L EDUCATION LITTERAIHE ET PHILOSOPHIQUE
Quand il est question d'un artiste tel que Puvis de Chavannes, dont les œuvres sont si suggestives par les idées qu'elles inspirent, et par les émotions qu'elles provoquent, on se demande immédiatement quelle est la part d'influence de l'éducation littéraire et philosophique sur le développement de son tempérament; on s'inquiète de son « intellectualité ». D'ailleurs, la critique contemporaine, très férue de la documentation psychologique, a mis fort à la mode cotte curiosité.
On veut savoir, par exemple, si, comme Leighton , l'ancien président de l'Académie royale d'Angleterre, Puvis de Chavannes parlait toutes les langues vivantes ; s'il avait autant d'érudition que Burne Jones, dont les « Légendes du Roi Arthur » étaient le livre de chevet ; s'il cultivait la philosophie àl'imitation de Watts; s'il était un exégète de la force
d'Holman Hunt, un archéologue égal à Aima Tadema; si, à ses moments perdus, il a fait de l'ornithologie aussi bien que Birket Forster. L'historien qui a écrit le plus récemment sur ces maîtres anglais, R. de la Sizeranne, déclare, avec l'éloquence d'une conviction sincère, que de « tels artistes peuvent agir sur (( toutes nos facultés parce que toutes les « leurs sont agissantes ; et beaucoup nous ence seigner parce qu'eux-mêmes ont beaucoup (( appris. )) Aussi, ai-je borné à ces phénomènes ma comparaison, les artistes français les plus célèbres n'ayant jamais bénéficié chez nous d'une pareille autorité.
Quand, le lendemain d'une victoire artistique, il lisait les journaux et les petites revues, qui, parfois, le biographaient, avec la plus extraordinaire fantaisie, Puvis de Ghavannes se mettait dans de grandes colères : « Mais, (( c'est insensé, ils veulent à toute force que « j'aie été un cancre ! » Le maître, au contraire, avait fait des études classiques très sérieuses, au lycée de Lyon et au lycée Henri IV, à Paris; il s'était préparé laborieusement à entrer à l'École polytechnique, son père ayant décidé qu'il ferait, comme lui, sa carrière dans l'administration. Sans doute, avec son tempe-
L*éDUCATION LITTÉRAIRE ET IMIlLOgoriligUK. 57
rament d'artiste, avec ses idées de poète, il n'étudiait pas comme les autres les ^^randes œuvres littéraires et philosophiques. 11 contait volontiers que, sans Torthopédic savante de l'un de ses voisins, i\ l'examen du baccalauréat, il eût été refusé pour sa version (1). Cela n'empêcha pas, — la suite l'a prouvé, — qu'il sortit du lycée plus pénétré d'Homère et de Virgile que ceux de ses condisciples qui étaient en mesure d'entrer à l'Ecole normale. Et, de toute évidence, indiscutablement, c'est grâce à cette instruction première, très développée, qu'il a pu s'élever, rapidement et avec sûreté, aux conceptions supérieures du Musée de Picardie, du Musée de Marseille, de l'Hôtel de Ville de Paris, de la Sorbonne, du Panthéon, et de la Bibliothèque de Boston, qui prouvent, non point seulement l'intuition, mais bien la connaissance parfaite des évolutions de l'humanité.
a La fleur a des étamines et un pistil, un « nombre et une forme marquée de ses pétales, « dit Paul Bourget; l'abeille, qui s'engloutit « dans la cloche parfumée du calice, ne compte
(1) « Pierre Puvis de Chavannes, Souvenirs intimes m, par M. J. Buisson, Gazette des Beaux Arts, 3" période, tome 22«.
(( ni ces pétales, ni ces étamines. Elle emprunte « à la fleur juste de quoi faire son miel; et le « botaniste, lui, sait tout de la plante, excepté (( l'art d'en jouir, comme cette ignorante « abeille. »
En Puvis de Ghavannes, il y avait absence complète de toute autre passion intellectuelle que celle de la peinture. « Je suis un igno- (( rant, répondait-il, quand on l'interrogeait (( sur la genèse de ses compositions; je ne (( sais rien de la philosophie, de l'histoire, de (( la science; je ne m'occupe que de ma pro- « fession. » Et, sa sincérité n'était pas discutable, quoique la réalité ne répondît point exactement à autant de modestie.
Est-ce à dire que l'auteur de « la Sorbonne », du « Bois sacré cher aux Arts et aux Muses y> restait systématiquement indifférent à toutes les autres manifestations de l'esprit humain? Parmi tous les artistes français contemporains, il a été assurément un de ceux qui par goût se sont le plus mêlés au mouvement littéraire. Relativement aux loisirs d'un travailleur aussi sérieux, les grandes œuvres de ce temps lui ont été sinon familières, au moins assez connues pour qu'en dépit de ses déclarations il doive être tenu pour un vrai lettré.
i/kOUCATION LITTÉRAIHK KT l»IIII.OSOPIIlc,>rE . .VJ
Entre les mailro8 modernes de la pcnsrr, Kcnaii avait ses préférences attendries. Dans quelques billets que j'ai sous les yeux, il en apprécie le génie, avec beaucoup de finesse. Il lui écrit, un jour : a Je vous remercie bien a vivement de la faveur que vous m'avez faite « en m'envoyant votre discours par votre cher « enfant. Le témoignage de sympathie dont « vous l'accompagnez mêle rend doublement « précieux. Le charme infini et vivant de celte « histoire, la foi puissante et large dont elle « ravonne, et à travers deux siècles d'évia dentés analogies, font moins songer à un « hommage rendu à Spinoza par un simple ce fervent, un frère en croyance, qu'à une « sorte de transmission de toute cette Ame « faite de grâce, de bonté et de grandeur. Je « la salue eu vous, Monsieur, avec une pro- « fonde admiration. »
Après avoir lu Marc-Aurèlc^ il note son impression, dans une lettre adressée au fils du grand écrivain : « Je pense que si d'aussi a admirables tableaux d'histoire avaient rem- « placé à temps l'éducation aride et purement a dataire dont on a tenté vainement de nif « frotter jadis, j'aurais été l'homme le plus « épris du passé, le plus avide de le connaître. »
Dans une lettre, datée d'août 1884, je trouve cette intéressante indication : « Paris est-ce « que vous l'avez laissé; la chaleur a repris (( de plus belle, les rues sont désertes, « Neuilly absolument intolérable, aussi je le (( fuis comme la peste. Je me suis mis à lire « VHistoire de France de Duruy. C'est (( sec, mais instructif. » En romans et en nouvelles, ses inclinations étaient pour les auteurs qui ont le sens de la vie, sans trop de naturalisme; de la moralité, sans fausse pruderie; et surtout, il y goûtait la simplicité et la clarté de l'esprit et de la langue : question d'affinité de tempérament. Les discours, harangues et oraisons funèbres que ses fonctions officielles de président de société l'obligeaient parfois à prononcer sont des chefs-d'œuvre d'élégance, de finesse, et de sentiment. Le Théâtre, dans ses manifestations les plus hardies, l'intéressait; il était un fidèle des entreprises créées pour ouvrir aux novateurs l'accès du public (1). La Musique lui plaisait comme une distraction élevée , et il y professait un éclectisme allant de la passion
(1) Puvis de Ghavannes suivait assidûment les représentations du Théâtre libre, et avait souscrit pour la fondation du Théâtre des marionnettes du poète Bouchor.
L'ÉDtCXTlON LITTKIIAIRK KT PlIILOSOriilol K i\\
des vieux inaflres français, délicats et simples, à la joie des fantaisies italiennes cxulx'»rantes, et au respect du génie profond do Wagner.
Seule, la Science industrielle lui a inspiré plus d'étonnement gue d'enthousiasme. Si, de sa préparation à TEcole polytechnique et de sa vie familiale dans un milieu d'ingénieurs, toute sa vie, il garda l'esprit de méthode, l'amour de la précision, un sens géométrique très développé, il semble qu'il n'en avait pas moins une sorte d'aversion pour le machinisme colossal, et pour ses créations. Un soir d'été de 1889, après un dîner entre élèves et amis de l'atelier, nous parcourions la Galerie des machines de l'Exposition universelle, au Champ de Mars. Sous la lumière électrique, tous les engins divers qu'elle renferme paraissent encore grandis; leurs mouvements, plus vertigineux, leurs bruits, plus formidables. J'étudiai avec curiosité la sensation éprouvée par l'artiste à ce spectacle apocalyptique. Nerv'eux, fébrile, répétant sans cesse son geste habituel de surprise douloureuse, — les deux mains jointes à hauteur de l'épaule gauche — il s'écrie tout à coup, énergiquement : « Mes enfants, il n'y a plus d'art
62 PU VI s DE en AVANCES.
(( à faire. Comment un peintre, un poète, « pourrait-il lutter avec cela d'influence so- « ciale, de puissance sur les imaginations? « Allons nous-enî » Et, il disparut. Nous ne pûmes le rejoindre dans l'obscurité des allées extérieures. Le lendemain, dans l'inquiétude de quelque accident, nous allâmes tous prendre de ses nouvelles à son atelier. « J'ai « été malade de cette visite, nous répondit-il, (( j'en ai eu le cauchemar toute la nuit. (( Qu'allons-nous devenir, nous artistes, dece vaut cette invasion d'ingénieurs et de méca- (( niciens?
Tl semble qu'en vue de le hausser, on ait voulut faire accroire au public que Puvis de Ghavannes était un ignorant des œuvres qui déterminent les belles époques de l'histoire de l'art; qu'il avait systématiquement négligé de les étudier, comme esthétique et comme technique, dans la conviction irréductible où il était que son instinct lui suffisait pour concevoir, composer, et exécuter. Rien n'est moins exact. Personne n*a eu mieux que lui un culte, raisonné et pieux, pour les grands artistes. Il est allé les visiter et les admirer chez eux, en Italie, en Allemagne, en Hollande, en
L Eut CATION LlTTKnAinK ET nilKOKOlMIKll K. 63
Belgique, etc. ; il fn^qucntait le Louvro. Kt» quand, dans riniimité, la conversation tombait sur quelque tableau fameux, sur (juelque peint rc célèbre, un mot piquant, une réllcxion orit^inale, une opinion inoisive, prouvait qu'il le connaissait autrement que par ouï-dire. Sur celte question de Tétudo et de rinfluonce des maîtres, il avait des idées très arrêtées. Sa correspondance avec ses élèves en contient des témoignages intéressants.
« Comme vous le sentez et le dites très « bien, » écrivait-il à Ary Renan, au cours d'un voyage que celui-ci faisait en Italie, « Tétude des œuvres ne peut entraver au- « cune originalité. L'enseignement le plus « net qui en ressort est qu'elles ont pour base a la sincérité du sentiment ; elles ravissent et a attachent sans trouble; elles ont Tair facile, ce elles se livrent, faisant comprendre tout ce « qu'un esprit artistique bien pondéré et se- « condé par Tétude peut tirer des spectacles « les plus simples. »
A Paul Baudouin, il adressait, le 22 juin 1 88 1, cette lettre charmante : « Pour vous, cher et « bon ami, je compte bien que c'est une « aurore sérieuse qui se lève et que vous a deviendrez nécessaire, sinon providentiel.
(c Je compte sur vous pour contribuer à « introduire le « naturel » dans un art qui, (( sous le prétexte d'élévation, a trop dédaigné « l'intimité; quoique je n'aie jamais été un (( grand arpenteur de musées, ni très regar- (( deur d'anciens tableaux, j'ai pourtant eu (( plus d'une fois l'occasion de remarquer que « le gigantesque décorateur Rubens a été le (( plus humain des hommes dans ses œuvres (( en apparence les plus pompeuses. Le « ménage de Jupiter et de Junon, que l'on « retrouve au fond de tous ses Olympes, est « un prodige d'observation comme intimité, « familiarité de gestes. Mais les trois quarts « des gens qui contemplent ce maître n'y « voient que du rouge. »
PRINCIPES d'ksTHÉTIQIE.
On vient de voir quel beau type humain ont produit en Puvis de Chavannes la race, l'éducation, un demi-siècle de foi, d'énergie, et de travail. L'artiste est à chercher à travers l'œuvre; l'analyse des conditions de sa faculté créatrice en définira le caractère et Toriginalité.
Au cours d'une étude sur lui (1), le maître m'écrivait : « Je serais plus qu'embarrassé « de développer une esthétique quelconque, <r étant un être essentiellement instinctif, et « juste le contraire d'un compliqué. S'il m'ar- « rive de penser à ce que j'ai pu faire jus-
(1) Pui'is de Chavannes, l**^ vol . de la série Les Maîtres contemporains, grand in-'t^ raisin avec 100 gra>'ures dans le texte, et 15 planches en héliogravure; Lahure, Braun, Clément et C'«, éditeurs, 189G. Les autres volumes sont consacrés à Edouard Détaille, Jules Breton, et W. Bouguereau.
PUVlS DE CHATANNES. 5
(.(. qu'ici, j'y découvre non pas la recherche, (( mais le besoin de la synthèse, sans jamais « tomber dans Tépisodique; les scènes que (( j'imagine restant néanmoins probables et (( humaines... Je ne crois pas qu'on puisse (( analyser un cerveau comme on décrit les (( rouages d'une montre. L'artiste est insai- (( sissable; en lui prêtant une technique et (( des intentions en dehors de l'évidence, on (( est à peu près sûr de se tromper. Sa tech- « nique n'est autre chose que son tempéra- (( ment; et ses intentions, s'il est sain d'es- (( prit, relèvent du simple bon sens; — c'est (( déjà bien joli. — 11 n'y a qu'à regarder le « tableau bien en face, tranquillement et ja- (( mais par derrière où le peintre n'a rien ca- (c ché. » Cette déclaration, d'une spirituelle simplicité, était un précieux et loyal conseil, que l'écrivain a suivi respectueusement, de nouveau, assuré ainsi d'écarter de ces pages toute apparence de paradoxe, d'hypothèse, ou de fantaisie.
Un des premiers principes artistiques pour Puvis de Ghavannes était que le peintre ne doit peindre que lorsqu'il a quelque chose à dire ; que ce qu'il veut dire lui apparaît net-
IMUNCIPKS I»*KSTHKTI*,»UK. (>7
tement conimo utile, indispensable, repn'sentnnt ce que Kant appelle a Timpératif catéi^rorique de la moralité ». Dans cette oeiiilndo, il a l'obligation sociale de le proclamer liaiilcment, sans cesse, envers et contre tous, au besoÎD, quelques conséquences douloureuses que cette alTirmation puisse avoir pour lui.
Millet disait, un jour, avec une profonde philosophie : a Ce n'est pas tant les choses c représentées qui font le beau que le besoin a qu'on a eu de les représenter; et le besoin flc lui-même a créé le degré de puissance avec a lequel on s'en est acquitté. » Ce besoin était chez Puvis de Chavannes si pressant, si impérieux, que la période, presque toujours remplie de difficultés financières et administratives provoquant des ajournements, qui précède la commande des grands travaux par l'État ou par les municipalités, lui apportait des souff'rances morales qui ont fait pour ainsi dire de sa vie un continuel tourment. En voici, entre beaucoup, un témoignage personnel. Le 13 août 1886, il écrivait à Paul Baudouin :
« Dieu sait si nous voudrions, le brave S
« et moi, aller vous voir, respirer un peu de « bon air, le derrière au frais. Hélas! projets, « illusions que tout cela! S va partir, et
68 PUYIS DE CHAVANNES.
(( moi je suis trop possédé de ma préoccii- (( pation lyonnaise pour avoir l'esprit présent (( à autre chose. J'ai écrit en désespoir de
« de cause à M. A qui ne m'a pas encore
(( répondu. J'aime autant cela parce que, le sa- (c chant exact, j'attribue son silence au temps (( que lui prennent les informations à recueillir. (( Si tout cela ni'éloigne de tout projet, ce « n'est pas non plus un éperon pour le travail, « il s'ensuit que que je végète réellement, « moins heureux certainement qu'un champi- (( gnon, lui au moins est en bon air, et ne se (( fait probablement pas de mauvais sang, (( entouré de fleurs et de champignonnes. » A côté, au-dessus du peintre qui exerce sa profession honorablement, avec loyauté, qui travaille pour vivre ou pour satisfaire ses goûts, il doit y avoir le penseur, à la conscience duquel l'art n'apparaît point exclusivement comme un moyen facile de parvenir à la réputation et à la fortune, mais qui le considère comme une fonction sociale, dont l'exercice est pour lui un devoir dans la vie; ou, à défaut d'une telle ambition, avec un sentiment peut-être plus exact de la vérité, qui en fait l'expression élevée du besoin naturel d'être, sur cette terre, utile et bienfai-
PRINCIPES D^KSTlléTIQL'E. (>9
sani. S'il est vrai, comme certains savants Taflirment, que tout ici-bas nVst qu'illusion des sens; se consacrer à embellir cotte illusion, à la rendre féconde en sensations, joyeuses, délicates et saines, qui permettent de croire à une réalité heureuse, est encore un bel idéal d'humanité.
En conséquence du principe d'indépendance absolue dans la conception, il ne saurait y avoir de volonté supérieure à celle de Tartiste, qui puisse dicter la forme de sa pensée, ou la modifier quand elle est exprimée.
A voir avec quelle farouche énergie, quel stoïcisme inaltérable, et quelle fière impassibilité, Puvis de Chavannes, pendant cinquante ans, a marché seul, sur la route déserte, allant toujours droit devant lui, sans jamais jeter un regard en arrière ni de côté, pour savoir s'il est accompagné ou suivi, présentant un front serein, sinon indifférent, aux attaques et aux injures, il est certain qu'il a obéi à cet impératif catégorique de la moralité ; l'ambition la plus audacieuse, la passion la plus exacerbée, n'aurait point suffi pour le guider et le soutenir dans une lutte pareille.
Aussi, dans toute commande de décoration.
l'artiste se réservait-il toujours le droit de choisir son sujet, et de le traiter comme il l'entendait, sans ingérence quelconque, sans inspection ni contrôle, administratif ou privé. A cet égard son intransigeance était irréductible ; aucune considération n'a jamais pu le faire dévier de cette ligne de conduite, nullement inspirée par un sentiment de vanité, mais simple instinct irrésistible d'un esprit ferme, qui estime que la première condition de succès en art est d'être soi-même, de ne relever que de sa conscience, comme ordre et comme responsabilité. Il lui est arrivé de refuser des travaux importants, qui l'intéressaient fort, et lui étaient nécessaires, parce que leur acceptation impliquait celle d'un sujet imposé.
Quand la Chambre de commerce de Bordeaux eut achevé, en 1879, la restauration intérieure de la Bourse, elle songea à faire décorer de peintures le grand escalier de ce palais. Puvis de Ghavannes en reçut la proposition, et l'accepta. Tout était de nature à sourire à l'artiste dans cette proposition : un monument public, chef-d'œuvre d'architecture; un emplacement exceptionnel, permettant par ses dimensions d'y développer, en toute liberté d'espace, la composition la plus vaste; une
miNCIPES P*ESTHéT!QtK. 71
ville riche, luxueuse, où Ton aime les nrts. Peu de temps après, au moment où il se préoccupait de cherclicr ce qui pourrait le mieux convenir pour la décoration de rédifioe, la Chambre de commerce lui fit transmettre un programme qu'avait rédigé une commission de fonctionnaires, d'érudits, et de négociants. Il y avait là, entre autres articles : a Le poète « Ausone revient par eau de sa campagne^ sur a un bateau chargé de fleurs et de fruits, que « les nautoniers amarrent avec des cordes dans « le port de Burdigala ». Le peintre répondit courtoisement qu'il désirait, suivant son habitude, choisir lui-même le sujet de sa composition, et qu'il s'empresserait d'en donner le titre aussitôt que ce choix serait définitivement arrêté. On lui répliqua que l'adoption d'un programme sous la forme délibératrice accoutumée le rendait obligatoire. Puvis de Ghavannes refusa la commande; et ses relations avec la Chambre de commerce furent rompues.
Si l'artiste manifestait, avec tant d'énergie, cette fière indépendance, c'est que, dans le choix du sujet qu'il se réservait toujours, il avait la conscience d'apporter une sévérité peu
commune, de ne rien laisser au caprice, ni au hasard. Il étudiait préalablement, avec le plus grand soin, les origines, le caractère, la destination du monument à décorer; et, ses observations multipliées, patientes, minutieuses, le conduisaient toujours à l'adoption d'une / idée en parfaite harmonie avec le but qui avait \ inspiré la commande ; et à sa réalisation précise, au moyen d'éléments d'une vérité, sinon d'une vraisemblance, indiscutable aux points de vue de Fhistoire, de la légende, et de l'ethnographie. Aux divers chapitres qui vont suivre, on en trouvera les preuves.
L'inspiration du sujet était toujours personnelle, intime, spontanée. Dans l'œuvre entier de Puvis de Chavannes, il n'y a pas une page qui soit la traduction, le développement, ou le résumé d'une pensée d'autrui. L'incident, l'événement, et le souvenir ne lui ont jamais fourni que des sensations et des notes. A la nature elle-même, il demande exclusivement des leçons et des conseils ; et, comme sa préoccupation constante est de les suivre avec respect, de ne point s'écarter de la logique, il peut dire fort justement que ce qu'il peint « a été, est, ou sera ». L'histoire opposée à l'a- ^ necdote, la fantaisie naturelle substituée à l'a-
PRINCIPES n'KSTIléTIQUE. 73
grément académique, la réalité remplaçant le rôve, et toujours de l'unité et de la simplicité, de la joie et de la lumière : voilà roi)jectif de son esprit.
Mais, pour Puvis de Chavannes, toutes ces qualités ne pouvaient être fécondes sans âme, sans enthousiasme, sans une exaltation constante pour la beauté et pour la vérité. « Adieu, « mon cher enfant, terminait-il une lettre à un a de ses élèves, orientez votre âme vers quelque a belle œuvre ; c'est de quoi la prendre tout en- « tière. » La vibration du cœur est semblable à celle de la lumière : elle se communique instantanément, dans un immense rayon, à tout ce qui l'entoure. L'âme est une seconde vue; elle permet de découvrir dans la nature bien des choses que n'y peuvent voir et démêler ceux qui ne se laissent pas guider par leur âme. Elle est la source de l'imagination , comme le cœur est la source de l'éloquence.