une entrevue pour arrêter les conditions d'un arrangement. Le chevalier voulut une rétractation par écrit, qu'Érasme écrivît au duc pour son rappel, exigea enfin trois cents ducats pour les pauvres. Érasme consendt aux deux premières conditions, mais rejeta la dernière. A la prière de Rhénanus et d'Amerbach, il consendt à donner vingt florins, mais non à ce que ces vingt florins fussent considérés comme une amende. On but, là-dessus, au même verre, on se tendit la main et un repas dut consacrer la réconciliation. L'arrangement, quoique humiliant pour Érasme, aurait pu s'effectuer, si le jeune homme, vantard de sa nature, n'avait pas divulgué l'affaire; Érasme alors rompit le pacte. Il s'ensuivit naturellement une guerre de plume des plus pénibles pour un vieillard comme Érasme. Le duc George resta inflexible et écrivit à notre savant de ne plus recevoir ce vagabond, qu'il abandonnait à son sort.

Cependant la révolution marchait à Bâle. Nous avons vu la Guerre des Paysans, qui avait coûté tant de ruines et de sang à l'Allemagne. Nous avons vu les Anabaptistes ce saper toutes les au-

tontes * » et proclamer la démocratie. « Ceux qu'on appelle Anabaptistes, écrit Érasme à Mé^ lanctfaon dès if 2^, murmurent tout haut le mot d'anarchie. Beaucoup ont une audace telle qu'ils osent non seulement proférer des blasphèmes sur la divinité du Christ, mab aussi mettre en doute l'autorité des Ecritures. » Voici maintenant que la Réforme elle-même se divise en deux. Nous lisons dans une lettre à Bedda de if2^:

« Carlstadt a soulevé ici une tempête plus menaçante que les autres : il prêche qu'il n'y a dans Teucharisrie que le pain et le vin. Xwingli vient de soutenir la même thèse dans quelques opuscules. Dernièrement Œcolampade a apporté tant d'ardeur, de preuves et d'éloquence au service de la même cause, qu'il serait capable de séduire les saints eux-mêmes. Bâle paraît hésitante; il est encore temps de la sauver. » Pourtant Érasme est, à cette date, sympathique à Œcolampade : il partage plusieurs de ses idées les plus hardies : dans une lettre de i ^20 se trouve le passage suivant, des plus explicites, mais qu'il se garde bien d'avouer en i j" 29 : a Conmient des paroles mystiques peuvent-elles changer la substance du pain? Comment un corps peut-il se trouver sous une aussi petite espèce, sub rannllâ specie, et en divers lieux en même temps? C'est

* Let. à Béer, 1529.

ce qui, selon moi, ne sert guère à la piété. ». Dès I ^26, Érasme n'a plus la même confiance : a Ce sera le dernier des Evangélisces auquel je ferai une confidence*. Quand le traité d'OEcolampade eut paru, le Conseil de Bâle, surpris d'une telle nouveauté, me demanda mon avis, celui de Béer, de Boniface Amerbach et de Cantiuncula. » Les Réformés cherchèrent, mais en vain, à attirer Erasme : celui-ci se serait mis les deux partis à dos. Il n'en resta pas moins en bons termes avec OEcolampade. Mais les choses changent peu à peu. « OEcolampade l'effleure, perstrinxity dans ses conversations et dans ses sermons, l'attaque même indirectement quelquefois. »

Il croissait d'exigence à mesure que son autorité s'affermissait. Ses partisans avaient remarqué que, toutes les fois qu'Érasme se rendait au jardin de Froben et qu'il le rencontrait, il prenait une autre rue et cachait sa figure dans son manteau. OEcolampade avait relevé quelques expressions du Cyclope, où il est question d'un borgne qui a un long nez **, une tête de mouton et un cœur de renard. Il en voulait aussi depuis longtemps à Érasme pour l'avoir raillé de son mariage.

Jérôme Froben ayant rapporté ces bruits à

• Let. XV m, 584.

*• C'était le cas d'Œcolampade.

l'humaniste, celui-ci se justifia poliment, en affirmant que, s'il s'était écarté de son chemin, c'était pour éviter une rue étroite et puante, et que, s'il avait caché sa tête dans son manteau, c'était parce que le vent lui donnait mal aux dents. Quant à la plaisanterie du Cyclope, dans les Colloques, elle visait son domestique qui avait envie de figurer dans ses écrits. Un entretien vida le différend et on se promit de rester amis. Œcolampade, qui savait l'intention d'Erasme de quitter Bâle, essaya de l'en dissuader. Le dessein en était pris depuis longtemps, et les événements ne tardèrent pas à le justifier.

En février, les Evangélistes amenèrent du canon sur la place, en face du Rathaus. Le bourgmestre, son gendre et un autre conseiller n'avaient eu que le temps de se sauver, et le soulèvement avait réussi. Les statues des saints furent jetées à bas et brûlées. Le lendemain le nouveau Conseil proclama la déchéance de la papauté et l'abolirion de la messe. Œcolampade, triomphant, institua aussitôt le prêche et la communion sous les deux espèces, le chant des psaumes en langue vulgaire. Erasme alors fut en butte aux injures, aux caricatures les plus cyniques; il n'hésita plus. « Ma vie est en danger, écrivait-il à Pirkheimer. Œcolampade dédent toutes les églises; on me hurle continuellement aux oreilles; on m'assiège de lettres, de pamphlets. C'en est fait, je me dé-

cide à quitter Bâle. Les moines et les religieuses sont forcés d'abandonner le pays ou de dépouiller leur habit. » Il écrit à Fugger : « Je m'étais fait à mon nid de Bâle. Mais j'ai résolu de me redrer à Fribourg, où j'ai déjà envoyé ce que j'avais de plus précieux, et où l'archiduc Ferdinand me destine une maison confortable. » Fugger lui avait offert de lui payer le voyage et une pension, s'il voulait se fixer à Augsbourg.

Érasme se décida pour Fribourg, ville agréable, propre, au pied des montagnes du Brisgau, où le catholicisme dominait encore, et d'où il pouvait mieux surveiller ses impressions de Bâle. Il s'était muni, au préalable, d'un sauf-conduit de Ferdinand, par lequel il pouvait voyager en sûreté dans ses États et dans ceux de l'Empereur. Le bruit de ce départ, médité en secret, vint aux oreilles d'Œcolampade blessé, qui voulut avoir une explication dans le jardin de Froben : on se parla sans détour, et les deux amis, belles âmes tous deux, se donnèrent la main. Après avoir expédié tout d'abord ses bagues, sa vaisselle d'argent, ses bijoux, Érasme chargea le reste de son mobilier sur deux voitures. Il aurait voulu pardr sans attirer l'attention ; mais il comptait sans le Conseil. Accompagné de Boniface Amerbach et de Glaréanus, il arrive au port d'embarquement; une foule nombreuse l'y attendait, calme, respectueuse, recueillie. Au moment où il allait s'embarquer au petit

port, le Conseil ordonna au maître de la barque de partir du grand, à l'endroit le plus fréquenté de la ville, pour témoigner ainsi qu'Erasme sortait de Bâle en toute liberté. En partant, le vieillard remit à Amerbach le quatrain touchant qui suit :

lam, Basilea, vole, qud non urhs altéra tnuîHs Annis exhibait gratins hospitium.

Hinc precor omnia Le ta tibi : simtil iîlud, Erasmo Hospes uti ne unquam tristior adveniat.

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