‹ Un libre-penseur du XVIme siècle: ÉrasmeChapitre 41 sur 45 · III, I · texte numérisé non relu

III, I

••• Let, I, 1520.

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sacrés) Chrysostome, Cyprien, Ambroise sont pour la richesse au-dessus de Cicéron même. » Ce n'est plus, on le sent, l'auteur des Colloques qui parle, mais l'exégète enfoui dans la littérature religieuse, dont nous ne méconnaissons pas le mérite, à coup sûr, mais qui ne supporte pas, tant s'en faut, la comparaison avec les grands classiques d'Athènes ou de Rome.

Ses cApophtegmes, simple imitation de Plutarque et sans portée, furent l'une de ses premières élucubrations à Fribourg. Puis vint la traduction de saint- Jean Chrysostome, œuvre plus importante et plus longue, qui occupa cette année les presses de Froben. Il répondait en même temps aux attaques d'un Italien, Augustin Steuchus, chanoine régulier d'Eugubio, que Paul III fît évêque de Chiramo, dans l'île de Candie, puis bibliothécaire de la Vaticane, grand partisan du prince de Carpi, l'ardent ennemi d'Érasme, dont les Colloques racontent la grotesque sépulture dans un couvent de Franciscains. Inutile d'analyser cette dispute, où Steuchus ne fait que répéter, sans intérêt pour nous, les griefs habituels des romanistes contre notre auteur. Nous jugeons également inutile de rapporter d'autres discussions avec ses adversaires des deux camps, qui ressassent à peu près des questions précédem* ment élucidées.

Parlons plutôt de l'édition complète de saint-

Augustin, à laquelle Erasme travaillait depuis si longues années, et que Froben publia vers la première partie du séjour à Fribourg.

Érasme avait commencé par les lettres de ce Père; mais, sur les instances de Froben, il s'occupa également des œuvres complètes. La mort le surprit quand il n'était encore qu'à la seconde partie. C'est à Vives qu'il confia la révision de la Cité de T>ieuy et le choix ne pouvait être plus heureux. Il dédia son travail à l'archevêque de Tolède, Alphonse Fonséca. Dans la préface, il fit amende honorable à saint-Augustin, auquel il avait préféré dans sa jeunesse saint-Jérôme et même Origène. On sent qu'il tient à sauvegarder son crédit auprès du grand inquisiteur d'Espagne. Car on sait le cas particulier que faisait de ce Père l'Eglise romaine; la preuve, c'est que, dans ses lettres postérieures, il ne retire rien de son premier jugement; ce dont Gaudin* lui fait un crime, parce que les Réformés, eux aussi, ont une prédilection marquée pour ce docteur dont les idées sur la grâce se rapprochent manifestement de celles de Luther. A la même période appartiennent la version de l'Hiéron de Xénophon, la paraphrase du Psaume 34, et des î^flexions sur la guerre contre les Turcs, dédiées au légiste Zass.

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La préface de la Guerre contre les Turcs appelle notre attention; il faut la donner en partie.

« Toutes les fois que les évêques de Rome mettent la main à l'œuvre, la chose a un dénouement comique. Si l'on fait un pas en avant, le mal empire. L'argent recueilli fond dans les mains des papes, des cardinaux, des moines, des ducs et des comtes. Comme solde, on laisse aux soldats la liberté du pillage. Chaque fois qu'on fait sonner à nos oreilles des croisades pour la conquête de la Terre-Sainte, qu'on promène la croix rouge de la triple couronne, qu'on nous annonce des actions d'éclat, des montagnes d'or, de belles espérances, on est sûr qu'on en veut à notre bourse. C'est ce qui a tant indisposé contre les indulgences; on s'est aperçu que c'est un commerce assez lucratif Un jour, c'est pour la guerre contre les Turcs; un autre, c'est pour fournir des subsides au pape, pour un jubile, quelquefois pour deux; on a vu même, sous Alexandre VI, pour trois jubilés de suite, parce qu'il trouvait que le débit n'allait pas assez vite. Les indulgences ont été à si bas prix, que le Purgatoire a risqué de perdre toutes ses pratiques. Aujourd'hui, c'est pour la construction de Saint- Pierre; demain, pour venir en aide à Saint- Jacques de Compostelle. Les prétextes, enfin, n'avaient ni terme, ni mesure. Des sommes amassées, les princes prélèvent une partie, les doyens

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et les officiers une seconde, les commissaires la troisième, et les confesseurs la demièie. Les Allemands, dans leur simplicité, et les Français |iius simples encore, ont eu à supporter plus d'une fois ces rapines. Quant aux Flandres, pays souvent désolés par les inondations de la mer si voisine, elles n'ont jamais reçu un sou de dédommagement.

a J'ai déjà dit comment il fallait s'y prendre pour être certain du succès. L'important est de faire cette guerre sous l'oeil de Dieu, en quelque sorte. Si jadis tout Israël subit une grande défaite pour une razzia du seul Achaz, à quoi ne devonsnous pas nous attendre, si nous mettons en campagne des soldats vicieux, qui vendent leur vie et ne rougissent d'aucun forfait, qui sont souvent plus à craindre pour leurs compatriotes que pour l'étranger, qui traînent des femmes après eux, s'enivrent dans les camps, se livrent au jeu, aux jurons et aux rixes, qui ne vont au combat que pour mener une vie déréglée et remplir leur ventre et leur bourse? C'est aux chefs, encore plus aux monarques à y remédier. S'ils n'ont en vue que l'honneur et la puissance, l'agrandissement de leur territoire, et non le bonheur du peuple, leurs formidables préparatifs n'empêcheront pas la déroute.

« Si le pape ne veut qu'agrandir ses domaines, profiter de ces nouveaux manèges de l'Église

pour obtenir d'autres annates, fortifier sa domination, mettre, au moyen de cette guerre, les cardinaux et ses créatures à la tête des villes et des autres Etats, et dominer ainsi les princes, je crains que cette guerre ne soit un malheur pour la chrétienté. C'est à nous d'y pourvoir. »

Dans la suite, Érasme insiste pour que les rois n'imposent pas de trop lourdes charges à leurs peuples, pour qu'ils emploient l'argent au bien public, à la paix et au bon ordre, avant de songer à la guerre, pour que le clergé ne se refuse pas à contribuer aux besoins de l'État, enfin pour que les princes ne gaspillent pas les finances en frais et libéralités inudles.

Cette préface met à néant l'accusation des Réformés, qui prétendent, comme MuUer*, que, à cette dernière phase de sa vie, Érasme s'est retourné vers le catholicisme pour assurer le repos de sa vieillesse. Nous l'avons citée aussi pour un autre motif, que les biographes ont trop laissé dans l'ombre.

Erasme est encore ici un précurseur : dans toutes ses œuvres il fulmine contre la guerre. Avant l'abbé de Saint-Pierre, il voudrait l'abolir; utopie évidente, puisque la guerre est à l'état permanent dans les trois règnes de la nature; utopie cependant qui lui fait honneur et qu'on s'étonne de

IIlASME

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Dans ses traités, dans la Tlainte de la Taix notamment et dans sa Correspondance, il attaque la guerre comme contraire à la nature, ce que la science ne peut lui accorder; comme opposée à la doctrine chrétienne, ce qui est plus vrai; comme fîmeste aux deux belligérants, ce qui n'est que trop exact. Il ne la tolère, comme Thomas Morus, que dans le cas de légitime défense, lorsque tous les autres moyens sont épuisés. Il a horreur du

soudard, qu'il ne faut pas confondre avec le soldat moderne : celui-ci n'est que le défenseur du sol natal. Les lansquenets, les reîtres du XVI ^ siècle, ces hommes qui vivaient des armes, aussi dangereux pour les pays qu'ils défendaient que pour les pays qu'ils attaquaient; qui en temps de paix n'étaient que des brigands de grande route; ces bandes qui suivaient, ou plutôt dirigeaient le Connétable de Bourbon, et qu'on avait vues à l'œuvre au sac de Rome, n'avaient rien d'intéressant et Érasme était en droit de les maudire, a Qu'ont fait, s'écrie-t-il en ij'ii, les habitants des villes et des campagnes pour être dépouillés de leurs biens, chassés de leurs demeures, traînés en captivité, massacrés et tués*?» Dans sa Guerre contre les Turcs, son humanité va jusqu'à défendre les Turcs, alors la terreur de l'Europe:

a Les peuples chrétiens croient qu'on a le droit de tuer un Turc comme un chien enragé, par la seule raison que c'est un Turc. » C'était, à coup sûr, un sentiment nouveau chez ses contemporains, mais conforme à cette philosophie chrétienne qu'il prêcha toute sa vie. Il ne fut pas le seul, disons-le pourtant à l'honneur de son siècle, à élever la voix contre la guerre, telle, du moins, qu'on la faisait alors : ce L'envie d'un seul homme,

* Let. .1 Béraut.

4o6 ÉRASME

dit Montaigne*, un dépit, un plaisir, une jalousie domestique, causes qui ne devraient pas esmouvoir deux harengères à s'égratigner, c'est l'âme et fe mouvement de tout ce grand trouble. » Quoiqu'il y ait bien encore à dire sur nos guerres actuelles, nous n'en sommes plus, grâces à Dieu, tout à fait là : nous avons fait peut-être quelques progrès à cet égard; mais nous sommes encore loin du but. La pensée d'Érasme a dépassé son temps et même le nôtre. C'était, de sa part, un rêve alors comme aujourd'hui, mais un rêve qui doit compter dans les services trop oubliés qu'il a rendus.

ÉDITIONS DIVERSES. l'eCCLÉSI ASTE,

'édition d'Aristote, surveillée à Bâle par Grynéus, parut cette même année et fut dédiée au fils de Thomas Morus. C'est à ce savant de Bâle que sont dus cinq nouveaux livres de Tite-Live, faisant suite au quarante-quatrième, qui venaient d'être découverts dans un couvent de Lors, près de Worms. Érasme revit encore cette publication. L'année suivante, 1^52, il donna la Paraphrase du Psaume 59, où il passe en revue les Pères de l'Église pour démontrer qu'ils ont tous erré sur certains points, et qu'on a tort, par conséquent, de lui reprocher, à lui, ce qu'on tolère avec raison chez ces grands docteurs. Le saint-Basile suivit de près. L'édidon complète de Térence est de la fin de l'année. On sait qu'Erasme

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a fait toute sa vie l'étude de ce comique, qu'il préfère à Plaute, parce que, d'après lui, outre le style qui est de la bonne époque, la lecture en est utile pour former le cœur et l'esprit de la jeunesse. Il y joint une revue des divers mètres employés, d'où Scaliger aurait pu se convaincre qu'Érasme s'entendait en métrique.

Inutile de mentionner d'autres opuscules sans importance de la même date, qu'on trouvera dans l'édition de Bâle. Nous ne dirons qu'un mot de l'explication qu'il donna du Symbole des Apôtres, des dix Commandements et du Tater, parce que ce travail amena de nouvelles controverses; car il était dit qu'Erasme aurait à batailler jusqu'à sa fin.

Les théologiens se scandalisèrent de ce qu'il n'osait pas attribuer aux Apôtres le Symbole qui porte leur nom. Erasme s'en référa à son autorité favorite, à Laurent Valla, qui, au x v^ siècle, avait soutenu la même opinion : a il n'était pas d'âge, ajoutait-il, à se rétracter à ce sujet. » Après sa mort, l'église catholique lui en fit un crime, et le jésuite Possevin assura que le Diable seul avait pu inspirer une telle pensée.

Un ouvrage plus sérieux et qui mérite un examen plus approfondi, c'est son Ecclésiaste ou le Trédicateur : outre les conseils inhérents à la matière, Erasme y donne un intéressant résumé des auteurs classiques et des Pères qui peuvent aider à former l'orateur de la chaire.

tmi^Êt

Érasme y travaillait depuis longtemps et c'est assurément Tune de ses œuvres les plus substantielles, qui fut, du reste, bien accueillie de ses contemporains et qui conserve encore aujourd'hui son utilité. La dédicace nous apprend que YEcclésiaste avait été conçu à la demande de Fischer. Nous y trouvons un souvenir touchant à la mémoire de Warham, de Fischer lui-même et de Morus, que Henri VIII venait de faire exécuter pour être restés fidèles à leur foi. a Morus avait un cœur plus pur que la neige, un esprit tel que l'Angleterre n'en a jamais eu et n'en aura jamais de semblable. » Quant à son mérite, Érasme en fait partout l'éloge: « C'est un génie incomparable, ditil en 1^20*, une mémoire des plus heureuses, une éloquence des plus faciles. Il a fait, dans son enfance, un bon apprentissage du latin et du grec. Il a été si loin dans les Saintes Lettres, qu'il est à mettre à côté des premiers théologiens. Il est audessus de la moyenne en philosophie, et dans sa vie d'une rare prudence. Auparavant il restait étranger à la Cour, à l'intimité des princes, parce qu'il a été toujours l'ennemi déclaré de la gêne et ne se plaît que dans la société de ses égaux. Il a de l'aversion pour la paume, le jeu, les cartes et les autres- distractions où s'amusent les grands. Il ne se guide jamais sur l'opinion du vulgaire, mais

* Let. XIII, 443.

toujours d'après le sens commun. S'il a aimé les femmes dans son jeune temps, il ne s'est jamais compromis. C'est bien l'homme le plus ennemi de l'avarice et de la cupidité que je connaisse. Avec cela une piété sincère : il a ses heures pour prier, mais il prie de cœur, non du bout des lèvres*. » Nous n'en finirions pas, s'il fallait recueillir dans les lettres ou les dédicaces d'Érasme les passages analogues. On a incriminé** la sécheresse de notre auteur à la nouvelle de sa mort; que pouvait-il faire de plus? Ne lui est-il pas resté attaché toute sa vie, comme à Fischer, comme à Warham? Érasme avait du cœur; nous croyons l'avoir démontré. Du reste, la préface de ÏEcclésiaste s'exprime en termes assez émus, pour qu'il ne soit pas nécessaire d'insister.

VEcclésiaste se divise en quatre livres. Dans le premier, Érasme exige du prédicateur, avec une connaissance approfondie de l'Écriture et des vérités de la foi, beaucoup de circonspection, de courage, une élocution facile, une morale irréprochable, un accord parfait entre la doctrine et la croyance.

Dans le second, il lui indique les moyens d'aflfîner son style et de devenir un bon orateur de la chaire. Après avoir appuyé sur le savoir préa-

* Let, X, ^70.

** Feugère, 180.

lable qui lui est nécessaire, il en vient aux lectures qu'il doit s'imposer. Il met en première ligne Démosthène et Cicéron, comme on devait s'y attendre. Tous les traités de rhétorique, les Dialogues sur l'Éloquence de Fénelon, le Traité des Études de Rollin, sans parler des autres, n'y ont pas manqué depuis. Aristote est utile à former le goût et le raisonnement; mais il ne faut pas lui demander des leçons d'éloquence. Luther, avec sa passion de sectaire, s'indignait quand on prononçait seulement devant lui le nom d'Aristote, et l'aurait pris volontiers pour le Diable, s'il n'avait >as su que c'était un homme*. Ce n'est pas irasme, esprit éminemment compréhensif, qui se fut permis une telle incartade envers le grand génie encyclopédique de l'Antiquité; il voyait dans Aristote autre chose que le père prétendu de la scholastique. Quant à Platon, tout au contraire, il peut être d'une grande utilité pour l'apprenti orateur; son style est coulant, orné, poétique; il sait parer la vérité de couleurs et de comparaisons animées. Il faut admirer Tite-Live qui trouve le moyen de plaire sans émouvoir les passions. Si l'on veut s'inspirer des sentiments passionnés, c'est aux tragiques qu'il faut s'adresser. La force et la profondeur dominent chez Tacite. Sénèque excelle pour châtier le vice

• D'Aubigné, I, 109.

avec son esprit, sa grâce et son énergie. Mais, en fait de morale, Plutarque est le premier des auteurs à consulter et on devrait le savoir par cœur, le peloter, comme dira Montaigne. Il semble que Basile et Chrysostome en aient tiré grand profit. Les écrits de Basile respirent la clarté, la piété, la saine raison; il est intéressant et sérieux tout ensemble, et n'a rien du déclamateur. Athanase est un profond théologien, qui aurait pu rendre de signalés services à la prédication, si ses sermons n'étaient pas perdus. Grégoire deNaziance est à consulter pour la dialectique, la pénétration et la véhémence. Origène, le maître des autres Pères, comme le prouve son disciple Athanase, se distingue parmi les prédicateurs populaires; ses homélies ne tendent qu'à instruire sans exciter les passions, mais n'en sont pas moins utiles à un débutant.

Parmi les Pères latins, Tertullien a de la rudesse dans rélocution, mais il est plein d'esprit et d'ironie, quand il s'agit de fustiger le vice ou l'hérésie. Hilaire et Ambroise ont trop de recherche et d'obscurité pour servir de types au prédicateur. Jérôme, au contraire, est un modèle d'éloquence, s'il faut parler aux passions. Augustin ne sert que pour l'improvisation : il est subtil, plus agréable que sérieux, maniéré dans sa phrase et se plaît trop aux digressions. Grégoire lui ressemble sous ce rapport. Prudence est un véritable

orateur. Quant à saint-Bernard, qui doit plus à Fart qu'à la nature, sa prédication n'est bonne que pour un auditoire de moines. Gerson est délayé, froid et affecté. Nous devons protester contre ce jugement sommaire, qui prouve qu'Érasme n'a rien compris à ce doux et grave mysticisme. Il donne ici raison aux piétistes qui l'accusent de manquer d'onction. « Érasme n'était, dit Stichard*, ni un dogmatique, ni une nature vraiment religieuse; ce n'était qu'un bel esprit, qu'un humaniste. De là, partout dans ses ouvrages, une tendance vers la morale plutôt que vers la foi. » C'était, nous l'avons dit, l'opinion d'Ignace de Loyola et de Saint-Cyran sur son compte. Il ne pouvait pas goûter l'ascétisme de ïlmiranon, qu'elle soit de Gerson ou de Thomas^a-Kempis. Ce n'était pas un motif pour se montrer aussi sévère à l'égard de l'un de nos gallicans les plus sympathiques, qui l'avait, du reste, devancé sur bien des points de discipline, - notamment à l'égard des moines qu'il aimait peu.

Saint-Thomas serait bon pour la chaire, s'il s'y était autant exercé qu'à la philosophie. Quant à Scott et à ceux de son espèce, la rhétorique n'a rien à voir avec eux.

Le troisième livre expose longuement les ressources que l'éloquence de la chaire peut tirer de

la rhétorique, de la dialectique et de la théologie.

Le quatrième se borne, enfin, à indiquer au prédicateur le fruit qu'il peut attendre d'une étude approfondie de TÊcriture.

On a pu, depuis, faire mieux, donner une méthode plus appropriée à ce genre d'éloquence ; ÏEcclésiasre n'en conserve pas moins le mérite d'avoir ouvert la voie, et peut encore se lire avec fruit. Le livre eut un immense succès au XV I ^ siècle : la première édition, de deux mille six cents exemplaires, s'enleva rapidement et en né* cessita une seconde.

Érasme s'y montre ce qu'il n'a jamais cessé d'être, un esprit libre, peu satisfait des momeries et du charlatanisme : a On promène, dit-il *, les reliques et les statues des saints; on met la dernière impudence, summâ impudentià, à vanter des miracles qui n'ont jamais existé, on pousse la bouffonnerie jusqu'à présenter du foin ou de la paille, emportés peut-être des latrines, latrinâ, ou d'un grenier, aux baisers des simples; on montre des charbons pris au premier foyer venu, et on les donne pour les charbons qui ont servi à griller saint-Laurent. » Cela ne cadre-t-il pas avec ce qu'on lit dans la Paraphrase de saint-Mathieu ? « Que dirait saint- Jérôme, s'il vivait de notre temps et qu'il vît

* Eccl, V, 738.

ÉRASME 4If

comment on exhibe pour de l'argent le lait de la Vierge, l'huile miraculeuse, un morceau de la vraie croix et mille autres choses de ce genre ? » Les Réformés sont donc mal venus de prétendre que, sur ses vieux jours, Erasme, par amour du repos, avait fait de la palinodie. Il en était aussi loin que jamais, et cela explique de reste le discrédit oii les catholiques l'ont laissé dans les deux siècles suivants, ceux mêmes qui l'ont imité, comme Fénelon et RoUin, si bien faits pour le comprendre. Fénelon ne pouvait lui pardonner ses incartades de libre-penseur; il ne veut pas le citer, quoiqu'il le désigne clairement dans le passage suivant de ses Dialogues: « Les savants à belles lettres, sans principes solides de doctrine, avec leur politesse et leur érudition, ont été la plupart libertins*, » Aussi s'étonne-t-on de trouver chez un biographe catholique, sérieux cependant, que VEcclésiaste fait déjà pressentir le Trédicateur de Fénelon**. L'archevêque de Cambrai, malgré son esprit et son savoir, n'aurait pas été flatté pour son œuvre d'un pareil rapprochement. La Bruyère a mieux compris notre savant, quand il a dit : « Qui ne sait être un Érasme, doit penser à être évêque ***. » Mais

* Dial II, 89, Paris, 17 18.

** Feugère, 226.

•"* Du mérite personnel.

4l6 ÉRASME

La Bruyère, à le bien prendre, était un libre esprit à sa manière, avec les ménagements qu'exigeait sa position. En résumé, même aujourd'hui, malgré les travaux parus, et Dieu sait si le nombre en est grand, le dernier mot n'a pas été dit sur Érasme.

a, .L. Il— B|

LIVRES d'éducation.

VA NT de ramener Érasme à Baie, il faut dire un mot des services qu'il a rendus comme instituteur de la jeunesse, et pour cela donner au moins un aperçu de ses divers traités en ce genre.

Érasme peut être contesté comme théologien; il l'a été suffisamment; comme exégète aussi, quoique ce ne soit pas le premier venu. L'homme qui a dit : « Pour moi, le livre d'Isaïe a sûrement plus de poids que les livres de Judith et d'Esther; l'évangile de saint-Mathieu, que l'Apocalypse attribuée, inscripra, à saint- Jean; les Épîtres de saint-Paul aux Romains et aux Corinthiens, que l'Epître aux Hébreux, » n'était pas aveugle sur le fait des Écritures. Richard Simon, qui était

4l8 ÉRASME

compétent en ces matières, ne s'est pas trompé sur Érasme à ce point de vue. oc La comparaison des Apôtres et des anciens docteurs de l'Église à propos de l'inspiration pourrait faire juger qu'Érasme n'a pas cru que les livres du Nouveau Testament fussent véritablement inspirés*. » Cela ressort, croyons-nous, de notre travail.

Comme éducateur, au contraire, Érasme mérite considération et respect. C'est à lui que nous devons l'amélioration, ou plutôt la création de l'éducation moderne; à lui que revient, en particulier, l'honneur de l'instruction secondaire en Occident, l'introduction de ces humanités qui font encore notre gloire, quoi qu'en pensent certains esprits, et qui ne disparaîtraient pas sans amoindrir, déprécier, éteindre cet esprit Français si logique, si clair et si alerte, qui excelle à élucider les problèmes les plus obscurs sans fatigue et à répandre les idées les plus générales et les plus abstruses de la science et de la philosophie. Un progrès incontestable, immense, en est résulté dans tous les domaines de la pensée. Les méthodes peuvent s'amender; mais il faut que le fond reste, si nous tenons à conserver la suprématie qui nous est due. Un maître a dit : « L'éducation classique n'assurera une supériorité qu'à ceux qui veulent

* Richard Simone Rotterdam, 1693, p. 540.

écrire*. » Osons ne pas être de son avis. Par cela seul que Téducation classique donne un plus facile accès aux idées d'ensemble, elle développe les facultés mieux que toute autre, confère à l'esprit une compréhension plus grande et le rend ainsi plus apte au maniement des affaires et des hommes. Elle seule, à peu près, peut faire des pasteurs de peuple, comme dit Homère, c'està-dire des intelligences capables de tenir le gouvernail. Or il en faut, quoi qu'en disent les niveleurs, de ces intelligences d'élite, sous peine de sombrer dans cet égalitarisme niais, qui rabaisse tout et n'élève rien. Ne touchons donc pas à l'arche sainte pour des théories prétendues utilitaires, qui n'auraient d'autre résultat que de tarir la source vive où nous nous sommes, non sans gloire, abreuvés jusqu'ici.

Au XVI® siècle, le rôle d'Érasme fut considérable sous ce rapport: son attention se porta successivement sur toutes les branches de l'enseignement.

Dans son livre De pueris liber aliter instituendis, il prend l'enfant au berceau et entre dans le détail minutieux des soins qu*il réclame. Nous avons dit ce qu'il pense des nourrices* Il veut au préalable que l'enfant naisse d*une union légitime**.

* Renan, Étnd. d'Hist. reL, préface, 14.

Mariage chrétien.

C'est le premier devoir qu'il impose aux parents. Il a trop souffert lui-même de sa tache originelle, il en a trop ressenti les amertumes pour se taire sur ce point. Mais il le fait sans jeter le discrédit sur ces êtres quelquefois si intéressants, qui ont plus que les autres à lutter pour l'existence; il veut leur épargner les affronts immérités qu'il a subis. Il a, d'ailleurs, une autre raison : il croit à l'atavisme : « Pensez-vous qu'il soit indifférent de naître du premier venu, d'être élevé de n'importe quelle manière et de recevoir n'importe quels principes*?» Il exige donc des parents un mariage régulier; car il est moraliste avant tout.

L'enfant sera mis dans une école, mais une école publique; Érasme n'en veut pas d'autre: a Oportet scholam aut nullam esse aut publicam **. » Cette école sera propre et convenable, a tandis que celles d'aujourd'hui sont plus sales que des tects à porcs. » Il faudra choisir un maître qui attire ces petits êtres par des caresses et ne les rebute pas par trop de sévérité. Ce maître doit commencer par les aimer; ce n'est que peu à peu qu'il arrivera, non à la crainte, mais au respect. Cet enseignement aimable sera par l'enfant considéré, non comme un travail, mais comme un

* Mariage chrèlien.

** De puer, inst.

jeu. Il faut, en général, que le maître dépouille tout air farouche ou triste. Par malheur, nous l'avons remarqué déjà, au x v 1 ^ siècle l'école était un véritable lieu de torture : on n'y entendait que coups de férule, que le bruit des verges qui cinglaient les écoliers, des pleurs et des sanglots; et il paraît, d'après Érasme, que nos magisters se distinguaient sous ce rapport. Les choses n'avaient, pas encore changé dans la seconde moitié du siècle : ce Arrivez sur le point de leur office, dit Montaigne*, vous n'oyez que cris et d'enfants suppliciés et de maîtres enivrés en leur colère. » Cent cinquante ans après, La Bruyère lui-même, cet esprit si clairvoyant et si pondéré, n'en dira pas moins : ce II faut aux enfants les verges et la férule **. » Au commencement du XVIII® siècle même, il est à croire que la colère de Montaigne était encore de mise, puisque RoUin se voit obligé à la réflexion suivante : (( C'est une maîtresse douce et insinuante que l'éducation, ennemie de la violence et de la contrainte, qui n'aime à agir que par voie de persuasion ***. »

L'école commencera de bonne heure pour l'enfant: Erasme n'est pas de ceux qui pensent que

•* De VHomme, p. 289, édit. Charpentier, 1844. *** Traité des éludes, IV, 114, éd. Vcrdet.

ce ne doit pas être avant l'âge de sept ans. Il s'en tient à l'usage pratiqué de son temps et que suivent aujourd'hui nos écoles maternelles. Il entre ici dans un détail qui prouve à quel point il avait approfondi la matière. « Certains maîtres présentent les lettres sous forme de gâteaux que l'enfant croque» c^uand il a bien répondu. D'autres font fabriquer cfe. lettres en ivoire pour les leur faire apprendre en s*amusant. » Ce sont moyens usités dans les familles et qu'Érasme ne désapprouve pas, mais qui ne peuvent s'appliquer aux écoles publiques. Il passe eafin en revue tous les adminicules propres à donn^ à l'enfant la connaissance des lettres, si ingrate et îi rebutante. Une fois qu'il sait distinguer les caractères de l'alphabet, il doit apprendre à les proiK>ncer distinctement, à les lire d'abord, puis à les écrire avec grâce, eleganter. Voilà, en raccourci, les règles qu'Érasme donne pour l'enseignement primaire. On a fait mieux depuis, mais en suivant sa méthode. On lui doit même ce que nous appelons les leçons de choses : « L'enfant, dit-il, tirera profit d'apprendre le nom des arbres, des plantes et des animaux, ainsi que les qualités et la nature de ceux surtout qu'il a à sa portée. » Dans la Veuve chrétienne^ le philosophe n'est pas moins perspicace et nous donne un conseil que notre vanité nous empêche trop souvent d'écouter; «Je ne désapprouve pas les mères

qui, quoique riches, estiment néanmoins utile de faire apprendre à leurs enfants un métier manuel, opificium aliquod, » Nous oublions trop que la fortune est inconstante et qu'il n'est que sage de fournir à nos enfants un moyen toujours aussi sain que sûr de soutenir avantageusement la lutte pour la vie.

Érasme n'a pas moins fait pour l'instruction secondaire. Ici encore, avons-nous besoin de le répéter? il s'élève avec force contre l'éducation si dure de son temps et qu'il reproche même à son ami Colet : il n'a pas oublié les mauvais traitements de Bois-le-Duc et de Stein. Il ne proscrit pas la sévérité, mais il la fait consister en réprimandes calmes, exemptes d'amertume. Les deux moyens les plus efficaces, à ses yeux, pour stimuler la jeunesse et lui donner de l'émulation, ce sont la louange et le blâme; de là la nécessité de ces épreuves hebdomadaires que nous avons introduites dans nos collèges. On commencera, bien entendu, par les deux grammaires latine et grecque, « par apprendre les modes aux élèves, par leur montrer la sottise des locutions qui n'habituent qu'à mal parler *. » — ce Je n'approuve pas ** les professeurs qui consacrent plusieurs années à la grammaire. » Sa plainte ne sera pas écoutée :

* Adages, IV, 5, 933.

** De ratione studii.

Juste-Lipse, à la fin du siècle, fera la même remarque ; ne pourrions-nous pas la reproduire aujourd'hui! a Ces exercices se mêleront à de fréquentes explications d'auteurs, pour donner des exemples à l'élève*. »

Pour le grec, il débutera par Lucien, passera ensuite à Hérodote et à Démosthène, pour finir par Aristophane, Homère et Euripide. En latin, c'est d'abord Térence qu'il faut lui mettre entre les mains, puis Virgile, Horace, Cicéron, César et Salluste. On n'avait pas encore, au xvi^ siècle, ces extraits, compendiums ou selectœ, aussi commodes qu'utiles, qui sont mieux adaptés à sa jeune intelligence. Mais les théologiens, Bedda surtout et ses congénères de Louvain comme de Paris, lui cherchèrent querelle : ils ne voulaient pas qu'on expliquât in-extenso les auteurs anciens dont quelques passages blessent en effet la pudeur. On voit que l'abbé Gaume et les Jésuites n'ont rien inventé. C'était un point, d'après Érasme, sur lequel il fallait s'en rapporter à la sagesse du professeur.

Nous ne parlerons que pour mémoire de la prononciation du grec qu'Erasme et Ramus, à sa suite, ont introduite dans nos écoles; prononciation dont on s'écarte aujourd'hui pour l'iotacisme que les Grecs modernes trouvent plus naturel ou

* De ratioite stuâiî.

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