RÉGIME DE L'ACTE DE MÉDIATION
Nos républiques suisses ne sont, comme on Ta dit, que l'épanouissement de grandes municipalités. Celles de l'Italie et de la Grèce, pour n'avoir été, comme les nôtres, que des municipalités agrandies et confédérées, n'en ont pas moins bien mérité de l'humanité. Mais le moment ne semblait pas venu pour la Suisse de s'élever à de hautes destinées ; elle sortait d'un âge de révolution, déchirée, profondément ébranlée, et renfermant encore en elle trop d'éléments de discordej)our qu'elle pût aspirer à autre chose qu'à conserver son existence, à fermer ses plaies et à cultiver, dans la paix qui venait de lui être rendue, les germes d'un meilleur avenir, sous la dangereuse protection du héros qui avait pris le nom de son médiateur.
Ce fut dans ces circonstances que se réalisa le vœu formé par Davel quatre-vingts ans aupara-
vant, et que naquit le canton de Vaud. Trois hommes étaient appelés à guider ses premiers pas et à présider à sa première organisation. Tous trois s'étaient fait connaître par des services signalés rendus à la chose publique. Tous trois eussent été dignes de s'asseoir dans les conseils d'un grand état. L'extérieur de Monod et celui de Pidou annonçaient le magistrat. Leur taille était haute. La noblesse de leurs manières exprimait l'indépendance de leurs âmes ; mais , tandis que celles de Monod, par leur simplicité et leur abandon, attiraient tout d'abord la confiance, la réserve et la gravité de celles de Pidou , tenant à distance ceux qui l'approchaient , ne permirent que plus tard à l'estime et à la vénération de ses concitoyens de se reposer sur lui. Chez l'un, un esprit vif, ardent, impressionnable, s'unissait à un cœur aimant et ouvert, à une grâce et à une dignité naturelles. Chez l'autre se cachait, sous des formes imposantes et sévères, une sensibilité profonde, qui cependant ne le faisait pas dévier de la ligne austère du devoir. Sous des sourcils élevés et sous un regard serein , ses lèvres serrées semblaient ne pouvoir s'ouvrir que pour laisser échapper des traits frappants, incisifs , des paroles réfléchies et nettement articulées 4 . Tous deux se
1 < Je me porte bien , parce que je dors bien , et je dors bien,
croyaient hommes d'état et ils l'étaient. Tous deux aimaient profondément leur patrie; tous deux étaient prêts à lui faire les plus grands sacrifices ; mais ils l'aimaient et la servaient diversement. Monod, qu'une étroite amitié liait au général de la Harpe, partageait son besoin d'action ; il était mobile, prompt à courir à la brèche et à multiplier ses coups partout où il y avait à combattre pour le canton de Vaud. Plus calme et plus contenu, Pidou croyait la politique la meilleure, pour un état naissant et peu considérable, d'éviter ce qui le mettait en regard, de savoir s'effacer, faire ses affaires sans bruit et n'apparaître que dans des actes officiels et dans des moments décisifs. A l'entendre , on ne pouvait , en général, parler trop peu des, choses l; et comme il avait fait graver sur sa vaisselle et sur son cachet un Harpocrate , avec les mots : Tacere multis discitur vitœ malis, un spirituel Zurichois2 l'avait surnommé « le magistrat adorateur du silence. »
parce que je n'ai jamais écrit une ligne sans me figurer que je la voyais imprimée , disait Washington sur ses vieux jours. » Je ne sais si Pidou n'eût pas pu tenir avec vérité le même langage. Après Washington, d'autres vinrent qui, comme Jefferson, ne commandèrent qu'à la condition d'obéir à ceux qu'ils gouvernaient, qui vécurent de bonne fortune, et qui, trouvant le gouvernement fondé, l'administration assise et une excellente organisation créée , se plurent à courir de l'avant et à chercher la tempête.
1 Voyez lettres à Monod du 4 et du 7 mars 1815. * Usteri.
Le troisième des hommes d'état qui présidèrent aux premières destinées du canton de Vaud, Muret, fils d'un pasteur de Vevey connu par de remarquables travaux statistiques, avait commencé sa carrière dans le barreau, et s'était fait connaître comme un avocat souple, fertile en moyens et prompt à la repartie. Elevé à la magistrature, il y avait déployé une intelligence d'une rare justesse, d'une sagacité et d'une dextérité remarquables, un tact exquis, une bonhommie pleine de malice, une présence d'esprit que rien ne troublait et une habileté peu commune dans la tractation des affaires. Ses lèvres fines et accentuées rappelaient celles des grands politiques de l'Italie. Son regard savait, au besoin, se voiler pour dérober sa pensée, et la laisser échapper en éclairs vifs et perçants. Quoiqu'il se plût au laisser-aller, qu'il ne sortît pas volontiers de ses habitudes et de son petit cercle d'amis, il montrait, dès que les intérêts de la patrie étaient en jeu et que les événements commandaient, une infatigable activité. Aussi le général de la Harpe, après des années passées dans les cours ou dans les congrès européens, affirmait-il n'avoir pas rencontré d'homme mieux doué pour la diplomatie que ne l'était Muret. Il sembla que Pidou dût être porté par son caractère à se rapprocher davantage de Monod, et ce-
pendant ce fut avec Muret qu'il contracta la liaison la plus étroite ; il l'écoutait, il l'admirait, et rarement, dans les grandes affaires et dans les questions de principe, on les vit différer de manière de voir.
Tels étaient ces hommes qui, doués de qualités diverses, se complétaient l'un l'autre. Tous trois furent nommés au Grand Conseil par plusieurs cercles simultanément ; Muret et Monod le furent même par un nombre de cercles assez considérable pour que, selon les prévisions de l'acte constitutionnel 1 , ils fussent proclamés membres à vie de ce corps souverain. Toujours, tant que dura le régime de l'Acte de médiation, Monod, Muret et Pidou furent appelés à tour à présider le Grand et le Petit-Conseil. Ce fut donc bien sous leur ascendant que la république s'organisa.
Les lois auxquelles ils apposèrent leur sceau, et qui furent en grande partie leur ouvrage, sont encore un modèle de simplicité, de bon sens et de modération. Elles commencèrent par régler la compétence des autorités politiques, civiles et militaires ; elles organisèrent la justice, assurèrent
« Art. 15 et 18.
la liberté individuelle contre l'arbitraire, et rendirent la vigueur à la police, relâchée par cinq années de faiblesse. Chargé d'un projet sur le droit d'arrestation, Pidou confia ce droit au juge de paix. «C'est aussi en ces mains, dit-il, qu'on l'a placé en Angleterre, dans ce pays où la justice criminelle a atteint le plus haut point d'accord avec la liberté. Toutefois, ajouta-t-il, il est un genre de délits que, dans la Grande-Bretagne, la sagesse du législateur a cru devoir excepter de la marche ordinaire : ce sont les délits contre l'Etat, les crimes de haute trahison. Dans ces cas, l'arrestation est ordonnée immédiatement par le secrétaire d état, et le premier interrogatoire se fait devant le Conseil du roi. Nous avons, dans notre projet, établi quelque chose de pareil. Tous les tribunaux, toutes les autorités constituées, ayant toujours eu, dans les limites d'une certaine compétence, le droit de réprimer immédiatement ceux qui se rendent coupables d'insultes envers elles, il nous a paru qu'on ne pouvait refuser au Petit-Conseil un droit semblable. » Adopté par le Grand-Conseil, ce projet constitua YHabeas Corpus de la jeune république.
Un système de milices fut créé, grâce auquel le canton de Vaud ne tarda pas à pouvoir mettre sous les armes 30,000 hommes, bien équipés,
bien armés, et animés d'un vif amour pour leur jeune patrie. Le système d'impôts fut si bien adapté aux mœurs d'un peuple agricole qu'il n'a subi dès lors que de très légères modifications. Le gouvernement helvétique avait payé la passagèrehospitalité que, près de sa chute, il avait reçue sur le sol vaudois, en abolissant à perpétuité, sur ce sol, les censés et les dîmes. Les dîmes appartenant aux communautés et aux particuliers de vaient être rachetées par le canton à raison de vingt fois, et les censés à raison de vingt-cinq fois leur produit annuel. Les biens nationaux furent appliqués à ce rachat ; mais la vente de ces biens, déprimée par le manque de confiance dans le nouvel ordre de choses, n'ayant payé que les trois quarts de la dette, le dernier quart fut réparti sur les fonds autrefois grevés, et la liberté vaudoise fut ainsi fondée, comme l'avait été celle de la Suisse primitive, sur le respect des droits de la propriété.
L'usage du serment politique avait disparu sous les gouvernements qui, dans les années précédentes, s'étaient rapidement succédé. Pidou demanda qu'il fût rétabli. « Je le sais, dit-il, le serment ne produit pas de sa nature une nouvelle obligation ; il n'intervient que pour renforcer un engagement déjà valable par lui-même. Mais de
ce que l'obligation n'aurait pas laissé d'être valide, il ne s'en suit pas que le serment soit superflu. La défiance, l'infidélité, l'ignorance et l'impuissance des hommes l'ont rendu nécessaire. Il a été établi comme un remède à ces maux ; il est une sûreté que les hommes s'entredonnent, et dont la force dépend du degré de respect que leur inspire l'idée d'une divinité. Malheur au peuple chez lequel ce respect aurait disparu ! Nous voyons le serment en honneur chez les nations de l'antiquité les plus renommées pour leur vertu. Nullumenim vinoulum ad astringendam fidem jure jurando majores arctiùs essevoluernnt. (Cicero, Deofficiis, III, 31 .) Il eut tant de force chez les Romains, comme le dit Montesquieu1, que rien ne les attacha plus aux lois, et qu'ils firent bien des fois par obéissance ce qu'ils n'auraient jamais fait pour la gloire et pour la patrie. »
L'assermentation fut ordonnée. Le doyen Secretanfut chargé de présenter pour cette solennité une prière liturgique, et de prêcher dans cette circonstance. Ce fut le premier rapport du gouvernement vaudois avec l'église du pays. Du reste, la position de l'église demeura, peu s'en faut, ce qu'elle avait été sous le gouvernement bernois, celle d'une église d'état plus encore que d'une
4 Esprit des lois, VIII, 13.
église nationale. Le sort du clergé fut amélioré; mais il fut laissé partagé entre quatre classes, sans relation entre elles, sans un synode qui les réunît, sans indépendance et sans moyen commun d'action !. Ce fut la cause d'un malaise intérieur qui bientôt devait se traduire en agitation et qui a fini par briser l'église vaudoise en deux églises, lune affranchie et l'autre demeurée dépendante de l'état.
ÏII
Ces lois diverses se succédèrent avec rapidité. Ce n'est pas qu'elles fussent acceptées de prime abord ; premièrement rejetées, la plupart ne furent agréées qu'à une seconde et troisième présentation. De si fréquents rejets ne provenaient pas d'une opposition organisée; les villes ayant embrassé avec ardeur la cause de l'indépendance cantonale et le peuple des campagnes ayant achevé d'être gagné au nouvel ordre de choses par l'abolition des dîmes, un même esprit régnait dans l'assemblée, et des hommes d'opinions diverses s'y rencontraient sans se heurter. Mais les élections avaient porté au Grand-Conseil beaucoup d'hommes sans valeur, et quelques démocrates
* L'observation est de Rengager.
ombrageux, ceux-ci pressés de se montrer en face du pouvoir exécutif, et ceux-là peu pénétrés de l'importance qu'il y avait pour le canton à offrir sans retard à la Suisse, et à son médiateur, le spectacle d'une organisation complète et vivante. On rejetait les propositions du gouvernement par lenteur d'esprit, par inintelligence de la situation, et parce que, la constitution ne donnant pas le droit d'amendement, le rejet était le seul moyen qu'eussent les opinions individuelles de se faire jour.
Cependant tout restait à créer, et le Petit-Conseil s'effrayait du ralentissement mis à la marche des affaires. Pidou s'en ouvrit le premier : « Nous n'avons pas, dit-il, la présomption de croire que nous puissions vous présenter rien de parfait; nous le pourrions, par un don surhumain, que ce ne serait pas assurément dans la précipitation des circonstances actuelles. Mais, si nous en sommes bien persuadés, nous ne le sommes pas moins de la nécessité où nous sommes de faire, moins le mieux possible, que passablement et avec célérité ce que commande notre situation.
» Parfois il arrive à un architecte, trop fortement préoccupé des soins à donner aux moindres détails d'un ouvrage entrepris, de perdre à ces soins, louables sans doute, lorsqu'ils sont oppor-
tuns, un temps que les circonstances orageuses réclamaient hautement pour la construction prompte et rapide des grandes masses du bâtiment. Cette colonne sera-t-elle unie ou canelée? Donnerons-nous à cette moulure la forme carrée, ou présentera-t-elle à l'œil, muni d'un microscope, une ligne demi-circulaire? Planterons-nous en ce lieu une vis ou un clou ? Tandis que ces questions s'agitent, le ciel s'obscurcit, les nuages s'accumulent, l'éclair apparaît du côté de l'ouest, et de cet édifice, dont on voulait que les moindres parties fussent si bien achevées, on n'aura pas posé la première pierre quand la tempête et les eaux arriveront. Le voyageur interdit ne trouvera que des projets rejetés, des pierres taillées par vingt ciseaux différents, des matériaux épars, dans le lieu même où il espérait trouver un abri. Ils sourient cependant, ils sourient, ceux qu'aurait dérangés la construction de l'édifice ; ils sourient, en voyant leurs vœux si bien remplis et, se frottant joyeusement les mains : Bon, disent-ils, nousmêmes nous n'aurions pas fait mieux !
» Interrogez nos députés à Paris. Demandezleur par quel miracle inespéré le canton de Vaud a reçu la constitution libérale qui nous rassemble aujourd'hui dans ce lieu. Ils vous diront qu'ils n'osaient en attendre une aussi démocratique et
que le projet présenté par eux n'allait pas si loin. Ils avaient cru devoir restreindre leurs demandes, de peur de tout perdre en voulant tout obtenir. Quelle ne fut pas leur surprise lorsqu'ils virent sortir du cabinet du Médiateur cette loi supérieure même à leurs vœux ! Ils se regardèrent avec étonnement, et se demandèrent par quel coup providentiel on donnait à leur canton des institutions desquelles le peuple même dont ils les recevaient pouvait être jaloux.
» Il semblerait qu'un système de gouvernement si avantageux pour nous devrait être manié avec quelque précaution ; qu'il faudrait en user avec ménagement, sans bruit, et ne pas s'exposer, en voulant pousser à l'extrême les principes qu'il renferme, à faire naître chez celui de qui nous le tenons le repentir de nous l'avoir donné. Elles vous sont sans doute connues ces paroles mémorables, adressées aux députés helvétiques, à leur dernière audience : « Si ce dernier effort tenté « pour vous accorder ne réussit pas, il ne reste » plus que la perte de votre indépendance. » Voilà la chance que l'on veut vous faire courir! Et si jamais elle arrive, cette chance désastreuse, penset-on qu'alors vous ayez à délibérer subtilement sur des fractions infinitésimales de liberté ? Non, l'entier sera perdu, et ceux qui s'amusent aujourd'hui
à combattre contre des fantômes auront à pleurer sur la triste réalité. »
Le langage que nous venons d'entendre fait ressortir combien, en ces temps, la pensée de nos hommes d'état se préoccupait de Paris et du médiateur de la Confédération. Qu'on ne s'empresse point d'en faire un sujet de blâme. Dans les jours qu'ils venaient de traverser, les Vaudois n'avaient trouvé de ferme appui que dans Bonaparte. Ils n'avaient pas trouvé cet appui chez leurs confédérés. Les temps étaient bien différents de ceux où tous les cantons, rajeunis dans leurs institutions, ont pu se rapprocher pour former une Suisse nouvelle et réaliser le vœu de l'unité dans l'indépendance. On sortait à peine de la crise révolutionnaire et de la lutte acharnée du fédéralisme contre une unité imposée. La reconnaissance des nouveaux cantons avait été moins acceptée par les anciens qu'ils ne l'avaient subie. Bien des points restaient en litige, bien des liquidations à opérer, bien des intérêts à régler entre les libertés nouvelles et les vieilles prétentions. Les regards se tournaient donc vers la Suisse avec défiance, vers le dehors avec inquiétude.
L'empire continuait les conquêtes de la révolution française ; chaque année, dans ses progrès, il faisait disparaître d'anciennes existences. Un nom se trouvait dans toutes les bouches ; on le prononçait au réveil, on le répétait encore à la fin du jour ; et quand ce nom faisait trembler les grandes puissances , est-il surprenant que la Suisse fût craintive pour son avenir? que la politique du canton de Vaud portât l'empreinte de cette situation, et qu'il cherchât à mériter l'approbation du héros dont la main a semé ailleurs le bien et le mal, mais n'a jamais répandu que des bienfaits sur la patrie vaudoise ? La question ne se présentait pas de savoir si le gouvernement de Napoléon était propice à la France et à l'Europe, s'il était favorable, ou non, à la liberté ; elle était, pour le canton de Vaud, celle de son existence. Il est nécessaire de s'être rendu compte de cette situation pour comprendre l'attitude et le langage de nos magistrats durant cet âge, et pour n'être point blessé par des expressions qui sembleraient témoigner de plus d'admiration pour Napoléon que de confiance en la Suisse et d'affection pour nos confédérés.
Une conséquence de cette situation fut de développer chez les Vaudois un vif esprit cantonal.
Les souvenirs de la domination bernoise et ceux, plus douloureux peut-être, du régime unitaire, avaient si fortement trempé cet attachement à leur existence cantonale que, sitôt sortis de luttes dans lesquelles ils avaient combattu dans les rangs des unitaires, ils se trouvèrent, par la force des choses, jetés dans des rangs opposés, et que, craintifs pour leurs libertés naissantes, ils se placèrent au rang des défenseurs les plus avancés des nouvelles institutions fédérales et des plus opposés à tout accroissement de la centralisation.
Il est nécessaire de s'être rendu compte de cette évolution, pour pouvoir juger avec équité la conduite du canton de Vaud, dans la question, qui ne tarda pas à se produire, d'une organisation militaire de la Confédération. Un projet, présenté à la Diète de 4804, créait une armée fédérale, avec son état-major, son école militaire, son code pénal et ses fonds de guerre. Déjà les regards s'arrêtaient sur un Bernois, le colonel de Watteville, comme sur le chef destiné au commandement. Jaloux de sa nouvelle souveraineté, Vaud rejeta ce système d'organisation. Il s'opposa même à l'entrée en matière, et n'ayant pas obtenu que le projet fût écarté sans examen, il s'abstint de prendre part à la délibération et fit inscrire sa protestation au procès-verbal.
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La discussion ne s'étant pas moins engagée, et la majorité des députations s'étant prononcée pour le projet, le Grand Conseil du canton de Yaud fut réuni, en session extraordinaire, pour une nouvelle délibération. Pidou fut appelé à la présidence. « Votre session sera courte, dit-il; sa brièveté n'empêchera pas qu'elle ne soit d'une haute importance. Tel acte unique, énonciatif de notre ferme volonté de ne souscrire à rien qui ne concorde pleinement avec l'Acte de médiation, vaut à lui seul une multitude de séances consacrées à la législation ordinaire. Dans les commencements, c'est la base surtout qu'il faut maintenir. L'Acte de médiation, tout l'Acte de médiation, rien que l'Acte de médiation : ce n'est point un temps perdu que celui que nous donnerons à nous pénétrer, et à pénétrer les autres, que telle sera toujours notre devise, au dehors comme au dedans. »
Après avoir ainsi parlé, Pidou soumit à l'assemblée une résolution, selon laquelle le canton deVaud, s'appuyant sur les articles 1er et 11e de l'Acte de médiation, persévérait dans la voie qu'il s'était tracée. De ces articles, le premier posait en principe l'indépendance des cantons ; le second remettait à la Diète, le danger survenu, le soin de déterminer les contingents à fournir par
chacun des états, et de leur donner un chef. Les législateurs étaient invités à se souvenir des expressions du médiateur lui-même : « La nature, avait dit le premier Consul, a fait votre état fédératif ; finances, armée, administration, rien ne peut être uniforme chez vous. » Prêt à porter secours partout où il serait nécessaire pour la défense de la commune patrie ou pour le maintien de Tordre public ; prêt aussi à concourir pour ce but à des mesures générales, pourvu qu'elles ne fussent pas de nature à compromettre ses droits souverains , le canton de Vaud s'opposait donc à tout ce qui pouvait mettre cette souveraineté en péril; et, signalant la gravité d'une première transgression des limites constitutionnelles, il refusait de reconnaître aux mesures prises en dehors de ces limites, toute autre valeur que celle d'opinions isolées, sans nexe légal, et incapables de constituer jamais un véritable décret, obligatoire pour les cantons qui n'y auraient pas pris part 4.
En prenant cette attitude, le Grand Conseil savait qu'il pouvait compter sur l'approbation du médiateur. Bonaparte avait voulu donner à la Suisse une unité suffisante à sa tranquillité, insuffisante à lui créer une force. Aussi se pronon-
1 Résolutions du Grand Conseil, du 20 septembre 1804.
ça-t-il contre le règlement militaire fédéral. Il s'exprima comme le canton de Vaud, mais dans un intérêt différent. Il suffisait à la Suisse, en cas de guerre, de pouvoir compter sur l'alliance de la France. C'était au service de la France que ses jeunes hommes continuaient de s'aguerrir et que se formaient ses généraux. Point donc de force armée unique et commune ; point de corps permanent ; l'Acte de médiation ne le permettait pas, et la Suisse, qui n'était redevenue une puissance que par cet Acte, ne devait s'organiser que dans l'esprit qui l'avait dicté.
Dans le cours de l'an 1806, le canton de Vaud jeta les bases nouvelles de son instruction publique. Il possédait une académie, fondée par Berne en 1537, et qu'avaient illustrée, dans le seizième siècle, les noms de Conrad Gessner, de Viret, de Bèze , d'Henri Etienne et d'Hottoman , dans le dix-huitième, ceux de Barbeyrac, de Crousaz, de Ruchat, de Loys de Bochat et de Tissot. Quoique peu favorisée par le pouvoir, et destinée dès son origine à être moins un institut scientifique qu'un séminaire, l'académie de Lausanne était
devenue, grâce à ces noms, un centre renommé d'éducation et de bonnes études. L'admirable situation de Lausanne, son privilège d'être, hors de France, une ville de langue française et de religion réformée, la douceur de ses mœurs et la culture générale des esprits, avaient contribué à cette bonne renommée. L'académie avait été, dans le dix-huitième siècle, et durant la longue persécution des églises protestantes de France, l'école nourricière des héroïques pasteurs du désert. Elle avait eu pour élèves ces hommes en grand nombre qui, du canton de Vaud, s'étaient répandus dans toute l'Europe, comme pasteurs, comme instituteurs,* dans les familles, dans les cours, et dont la plupart étaient revenus, les uns après les autres, apporter à leur patrie les fruits de leurs épargnes, les lumières qu'ils avaient acquises et les vues élevées que donne un horizon agrandi. C'était donc à son académie que le pays devait sa modeste gloire ; c'est par son secours que bien des fortunes avaient été amassées à l'étranger, et c'est dans les rangs des hommes qu'elle avait instruits que le canton de Vaud avait recruté les magistrats distingués qui, depuis son émancipation, présidaient à ses destinées.
Cependant bien des enseignements étaient demeurés imparfaits, bien des chaires faisaient en-
core défaut. Quelques-unes furent créées. On procéda avec mesure. On se garda d'outrepasser ce qui se pouvait dans un état démocratique et naissant. Laissant à l'avenir le soin de continuer l'œuvre commencée, on évita de lui donner, tout d'abord, un développement qui l'eût exposée à l'impopularité. On se renferma dans les limites de l'enseignement ordinaire. Plus tard, on eût pu le compléter au moyen d'un enseignement extraordinaire, semblable à celui des universités allemandes. C'est ainsi que, en conférant à l'illustre médecin Tissot un titre honoraire auprès de l'Académie, Berne l'avait invité à donner, de temps en temps, un enseignement sur des sujets d'un intérêt général. Genève en avait agi pareillement, lorsqu'elle avait nommé professeur honoraire le célèbre Tronchin1. Peut-être aurait-on dû songer, à Lausanne, à suivre l'exemple offert, à faciliter des enseignements temporaires, à permettre même à de jeunes hommes de se retourner vers ceux qui naguère étaient leurs camarades d'études, pourleur faire part des fruits de connaissances acquises et de sérieux travaux; on eût, de cette manière, élargi le champ des
4 Ce fait est rapporté dans la remarquable Etude de M. Amiel sur l'Académie de Genève, publiée à l'occasion du jubilé triséculaire de cette institution, à la page 17.
études, combattu la routine, et remédié, sans révolution, à la faiblesse de certains enseignements ordinaires. Mais que cet accroissement des ressources académiques soit, ou non, désirable, ce n'était pas à ces commencements qu'il eût été prudent de le mettre en œuvre. Avant de songer à l'amélioration de l'édifice, il fallait en avoir jeté solidement les bases, et c'est ce que firent les auteurs de la loi de 1806.
En même temps que l'Académie, le Collège cantonal et ceux des villes secondaires furent reconstitués. Les écoles primaires le furent à leur tour. Sous l'administration bernoise on n'y enseignait que la lecture, l'écriture, la récitation du catéchisme et le chant des psaumes. Les instituteurs étaient chétivement rétribués et les enfants accumulés dans les salles d'école. La loi élargit l'enseignement. Elle ordonna la création d'uninstitut pour les régents. Elle améliora le sort des instituteurs, leur assura des pensions de retraite, et elle accrut considérablement le nombre des établissements scolaires par une mesure qui interdit la réunion de plus de soixante enfants dans la même salle. L'instruction fut déclarée gratuite, et la fréquentation de l'école obligatoire de sept à seize ans. On estimait que, dans une république, « il ne pouvait être abandonné à la volonté des parents de
donner, ou de ne pas donner, une certaine mesure d'instruction à leurs enfants, puisque du défaut d'instruction à l'abrutissement, et de l'abrutissement à l'esclavage, il n'y a qu'un pas1. »
Pidou avait eu la plus grande part à ces mesures législatives. Il leur a empreint ses vues élevées, son sens ferme et pratique. Fidèle à son principe, de ne point devancer les temps, de ne présenter au peuple que ce qu'il pouvait accepter, parce qu'il l'avait compris, et d'attendre de l'avenir ce qu'il y eût eu de l'imprudence à demander au présent, il proposa au Grand-Conseil une loi simple et claire, dépourvue de tout appareil systématique, et qui parut le complément nécessaire d'institutions laissées par Berne dans l'imperfection de l'enfance. La discussion fut pleine de modération. «On eût dit, selon l'expression de Pidou lui-même, on eût dit le spectacle, à la fois doux et animé, d'une famille unie, dont les membres, mûs par un désir égal du bien commun, ne donnent à leurs débats sur les moyens de l'obtenir que le degré d'intensité nécessaire pour faire jaillir la vérité, sans jamais arriver au point fatal où commence la passion. »
La loi votée, le soin de la mettre à exécution fut
• Discours de Pidou, prononcé à la clôture du Grand Conseil, le 7 juin 1806.
confié à un conseil académique, composé d'hommes choisis, servant sans rétribution, et chargé, en même temps que de surveiller tous les établissements d'instruction publique du canton, de leur imprimer ce mouvement uniforme et cette tendance commune, premier élément de l'esprit public. Il appartenait à Pidou d'être placé à la tête de cette administration. Aussi le fut-il dès l'origine, et ne cessa-t-il dès lors de présider le Conseil académique que dans le petit nombre d'années où, revêtu de la dignité de landammann, il fut obligé de céder cette présidence à l'un de ses collègues dans le gouvernement.
L'un des premiers actes auxquels cette charge l'appela fut celui de recevoir le serment des professeurs de l'Académie et des régents du Collège cantonal. Il releva, à cette occasion, le prix des connaissances, le plus bel ornement de notre nature, après la vertu. Il dit l'importance des mesures que venait de prendre le Grand-Conseil en faveur de l'instruction publique, et les montra comme un des plus beaux fruits de l'émancipation du pays. « Depuis trente ans, continua-t-il,
on reconnaissait la convenance d'améliorer le sort des ministres du culte, mais le moment en avait été sans cesse reculé. Cependant, à peine le canton a-t-il eu trois ans d'existence propre que, au milieu de toutes les créations qu'exige un état naissant, Ton a vu cette amélioration du sort du clergé mise à exécution. Après un effort aussi considérable il semblait que Ton pùt reprendre haleine et se donner le temps de songer à de nouveaux sacrifices. Mais non, toujours animé du même zèle, et comme oubliant ce qu'il avait fait pour ce qu'il y avait à faire encore, le Grand-Conseil a, dès l'année suivante, jeté ses regards vivifiants du côté de l'instruction publique, fixé un minimum pour le traitement des régents d'école, ordonné d'y suppléer, si le cas échéait, par la caisse de l'Etat, augmenté les pensions des professeurs et des régents de l'Académie, et créé de nouvelles chaires. »
Puis, se tournant vers les professeurs : « Il vous tardait, citoyens professeurs, dit-il, de jurer fidélité à une constitution qui, chère à tous les esprits éclairés, doit, s'il se peut, l'être encore d'avantage à des hommes nourris dans le sanctuaire des lettres, en commerce habituel avec tous ces beaux génies, tous ces penseurs profonds, qui, dans les temps anciens comme dans les modernes,
se sont montrés les défenseurs des idées libérales. » Et s'adressant aux régents du Collège académique : « C'est à vous, citoyens régents, qu'est confiée la base de toute instruction, leur dit-il : tâche ou fastidieuse ou douce, selon que la jeune plante répond, ou non, à vos soins, heureux encore si l'injustice des parents n'ajoute pas à sa difficulté : des parents qui, dans leur aveugle tendresse, s'imaginent qu'on peut tout faire de leurs enfants, parce qu'ils sont tout pour eux. Ils oublient qu'il est des cerveaux pauvrement conçus, des cœurs où jamais rien ne battra l. Si toutefois il est chose propre à tirer de l'intelligence et du cœur des enfants le plus grand parti possible, c'est la manière libérale dont, depuis quelques années, ils sont traités. Il fut un temps, et il n'est pas même tout à fait hors de notre mémoire, où régnait dans nos collèges, du maître au disciple, ce ton farouche, cette sévérité outrée, dont la plume déliée d'Erasme, réunie au crayon grotesque de Holbein, avait déjà dans les commencements du seizième siècle signalé le ridicule 2 . Ces temps de la morgue, de la verge et de la férule ont dis-
4 « Culpa docentis
Scilicet arguitur, quod lœva in parte mamillse Nil salit Arcadico juveni. »
(Ju VÉNAL," satyre VII, vers 157.)
s « Adeo sibi placent, dum pavidam turbam minaci vultu, vo-
paru, et l'aurore d'un beau jour s'est levée sur les enfants comme sur les pères. »
Bientôt après, Pidou se vit appelé à installer les professeurs successivement nommés aux chaires de littérature française, de physique, d'interprétation des livres saints, de théologie systématique et de droit civil. La chaire de littérature française était d'institution récente ; on enseignait auparavant les beautés de la langue de Démosthènes, de celle de Cicéron : il releva le droit de celle de Pascal, de Racine, de Voltaire et de Montesquieu à n'être pas plus longtemps sans interprête 4 . La physique était devenue, par ses progrès, une des branches les plus importantes des connaissances humaines ; il insista sur la nécessité de la présenter d'une manière tellement simple, naturelle et lumineuse, que le plus lent et le plus borné des écoliers ne pût pas ne pas la saisir 2 ; et rappe-
ceque territant : dum ferulis , virgis , lorisque conscindunt miseros, dumque modis omnibus suo arbitratu saeviunt. »
(Eràsmi, Morise encomium, cum figuris Holbenii, edente Beckero. Basileae 1780, pag. 197.) * Discours d'installation du citoyen Manget, le 26 mars 1807. « Quintilien VIII, 2.
lant un mot de Mme Necker : « Il ne suffit pas, ajouta-t-il1, ainsi que Ta dit une femme célèbre dont ce canton se glorifie d'avoir été la patrie % il ne suffit pas qu'âne pensée soit claire pour son auteur, et que, comme une lanterne sourde, elle ne luise que pour lui, laissant dans l'obscurité ceux auxquels elle s'adresse. »
«Cette clarté n'est cependant encore qu'une partie de ce qu'on exige du professeur de physique. Différent des autres professeurs, il a à faire non-seulement à des auditeurs, mais à des spectateurs. Toute sa personne est en vue; ses moindres attitudes, ses moindres mouvements sont épiés, jugés. Il n'est pas jusqu'à l'arrangement des divers objets placés devant lui, jusqu'à labonne ou mauvaise tenue des machines, qui ne soient tournés en augure pour la leçon. On demande que le professeur ait à la fois la grâce qui attire, la vivacité qui anime, l'élégance continue et variée qui soutient. Dans son ton, dans son maintien, doit se montrer la noble confiance d'un esprit lucide, certain des effets qu'il annonce, parce qu'il n'en annonce aucun qu'il n'ait auparavant luimême éprouvé. S'il hésite, s'il tâtonne, s'il est embarrassé, l'auditoire à son tour s'im-
1 Discours d'installation du citoyen Gilliéron, le 25 janvier 1808. * Nouveaux mélanges I, 192.
patiente, se défie, semblable à un voyageur qui, engagé dans les sombres détours d'une forêt, commence à jeter de tous côtés des regards inquiets, lorsqu'il voit son conducteur interdit aller, venir, balbutier. On veut que le professeur agisse et qu'il parle avec une égale aisance, sans que le discours nuise à la manipulation, ou que la manipulation dérange le discours. Sa main doit être, en même temps, légère, adroite et ferme; les vases les plus fragiles, les machines les plus frêles et les plus délicates, doivent non-seulement y être, mais y paraître en sûreté ; car rien n'est si pénible pour l'assemblée que de se sentir à la fois travaillée d'une double anxiété, pour le succès de l'expérience et pour le sort de l'instrument. Il faut encore au démonstrateur un coup d'œil prompt, un esprit fertile en ressources, pour savoir, lorsque l'effet attendu manque, ou se fait trop attendre, changer avec habileté de procédé, ou substituer une expérience à une autre. Intrépide, au milieu de vingt petits échecs, il faut qu'il arrive, sans perdre la tête, au point précis qu'il voulait prouver. »
Appelé quelque temps après à installer des professeurs en théologie : « C'est à vous, leur dit-il 4 ,
1 Discours d'installation du professeur Louis Bridel, le 23 janvier 1809, et du professeur David Levade, le 30 juin 1810.
de nous préparer des ministres instruits, adonnés à l'étude S profonds dans la doctrine, habiles dans Fart de parler % exacts, zélés, ne comptant point avec leurs devoirs, détachés de tout vil intérêt, étrangers aux intrigues, aux négoces, au luxe et aux vaines agitations du monde, modèles de décence, de piété, de douceur, de modestie, de charité, de sainteté , et dont les discours religieux ne puissent être entendus sans qu'aussitôt chacun ne s'écrie : « Ah! oui, oui, c'est bien à lui d'an- « noncer la vérité, c'est bien à lui de prêcher la « vertu 3 . . . »
» Rien ne contribuera plus à nourrir cet esprit qu'une théologie puisée à la source pure des Saintes-Lettres \ enseignée avec gravité 5, dans le langage à la fois simple et imposant de l'Ecriture, et dépouillé de tous ces termes techniques, de tout cet appareil humain, qui a tant prêté au ridicule et n'impose plus à personne. Qu'il eût été à désirer que, dès les commencements, on se fût fait une
1 Massillon. Discours synodaux, XVIe discours: De l'étude et de la science nécessaires aux ministres. Pidou eût voulu que les Discours synodaux et les Conférences de Massillon fussent lus habituellement par ceux qui se vouaient au saint-ministère ou qui l'exerçaient.
2 Calvinus, in D. Pauli Ep. I ad Tirnotheum, cap. III.
3 La Bruyère, chap. XV : De la chaire.
* 2 Tim. III, 15,16.
* Tite II, 7.
loi de n'employer, dans ces matières, aucun terme qui ne se trouvât littéralement dans les Livres Saints ! Combien on aurait par là resserré le champ des discussions! Combien on aurait évité de disputes interminables, de passions haineuses et de sanglantes querelles ! l'homme s'enflammant toujours pour les choses en proportion de ce qu'il y a mis du sien. »
Dans le cours des années suivantes, Pidou dut encore présenter deux professeurs *, l'un nommé à une chaire de droit, l'autre à la chaire de littérature française. <c Heureux ceux que vous allez instruire, dit-il au premier, si, après avoir complété leurs études dans quelque université étrangère, ils savent, en se jetant dans la pratique, demeurer fidèles aux sages maximes dont les auront imbus leurs premiers maîtres ! Qu'ils y prennent garde : à la porte du barreau, trois génies malencontreux les attendent et voudront s'emparer d'eux, la verbosité, qui va tout inondant de phrases et de vaines redites 2; la malignité, qui
1 M. Marindin, le 5 novembre 1810, et M. Ch. Secretan, le 30 mai 1811.
* Lege Pompeja cautum fuerat , ut ad clepsydram oratores dicerent. Heineccius Antiq. Romanae jurisprudentiam illustrantium syntagma, lib. IV, tit. XVII, § B.
Chacun connaît ces vers sur l'inventeur de l'écriture :
« C'est de lui que nous vient cet art ingénieux De peindre la parole et de parler aux yeux... *
cherche moins à convaincre qu'à aigrir et à blesser S la versatilité, qui se joue des principes, toujours prête à soutenir, d'un jour à l'autre, le blanc et le noir sur la même question*. Qu'ils résistent à ces tentations ; qu'ils suivent les bons modèles ; qu'ils soient brefs, concis, sans fiel, et que leur esprit n'ait jamais deux poids et deux mesures. »
S'adressant bientôt après au professeur de littérature française : « Le plus grand écueil de la chaire que vous allez occuper, lui dit-il, ce sont les notions légères et frivoles que le public, et, par contre-coup, vos élèves, pourraient s'en former. A ce nom, trop souvent profané, de littérature, on pourrait être porté à s'imaginer qu'il ne s'agit que d'un simple amusement, d'une sorte d'exposition de prose et de vers, à laquelle les oisifs mêmes sont bien aises de donner quelques moments. Ce n'est point cela. La chaire de littérature française a un sujet aussi sérieux, qui exige autant d'étude et de méditation de la part
M. Sénac de Meilhan les parodiait ainsi , parlant de je ne sais
quel orateur diffus :
« C'est de lui que nous vient cet art ingénieux
De dire en deux cents mots ce qu'on peut dire en deux. »
1 Horat. Epist. lib. I , ép. XV, 30. — Satyr. lib. ï, sat. IV, 83.
2 Juvenal. Sat. IU, 30. — Illi enim, ubi aliqua de re ambigitur, non ut res ipsa, de qua agitur, se haheat, curant ; sed ut, quœ posuerunt ipsi, prœseniibus videantur vera, obnixe contendunt. Plato, Phœdo. Opéra I, 206. Edit. Bipontina.
du professeur, autant d'application et d'assiduité de la part des élèves qu'aucune autre branche des connaissances humaines. En effet, la littérature approfondie, telle que vous devez l'enseigner, s'occupant essentiellement, et des conceptions multipliées de l'esprit, et des sentiments, variés et nuancés à l'infini, du cœur, et des moyens les plus efficaces de faire passer les uns et les autres dans l'âme d'autrui, elle tient, par une de ses extrémités, à tout ce que la métaphysique a de plus subtil, et, par l'autre, à tout ce que la morale a de plus profond. Les hommes communiquent entre eux par la parole ou par des écrits qui représentent la parole. Travailler à ce perfectionnement de l'art de parler et d'écrire, c'est donc travailler au perfectionnement de celte communication ; c'est travailler à rendre le contact de l'homme avec l'homme toujours plus étendu, plus juste et plus intime : contact d'où résultent tant de plaisirs, tant d'avantages et tant de lumières! Voilà le point de vue noble et élevé sous lequel la littérature doit être présentée, si l'on veut qu'elle soit véritablement utile. »
Puis, après quelques observations sur la nécessité de la clarté dans les idées, de la justesse dans le raisonnement, du tact des convenances et de l'amour de la belle antiquité, passant à celle
de la pureté dans le langage : « Quoique la langue française soit notre langue maternelle, dit-il, l'on ne peut cependant se dissimuler que cette langue n'est ni parlée, ni écrite, ni prononcée parmi nous avec toute la pureté désirable. C'est là pour nous, dans tous nos essais littéraires, la grande difficulté. Les latinismes, les germanismes, les italianismes, les vaudismes, les locutions insolites et les mots forgés, nous infestent de toutes parts. En vain croit-on, à force d'étude et d'attention, s'être débarrassé de cette horde importune, et lui avoir comme fermé toute avenue: ils reparaissent au moment qu'on s'y attend le moins :
Expellis furcâ, tamen usque recurrunt.
Et qui sait s'il ne s'en glisse pas ici quelqu'un, parmi les paroles que je dirige contre eux?
» L'espoir d'obtenir jamais un entier amendement sur ce point est au moins problématique, parce que tout ce qui nous entoure nous corrompt. « Ce serait une espèce de miracle, disait » Balsac 4, en relevant les expressions provincia- » les de Montaigne, qu'un homme eust pu par- » 1er purement Français, dans la barbarie de » Quercy et du Périgord. Un homme qui est as-
4 Entretien XIX.
j> siégé de mauvais exemples, qui est éloigné du » secours des bons, pourrait-il être assez fort » pour se défendre tout seul contre un peuple » entier ? contre sa Femme, contre ses Parents, » contre ses Àmys, qui sont autant d'ennemys » du bon Français! » C'est pourtant de cette guerre de tous les jours, de cette guerre contre tous, que notre professeur de littérature française est, par son office, appelé à tenir courageusement Tétendart. Une constance à toute épreuve pourra seule vous y rendre victorieux. »
Quelque temps après ce fut, non plus à l'installation d'un professeur, mais à la fête annuelle des promotions du Collège académique qu'assista Pidou. La solennité avait lieu dans la cathédrale de Lausanne, en présence des autorités du canton. Suivant l'usage, le recteur fit sentir les avantages de l'ordre, de la discipline et de la surveillance dans les établissements d'instruction publique. Puis un des écoliers promus, Y orateur, selon l'expression reçue, monta dans une petite tribune, et débita à son tour sa harangue. Cette fois, l'écolier était le jeune Pidou, le fils du
président du Conseil académique, et il s'exprima en ces termes :
« C'est sans doute par une sorte d'ironie qu'on donne le nom d'Orateur à celui d'entre nous qui, après le discours de Monsieur le recteur, a l'honneur de vous occuper un moment. Orateur ! Eh, comment aucun de nous pourrait-il l'être? A peine échappés du Collège, nous allons seulement entrer dans l'auditoire où les premiers éléments de l'éloquence s'acquièrent. Ah ! que je voudrais bien en posséder déjà quelque teinture pour exprimer ici, au moins faiblement, tous les sentiments dont mes camarades et moi sommes aujourd'hui comme enivrés : amour et reconnaissance pour nos anciens maîtres : ambition d'ouïr et désir de satisfaire par notre application ceux sous qui nous allons passer ; tendresse et vénération filiale pour nos chers parents, spectateurs indulgents, si ce n'est même peut-être partiaux, de nos petits succès ; enfin respect profond pour tous ces magistrats, pour tous ces pères de la patrie, qui n'ont pas dédaigné d'interrompre un moment leurs nobles occupations, pour venir jeter sur notre jeunesse un coup d'œil encourageant. Incapable, Messieurs, de vous peindre à mon gré les jouissances de toute espèce que nous donne cette Fête des promotions, permettez-moi
d'emprunter et de vous réciter la description qu'en fait Lemierre dans son poëme des Fastes :
« Voici, voici le jour des triomphes classiques; On court, on vole en foule à ces fêtes publiques, etc. 4 »
» Tel est, Messieurs, le tableau animé que trace le poëte français des promotions célébrées alors dans les collèges de son pays. Il manque néanmoins à ce tableau un trait qui nous est propre : je veux dire, cet appareil militaire, ce lendemain guerrier, où, tambour battant, drapeau déployé, nous irons faire nos évolutions sur le terrain consacré aux exercices des défenseurs de la patrie. Ainsi autrefois, au tombeau de son aïeul Ancliise, Ascagne et sa jeune troupe préludaient par leurs jeux aux victoires qu'ils devaient un jour remporter sur les peuples de l'Italie....2 Je vois l'assemblée sourire. Mais je sens ici, à mon côté gauche, lœva in parte mamillœ 3, battre quelque chose qui m'empêche de me laisser déconcerter. Oui, Messieurs, j'insiste : l'ennemi, s'il en est besoin dans notre temps, verra que nous valons au moins nos devanciers ; et, comme les enfants de Lacédémone, si nos vétérans chantent:
* Lemierre, Poëme des Fastes, Ch. XI, les quarante-huit premiers vers.
* Virgile, Enéide, V, 548 et suivants.
5 Juvénal, Satyre VII, 159.
« Nous avons été jadis Jeunes, vaillants et hardis ; »
si nos braves soldats répondent :
« Nous le sommes maintenant, A l'épreuve à tout venant ; »
moi je réplique pour tout le Collège :
« Et nous un jour le serons, Qui bien vous surpasserons1.»
» J?ai dit. »
Dans les moyens de développement que la Suisse reçut de l'Acte de médiation, on ne peut comprendre la liberté de la presse. Toutes choses étaient nouvelles, et la tranquillité était nécessaire au rétablissement de Tordre public ; aussi toute publication était-elle soumise à une police inquisitoriale. La sévérité de la censure s'accrut encore à la suite d'indiscrétions commises par un magistrat zurichois, Ustéri, qui, dans sa passion pour la publicité, livrait à la presse les circulaires confidentielles du chef de l'état , et fit échouer une négociation entamée à Paris pour la restitution de la vallée des Dappes, en envoyant imprudemment à la Gazette d'Augsbourg une lettre de Muret, de l'habile négociateur em-
4 Plutarque d'Amyot, Vie de Lycurgue.
ployé dans cette affaire ; outré d'une publicité si peu respectueuse, Napoléon rompit brusquement les conférences, au moment où il semblait que le succès allait les couronner.
Mais les gouvernements suisses ne se montraient pas moins jaloux de leur autorité que le gouvernement impérial. Celui de Berne en donna la preuve par la vivacité avec laquelle il poursuivit, auprès du Petit-Conseil du canton de Vaud, la punition de Fauteur du livre Histoire du Pays de Vaud, par un Suisse, où se trouvaient quelques propos irrévérencieux pour l'ancienne administration bernoise. Chargé par le Petit Conseil de décliner cette instance, Pidou le fit par une réponse, modèle de sagesse, de convenance et d'habileté. Mais le gouvernement vaudois, lui-même, ne déployait pas moins de rigueur envers les écrits qui touchaient à sa propre administration , et c'est ce qu'il fit entre autres en 1808 , à l'occasion d'une brochure écrite en vue de nouvelles élections au Grand-Conseil et dont l'auteur était un ancien magistrat, M. Roguin de Bons1.
L'esprit public était, à cette époque, entré dans une nouvelle phase. Les craintes d'une restauration bernoise ayant beaucoup diminué, deux ten-
1 Observations sur les principes qui doivent diriger les élections du canton de Vaud.
dances nouvelles se manifestaient, l'une franchement populaire, et l'autre qui cherchait à faire prévaloir dans les élections l'aristocratie de la fortune, combinée avec celle des capacités. Le gouvernement vaudois se rattachait à la première de ces tendances, qui dominait dans le pays ; M. Roguin appartenait à la seconde et jugeait que la première législature quinquennale du canton de Vaud avait été au-dessous de sa tâche. Elle avait laissé prendre au Petit-Conseil un ascendant démesuré et lui avait permis de sortir des limites constitutionnelles ; il fallait l'y ramener; il fallait mettre un terme à l'omnipotence du pouvoir exécutif. Le moyen proposé était celui de faire entrer dans le Grand-Conseil des hommes éclairés, indépendants, de grands propriétaires, capables d'organiser une opposition permanente.
Le pamphlet était anonyme. Il était écrit avec vivacité, mais avec convenance. Accoutumés, comme nous le sommes, à une polémique sans frein, il nous paraîtrait modéré ; mais le Petit- Conseil de 1808 n'en jugea pas ainsi. Toujours dans la crainte de menées réactionnaires, il vit dans la brochure une injure intolérable, une attaque dirigée contre les deux premières autorités du canton , un renversement des principes constitutionnels. A ses yeux, toute irrévérence envers
le Grand-Conseil était une insulte au peuple, que le Grand-Conseil représentait. La Constitution ayant établi un pouvoir public pour contrôler annuellement l'administration du Petit-Conseil, il n'appartenait à aucun particulier de s'arroger ce droit d'examen ; car pourquoi ce contrôle avait-il été organisé si ce n'était pour empêcher l'action irrégulière que voudraient exercer des désœuvrés, des jaloux, des malintentionnés et des brouillons 4 ?
S'appuyant sur ces considérations , qui certes ne feraient pas fortune de nos jours, le Petit-Conseil, sitôt les élections terminées, ordonna une enquête générale, aux fins de découvrir l'auteur du pamphlet anonyme. M. Roguin se nomma. Nanti de cet aveu, le gouvernement porta son accusation devant le tribunal compétent. L'opinion ne se prononçait point pour lui. L'accusateur public, M. Muller de la Motte, avait donné sa démission pour ne pas être réduit à se voir l'organe passif d'un pouvoir irrité. Le tribunal du district se contenta d'imposer à M. Roguin une amende de 400 francs. Mais la cause devait nécessairement être soumise au tribunal d'appel, et le Petit-Conseil pressa, auprès de ce tribunal supérieur, une plus sérieuse condamnation. Pour être plus sûr
* Journal suisse, 8 avril 1808.
que sa cause serait soutenue comme il l'entendait, il ne s'en reposa point sur l'accusateur public et résolut de rédiger un plaidoyer, que ce magistrat n'aurait qu'à signer et à lire devant les juges. Pidou, que ses fonctions antérieures désignaient pour la rédaction de ce réquisitoire, fut chargé de l'élaborer.
Il montra que, aux termes môme du jugement prononcé, le pamphlet incriminé tendait à priver les deux premières autorités du canton de l'obéissance, du respect et de la reconnaissance qui leur étaient dus ; à jeter parmi le peuple des alarmes, mal fondées, sans doute, mais pourtant dangereuses. Le délit était d'autant plus grave qu'il émanait d'un magistrat et d'un homme que ses lumières mettaient en position de mieux savoir la nature et les conséquences de ce qu'il faisait. Cependant la peine n'avait pas été proportionnée au délit. Purement pécuniaire, elle n'atteignait pas réellement un homme qu'elle ne privait que d'une partie insignifiante de sa fortune. Elle pouvait même devenir pour lui un espèce de triomphe , pareil à celui qu'un auteur ancien 1 raconte à l'occasion desDouze tables. Gomme ces lois, dans leur simplicité, avaient cru suffisant de réprimer les injures par des peines pécuniaires, il arriva qu'un
* Aulu-Gelle, Nuits attiques, liv. XX, chap. 1er.
richard, Lucius Vératius , s'en fit un amusement. On le vit, un beau jour, insulter au hazard tous ceux qu'il rencontrait, tandis qu'un esclave, suivant ses pas, la bourse à la main, payait aussitôt à chaque offensé l'amende ordonnée par la loi. C'était pour prévenir une aussi scandaleuse dérision que le législateur avait mis sagement le juge en position d'ajouter à la peine pécuniaire celle de la détention.
« Le tribunal voulait-il que, à chaque retour des élections, si même une période de cinq ans ne paraissait pas trop longue à des esprits remuants, le pays fût inondé d'écrits venimeux, de libelles anonymes? Voulait- il voir se multiplier ces rassemblements impurs de cabale et d'intrigue, qui rendent la voix naïve, la véritable voix du peuple , impossible à entendre ? Voulaitil ne laisser aux autorités, après mille peines et mille travaux, que la dégoûtante perspective de se voir périodiquement assaillies par les insultes de l'ignorance présomptueuse ou par les calomnies de la mauvaise foi? Voulait-il, à chaque dépit particulier, exposer le pays à voir sa tranquillité troublée, cette tranquillité qui, pour d'autres peuples, pouvait être une des conditions du bonheur, mais qui, pour le canton de Vaud, dans la position relative où il se trouvait, était celle de l'exis-
tence même? S'il voulait toutes ces choses, la voie en était facile : il n'avait qu'à confirmer le jugement du tribunal de Lausanne. »
Efforts inutiles ! Moins préoccupé de considérations politiques, et mû peut-être par un sentiment de délicatesse personnelle, provenant de ce que la plupart de ses membres avaient fait partie du Grand-Conseil attaqué par M. Roguin, le tribunal d'appel réduisit l'amende à 100 francs et n'y ajouta pas la prison.
Ce n'était cependant pas sans de sérieux motifs que le Petit-Conseil craignait tout ce qui pouvait troubler la tranquillité du canton de Vaud. Le succès avait exalté la foi de l'empereur Napoléon dans son omnipotence; à sa voix, les Bourbons avaient cessé de régner en Espagne, Rome était descendue au rang d'une préfecture, et la Hollande avait perdu en un jour cette indépendance qui lui avait coûté des siècles de luttes héroïques. Sur les confins de la Confédération, déjà Genève et Neuchâtel avaient été détachés de la Suisse et la réunion du Valais à la France avait achevé d'enserrer le canton de Vaud dans les terres d'un immense
empire. Au revers des Alpes, le Tessin avait été subitement envahi par une division de l'armée d'Italie, sous le prétexte qu'il recélait des marchandises anglaises. Chaque jour le langage du Médiateur devenait plus impérieux. La moindre opposition à ses volontés était traitée de désobéissance et paraissait un danger pour l'existence de la Confédération.
Muret et Monod, envoyés à Paris avec la mission ostensible de traiter d'objets d'administration, avec la mission secrète de chercher à connaître les intentions du Médiateur envers la Suisse, avaient été favorablement accueillis. « Votre canton est sagement administré, leur avait dit l'empereur. Je reçois à votre égard des rapports satisfaisants. Mais si messieurs de Berne élevaient des prétentions sur votre pays, ou si l'Acte de médiation, qui est votre charte, n'était pas strictement observé, je viendrais en Suisse et je la prendrais.» Après ces mots, l'empereur s'était éloigné, sans laisser aux députés le temps de se reconnaître et de savoir si ces paroles étaient une menace sérieuse ou un badinage impérial.
Pidou avait désapprouvé l'envoi de la députation, du moins autant qu'elle avait un but politique. « Ce ne sont pas, disait-il4, de bannalesca-
1 Lettre à Muret, du 2 septembre 1810.
lomnies qui pèseront dans la balance de l'homme du destin ; de plus hauts intérêts décideront du sort de la Suisse. Si le moment de quelques changements politiques est arrivé, il n'y a ni protection, ni considération quelconque qui puisse en arrêter le cours. La cour et le militaire seront les derniers à savoir le secret du gouvernement. Que tel commis sourie à nos députés, que tel envoyé leur donne de belles paroles, qui naguère leur jetait des duretés, ce n'est pas le bourdonnement des myrmidons qui réglera nos destinées. Pourquoi donc aller de but en blanc demander : Que nous voulez-vous ? à gens qui peut-être ne nous veulent rien ? Pourquoi jouer ainsi à leur manifester, que sais-je ? à leur faire naître des pensées que , sans notre provocation , ils n'auraient jamais eues ? Je redoute les ordres, ouïes insinuations équivalentes à des ordres, que peutêtre nos députés vont recevoir, auxquels nous serons obligés d'obéir et que nous aurons à nous reprocher d'être nous-mêmes allés chercher. »
Jamais il ne se passait un long temps sans que de nouvelles exigences du Médiateur arrivassent à l'adresse de ses « grands amis et alliés. » Tantôt il s'agissait de faits de simple administration ; tantôt d'objets d'une plus haute importance, comme de l'application à la Suisse du système
continental dirigé contre les marchandises anglaises, ou du service militaire des Suisses en France. Ce dernier objet surtout fournissait la matière à des contestations toujours nouvelles. La Suisse s'était engagée à donner aux armées françaises un corps auxiliaire de 16,000 hommes, et ce corps, chaque année décimé par la guerre, devait aussi, chaque année, être reporté au complet. Mais les recrues faisaient défaut. L'indigence d'anciens militaires, revenus dans leur patrie avec le droit illusoire à des pensions de retraite dont le paiement ne pouvait être obtenu, n'encourageait pas l'enrôlement. Cependant l'ambassadeur de France insistait sur le devoir de la Suisse de remplir ses engagements et de le faire sans retard. Ce fut dans ces circonstances que Pidou fut appelé, pour la première fois, en 18 H, à siéger comme député du canton de Vaud dans la diète des Confédérés1.
La Diète se réunit à Soleure. Les instructions de la députation vaudoise lui prescrivaient d'agir
1 La légation se composait de MM. Pidou, Correvon- De Martines et Blanchenay-Penel.
— Ml —
de manière à conserver la bienveillance du Médiateur de la Suisse. Pidou bénit la main qui, sortant de la nue, avait tracé le pacte de la nouvelle confédération : ce pacte scellé d'abord du sceau du génie, et qui avait dès lors reçu celui de l'expérience. Il invita les Confédérés à chercher l'indépendance, la paix et la tranquillité dans une confiance entière au héros qui leur assurait ces biens*. Il sembla, comme on l'a dit2, que la reconnaissance pour la conservation de la liberté se fût exprimée par la bouche du député vaudois en termes qui pouvaient faire craindre que la liberté elle-même ne fût descendue au tombeau. Plaignons des hommes de cœur de s'être vus réduits à ce douloureux langage. La violence du vent brisait les trônes ; elle faisait courber la tête des plus grands monarques ; la Suisse aussi inclina la tête ; mais du moins, hâtons-nous de le dire, aucune nation de l'Europe ne conserva dans son humiliation plus de dignité.
Elle porta le joug, mais debout. Elle fut asservie, mais non servile. On l'avait vue, après les désastres de la Prusse, se souvenir de l'amitié de son roi, et, sous la main du vainqueur, avoir des
1 Journal suisse, du îl juin 4811.
3 Tillier.
hommages pour le vaincu1. En présence d'une volonté qui renversait toutes les résistances, on la vit maintenir ses droits, l'un après l'autre, et n'abandonner aucun terrain sans l'avoir défendu avec fermeté. Ce même député vaudois, dont on avait accusé le langage d'être moins celui d'un magistrat suisse que d'un préfet de l'empire, sut toujours opposer à d'injustes exigences une noble attitude et une courageuse résistance. C'est ainsi qu'à d'impérieuses instances de l'ambassadeur de France, qui menaçait le canton de Vaud d'un décret impérial pour le punir d'avoir expulsé du canton des citoyens français : « Monsieur le comte, répondit Pidou2, je me bornerai à vous exprimer mon sensible regret de ce que, ayant reçu une pétition conçue en des termes offensants pour le gouvernement du canton de Vaud, vous n'en ayez pas renvoyé l'auteur à se présenter d'une manière plus convenable devant ce gouvernement. En effet, il semble que les particuliers, dans toutes les réclamations, même les mieux fondées, qu'ils peuvent avoir à diriger contre un gouvernement allié duleur, soient tenus à bien plus d'égards encore, et à une tout autre mesure d'expressions, que s'ils s'adressaient à de simples particuliers. Mais Votre
* Monnard, Histoire de la Confédération suisse, XVIII, 186.
* Lettre du 4 septembre 1811.
Excellence ne tardera pas à reconnaître qu'à Tirrévérence et à l'injure le pétitionnaire a ajouté l'artifice et le mensonge. » Cette leçon de convenance diplomatique donnée par un magistrat républicain au noble représentant de la puissance impériale montre que, si Pidou crut devoir céder aux nécessités du moment , il sut aussi faire tout ce qu'il croyait possible pour sauvegarder la dignité nationale.
La Diète agit dans le même esprit. La plupart des députés unirent la prudence à la fermeté ; ceux de Schwytz et de Zug, Réding et le jeune Sidler, s'abandonnèrent à leur véhémence, sans aller toutefois, comme ils en furent accusés, à l'injure et à la menace !. Tous s'accordèrent pour porter devant Napoléon la cause du Tessin, qui venait de donner à la Suisse de douloureux gages de fidélité, et pour demander d'une manière respectueuse, mais pressante, la retraite des troupes italiennes qui occupaient ce canton. Une députation fut donc envoyée à Paris, chargée en même temps que de complimenter l'empereur sur la naissance du roi de Rome, de lui faire connaître les désirs de la Suisse, soit en ce qui tou-
* « Ils ont parlé tous deux avec trop de véhémence, mais sans insulter, ni menacer personne. » Lettre de Pidou au Petit-Conseil du 3 juillet 1811.
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chait le Tessin, soit en ce qui concernait les intérêts commerciaux et les capitulations militaires.
L'accueil fut sévère. « On s'est exprimé en Diète avec beaucoup de chaleur, dit Napoléon. Un jeune étourdi, à peine échappé des universités allemandes, a osé beaucoup; il n'a épargné personne, pas même moi, et il est allé jusqu'à la menace. On a parlé de repousser la force par la force. Qu'on me jette le gant, je le relèverai. J'ai écrasé la Prusse ; croyez-vous que la Suisse possède plus de moyens de résistance que ce royaume? J'étais disposé, mais je ne le suis plus, à vous écouter au sujet du Tessin. Je Tétais même à évacuer ce canton ; mais on me menace, et j'aurais l'air de céder à la force. La Suisse veut-elle la guerre? elle l'aura. »
S'adoucissant cependant, et reprenant le ton amical : « On me traite trop lestement, continua-t-il. Je rencontre partout M. Réding, comme le page dans le Mariage de Figaro. Je n'ai pas changé de système à l'égard de la Suisse. J'aime la Suisse; s'il en était autrement, vous avertirais-je du danger qui vous menace? Un beau jour, à minuit, je signerais la réunion. Des hommes, amis de leur pays, devraient étouffer des discours imprudents. Provoqué, je ne puis répondre de moi. »
A Soleure, le langage de l'ambassadeur fut la répétition de celui du chef de l'empire , seulement la mercuriale fut assaisonnée d'un sel plus grossier ; et, tandis que la députation du canton de Vaud était accueillie avec une bienveillance particulière Réding fut qualifié d'imbécile et de bête à nourrir de foin.
Avant de se séparer, la Diète chargea une commission de cinq membres 2 de négocier une nouvelle capitulation militaire avec le ministre de France, et Pidou fut nommé membre de cette commission. La tâche devait être pénible. Avec la puissance de Napoléon grandissaient ses projets, et avec ses projets s'accroissait la nécessité d'ajouter à ses forces militaires. Près d'entreprendre la guerre de Russie, il avait besoin de soldats, et la Suisse devait lui en fournir le plus
* « Le ministre m'a pris à part, dans une allée du jardin, où, tout en nous promenant, il m'a entretenu longtemps des affaires actuelles. » Lettre de Pidou au Petit-Conseil du canton de Vaud, du 21 juillet 1811.
2 La commission fut composée de MM. de Watteville, avoyer de Berne; J.-C. Escher, bourgmestre de Zurich; J.-P. Reutti, du Petit-Conseil de Saint-Gall; N. Heer, landammann de Glaris, et A. Pidou.
grand nombre possible. On calculait, à cette époque, le nombre des sujets aptes au service, dans le but d'établir un aménagement productif de recrues. On prévoyait froidement le cas de la destruction d'un des régiments, et l'on s'ingéniait à trouver les moyens administratifs de pourvoir à sa recomposition, sans trop dépeupler la pépipinière. La vie de l'homme était traitée comme un objet de consommation. On parlait de fourniture de soldats comme de fourniture de marchandises, fixant par trimestre ou par semestre le terme de livraison : et c'était toujours le verbe haut, et d'un ton impérieux, que le ministre de France commandait ces envois de matière humaine.
La commission fédérale se trouva donc continuellement placée entre le devoir de soutenir les intérêts de la patrie et la crainte de compromettre l'existence même fie la Suisse en la défendant avec trop de persistance et de vigueur- Toutes les communications de nos magistrats entre eux, durant cette transaction, manifestent cette anxiété patriotique. A la fin, les commissaires crurent devoir se résigner et adhérer, si le landammann de la Suisse n'y mettait pas opposition, à un ultimatum venu de Paris. « Que si les Confédérés se montrent trop mécontents de la nouvelle capi-
tulation, il ne nous restera, dit Pidou4, d'autre réponse à faire que celle que fit La Tremouille à Louis XII, après le traité de Dijon : « Sire, plaise ï> à vous savoir que j'ai vu les lettres qu'il vous » a plu m'écrire, par lesquelles je vois que vous » trouvez le traité que j'ai conclu avec Messieurs » des Ligues merveilleusement étrange; par ma » foi, Sire, aussi Test-il ; mais, par la mauvaise » position qui était par deçà, et pour conserver vo- » tre pays, j'ai été contraint de le faire2. »
4 Lettre au Petit-Conseil, du 29 mars 1812.
* Muret n'en fit pas moins à Pidou quelques objections sur la marche suivie par les commissaires. Pidou lui répondit, le 5 janvier 1812 : « Nous eussions dû, selon vous, demander et attendre
de la part du ministre des contre-propositions Il n'y a à cela
qu'une petite difficulté : c'est qu'il n'en veut point faire ; c'est qu'il lui est défendu d'en faire ; c'est que, pour avoir voulu attendre jusqu'à la dernière extrémité , afin de voir s'il n'en ferait point, les commissaires ont, comme vous le savez, risqué, d'entrée, de faire sauter la machine La Suisse ayant refusé la négociation quand elle y a été invitée de la part de l'empereur, au mois de juin , elle a par là changé sa position. Alors la France eût fait des propositions; mais aujourd'hui, c'est à la Suisse à s'avancer. Voilà ce qui nous a été dit vingt fois et en vingt manières différentes.
» Quant au rapprochement du nombre annuel d'hommes qu'on exige de la Suisse avec la conscription française , pour en inférer que l'un équivaudrait à peu près à l'autre, cet argument ne nous a point échappé; mais, l'entendant, le ministre fit un saut sur sa chaise, disant qu'apparemment on se moquait de parler ainsi. II serait facile , ce semble , de vérifier ce qui en est. La population de la France est de 43 millions d'âmes, et celle de la Suisse d'un million et demi. La population de la Suisse est donc à celle de la France comme 1 est à 29 ; en sorte qu'il faut multiplier 2,000, ou
La capitulation acceptée, chacun des commissaires qui l'avaient signée reçut de l'empereur, suivant l'usage, une tabatière en or. « Monsieur le comte, répondit Pidou au ministre de France, par qui ce don lui parvint, il m'a été très agréable d'apprendre que Sa Majesté ait jugé que nous avions procédé dans cette négociation avec franchise et loyauté, deux qualités sans lesquelles nous nous serions montrés peu dignes de représenter un peuple qui les met au premier rang, et qui se pique de mériter surtout par là l'amitié de la nation française *. »
La Diète suivante se réunit à Baie, en 1812. Elle fut courte et de peu d'intérêt. Le service de France était réglé par la nouvelle capitulation ;
s'il s'agit de temps de guerre, 3,000 par 29 , et comparer le produit avec le nombre effectif des conscrits d'une année. *
* L'avoyer de Watteville , président de la commission , reçut seul une tabatière ornée du portrait de l'empereur, dans un entourage de diamants. {Gazette de Lausanne du 2 février 1813.) Cette différence mise entre le président et ses collègues ayant fait un assez mauvais effet pour que le secrétaire de légation crût devoir la justifier, Pidou lui répondit: « Je ne vous cacherai pas que j'ai été péniblement affecté de voir que Ton ait mis une si grande différence entre des hommes que le corps qui les avait nommés avait entendu qui fussent , pour l'affaire dont il s'agis-
la question du Tessin avait été tacitement ajournée, et, comme Napoléon venait de se mettre à la tête de ses armées, tous les regards se portèrent vers la guerre qui allait s'ouvrir. En ces circonstances, le discours prononcé par Pidou, à l'ouverture de la Diète, fut de nouveau l'éloge du Médiateur. Le canton de Vaud, voulant qu'il existât de sa reconnaissance envers le pacificateur de la Suisse un témoignage perpétuel, venait de la consacrer dans une médaille frappée en mémoire de la charte à laquelle la Suisse devait sa réorganisation 4. « Ainsi, ce furent les expressions du député, ainsi l'on voit l'homme échappé à un naufrage appendre, en tressaillant, aux colonnes d'un temple le tableau votif, qui doit rappeler à la postérité, et les vagues soulevées, et la délivrance, et le libérateur 2 . »
Lorsque ces paroles se furent perdues dans
sait , parfaitement égaux. Cette différence rabaisse d'autant plus ceux sur qui elle pèse qu'elle se trouve être en raison inverse de la part prise à la chose. (30 janvier 1813.) »
« La médaille représente, d'un côté, l'édifice dans les murs duquel s'assemble le Grand-Conseil , avec cette inscription : Première assemblée du Grand-Conseil du canton de Vaud, H avril 4843, et de l'autre un aigle, entouré d'une gloire, et portant dans ses serres l'Acte de médiation avec les mots : La Suisse pacifiée et réorganisée. L'avoyer de Watteville, à qui Pidou avait envoyé cette pièce, lui témoigna, dans sa réponse, le regret que la Diète de 1803 n'eût pas pris l'initiative d'une médaille semblable.
* Journal suisse du 5 juin 1812.
l'encens qui, de toutes parts, montait vers l'idole du jour, que la Diète eut pris fin, et que tous les esprits se furent laissé absorber par l'attente inquiète des événements, Pidou profita des derniers moments d'un calme précurseur de l'orage pour parcourir la Suisse avec sa femme et son fils Il passa à Fribourg, à Berne et dans les petits cantons, sans faire visite aux magistrats, ses collègues. Mais à Aarau, à Schaffhouse, à Zurich, à Saint-Gall, dans les deux Appenzell et à Glaris, il se présenta chez les hommes avec lesquels il avait soutenu en Diète des rapports bienveillants et fut partout cordialement accueilli. Partout aussi, en présence d'un avenir menaçant, il ne négligea point de chercher à connaître l'état des esprits et le degré de bienveillance que les divers cantons portaient au canton de Vaud.
Déjà l'orage approchait. L'on ne tarda pas à apprendre les revers de Napoléon et les pertes des régiments suisses. Ces régiments avaient combattu à Polotzk et à la Bérésina contre des forces trois ou quatre fois supérieures, sans perdre ni un aigle, ni un drapeau, et sans avoir mérité d'autre reproche que celui de trop de témérité ;
1 En août et en septembre 1813.
mais leur nombre était réduit de 12 000 à 2400 hommes 4 . Bientôt d'autres nouvelles succédèrent à celles de ces désastres ; les peuples se levaient, et la puissance que Ton avait cru invincible commençait à chanceler. Ce fut alors que l'avoyer de Mullinen conçût la noble pensée de proposer à la Suisse de se lever tout entière en armes. Elle eût couvert la France, sur la partie la plus exposée de ses frontières, et les puissances, quelles que fussent leurs intentions, eussent assurément traité plus favorablement, à l'heure de la paix, un peuple qui se serait montré en armes, prêt à défendre sa neutralité, qu'un peuple qui n'aurait su que se résigner au sort des vaincus.
Généreux conseil, mais qui ne fut pas suivi. La Suisse avait à sa tête, en ces temps difficiles, le bourgmestre Reinhard, de Zurich. De famille patricienne, et contraire aux principes de la révolution française, il n'en avait pas moins été appelé par le médiateur à jouer un rôle important sous l'Acte de médiation, et il s'était conformé aux prescriptions de cet acte, tout en cherchant à l'interpréter dans les intérêts de sa ville, de son canton, et du besoin qu'il avait lui-même de paraître. Homme à expédients, plus versé dans les intri-
* Monnard , Histoire de la Confédération, tom. XVIII, pag. 192.
gues des anciennes aristocraties et dans l'art d'écarter des rivaux, qu'habile à saisir les questions par leurs côtés élevés, il écarta la proposition de de Mullinen, comme trop périlleuse et comme devant entraîner la Suisse dans des frais trop considérables. Vainement donc la Diète, convoquée à Zurich le 19 novembre, se prononça-t-elle unanimement pour le maintien de la neutralité ; vainement la nation se montra-t-elle prête à courir aux armes ; ses premiers magistrats n'étaient pas à la hauteur de son courage. Ils laissèrent la Diète se disperser, sans avoir pris les mesures que commandaient les circonstances. La demande que firent les députés vaudois, de laisser au moins à Zurich, dans des moments décisifs, un membre de chaque députation, ne fut pas même mise aux voix, et la direction des affaires resta confiée aux mains du bourgmestre de Zurich.
Cependant une armée fut mise sur pied, mais peu considérable. Trois noms avaient été proposés pour le commandement, ceux de d'Affry, de Bachmann et de Watteville. Comme d'Affry avait servi la France, et que Bachmann avait combattu contre elle, de Watteville fut élu. Ainsi que la plupart des jeunes Bernois, il avait passé quelques années de sa jeunesse dans un des régiments qu'avait le canton dans les pays étrangers; il
avait servi en Hollande, sans s'être élevé audessus du rang de lieutenant. Ses connaissances militaires étaient bornées, son caractère plus opiniâtre que ferme, son cœur honnête et religieux. Sous l'Acte de médiation, il avait été l'objet de la bienveillance de Napoléon, au point de déplaire à la classe sociale à laquelle il appartenait. Il ne trahit point la Suisse, comme on l'en a accusé; il en était incapable, et, le premier, il versa des larmes à la nouvelle que les armées alliées avaient franchi le Rhin. Mais il n'avait pas la résolution qu'eussent exigé les circonstances, et surtout il ne fut pas mis à la tête d'une armée suffisante pour maintenir la neutralité en présence de l'Europe en armes. Ce ne fut pas lui qui fut infidèle à îa voie de l'honneur; d'autres la lui rendirent impossible à suivre.
Les choses se fussent passées différemment, si la Diète fût demeurée réunie et si le commandement eût été confié à des hommes animés du courage du jeune Fischer, depuis avoyer, qui voulait livrer aux flammes le pont de Bàle, prêt à renouveler dans les environs de cette ville le combat de Saint-Jacques, ou tels que le colonel Guiguer, qui se disposait à brûler tous les ponts sur le Rhin, afin de donner le temps d'arriver à l'empereur de Russie, dont on connaissait l'intention de
faire respecter la neutralité de la Suisse. Mais de Watteville n'ayant pas cette jeune énergie, l'orage suivit son cours, et, le 20 décembre, les armées alliées passèrent sur le sol de la Confédération, après avoir franchi le Rhin.
Les jours suivants, on apprit que les alliés s'avançaient, annonçant leur volonté de rétablir en tous lieux « l'ancien et respectable ordre de choses4. » Déjà les familles patriciennes de Berne, ayant ressaisi les rênes de l'Etat, proclamaient la fin du règne de l'Acte de médiation, et signifiaient aux autorités inférieures civiles et administratives de l'Argovie et du pays de Vaud, l'ordre « de tenir les arsenaux et les caisses publiques à la disposition des pouvoirs légitimes K »
Le gouvernement du canton de Vaud n'avait pas attendu ce moment pour discerner les périls qui le menaçaient, et les mesures générales prises par la Confédération ne l'avaient pas empêché de songer à celles qu'exigeait sa position particu-
1 Proclamation du 14 décembre. Note de M. de Schraut au landammann de la Suisse, du 8 décembre 1813.
2 Proclamation du 24 décembre 1813.
lière. Sachant qu'un état, quel qu'il soit, doit chercher son principal appui en lui-même, il avait, dès son origine, senti le besoin de s'entourer d'institutions qui lui permissent de soutenir un choc, et il les avait développées dans les derniers temps, lorsqu'il avait vu chanceler un pouvoir que l'on avait cru inébranlable. Encourageant l'esprit militaire des Vaudois, il avait enrégimenté et exercé toute la population, de manière à en former un corps toujours prêt à entrer en campagne, et à défendre cette liberté que nous avions appris à aimer de toutes les puissances de notre âme. Il ne l'avait pas fait sans opposition. Nous avons hérité d'âges précédents un fond d'indolence et d'apathie, de nos ennemis le plus à craindre. Ni les cœurs généreux, ni les fortes intelligences ne sont assurément rares parmi nous; mais il faut la nécessité pour nous déterminer à agir. Nous montrons ce dont nous sommes capables quand les événements nous pressent, mais le plus souvent la paresse ne nous permet pas de les prévoir et de nous y préparer à temps. Nous aimons la liberté, nous aimons notre patrie ; mais, dans les temps ordinaires, notre vraie devise serait bien plutôt celle de l'insouciance : Jouissons du présent et narguons l'avenir. Contents du bien que nous possédons, pourquoi nous fatiguer à
chercher le mieux ? Tout ce qui demande un effort, nous le renvoyons volontiers au lendemain. Delà la lenteur de notre marche et la faiblesse de nos résolutions *. De là l'imperfection de nos progrès.
Il avait fallu, pour fonder nos belles et libérales institutions, toute l'énergie et l'active persévérance de magistrats tels qu'ont été les fondateurs de notre indépendance. Déjà, grâce à leur impulsion, nous avions de belles routes, une bonne instruction publique, et un remarquable état militaire. Ils avaient, au moyen de l'ordre qui régnait dans l'administration, de leur vive intelligence des besoins du pays et du caractère du peuple, fait de grandes choses avec de faibles impositions ; mais il importait, à l'approche du danger, de fortifier ces institutions et surtout notre organisation militaire ; et cependant leurs propositions à ce sujet n'avaient pas toujours été comprises. Une opposition s'était formée qui croyait inutile de consacrer aux milices beaucoup d'argent et de soins. À la tête de cette opposition se
' « Ainsi faisant, je crains que , livrés à de petites intrigues, n'ayant au lieu de vues d'intérêt public que de petites vues de places à obtenir et de localités à servir au préjudice de l'Etat, nous ne finissions, quelque jour , par nous traîner à la queue de nos Confédérés, au lieu de marcher à leur tête. » Mémoires manuscrits de Monod sur l'histoire de 484$.
trouvait un homme d'un jugement sain, d'une volonté forte et d'une grande influence sur nos campagnes, mais de vues bornées. Ne connaissant que ses alentours, Potterat, qui aimait son pays, l'eût perdu, si ses conseils, toujours écoutés, eussent été toujours suivis. « Si nos voisins ne se soucient pas de nous, disait-il, pourquoi nous soucierions-nous d'eux? Dans les commencements de notre existence cantonale, il eût voulu que l'on vendît les forêts de l'état, pour épargner quelques années d'impôt. A l'époque à laquelle nous sommes parvenus, il faisait, depuis trois ans, rejeter une loi destinée à apporter des améliorations à notre état militaire, et à créer entre autres une école d'officiers. L'organisation de nos milices laissait donc encore à désirer, mais, malgré des côtés faibles, elles étaient, et de beaucoup, les plus nombreuses et les meilleures de la Suisse, en sorte que, si le canton n'avait eu à se défendre que dans l'intérieur de la Confédération, il eût pu hardiment se présenter dans l'arène, et regarder son existence comme solidement assurée.
Mais comment résister au torrent qui, des diverses contrées de l'Europe, se répandait sur la Suisse? C'était la question que l'on s'adressait avec anxiété. Les mêmes hommes qui, la veille,
s'opposaient au perfectionnement de nos institutions militaires, demandaient maintenant si le canton de Vaud n'avait eu quelques beaux jours que pour retomber bientôt sous une domination étrangère. Les bataillons vaudois revenaient lentement des bords du Rhin, le cœur navré, les soldats accusant la trahison, tel officier après avoir brisé son épée, tous inquiets de savoir si, à leur retour, ils trouveraient leur patrie indépendante encore. Coupés de leur canton par les armées alliées, ils se voyaient obligés, pour y rentrer, de faire un long détour à travers les Alpes et s'avançaient avec précaution, prêts à forcer le passage s'il leur était refusé. Vaine appréhension! ils trouvèrent partout, dans l'Oberland bernois et dans le canton de Fribourg, un cordial accueil. Mais ce ne fut cependant qu'après avoir erré quinze jours qu'ils saluèrent enfin, à Oron, la terre vaudoise, dont l'indépendance était l'objet de leurs plus vives inquiétudes.
Le peuple, de son côté, avait porté les yeux vers ses magistrats. Son espoir était en eux. Il savait que, dans ces jours d'épreuve, il avait à sa tête des hommes fermes, prudents, d'un patriotisme bien connu, et que de l'accord des magistrats et du peuple allait dépendre le sort de la nation. Le gouvernement aussi avait compris
ses devoirs. Il savait qu'il avait à faire face de plus d'un côté. Il fallait, en même temps, protéger le canton contre les attaques de Berne, soutenir sa cause dans les diètes des Confédérés, et chercher, s'il était possible, à pénétrer jusque dans les conseils des puissances alliées, pour y faire entendre la voix d'un petit pays, accusé de toutes parts, et non sans raison, d'avoir dû son émancipation à la France, et de nourrir envers Napoléon, son libérateur, de vifs sentiments de reconnaissance. Déjà Monod, Muret et Pidou s'étaient partagé cette triple tâche : Muret s'était rendu en Diète ; avant de l'y rejoindre, Monod s'était chargé d'une mission au quartier-général des alliés, et Pidou, demeuré seul à Lausanne à la tête des conseils du pays, se tenait prêt à combattre les périls divers que l'approche des Autrichiens faisait présager.
Déjà précédemment, et avant même la bataille de Leipzig, Monod, persuadé que les alliés ne tarderaient pas à s'avancer vers nos frontières, avait proposé à une commission extraordinaire, nommée dans le sein du gouvernement vaudois, d'en-
voyer à l'empereur de Russie le gouverneur et l'ami de ce prince, le général de la Harpe. Après son court passage au pouvoir, comme chef du gouvernement helvétique , et après un rapide voyage à Saint-Pétersbourg, où il était allé saluer l'avènement d'Alexandre Ier à l'empire, La Harpe s'était fixé, en 1801, à Paris, où il vivait dans sa retraite de Plessis-Piquet. Il y était arrivé porteur d'une lettre du czar. Le jeune autocrate, ayant puisé dans les enseignements de son gouverneur l'amour de l'humanité, et s'étant persuadé que la liberté était nécessaire au bonheur des hommes, avait cru trouver les mêmes sentiments chez le nouveau chef que s'était donné la France ; dans cette persuasion, il lui offrait son amitié et lui proposait de s'entendre, pour travailler de concert à asseoir, en Europe, les idées libérales sur de solides bases. Ces pensées étaient trop conformes à celles dont La Harpe avait toujours fait profession, pour qu'il n'acceptât pas avec joie la mission qui lui était donnée. Mais il fut à peine arrivé à Paris que ce qu'il vit et ce qu'il apprit lui fit reconnaître l'illusion du rêve auquel Alexandre s'était livré, et que, loin de remettre la lettre dont il était porteur, il crut devoir prévenir le czar contre les projets d'une ambition sans mesure.
Il n'avait pas cessé dès lors de l'engager à se mettre en état de soutenir une lutte qu'il était certain de voir s'engager tôt ou tard. Ses conseils avaient été plus pressants encore après la paix de Tilsit ; et, tandis que les revers du prince qu'il regardait comme devant être le sauveur de l'Europe l'avaient profondément affligé, il s'était associé cordialement à la joie de ses triomphes. Alexandre le savait. Il connaissait aussi, par La Harpe, la Suisse et les intérêts qui la divisaient. Monod, de son côté, n'ignorait pas les étroites relations de son compatriote avec le despote-citoyen. Lié lui-même avec La Harpe depuis sa jeunesse, en correspondance et le plus souvent en accord avec lui, il lui avait exposé, lorsqu'il vit la crise près d'éclater, le désir de le voir se rendre auprès d'Alexandre, dans l'intérêt de sa patrie.
Mais La Harpe était retenu par la crainte de réveiller des jalousies, par les dangers auxquels il pouvait laisser Mme de La Harpe exposée, et par la difficulté des communications. Cependant il n'eût pas hésité à entreprendre ce voyage, si le canton de Vaud lui en eût témoigné le désir ; du moins Monod n'en doutait pas. Il demanda donc d'être autorisé à inviter La Harpe au départ, au nom du gouvernement du canton de Vaud.
Mais sa demande fut repoussée avec vivacité. Les Vaudois s'étaient persuadé que l'existence de leur canton était liée au sort de Bonaparte. « Si Bonaparte périt, nous ne pouvons que périr avec lui, » s'écria Pidou. — « A Dieu ne plaise, repartit Monod ; s'il périt, je ne pense pas que nous en devions moins faire tout ce qui dépendra de nous pour sauver notre pays. » Ses instances furent toutefois inutiles à ce moment, et il renferma en son cœur le chagrin d'avoir échoué dans une démarche dont le succès eût pu garantir la neutralité de la Suisse, et la préserver des maux qui allaient fondre sur elle.
Mais, lorsque les alliés s'approchèrent du Rhin, et que le Petit-Conseil eut reçu du landammann de la Suisse la proclamation par laquelle ils annonçaient leurs intentions de rétablir en tous lieux l'ancien ordre de choses, l'on se ressouvint de la proposition que l'on avait rejetée. Tous avaient goûté les charmes de la liberté, tous voulaient l'indépendance du canton ; mais on différait sur les moyens de la maintenir. Chacun proposait les siens, quand une lettre adressée par la grande-duchesse de Weimar, sœur d'Alexandre Ier, à une dame qui avait été son institutrice >
4 Mme Mazelet, de Morges.
fut communiquée au gouvernement vaudois ; la princesse rassurait son amie sur les craintes qu'elle pouvait avoir conçues relativement au sort de son pays ; elle lui rendait un entretien qu'elle venait d'avoir avec son frère, et l'assurait de la volonté de l'empereur de laisser la Suisse et le canton de Vaud libres de choisir leur gouvernement. A ce langage, on passa de l'excès de l'inquiétude à l'excès de la joie. On n'eut plus qu'une pensée : La Harpe, suspect au gouvernement français, ne pouvant se rendre lui-même auprès du czar, pressait Monod de s'acquitter de cette mission; tous supplièrent leur collègue de partir sans retard, et d'aller, s'il était possible, conjurer l'orage.
Le voyage ne fut pas facile. Vainement Monod .rencontra-t-il sur son chemin la grande-duchesse de Weimar, et reçut-il de la main de cette princesse une lettre pour son frère, il n'en fut pas moins arrêté par les généraux autrichiens. Ce ne fut qu'après plusieurs jours d'angoisse et d'attente qu'il fut délivré de captivité par le prince Wolkonsky, envoyé à sa recherche par l'empereur de Russie, qui s'était inquiété de ne point voir arriver l'ami dont La Harpe lui avait annoncé la venue *.
1 Mémoires inédits de Monod. — Mémoires inédits de Boisot,
Cependant le Rhin avait été franchi, et une armée autrichienne, traversant rapidement la Suisse avait paru dans le canton de Vaud. Elle s'était avancée avec précaution, comme en pays ennemi, et, le 27 décembre, sous le plus beau ciel, son avant-garde était entrée à Lausanne. Les hussards de Berchini et de Blankenstein descendirent les premiers la rue de Bourg, puis des chasseurs tyroliens et les régiments d'infanterie Kaunitz et Wentz-Collorédo ; on eût dit une nouvelle invasion des peuples du Nord. Cavaliers et fantassins avaient l'expression dure et martiale. Tous portaient des bouquets de verdure à leurs chapeaux, et ils s'avançaient chantant des paroles de Werner, sur l'air : En marche, camarades, en marche 4 ! D'autres divisions les suivaient. L'armée était sous les ordres du comte de Bubna, officier de fortune, qui, sous une enveloppe épaisse et grossière, et sous des formes d'une tudesque franchise, cachait une souplesse et une dextérité
alors chancelier du Petit-Conseil. — Lettre de Monod à Pidou du 20 décembre 1813.
* Auf, auf, Camaraden, ins Feld.
peu communes, et avait été, dans les dernières années, employé par son souverain aux négociations les plus délicates avec la cour de France. On ne doutait point que sa mission dans le canton ne fût d'y rétablir, en passant, la domination bernoise, et il était, en effet, porteur de la proclamation par laquelle Berne invitait à la soumission F Ar go vie et le canton de Vaud.
Cette invitation était, comme nous l'avons dit, le fruit d'une révolution accomplie dans le gouvernement de Berne. A peine la nouvelle de la bataille de Leipzig était-elle parvenue dans cette ville, que des amis de l'ancien régime s'étaient rendus au camp des alliés, et que, en même temps, Berne et Lausanne s'étaient trouvées remplies d'étrangers, dont plusieurs avaient pris le titre d'agents des puissances. A Lausanne, un M. Mills, qui n'avait d'anglais que le nom 4, s'était érigé en représentant de la Grande-Bretagne. Un gentilhomme, ancien ministre de Saxe à Paris, et disgracié par son souverain, M. de Senft-Pilsach, vivait depuis quelque temps dans le canton de Vaud, où il avait reçu un accueil hospitalier. Sa femme, née de Werther, avait été élevée dans cette ville , chez Mme Osterwald. Citée, dès son
1 Journal d'une dame de Lausanne.
enfance, pour les bizarreries de son caractère et l'originalité de son esprit, elle passait pour être le bon et le mauvais génie de son mari. Tous deux avaient scandalisé la société dans laquelle ils vivaient, par l'excès de leur admiration pour Bonaparte, et par les injures, souvent grossières, dont ils accablaient ses ennemis. Mais, après les revers de leur héros, et à l'approche des alliés, ils avaient tout à coup changé de langage, et prenant à son tour, sous l'inspiration de sa femme, le nom de représentant des puissances, M. de Senft s'était rendu à Berne, dans le but de recommander le nom qu'il se donnait par quelque service signalé.
Il y avait trouvé à la tête de la république MM. de Watteville et de Mullinen, deux hommes modérés, qu'il avait sollicités inutilement à renverser l'Acte de médiation. Se tournant alors vers quelques têtes ardentes et vers gens de trop peu d'importance pour que l'on eût cru devoir les surveiller 4, il s'était mis à leur tête, avait réussi à triompher de la résistance des premiers magistrats de la république, et avait fait proclamer le retour à l'ancien régime. Un jour que les députés de la campagne au Grand-Conseil avaient repris
i Expressions de M. de Mullinen.
le chemin de leurs foyers, cette assemblée, réduite à un nombre de membres peu considérable, et profitant de l'absence de M. de Watteville, avait aboli l'Acte de médiation, prononcé la déchéance des pouvoirs nés de ce régime, et ordonné le retour au souverain légitime, représenté par l'avoyer, les conseils et la bourgeoisie de la ville et république de Berne. Puis, se tournant contre le canton de Vaud, et payant d'ingratitude l'hospitalité qu'ils y avaient reçue, M. et Mme de Senft proclamèrent à haute voix l'impossibilité où se trouvait ce canton de se gouverner par lui-même; ils supplièrent leurs relations de Lausanne d'oublier des propos regrettables et des jours d'enthousiasme pour Bonaparte ; de ne parler d'eux qu'avec mesure ; de ne considérer que la cause à laquelle ils s'étaient voués, et l'importance qu'il y avait, dans l'intérêt de cette cause, à ce qu'on n'eût pas à leur reprocher des torts. En même temps, ils pressèrent, à Berne, l'envoi de commissaires avec l'armée des alliés, et la prompte mise à exécution des volontés exprimées dans la proclamation mise aux mains du comte de Bubna l.
* Voici un exemple du style de Mme de Senft dans ses lettres confidentielles à Mme de K... et à ses amis de Lausanne: « Les Bernois sont d'une horrible bêtise, complètement abrutis, et d'une lâcheté dont je ne les aurais pas crus capables. Il faut cependant les soutenir. Ne parlez de nous qu'avec retenue ; je suis observée.
Les instructions du général autrichien étaient en accord avec les termes de cette proclamation. Elles l'invitaient à coopérer, en passant à Lausanne, à la réunion du Pays de Vaud au canton de Berne ; à renverser, à cet effet, le gouvernement établi, et à désarmer la population. Cependant, le prince de Metternich s'était refusé à lui en donner l'ordre positif, et l'avait laissé libre d'agir selon les circonstances et selon sa prudence. Exempt de préjugés et non moins habile à connaître les hommes qu'il n'était bon général, Bubna ne se montra donc pas pressé d'agir. N'ayant, il est vrai, reçu jusqu'à ce jour que des renseignements défavorables au canton de Vaud, il accueillit d'abord assez cavalièrement une députation du Petit- Conseil, composée de Pidou et de Bergier, qui se présenta chez lui à son arrivée, c Eh bien ! leur dit-il brusquement, que vous proposez-vous de faire ? » Devant lui, sur une table, se trouvait la proclamation bernoise, et, auprès de cette pièce, un arrêté par lequel le Petit-Conseil venait de décerner des peines sé-
Faites surtout que le comte de Golowkin n'exerce pas sa langue sur moi. Malgré la jactance des Vaudois, je crois que nous les réduirons sans avoir besoin de canons. S'il en faut, il y en a à leurs ordres , et moi, je m'engage à les pointer. Je crois au rétablissement de l'ancien ordre de choses ; mais alors point de composition: que tout ce qui résiste périsse. Vaincre ou mourir! »
vères contre les colporteurs d'un acte attentatoire à la liberté du pays. Pidou prit la parole avec la franche dignité qui le caractérisait, et montrant ces pièces de la main : « Nous nous proposons, répondit-il, de maintenir notre indépendance. Le canton de Vaud peut mettre trente mille hommes sur pied. Si un seul bataillon bernois avait suivi les troupes autrichiennes, trente mille Vaudois se seraient levés pour opposer la force à la force, non pas aux armées alliées, les alliés sont entrés chez nous comme amis , mais aux troupes de Berne. Nous voulons, à tout prix, maintenir notre existence. Toute disposition qui tendrait à l'attaquer mettrait le feu au pays, et le gouvernement ne pourrait plus répondre des conséquences qui en résulteraient. — C'est bien, répondit le général. Quant à moi, ma mission est de faire la guerre à la France ; je ne me mêle
pas de politique Je suis cosmopolite, ajouta-
t-il en riant1. »
La vérité est de dire que tout acte de faiblesse eût, à ce moment, perdu le canton de Vaud, et qu'il fut sauvé par le langage et la ferme attitude de ses magistrats. Le gouvernement avait fait secrètement approcher quelques troupes, en
4 Mémoires inédits de Boisot.
nombre peu considérable, il est vrai. A peine avait-il eu besoin de donner l'ordre de bien recevoir l'armée autrichienne. Ces soldats, à qui Ton avait fait craindre, à Berne, d'être assassinés dans leurs lits par les Jacobins vaudois, n'osèrent la plupart dormir, la nuit venue. Et cependant ils furent partout accueillis ; partout ils furent frappés de l'ordre et du calme qui régnait dans le canton. A Lausanne toutefois, où l'on avait eu connaissance des intentions de Berne, la population avait vu défiler les Autrichiens dans le silence, les yeux pleins d'un courroux concentré. Parfois, l'orgueil national outragé s'était fait jour ; l'on avait laissé échapper à demi-voix des paroles menaçantes ; et si le peuple ne se prononçait hautement que contre ceux qu'il accusait d'avoir provoqué la venue des étrangers, quelques voix néanmoins avaient proposé, dans le patois du pays, une levée de boucliers contre ces ennemis, dont cependant on s'exagérait le nombre, et c'en avait été assez pour que l'effervescence, se propageant de lieux en lieux, arrivât au point défaire craindre une explosion durant la nuit l.
Aucun de ces mouvements n'avait été ignoré de Bubna, qui avait pris ses mesures pour être
4 Mémoires de Rovéréa, tom. IV, pag. 206.
exactement informé de l'état du pays et des dispositions de ses habitants. Il recevait des renseignements certains de la bouche de deux Vaudois, naguère ses compagnons d'armes, le capitaine de cavalerie Nillon, de Romainmôtier, et le colonel de Rovéréa. Tous deux avaient servi dans l'armée autrichienne. Nillon et Bubna avaient fait leurs premières armes dans le même régiment, au siège de Peterwaradein ; ils se tutoyaient. Invité par son ancien camarade et son ami à s'ouvrir à lui sur la situation du canton, Nillon, quoiqu'il passât pour être un adversaire du gouvernement, ne s'exprima pas moins avec une franchise militaire et un cœur vaudois. Montrant à son tour du doigt le récent arrêté du Petit- Conseil, il rendit le général autrichien attentif à ce fait que, le jour même de l'entrée de ses troupes à Lausanne, et au moment où les rues retentissaient sous les pas de ses hussards hongrois, le gouvernement vaudois s'était montré si peu intimidé qu'il avait fait du colportage de la proclamation bernoise un crime de haute trahison. Le pays était tranquille, il est vrai ; le Petit- Conseil, en le tenant au courant des événements par une série de circulaires l'avait invité à re-
1 Circulaires des 22, 23, 24 et 25 décembre, toutes signées du nom de Pidou.
cevoir comme des amis les alliés, qui s'annonçaient à la Suisse comme tels, et l'avait exhorté à se montrer calme, confiant et digne de la liberté ; mais il avait aussi pourvu à la prompte disponibilité des milices et aux moyens de mettre en un jour tout le peuple en armes. Puis, s'interrompant brusquement : « Quelle est la force de ton armée? demanda Nillon. — J'ai trente mille hommes. — Eh bien, on en peut mettre ici un nombre pareil sur pied. Si donc tu ne peux disposer d'une force au moins deux fois plus considérable, garde-toi d'aller mettre en flammes ce pays, au moment où tu vas pénétrer sur terre ennemie. »
Le langage de Rovéréa ne fut pas moins explicite, quoiqu'il manifestât des vues plus intéressées. M. de Rovéréa se posait comme le représentant d'une société qui, contraire aux principes de la démocratie, n'avait eu aucune part au pouvoir sous l'Acte de médiation 1. Il n'en dit pas
4 Voici dans quels termes une dame de cette société caractérisait dans son journal ce qui s'y passait: « M. de Mullinen fait entrevoir que la Suisse préférera, si nous ne sommes pas réunis à Berne, se séparer du canton de Vaud, pour ne pas renfermer dans son sein un foyer de jacobinisme. Les Senft voudraient faire de toute la Suisse occidentale un seul canton de Berne. De son côté, la société travaille, mais pour l'indépendance. — Pourquoi? — Pour se mettre à la place de ceux qui gouvernent. Celui-ci s'agite, et dit: nous voulons, nous faisons, qui ne fait rien. Celui-là parle beaucoup, et ne fera pas davantage. Tel fait tirer par d'autres les marrons du feu. Tel veut une place. Tel est mené par Bengger.
moins le prix que le peuple vaudois mettait à son émancipation politique, la différence de mœurs aussi bien que de langage des deux cantons, l'aversion des Vaudois contre un retour à la dépendance bernoise, et le peu de plaisir avec lequel les Confédérés verraient le canton de Berne recouvrer une supériorité territoriale, depuis longtemps l'objet de leur jalousie. Seulement, après avoir ainsi plaidé la cause de l'indépendance du pays, il n'insista pas moins vivement sur la nécessité d'améliorer une constitution trop populaire, d'épurer le personnel du gouvernement, et de faire choisir la représentation nationale parmi les grands propriétaires. Puis, sur l'invitation de Bubna, il lui soumit un mémoire, l'expression des vœux des « nobles et plébéiens, » le résumé de ce qu'ils proposaient, et il le fit suivre d'une liste des hommes qu'il estimait devoir provisoire-
Tels sont des trembleurs. Tels n'ont qu'un cri : Point de Pidou ! Tels encore sont Bernois. Il n'y a pas deux opinions semblables. De l'autre part, il y a conséquence , décision, marche uniforme, secret et tenue dans l'ensemble. Eh bien, s'il faut être gouverné par des Vaudois, j'aime mieux l'être par ceux qui savent ce qu'ils veulent que de l'être par des apostats. » — Plus loin on lit : « Il y a eu dîner chez M. Mills. M. de Bubna est sans tenue. Il se persuade que le gouvernement abdiquera. On lui a dit qu'il n'en serait rien. « En ce cas, a-t-il répondu, nous avons encore des bayon- » nettes. » Les paysans font entendre des propos menaçants ; on dit même qu'il se fait des rassemblements dans le pays. Comment M. de Bubna pourra-t-il laisser derrière lui trente mille mécontents? »
ment remplacer le gouvernement. A la tête de cette liste figurait son nom. L'écrit devait être envoyé par courrier extraordinaire au prince de Metternich. Bubna le prit des mains de Rovéréa, pour le faire passer dans celles de Pidou, président du Petit-Conseil. Pidou, dans un moment où l'étranger ne demandait peut-être qu'un prétexte pour intervenir dans nos affaires, crut devoir fermer les yeux.
Déjà le général autrichien s'était fait une juste idée de ce qui se passait autour de lui, et il avait compris la difficulté de satisfaire aux vœux du cabinet impérial, ou même de s'immiscer en aucune manière dans les affaires intérieures du canton. Comment le faire sans risquer de laisser derrière lui un foyer d'insurrection, et de voir peut-être sa division coupée et anéantie en peu de jours ? Le Grand-Conseil, convoqué dans ces circonstances, venait de donner sa pleine approbation à la conduite du Conseil d'Etat, de transformer en loi souveraine l'arrêté qui avait fait de la proclamation bernoise un crime de haute-trahison, et d'autoriser le pouvoir exécutif à prendre toutes les mesures que réclamerait la sûreté du pays. Quelque velléité s'y était même montrée de sévir contre l'auteur du mémoire présenté au comte de Bubna. Pidou avait fait valoir, contre
cette proposition, le fait que, Fauteur de cet écrit ayant réservé l'indépendance cantonale, le délit restant ne valait plus la peine d'une poursuite, et il l'avait ainsi fait tomber. Puis, comme président, il avait terminé la courte session de la représentation nationale par ces paroles significatives { : « Je ne prononcerai pas la clôture de cette session sans vous remercier, au nom du canton (si du moins il m'est permis de me rendre, pour un instant, son organe), de l'empressement et de l'affluence avec laquelle vous êtes accourus dans cette enceinte, de toutes les parties du pays, à la voix de la patrie en danger. Espérons dans la bonté du Ciel et dans la justice des puissances de la terre ! Votre unanimité, vos déterminations prises avec tant de calme et d'aplomb, ne seront pas sans effet. Le canton de Vaud demeurera une seule et même famille, distincte, sans doute, des autres familles de notre chère Suisse, mais en même temps indissolublement attachée aux divers cantons, qui tous, oui, tous, trouveront toujours en nous des amis et des frères. »
Pendant que ces choses se passaient en Grand- Conseil, nos miliciens, licenciés sur les bords du Rhin, revenaient les uns après les autres à leurs foyers, et ce jour même, 30 décembre, le ba-
4 Journal suisse du 31 décembre 1813.
taillon Carrard rentrait dans Lausanne, musique en tête, au milieu de soldats autrichiens répandus dans les rues. Ces miliciens avaient le visage# attristé, mais fier, et qui n'annonçait aucun découragement. Le peuple, accouru sur leur passage, montrait la même résolution. Témoin de ces faits, le comte de Bubna exprima le désir d'une nouvelle conférence avec Pidou.
Le langage du président du Petit-Conseil, dans cette dernière entrevue, ne fut ni moins franc ni moins énergique qu'il n'avait été dans la première. Il exposa la ferme attitude du peuple, et l'inébranlable volonté du magistrat de repousser des prétentions qui avaient soulevé une indignation générale. « Et comment n'éprouverions-nous pas ces sentiments, dit-il, en voyant un Confédéré, après une association solennelle de onze ans, après tant de serments donnés et reçus, de garanties volontairement prêtées, après tant de diètes tenues en commun, tant de points convenus d'égal à égal, tant de droits et de devoirs semblablement exercés et remplis de part et d'autres, tant de lettres réciproques écrites sous la forme la plus amicale, de le voir, après ces choses, changer tout à coup d'attitude, de voix et d'accent, nous appeler ses sujets, et ne nous parler plus qu'en maître ?
« Le gouvernement de Berne se plaint de ce qu'Argovie et Vaud lui ont été arrachés par une force étrangère, et il voudrait qu'une force étrangère l'en remît en possession ! Mais, d'après son propre droit public, il ne peut demander que la suppression de l'influence sous laquelle la Suisse s'est trouvée depuis seize ans ; or cette influence est détruite, et les cantons de Vaud et d'Àrgovie se montrent prêts à repousser l'attaque à laquelle ils doivent s'attendre , après les sommations qu'ils ont reçues. Ils ne demandent pas que leur existence leur soit donnée, ou assurée, par l'étranger : ils demandent seulement qu'elle ne leur soit pas enlevée.
» Onze années de paix et de tranquillité avaient éteint ces démêlés que Berne vient de ressusciter tristement : souffle imprudent et fatal, qui, gagnant de proche en proche, agitera bientôt toute la Confédération. Mais, si l'on veut fouler aux pieds cent conventions publiques , cent actes réciproques, qui ont confirmé notre indépendance, il nous restera encore cette indépendance même, et nous saurons la défendre. Que ce soit bien là, non la pensée propre du gouvernement, mais celle du peuple, c'est ce donc Votre Excellence a pu se convaincre. Le gouvernement n'est que le fidèle interprète d'un peuple, petit sans doute, mais
dont l'union indissoluble fait la force et qui a mis son droit sous la garde du Très-Haut »
Ce langage acheva de fixer les résolutions du comte de Bubna, et répondant à la franchise sur le ton d'une franchise pareille , il avoua que, circonvenu à Berne, il était arrivé plein de défiance ; mais ce qu'il venait d'entendre, et l'accueil simple et cordial fait à ses soldats, l'avaient convaincu de l'erreur où l'avaient jeté des hommes de parti. « La confiance appelle la confiance, ajouta-t-il ; je sais que je puis compter sur l'honnêteté du peuple auquel je vais me fier ; la loyale déclaration de son gouvernement m'en donne la pleine assurance. » Et renonçant à proposer aucune modification aux institutions du canton de Vaud, il quitta Lausanne, après y avoir passé trois jours, et poursuivit sa marche sur Genève. Il alla rendre cette ville à la liberté, puis s'avançer au-devant de Wellington, qui, de son côté, s'approchait du Languedoc. Depuis ce moment jusqu'à la paix, le canton de Vaud n'eut plus, malgré bien des rapports alarmants, mais qui furent appréciés à leur juste valeur, qu'à se louer des procédés du comte de Bubna2.
4 Ces pensées se retrouvent dans ia proclamation du Petit- Conseil du 24 juillet 1814, l'œuvre de Pidou. 1 Mémoires inédits de Boisot.
L'indépendance du canton de Vaud paraissait sauvée, et cependant combien de périls la menaçaient encore ! Le lien fédéral n'existait plus. On s'attendait à voir le bourgmestre Reinhard convoquer une diète des treize anciens cantons. L'Autriche et l'Angleterre appuyaient ce retour à l'ancien régime. Aussi ne fut-ce pas sans une vive joie que le Petit-Conseil reçut, les jours suivants, de bonnes nouvelles, soit de Zurich, soit du quartier-général des Alliés.
Monod avait reçu de l'empereur Alexandre de Russie le plus cordial accueil. « Avant de parler des mesures à prendre dans l'intérêt de votre pays, lui avait dit ce prince1, je veux vous apprendre ce qui s'est passé à ce sujet, car je tiens par-dessus tout à la réputation d'honnête homme, et la conduite que nous venons de tenir envers la Suisse pourrait jeter du louche sur la mienne.
» Armé d'abord pour ma propre défense, je le suis maintenant pour la délivrance de l'Europe. Je pensais que la Suisse, amie de l'indépendance, devait se joindre à nous pour le soutien d'une
* Mémoires inédits de Monod.
aussi belle cause ; je vous l'ai proposé ; vos députés nous ont fait connaître les raisons qui les en empêchent, et je dois reconnaître qu'ils les ont développées avec force et qu'ils ont rempli leur mission avec loyauté. Quoique votre coopération nous eût convenu , à raison surtout de votre position, à Dieu ne plaise que, pour nos intérêts, je veuille blesser les droits d'aucun peuple. Je me suis déclaré votre protecteur, et nous avons, mes alliés et moi, résolu de vous laisser à vous-mêmes, comptant sur votre loyauté.
» Quelle n'a pas été ma surprise lorsque, après cela, j'ai reçu du prince de Schwartzenberg l'avis que des Bernois étaient venus l'inviter à entrer dans votre pays , qui nous recevrait les bras ouverts I Quand je suis accouru, le mal était fait. Je n'ai pas caché mon indignation de ce qu'on avait pris la demande de quelques intrigants pour prétexte d'une violation aussi manifeste du droit des gens. Mais il n'était plus temps de revenir en arrière.
» Que faire maintenant ? Ne pouvant empêcher que le mal qui s'est fait n'existe, il ne reste qu'à nous occuper des moyens d'en prévenir un plus grand. » S'élevant alors à de hautes considérations , l'empereur exposa à l'ami de La Harpe le plan des Alliés. Il passa en revue les prétentions
exagérées des uns , les défiances des autres, les passions de tous, les obstacles à vaincre pour empêcher une alliance, à peine formée, de se refroidir et de se dissoudre. Bonaparte n'était pas vaincu. La tâche restait donc immense. Des ménagements étaient nécessaires. De là, pour l'empereur, l'impossibilité d'agir en faveur de la Suisse comme il le voudrait ; mais il était disposé à faire tout ce qui, sans nuire au but principal, pourrait ramener aux vues que des Suisses lui avaient manifestées.
— « La Confédération, n'ayant pas de troupes réglées, ne peut entrer dans une guerre offensive, répondit Monod. Une armée d'agriculteurs et d'artisans ne peut voir dans une guerre pareille qu'un moyen d'ambition et de pillage, qui répugnerait à son honnêteté. Les Suisses ont pu s'y livrer lorsque, à demi barbares , ils trouvaient plus commode d'arracher à leurs voisins le fruit de leurs travaux que de le demander à leur propre sol. Mais ces temps sont passés. Toute idée de faire coopérer la Suisse à la guerre doit donc être abandonnée, mais on peut être certain que, laissée neutre , elle saura maintenir son territoire intact. »
Abordant ensuite la question de savoir s'il convenait de rétablir l'ancien régime dans la Confé-
dération, il ne fut pas difficile à l'envoyé du canton de Vaud de faire ressortir que les privilèges des anciennes aristocraties avaient été le fruit d'une usurpation ; que le foyer de méconteinent qu'elles avaient allumé avait été heureusement éteint ; qu'il suffisait, pour prouver la nécessité de maintenir Tordre nouveau, de rappeler que la Confédération avait dû son origine et son lustre à la liberté, et que c'était pour l'avoir oublié qu'elle s'était affaissée et était tombée au premier choc. La liberté avait été recouvrée ; tous les Suisses étaient rentrés sous le même niveau; et, loin qu'ils eussent abusé de ce retour au véritable but de leur antique alliance, l'ordre et le bonheur régnaient au milieu d'eux. Si l'on n'eût pas employé la trahison, si les chefs eussent suivi l'élan de la nation, on l'eût vue reparaître digne de ses ancêtres. Espérait-on maintenant la replonger dans les fers ? Croirait-on pouvoir l'y maintenir longtemps ? On avait toujours vu l'homme honnête et simple, après qu'il avait connu la liberté, la conserver ou mourir. Dans les circonstances actuelles, les Alliés, en la laissant aux Suisses, se feraient d'eux des amis et les détacheraient de Bonaparte, tandis qu'en agissant différemment ils les rattacheraient à sa cause. Il finit en montrant combien la neutralité suisse, confiée à la
garde d'hommes libres, était réclamée par l'intérêt européen, et par demander que chaque canton fût laissé maître d'exposer ses vœux sur sa constitution cantonale, que tous le fussent de se donner une constitution fédérale, et que, s'ils ne pouvaient s'entendre , les envoyés des puissances intervinssent pour les accorder.
L'empereur donna son plein assentiment à ce langage. Toujours les prétentions exclusives d'aristocraties bourgeoises l'avaient révolté. Il voulait le bonheur de tous ; il voulait celui de la Suisse et du canton de Vaud en particulier : et, comme il se plaisait, dans sa modestie, à attribuer à La Harpe ce qu'il était, il témoigna vouloir répandre sa reconnaissance sur la terre qui avait vu naître l'homme auquel il portait une vive affection. Enfin, Monod ayant affirmé que le canton d'Argovie ne méritait pas moins que celui de Vaud de demeurer indépendant, Alexandre déclara qu'il ne les séparerait point dans la conduite qu'il suivrait, et qu'il allait donner à son envoyé des instructions conformes à sa volonté.
Ainsi s'était passée cette entrevue, qui devait avoir une mémorable influence sur le sort des deux cantons et sur celui de la Suisse entière. La bienveillance qu'y manifesta l'empereur de Russie fut une force contre laquelle devaient échouer
bien des efforts contraires. Déjà même ce bon vouloir s'était manifesté par l'envoi en Suisse du comte Capo d'Istria, que La Harpe estimait avoir été choisi par le bon génie de notre patrie pour représenter la Russie auprès de la Confédération. Capo d'Istria était parti pour Zurich avec un envoyé autrichien, le chevalier de Lebzeltern, un ennemi de Napoléon, mais non des Suisses. Tous deux étaient chargés de faire à la Diète des ouvertures libérales et de l'assurer de la disposition des deux empereurs à reconnaître un pacte fédéral qui serait sanctionné par les suffrages de la nation.
Croyant la Suisse dévouée à Bonaparte et voulant sonder le terrain, ils étaient arrivés à Zurich sous un nom supposé. Mais l'accueil qu'ils avaient reçu les avait promptement portés à revêtir leur vrai caractère et à se présenter en messagers de paix. Ils eussent voulu que, pour soutenir cette paix, les Confédérés unissent leurs efforts à ceux des puissances alliées , et ils venaient d'en faire la proposition, quand Monod, de retour du quartier-général, rejoignit en Diète ses collègues, Muret et Secretan.
Les députations diverses étaient arrivées à Zurich au moment où les Autrichiens entraient dans le canton de Vaud. Déjà l'Acte de médiation avait été déchiré à Berne. Il n'existait plus de pacte fédéral. Mais le péril qui pouvait naître pour la Suisse de la moindre hésitation à le renouer frappait les esprits. Dans cette situation, les députés de dix d'entre les anciens cantons s'étaient réunis pour se promettre aide et fidèle appui, pour proclamer l'incompatibilité de tous rapports de sujétion avec les droits d'un peuple libre et pour inviter les députés des cantons nouveaux à se joindre à eux, dans le but de jeter les bases d'une nouvelle confédération1.
Les députés vaudois n'hésitèrent pas à répondre à cette loyale et généreuse invitation. De toutes parts, ils entendaient blâmer la conduite de Berne. Les députés se pressaient autour des envoyés des hautes puissances , pour les prier de désavouer la part qu'elles étaient supposées y avoir prise, et de ne pas mettre leurs forces militaires à l'appui de méchantes intentions. Tous se montraient favorables à la cause d'Argovie et de Vaud. Sidler, de Zug, Bessler et Lusser, d'Uri, témoignaient le plus vivement leur indignation
4 Convention du 29 décembre 1813. — seil, du 23 janvier 1814.
Circulaire du Petit-Con-
contre Berne et parlaient de marcher contre cette cité sacrilège, à laquelle la Suisse devait le passage des armées étrangères sur son territoire. La députation vaudoise s'empressa de faire part de cette situation à son gouvernement4, qui reçut en même temps les communications de Monod sur sa conférence avec l'empereur de Russie. Ces nouvelles arrivèrent le 1er janvier 1814, alors que le comte de Bubna avait quitté Lausanne, après avoir rassuré le canton sur son existence. Une année venait donc de finir, une année nouvelle commençait, dans l'espérance et dans la joie.
Il sembla que la Suisse allait renaître et que les craintes conçues fussent près de s'évanouir. A ce même moment, arrivaient de toutes parts au Petit-Conseil des adresses des communes, toutes exprimant leur reconnaissance envers le magistrat, leur dévouement au pays et leur résolution de tout sacrifier pour le maintien de l'indépendance nationale 2. Le Petit-Conseil, toujours présidé par Pidou, répondit à ces adresses, qui l'assuraient, dans des moments difficiles, du concours du pays, en faisant part aux communes des nou-
1 Notes et pièces relatives à la carrière de Muret, tom. I, pag. 58 ; tom. II, Nos 9 et 10.
* Lisez entre autres celle de Rossinière dans le Journal suisse du 21 janvier 1814.
velles rassurantes qu'il venait de recevoir 1 . Il exhorta les bons citoyens à seconder le gouvernement. Il invita les magistrats à éclairer leurs ressortissants sur la situation et les vrais intérêts de la patrie ; à leur faire sentir le danger de se livrer trop facilement à de premières impressions et à réfléchir au grand nombre des considérations diverses qui doivent entrer dans des délibérations sur les matières délicates de la politique. Placé de manière à voir l'ensemble des choses, le Petit-Conseil s'attachait à peser toutes ces considérations, jaloux qu'il était de se montrer digne de la haute confiance dont le Grand-Conseil l'avait investi. Il s'en reposait sur le patriotisme de ses lieutenants, des juges de paix et des municipalités, pour redresser ce qui pouvait s'être glissé d'erreur ou d'exagération dans les opinions, ou de déplacé dans les propos. Que si, contre attente, leurs observations et leurs remontrances ne suffisaient pas, ces magistrats étaient invités à se servir de toute l'autorité que la loi avait mise entre leurs mains, pour réprimer dès le principe la moindre apparence de désordre ou d'insubordination.
1 Circulaire du 13 février 1814. Circulaire du 14 du même mois.