AU PALAIS DES ARTS DE LYON
Après les premières peintures du Panthéon, qui Font occupé pendant trois ans et huit mois, bien loin de songer à se reposer, Puvis de Ghavannes ne rêve que de nouveaux murs à couvrir de vastes compositions. « Il me tarde, (( disait-il, dès août 1880, d'avoir en face de moi « une belle étendue où je puisse grandement, (( grassement, bien visiblement, me donner carce rière. » Alors, ne voyant venir aucune commande d'Etat ou de municipalité, il entreprend spontanément le « Ludus pro Patria » ; et , pour se délasser de cette composition colossale, il peint le ce Doux pays », destiné à l'hôtel Bonnat. Pourrait-on ne pas admirer cette passion du travail, cette ardeur à la production , qui semblent , il est vrai , constituer en Puvis de Ghavannes des fonctions naturelles , tant elles sont permanentes et impérieuses, lui faisant dédaigner, pendant toute la vie, ce qui
AU PALAIS DES ARTS PK lYON. 20l\
en est robjecUf ordinaire : le luxe et rnrgent?
Au bord de la mer bleue, dans une crique ensoleillée, des jeunes filles se reposent; elles viennent de cuoillirdcs oranges, des grenades, et des fleurs; des enfants luttent; des p«^chcurs ont amené sur la plage leur barque aux voiles repliées, et font sécher leurs filets sur le sable. Tout, dans cette composition exquise, chante la lumière, la joie, la jeunesse, et la beauté. C'est un présent d'amitié à un autre grand peintre, auquel le môme sentiment inspirera une belle œuvre : le portrait de Tauteur du a Doux pays ».
Mais la démonstration, faite avec cette peinture , d'une aptitude à décorer aussi bien une maison privée qu'un monument public ne donne que de platoniques résultats. De là, pour l'artiste, des impatiences, et l'inquiétude cruelle d'un lendemain sans travaux. La confidence qu'il en fait à Ary Renan est l'expression émue, touchante, de rendolorissement moral qui s'ensuit : « Pendant que vous mangez « des pommes , goût de jeunesse bien en si- (( tuation , que vous fendez la nue , et que « vous passez, dans un milie.u choisi, de ces « heures qu'on n'oublie jamais, je me repose
204 PU VI s DE CHAVANNES.
d'une laborieuse activité de quatre mois sur la plage feutrée d'Houlgate. Chaque matm, jambes nues, je barbote dans le sable chaud et l'eau tiède de la grève. Je mange des crevettes pour tout le reste de Tannée et je me laisse vivre ; quelques lectures peu substantielles, je l'avoue, le « Figaro » entre autres, agrémentent ma journée et j'arrive ainsi à l'heure du coucher qui a son mérite, c^r « mes nuits sont bonnes » (locution familière d'un personnage de vaudeville), si peu gagnées qu'elles soient, en comparaison de celles qui suivaient ces rudes journées de travail qui ont fait ma vie jusqu'à présent. Reviendront-elles jamais, comme vous en avez l'espérance ? Rien ne le fait prévoir, surtout en ce moment où le pays ne marche plus que par sa force acquise. Ce que vous dites des documents mis en lumière par M. Taine n'est-il pas conforme à ce qui hante les cerveaux d'aujourd'hui? Tout ce qui est basé sur la haine et l'envie donnera toujours les mêmes résultats; pour être de forme moins théâtrale ou moins brutale, le fond reste le même. Tournons vite le dos à tout cela »..
AU PALAJS DES ARTs IiK I.M)\. 205
En 1883, lu municipalitc^ de Lyon, sur Tinitiative do la commission administrative des Musées, décida de faire orner de peintures Tescalier qui conduit aux galeries des Beaux- Arts, dans l'édifice de la place des Terreaux. Elle fit proposer à Puvis de Chavannes de se charger de cette décoration, devant comprendre trois grands panneaux, et un entourage de la porte d'entrée des salles de peintures et de dessins. Toute liberté était laissée à l'artiste pour les sujets des compositions.
Procédant d'un principe, et adoptant un système , dilTérents de ceux qui lui ont fait créer les peintures d'Amiens, de Marseille, et de Poitiers, Puvis de Chavannes étudie la constitution du Palais des Arts.
Il y a là une bibliothèque et des musées. Le Musée d'Antiquités, un des plus précieux de France, contient la fameuse Table de bronze de l'empereur Claude, 1' « Aphrodite à la Colombe », les mosaïques d' a Orphée », de la « Lutte de Pan et de l'Amour », des fragments de temples et de palais, évoquant à l'imagination du public la grandeur et la puissance de ce Lugdunum, qui, par son rôle politique et sa mission civilisatrice, fut la Rome des Gaules; la métropole des pays du
Rhône, dont les eaux baignent Vienne, Orange, Arles, cités d'artistes et de poètes, pittoresques, ensoleillées, joyeuses, aux femmes belles comme les Cariatides de l'Érechteion. L'artiste peint la « Vision antique ».
(( Se promener dans les jardins pendant la (( nuit, écouter les cigales, s'asseoir au clair de (( lune en jouant de la flûte; aller boire de l'eau (( dans la montagne, apporter avec soi un petit (( pain , un poisson et un lécythe de vin qu'on « boit en chantant; aux fêtes de famille, susce pendre une couronne au-dessus de sa porte , « aller avec des chapeaux de fleurs ; les jours de (( fêtes publiques, porter des thyrses garnis de (( feuillage ; passer la journée à danser, à jouer (( avec des chèvres apprivoisées : voilà les plai- « sirs grecs , plaisirs d'une race pauvre , éco- (( nome, éternellement jeune, habitant un pays (( charmant, trouvant son bien-être en elle- (( même et dans les dons que les dieux lui ont (( faits. »
J'ai voulu mettre à la belle peinture de Puvis de Chavannes, en façon d'épigraphe, sinon de description, — car, ici et là, le thème de la composition et ses détails sont presque les mêmes, — cette page admirable de Renan,