‹ Un maître de ce temps Puvis de ChavannesChapitre 21 sur 26 · LE NATURALISME DANS LES PEINTURES DU PANTHEON · texte numérisé non relu

LE NATURALISME DANS LES PEINTURES DU PANTHEON

Devant les peintures du Panthéon, les sentiments qui dominent le spectateur sont l'admiration immédiate, complète, sans restrictions, ni hésitations, provoquée par le spectacle merveilleux d'une vieillesse d'artiste aussi virile, aussi puissante; et l'émotion irrésistible d'une œuvre où l'artiste semble avoir atteint lé plus haut degré de simplicité, de clarté, de sérénité, dans la conception, et dans l'exécution.

Les tendances du maître vers la simplicité et la vérité du naturalisme, dont la (( Radegonde » et le « Charles Martel », de l'Hôtel de ville de Poitiers, dans cet ordre de thèmes pris à l'histoire et à la légende, étaient déjà une affirmation très nette, se transforment en décisive et éclatante manifestation.

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Ici, le naturalisme tient si étroitcniont au sujet, développe si expressivement rinflucnce des idées sur les hommes et sur les choses, qu'il est inutile de faire intervenir rarchéologic, Tethnographie, rallégorie, ou le mysticisme, pour provoquer la curiosité, imposer le recueillement, et emporter l'imagination au temps et dans le milieu, choisis comme cadres de la composition. Quoi de plus naturel , de plus vivant, comme physionomies, attitudes, et gestes, que les personnages, et le paysage, qui sont les acteurs de ces épisodes de l'histoire de sainte Geneviève ?

Les costumes de tous ces personnages sontils bien ceux des Parisiens, des suburbains, et des paysans, du temps de sainte Geneviève? Saint Loup et saint Germain portent-ils des chasubles, des mitres, et des crosses, d'une exactitude contrôlée par l'archéologie? Les vêtements mi-religieux et mi-civils de la patronne de Paris, aux divers ûges de sa vie représentés dans les compositions, les datentils avec précision? On non a point souci. L'instinct historique et social de l'artiste, — supérieur à l'érudition la plus savante parce qu'il crée, à défaut d'une certitude des choses extérieures constamment modifiées, celle d'une

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humanité toujours la même dans les manifestations de ses sentiments et de ses sensa-. tions , — fait revivre avec intensité un passé dont le spectacle nous émeut profondément. On y éprouve, dans la généralisation d'une vaste et précise synthèse, ce que devaient sentir et exprimer publiquement des personnages, qui ont changé de costumes sans doute, mais dont Tâme et le corps n'ont point subi, même à travers de nombreux siècles, une transformation qui puisse nous les rendre incompréhensibles, sinon inconnus. En raison de l'harmonie si parfaite entre les êtres et les choses, entre les sensations des foules et les événements publics qui les provoquent, il semble qu'on vive encore au temps qu'ils déterminent, de même qu'on a la sensation très nette que l'artiste, pour les figurer et les représenter avec la plus grande exactitude, et dans toute leur intensité d'impressions, n'a eu qu'à évoquer des souvenirs. La figure si expressive de saint Germain a été inspirée au peintre par la rencontre d'un dignitaire de l'église, au nom inconnu, qu'il n'a fait qu'entrevoir, mais dont le corps ascétique, le visage anguleux, le nez aquilin, et le geste impérieux ont fixé immédiatement devant ses yeux la personnification sociale de

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It^piscopat. Le peintre est allé chercher aux Halles, sur le quai saint Bernard, au Marché aux pommes, les modèles des colosses mérovingiens qui déchargent les jarres de vin , les sacs de farine, les bannes de pains. Le vieillard agitant violemment une cloche au-dessus de sa tète pour appeler la foule à se précipiter au devant de la sainte qui va débarquer, est certainement la résurrection de quelque type étrange de sacristain d'église de village du Lyonnais, observé par le maître dans son enfance.

Quand est venue à son esprit Tidée de ne point faire apparaître Tassiégeant dans sa composition, le patriote ardent, qui avait pris part à la défense héroïque de Paris en 1870, ne s'est-il pas souvenu douloureusement de Témotion poignante qu'on éprouvait, sur les fortifications, devant le cercle de fer et de feu qui étreignait partout étroitement la cité, cercle, invisible, infranchissable, foudroyant? Au delà du second bras de la Seine, par où les bateliers se hâtent de débarquer des troupeaux de bœufs et de moutons, sur les coteaux noyés dans la brume vespérale, on devine les hordes d'Attila, dont sainte Geneviève, dans l'ardeur de sa foi et de sa charité, a su

tromper la vigilance, pour ravitailler Paris. Avant de peindre ses toiles du Panthéon, Puvis de Ghavannes n'a point passé ses veilles sur les Bollandistes, sur la a Gallia Ghristiana, » sur Augustin Thierry, Michelet, ni Monteil; il n'a point songé à visiter les musées de Saint- Germain en Laye et de Troyes, les collections des fouilles de Gharnay, d'Arcy, et de Garanda ; pour se documenter sur la civilisation mérovingienne. La nature vivante lui a suffi comme source d'inspirations et de renseignements. Il est allé sur les bords de la Seine, dans la plaine de Nanterre, pour s'en mettre dans les yeux l'atmosphère et le paysage; puis il est revenu s'enfermer dans son atelier de Neuilly, ne demandant qu'à la représentation fidèle, sévère, de la nature et de l'humanité le secret de la vie dont ces œuvres sont remplies.

Mais, si le peintre ne visitait point les musées d'archéologie, il étudiait minutieusement l'édifice auquel étaient destinées ses compositions; et c'est là que se manifestent la conscience professionnelle, la haute moralité, et le positivisme de cet artiste, à qui on a osé niaisement faire le reproche de n'être ni moderne, ni pratique, ni sérieux, de s'absorber

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dans le mysticisme et la rôverie. « Le souci de < rharmonie parfaite de sa peinture avec la c pierre, Thorreur de défoncer la muraille par « quelque trou noir do son pinceau, écrit Pli. « de Chennevières, n'ont cessé de préoccuper « Puvis de Chavanncs durant tout le cours de « son travail. Jamais je ne Tai vu entrer dans « le Panthéon , pendant qu'il exécutait ses « toiles dans son grand atelier de Neuilly , « sans qu'il s'assurAt du ton de la pierre par « la comparaison avec un petit carnet qu'il « portait dans sa poche. J'ai ouï dire qu'un « jour, comme on lui racontait qu'un de ses « collègues avait déclaré que quant à lui il ne « s'occuperait que de peindre à sa manière et a qu'il se f... de la muraille : — oc S'il se f... « de la muraille, repartit énergiquement Puvis a de Chavannes, la muraille le vomira. » Et, ainsi, l'artiste a réussi à harmoniser la peinture, non point seulement, avec la lumière du Panthéon, mais avec son silence, avec sa majesté, avec sa grandeur.

A propos de ces compositions du Panthéon, qui contiennent tant de paysans, on a fréquemment comparé le naturalisme rustique de Puvis de Chavannes avec celui de Millet, et tenté

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d'établir entre les deux maîtres une analogie de principes et de procédés, en faisant dériver celui-là de celui-ci. Le peintre de « Sainte Geneviève », qui professait une très grande admiration pour le peintre de « l' Angélus », a protesté, avec énergie, contre cette opinion d'une critique, toute littéraire, dont le parallèle systématique constitue la formule ordinaire de discussion. La protestation est aussi légitime que fondée.

Dans sa correspondance, dans ses conversations rapportées parles historiens d'art, Millet a développé souvent ses théories. Mieux que ne pourrait le faire la discussion la plus savante, elles expliquent son tempérament et son esthétique. (( La beauté, écrit-il, ne réside pas (( dans le visage : elle rayonne dans l'enaem- (( ble d'une figure et dans ce qui convient à « l'action du sujet. Vos jolies paysannes sié- (( raient mal à ramasser du bois, à glaner sur « le sillon d'août, à tirer l'eau du puits. Quand « je ferai une mère, je tâcherai de la faire « belle de son regard sur son enfant. La (( beauté c'est l'expression ». Un soir, se promenant avec un ami dans la plaine de Chailly, il s'arrête, et s'écrie : « Voyez ces {( choses qui remuent là-bas dans une ombre ;

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a elles rampent eu mnrchnnt, mais oIIch exis- « t€nt : ce sont les génies de la plaine. Ce ne « sont ponrtant que de pauvres gens. C'est « une femme toute courbée, sans doute, (jui « rapporte sa charge d'herbe; c'est une aua tre qui se traîne, épuisée, sous un fagot de « bois. De loin, elles sont superbes, elles bâti lancent leurs épaules sous la fatigue. Le « crépuscule dévore les formes. C'est beau, « c'est grand comme un poème ». Ailleurs, il analyse quelques-uns de ses tableaux, et indique l'idée qui en a été l'inspiration : « Dans la « Femme qui vient de puiser de l'eau », j'ai a tâché de faire (jue ce ne soit ni une porteuse a d'eau, ni même une servante, mais la femme « qui vient depuiser de l'eau pour faire la soupe « à son mari et à ses enfants. Je voudrais que c dans la « Femme faisant déjeuner ses en- « fants », on imagine une nichée d'oiseaux à « qui leur mère donne la becquée. L'homme « travaille pour nourrir ces étres-là. »

La synthèse de Millet est ainsi toute entière dans la forme et dans l'expression individuelles; Puvis de Chavannes s'efforce de trouver la synthèse dans une conception générale d'humanité. Celui-là suit la nature, et lui demande l'inspiration première de l'idée;

celui-ci la devance constamment, réclame d'elle exclusivement des documents et des conseils. La peinture du maître de Barbizon est le commentaire du passage de La Bruyère sur (( ces animaux farouches, mâles et femelles, (( noirs, livides et tous brûlés du soleil... se (( retirant la nuit dans des tanières, où ils (( vivent de pain noir, d'eau, et de racines. » Et, pendant que le portraitiste de « l'Homme à la houe w, du « Vanneur », des « Glaneuses », etc., étudie une figure, longuement, avec patience, concentre sur un visage, sur une attitude, sur un geste, toute son énergie; le décorateur du Panthéon fait habilement manœuvrer de nombreux groupes de personnages, en vue d'une action qui sera toujours la manifestation de Tâme d'un peuple ou d'une collectivité.

Aussi , le naturalisme rustique de Millet plait-il moins à la foule que celui de Puvis de Chavannes, qui n'en a jamais fait quelque chose de cruel, de pessimiste, ni d'indiscret. Des paysans, des bateliers, des laboureurs, et des bergers , il ne prend que ce qui est indispensable, — physionomies, gestes, allures, — pour caractériser l'individu, et l'introduire dans un groupe ; que ce qui du métier et de la

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vie intinu\ lui donne une empreinte durable, définitive, mais n'entraînant, on aucun cas, ni soulTranoes ni diiïormités. Il s'est ingénié à mettre, au Panthéon, — comme dans les peintures d'Amiens, de la Sorbonne, de Marseille, et de Lyon, — des détails rustiques, d'une exquise naïveté, d'une fantaisie délicieuse, et qui sont néanmoins de la plus minutieuse exactitude d'habitudes et de mœurs : Tenfant qui donne du grain à une poule et à ses poussins, la mère qui joint les mains à sa petite fille éplorée; la bergère coquette qui a planté un bouquet de bleuets dans ses cheveux; etc.

La seule analogie, évidente, absolue, indiscutable, qui existe entre Millet et Puvisde Chavannes, est celle d'une volonté indomptable, d'une énergie invincible, de l'orgueil du métier, de la foi dans l'utilité et dans la grandeur sociales de l'Art.

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