LE PEINTRE
Pour la peinture, comme pour le dessin, aussitôt qu'il avait eu sa vision, Tartiste jetait sur le papier d'innombrables pochades. 11 y nottiit minutieusement les jeux de couleur, de lumière et d'ombre, avec lesquels Tidée lui était apparue; car, disait-il, jamais il ne « voyait » cette idée sans qu'elle ne contînt tous ses éléments d'expression.
Les couchers de soleil qui dorent l'horizon de la plaine de Gennevilliers de coulées de métal en fusion; les dessous mystérieux des sapinières du Bois de Boulogne, où les arbres semblent respirer une buée bleue; les saulaies des rives de la Seine, qui donnent l'illusion de nuages de verdure caressant les eaux ; les brumes ensoleillées des plaines de la Picardie; etc. : tous ces effets de terrain, d'atmosphère, et de ciel, il les emmagasinait dans son cerveau, comme le paysan engrange le blé après
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la moisson; son imagination les y trouvait quand elle en avait besoin.
Les premières pochades se résument bientôt en une esquisse, exclusivement de couleur, dont le rapport absolu avec les tons locaux du monument, auquel est destinée la peinture, a été contrôlé avec le soin le plus minutieux; ce qui permettait à l'artiste de travailler en toute sécurité dans son atelier, et de conduire sa toile avec une telle certitude de ses conditions normales futures, que, mise en place, elle n'avait besoin que de retouches insignifiantes, et, même souvent n'en réclamait point (1). Qu'il s'agisse d'un tableau ou d'une décoration monumentale, cette esquisse occupe, dans la série des travaux préparatoires de l'œuvre, un rang de prépondérance. Pendant toute la période d'exécution, elle sera pour le peintre son modèle, sa pierre de touche, son diapason ; il ne la
(1) Le 6 septembre 1887, il écrivait à un ami : « Ainsi « que vous le dites, en astronome couronné, la chaleur « est odieuse à Neuilly, mais comme elle était dans « son tort, vu la saison, j'ai travaillé quand même, non « directement à ma Sorbonne, mais à son esquisse, liis- « toire de mettre des roulettes à mon tableau, après quoi, « tout étant bien suivi et raisonné, les choses, s'il plait à « Dieu, marcheront d'elles-mêmes. »
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quittera jamais des yeux, comparant constamment les tons de l'esquisse avec ceux de sa palette.
Au moyen d'une mixture spéciale, le carton a été rendu indélébile. Le plus souvent, Puvis de Chavannes peignait directement sur ce carton, à même la toile vierge. Pour les grandes compositions décoratives, la première préoccupation du maître était la recherche de points de couleurs, devant servir, suivant son expression, de relais où les tons divers, suivant leurs besoins, viennent prendre du renfort, et de points sombres se correspondant, qui constituent une sorte de ponctuation de la phrase. Dans le « Ludus pro Patria », par exemple, ces relais de couleurs sont : à droite, le chasseur de canards; au centre, le vêtement jeté sur un tronc d'arbre; à gauche, la figure de vieille femme qui regarde si pitoyablement l'enfant dont la cruche de lait vient d'être brisée. Vous les trouverez, à la Sorbonne, dans la robe de la Sorbonne, dans le vêtement du vieillard à qui l'enfant donne à boire, dans la robe de la muse couchée , dans le bouquet d'arbrisseaux que relève le génie de l'Erudition, et dans les arbres sur lesquels se dé-
tache le groupe des Sciences naturelles. Au Panthéon, sur la toile du « Ravitaillement », on discerne aisément les points noirs de ponctuation dans les robes des moines, dans la proue de la barque sur laquelle est montée sainte Geneviève, et dans le vêtement de l'homme qui porte un sac de blé.
Cette délicate opération faite, la peinture marchait à fond de train. Pendant ce temps, le travail était tout de joie et d'expansion physique et morale. Il fallait voir, dans le vaste hall de Neuilly, le maître, vêtu de sa longue blouse blanche, tête nue, devant l'immense châssis, à la main sa large palette alimentée à la truelle dans des baquets de couleurs, peignant ce qu'il appelait plaisamment ses « bonshommes » et ses « bonnes femmes », avec ardeur et énergie, en pleine pâte, à tour de bras, comme un fier et solide ouvrier à sa besogne, chantant des coq-à-l'âne musicaux ou les airs de bravoure de l'opéra favori de sa jeunesse, « Guillaume Tell ». Quand la fatigue menaçait d'alourdir son pinceau, il s'asseyait, prenait un livre, et lisait quelques pages, ou bien il s'endormait un quart d'heure; puis, il se remettait à l'on-
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vrage do nouveau, frais et dispos, ne s'arrôtant plus quW Tinstant où la lumière du jour disparaissait.
Dans rÉcole française, on a le souci de la perfection technique, le désir de la forme supérieure; c'est là le secret de ces belles qualités de simplicité, d'originalité et de grandeur, de cette fière maîtrise, qui caractérisent la plupart de nos sculpteurs et de nos peintres. Par là, s'explique leur popularité. L'absence de symbolisme, de prétentions philosophiques, de visées sociales, rend leurs créations intelligibles à Tâme naïve du peuple, plus sensorielle que sentimentale, moins pénétrable par une intention de psychologie que par la réalité, et qui montre une admiration instinctive pour Tœuvre vigoureuse et saine, où s'allie au penseur Thomme de métier.
Qui a fait la Renaissance en France, en Italie, et aussi dans les autres pays d'art, sinon cet artiste que nous dépeint Taine d'après Vasari, en un portrait ici tout d'actualité? « H va tout d'abord à l'atelier et trace vaille. Le paysage habillé ou nu, telle est « la forme dans laquelle se montrent tous ses
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(( sentiments... Cette culture si concentrée « rassemblera toutes ses facultés sur un (( seul point; toutes les aspirations vagues, (( toutes les rêveries touchantes ou sublimes, (( qui occupent les heures vides d'un homme (c de génie aboutissent à des contours et à (( des gestes. Il pense par des formes comme (( nous pensons par des phrases. »
Puvis de Chavannes est de cette race robuste et vaillante. Par son tempérament et par son éducation, il se rattache directement à ces grands maîtres d'autrefois, qui ont couvert notre pays de toutes ces merveilles d'art, que les siècles en s'accumulant rendent plus belles et plus glorieuses. Acquise par un labeur quotidien et méthodique, cette maîtrise le rendra apte à concevoir et à exécuter les entreprises les plus hardies et les plus vastes, dans des conditions d'ampleur et de rapidité, qui étonnent en ce temps de rapetissement et de dépression des volontés, des énergies, des projets, et des ambitions.
En Puvis de Chavannes, le métier de peintre est de haute allure, fier, loyal, et superbe, exclusivement ambitieux du travail solide et durable, qui fait honneur et profit, réalisant de tous points le but pour lequel il
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été commandé. CVst le métier des grands ouvriers d'orl d'autrefois, toujours d'avis, comme disait le vieux maçon de Rennes, Thomas Piliourt, mandé par Jean de Laval, à Châteaubriant, pour donner « desseing » sur un nouveau manoir à construire, — parce que le « paillard sçavoit plus que son pain manger » — : a que le bastiment fust faict en c franche et bonne matière de piaison compé- € tente, selon que Toeuvre le requéroit ».
Point de « moyens » ni de secrets ; aucune cuisine d'alchimiste où s'élaborent mystérieusement les teintures éblouissantes, les sauces rousses et fuligineuses (1). Jamais de « beurre », d'essence, de frottis, de tons superposés, engendrant les craquelures et les carbonisations.
A un de ses élèves, qu'un travail tenait éloigné de l'atelier, l'artiste adresse ces con-
(1) Il écrivait un jour à Philippe Gille : « Comme lec-
« lure, je suis en ce moment dans le Journal de Dela-
« croix, assommant, indigeste et prudhomme au possi-
« ble; — il a le plus profond dédain pour Lamartine,
« Chateaubriand et Hugo, qu'il exécute tous trois en
a trois lignes, — et puis ces éternelles recettes de cui-
« sine picturale, comme si tant de choses étaient atta-
« chées au procédé, quand, au contraire, les plus grands
a ont été les plus limpides! »
seils professionnels : « Ayez horreur des em- (( paiements inutiles, qui engluent, ternissent, « bleuissent, alourdissent. Quand vous avez (( exécuté un morceau dont vous doutez , « attendez jusqu'au moment où il sera pos- (( sible de l'enlever. Jugez-le, et s'il est court damné, enlevez-le ferme avec votre couteau (( à palette, sans frictions de chiffons qui (( ôtent la limpidité. Il vous restera ainsi des (( dessous très fins, sur lesquels vous pour- (( rez revenir et terminer à peu de frais, parce (( que votre toile aura reçu une première « nourriture. La surcharge, l'empoissage (( sont une abomination. Dans les vingtce quatre heures, l'or se change en plomb. » Ses recommandations dans l'atelier étaient encore celles-ci : « Peignez d'abord vos fonds (( très simplement dans leur effet; et vous (( verrez! Peignez par grandes valeurs bien (( écrites ; ne craignez pas de faire empiéter « un peu sur vos contours, le dessin se verra (( toujours en dessous. Vous le retrouverez « facilement, et vous éviterez les auréoles et
(( les sécheresses! Quand vous n'êtes pas
« sûr qu'une forte couche devra rester délice nitivement, raclez-la tout net pour éviter « l'empoissage, qui encanaille toujours la pein-
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c turc Les bonnes choses, cela doit bien
c se cuire, bien se mijoter. »
Aussi, cette peinture, saine et honnête, sans artifices ni falsifications, est-elle inaltérable, et aura une durée indéfinie. J^e temps, loin de la ruiner, comme celle de tant d'autres décorateurs qui ont employé de moins pures matières, de moins sévères procédés, lui donne, d'années en années, plus de vigueur et plus d'éclat. Allez au Panthéon, et voyez « TEnfance de Sainte-Geneviève )>, qui date de 1877. Dans cette vaste composition qui ne compte pas moins de quatre-vingts figures, tout apparaît comme au premier jour; pas une nuance tendre d'étofîes s'est éteinte; pas un visage s'est défraîchi; la muraille dégage toujours une lumière douce, claire, joyeuse. Et, aujourd'hui, plus justement encore qu'il y a dix ans, Meissonier pourrait dire de la décoration générale : « Il n'y a que Puvis de « Chavannes qui S(^ tient; pour tous les au- « très, il faudrait dorer le monument ».
PIVIS DE CHATAKltES.