LE DESSINATEUR
En plein cœur de l'ancien parc de Neuilly, Puvis de Ghavannes s'était fait construire, il y a trente ans, un vaste bâtiment, composé d'un logement de garde, et d'un hall en charpente de bois, où chaque jour, loin du bruit, des visiteurs, et des importuns, il travaillait dans la solitude, propice aux méditations fécondes, au labeur continu et acharné. Un outillage ingénieux de trappes, de dessous, de monte-charges, et de palans, permettait de faire manœuvrer facilement, sans fatigue, les châssis immenses supportant ses grandes toiles décoratives. Les modèles, hommes et femmes, jeunes et vieux, professionnels et d'occasion, se succédaient sans intermittence dans cet atelier.
Les principes d'esthétique, analysés plus haut, conduisent impérieusement l'artiste à ne
LE DKSiHINATRril. 93
jamais demander à la nature humaine que ce qu'elle offre de plus simple, de plus logique, de plus vrai. Le dessin est pour lui exactement ce que signifie, ce que comporte, dans toute sa précision, le terme niiîme, écrit avec son orthographe primitive : le « desseing w, c'est-à-dire ce qui sert à désigner quelque chose. Il a Taversion du type classique et traditionnel, de la pose académique, qui donnent des physionomies, des attitudes, des formes, et des expressions, invariablement en contradiction avec les actions et les sentiments qu'elles paraissent représenter. Tant que le modèle ne lui aura pas, spontanément et d'instinct, mis sous les yeux la réalité de sa vision, il en recommencera l'étude. De dix, quinze, vingt dessins faits pour un personnage, un seul peut-être sera utilisé.
Aussi, dans son œuvre, ne trouve-t-on jamais de gestes violents, compliqués ou subtils; toujours, ils sont larges, souples et calmes, suggérant la sensation de la plénitude de la vie, de l'harmonie parfaite des fonctions de l'âme et du corps; et, ils correspondent non seulement à la vérité et à la vraisemblance, mais à la logique la plus exigeante de rincident, du moment, et du milieu.
94 PU VI s DE CHAVANNES.
Toutefois, à l'encontre de la généralité des dessinateurs, jamais Puvis de Chavannes ne fera d'études ni de croquis pour approvisionner ses cartons de documents, en vue d'une adaptation éventuelle à des compositions nouvelles, dont l'idée pourrait lui venir, un jour. Sur le millier de pièces feuilletées dans ses cartons, je n'en ai pas trouvé une seule qui ne se rapporte à des œuvres décoratives, à des tableaux de chevalet, exécutés, ou ayant été abandonnés, sinon détruits. La forme habille l'idée ; l'idée doit donc précéder la forme.
Dans l'étude sur Delacroix, qui est le premier chapitre des Artistes français de Théophile Silvestre, on lit ceci : (c Faut-il donc (( s'étonner que maint critique routinier (( s'écrie : Delacroix ne sait pas dessiner! « Dites qu'il ne dessine pas comme les autres (( et qu'il ne veut pas suivre de recettes ; mais « nul n'a plus étudié, comparé, réfléchi. Il me « faudrait une année pour dresser l'inventaire (( raisonné de ses dessins, sans compter les « feuilles volantes qu'il a dans sa jeunesse (( éparpillées par le monde... Dans notre pays, (c organisé d'une façon toute opposée au véa ritable sentiment des arts, on prend pour
LE DBKHINATBUR. 95
« beauU^ du dessin Texactitudc ci la propreté c graphiques, d
Plus encore que Delacroix peut-ôtre, Puvis de Chavannes, pendant sa longue carrière artistique, a été accusé d'une ignorance complète du dessin. Ce qu'on a écrit sur lui, à ce propos, paraît aujourd'hui invraisemblable. En 1883, après le « Ludus pro Patria », Edmond About n'hésitait pas à imprimer cette page, à cette heure bien cruelle pour sa mémoire de critique d'art. « Lorsque l'Enfer a voudra se faire paver à neuf, comme les € Champs-Elysées, il ne manquera pas de a confier l'entreprise à M. Puvis de Chavana nés. Cet artiste est par excellence l'homme a des bonnes intentions et des vastes pen- « sées. Depuis plus de vingt ans, il se pro- « met et nous promet un chef-d'œuvre qu'il a n'exécutera jamais, car il ne sait ni peina dre ni dessiner, et il promène fièrement dans a tous les coins du domaine de l'art son igno- « rance encyclopédique. Le défaut d'instruc- « tion première est malheureusement sans a remède; ni le courage, ni la persévérance, « ni même une certaine élévation d'esprit ne « feront produire un poème épique en douze a chants au rêveur qui n'a pas fréquenté l'é-
« cole primaire et qui manque non seulement (( de prosodie, mais de la plus vulgaire or- (( thographe. »
Ce que Théophile Silvestre a dit de Delacroix peut s'appliquer à Puvis de Ghavannes ; ses réflexions piquantes sur le goût public, sur l'enseignement officiel en matière d'art, sont toujours d'actualité. Les ateliers du maître, place Pigalle, et à Neuilly, avaient des meubles remplis de notes, de croquis, d'esquisses, et d'études, de la plus belle exécution. Quand en 1886, on organisa à l'École des Beaux-Arts l'Exposition des dessins du siècle, les grandes pages de 1' « Ave Picardia nutrix », de « Radegonde », et du « Charles Martel », qui y furent montrées, prouvèrent que, depuis Ingres et Delacroix, aucun peintre de ce temps n'a dessiné avec plus de puissance, d'originalité, de délicatesse, de sévérité; et la galerie spéciale que la Société nationale des Beaux- Arts consacra, en 1897, à l'œuvre du maître, dans le Palais des Beaux-Arts, au Champ de Mars, a été à ce point de vue, une véritable apothéose (1).
{\) Se conformant pieusement aux intentions formelles de Puvis de Ghavannes, sa famille a donné son œuvre dessiné aux musées des villes dont les administrations
r.K DKSSîNATKin. 97
Vient ensuite la prc^pnralion du carton (juc Tartistc définissait de cette façon spirituelle : c Le carton, c'est le livret; la peinture, c'est € Topera ». Par suite du travail précédent de documentation, chaque figurjD de la composition a son dossier de dessins d'après nature. De ces dessins il est fait une sélection sévère, suivie de la réduction et du décalque des meilleurs par leurs qualités d'adaptation au sujet. A ce moment, le dessinateur se transforme en metteur en scène, qui fait manœuvrer ses nombreux personnages : « Celui-ci € est trop en avant; celui-là pas assez en ar- « rière ; cet autre se tiendra mieux sur ce point ; a à ce groupe il manque un personnage, une « petite bonne femme y fera bien ; mais voilà « une épaule qui nous gène ; ce bras devient a embarrassant. Asseyez-vous près de l'arbre, « belle princesse; dérangez-vous un tout petit « peu, jeune homme charmant. » Et, les calques sur l'esquisse se multiplient, s'entassent, se superposent, vont et viennent, montent et descendent incessamment. Tout cela est ensuite délivré, mis au carreau, et reporté sur
lui ont commandé des peintures décoratives pour des édifices publics; elle leur a attribué spécialement les études qui ont été exécutées pour ces peintures.
PUVI8 DE CIIATA.'tNeS. 7
98 PUVIS DE CHWANNES.
la toile, en grandeur définitive d'exécution.
Les règles qui guident Tesprit et la main de l'artiste, à ce moment, sont : l'indispensabilité des personnages, la logique et la simplicité de leurs gestes et de leurs actes, l'ordre architectonique de tous les éléments de la composition. Dans aucune de ses inventions, il n'admettra un groupe, une figure, un motif de décors qui ne se lie étroitement au sujet, qui ne soit indispensable à sa représentation. (( Le plus petit bouche trou, disait-il, « suffit à faire crouler l'édifice tout entier, en « éveillant la méfiance du regard; un détail (( insignifiant, étranger à l'idée même, est (( capable d'en détruire toute la puissance d'é- (( motion. »
De son éducation, fortifiée par de sérieuses études scientifiques, Puvis de Chavannes possédait au plus haut degré les qualités d'ordre et de méthode, de mesure, et de discernement. Ce sont celles qu'il prisait le plus, et dont il a surtout recommandé l'acquisition et le développement à ceux qui lui demandaient des leçons et des conseils.
La reconnaissance filiale des jeunes peintres, dont il a guidé les premiers pas dans la
LK DESSITTATRin. 99
carrière artistique, a mis sous mes yeux les plus précieux témoignages de cet enseignement.
A celui-ci il t^crit : « Travaillez bien , ayez « beaucoup d'ordre dans tout ce que vous a faites, un ordre de géomètre dans ses cal- « culs. Rien n'est au-dessous de l'attention « d'un artiste qui vise à s'exprimer purement. « Honorez les dons très nobles et très rares c que vous avez reçus. »
A celui-là il adresse ces avis : « Ne livrez € rien au hazard. Installez, installez ferme « votre théâtre, votre scène, que ça ne danse « pas : voilà pour la première exigence des « yeux ; après, on brode. . . Ne pas faire un geste « pour un geste, qui en contrecarrerait un n autre. Si vous faites dans un tableau des « gens d'un certain métier, il faut qu'ils se a reconnaissent dans la moindre de leurs ac- « tions. Du reste, rien n'est plus fécond, plus tt secourable que la vérité. »
Un jour, il fait cette touchante déclaration : « J'ai tant abattu de besogne dans ma vie que « je peux prétendre à beaucoup d'expérience « à défaut d'autre chose. Ma conviction est « que je pourrais être utile à qui se livrerait « à moi, d'autant plus que je ne m'en pren-
« drais jamais au sentiment, qui est chose « sacrée, mais à la tenue, à Tordre, néces- (c saires pour venir sûrement à bout d'un ta- (c bleau. »
Il répond à un quatrième : « Je suis partice culièrement frappé de la justesse de votre « appréciation sur le a choix » en art. C'est c( là une insaisissable ligne de démarcation, « une mystérieuse frontière qu'il s'agit de (( flairer et qui vous classe. »
Pendant un voyage en Italie, un autre reçoit cette lettre qui, par la grâce, la tendresse et l'élévation des conseils, est l'épître d'un saint Paul de l'art à son dévoué et pieux Timothée : (( Autrefois, il y a bien longtemps, hélas, j'ai (( parcouru les principales villes d'Italie et le (( beau pays de Naples, mais sans profit, (( ayant encore l'esprit et les yeux fermés à « ce que j'ai tant aimé depuis ; aussi ne pour- « rons-nous causer de tout cela que d'une « façon générale — ce n'est peut-être pas la (( plus mauvaise. — De toute cette peinture (( antique qui vous a ému, je connais à peine (( quelques fragments, mais au peu que j'ai ce vu j'ai trouvé la vertu suprême, la clarté du a sujet, l'exquise mesure dans le geste; en « tout le tact ».