LES LUNDIS DU PATRON
Comment ces leçons se donnaient-elles ? Le plus simplement du monde, sans beaucoup de mise en scène. Le maître travaillait avec ses élèves, tout autour de lui. C’était un éternel entre-croisement de questions et de réponses. Le patron causait là comme avec des amis ; pièces en mains, il expliquait, démontrait, indiquait les corrections au courant de la besogne de chacun, tout en poursuivant la sienne propre. Le cours allait un peu sans ordre préparé, plutôt comme la vie de tous les jours, au fil des inspirations, selon les occasions ou les événements, comme au hasard des difficultés que le labeur quotidien apporte avec soi, y compris les audaces résumées ou les retours de pensée. Et chacun écoutait, profitait à sa façon de la parole du maître, qui courait sur ces jeunes têtes comme une ondée de conseils ailés. Rude se plaisait à vivre dans « une maison de verre », selon son expression de brave homme. Chaque lundi, cette maison de verre s’ouvrait encore plus grande, si c’était possible. Ce jour-là, le patron recevait ses élèves. Il n’y avait, pour ainsi dire, plus de portes à sa
maison. L’intimité de la demeure était livrée à l’affection de ses disciples. L’atelier devenait la famille de Rude. Les élèves étaient traités comme des parents. Il n’y avait aucun rapin alors, qui ne connût ces fameuses réceptions hebdomadaires de la rue d’Enfer. On en parlait un peu partout. Bon nombre de jeunes artistes brûlaient d’en être aussi. Mais n’y avaient accès que les amis ou les élèves. Et il fallait voir comme ces privilégiés accouraient aux lundis du vieux Rude. C’était une vraie fête. Et on venait là un peu comme on va dîner une fois la semaine chez le bon papa qu’on aime bien.
Les choses se passaient à peu de frais et en beaucoup de paroles. Caron bavardait ferme, ces soirs-là; on discutait, on défendait des théories. Il faudrait n’avoir jamais passé une heure dans un atelier, parmi des artistes un peu jeunes et un peu vivants, pour ne pas entendre d’ici ce qui se pouvait dire dans ces soirées où l’atelier de la rue d’Enfer prenait des airs de ruche en vacances. Les langues en venaient vite aux histoires de métier. N’était-on pas entre soi, entre artistes, presque entre rapins, entre gens de la manicle? Vivants et morts, classiques et romantiques, ateliers libres et ateliers de l’école, tout le monde y passait, et toutes les choses avec les gens. Les succès des uns, les prétentions des autres, les arrogances de celui-ci, les prétentions de celui-là, les ruades des élèves de Delacroix dans les portes de l’atelier Ingres, les victoires d’hier, les batailles de demain, le prochain Salon et les expositions d’antan, tout cela en macédoine professionnelle formait le fond des conversations ordinaires.
Rude, lui aussi, plaçait son mot dans cette bagarre d’idées et de systèmes. Ses théories étaient celles d'un homme du métier. Nous
E. FRÉMIET
l’avons vu dérangé par les grands mots, récusant l’idéal. Mais pour être un grand enfant dans les querelles de théories, il n’aimait pas moins se mêler aux campagnes oratoires, menées par ses ardents disciples dans sa mouvance personnelle. Il entrait dans la discussion un peu comme avec de grands sabots, sa pipe à la main, « sa bonne pipe ». C’était surtout pour raconter les farces de sa jeunesse, les histoires de son temps. Parfois il revenait à ses grandes colères de Père Duchêne contre l’Institut. Il scandait les théories qui couraient dans l’air de sa maison par des faits personnels, des histoires vraies qui lui étaient arrivées. Et parmi cette cordialité bruyante des bavardages du lundi soir, les s3TOpathies ou les rancunes de ce bon patron tombaient comme une consécration. La bonne foi était l’àme de ces dialogues vifs et animés. De temps en temps le juron attitré du maître, a fontaine de beurre », marquait une étape de la discussion avec l’éclat sonore du marteau sur l’enclume. Il était curieux de voir tous ces hommes, si indépendants, fascinés tous par le même objet, l’art, et sous ce charme, comme envoûtés, parler tous de la même chose, tous ensemble, au besoin tous à la fois. Les plus calmes s’emballaient à la suite des plus ardents, chacun marquait son impatience de parler, suivait son idée comme la meilleure, oubliant d’écouter le voisin qui lui non plus n’écoutait personne et parlait tout droit devant soi, comme dans un rêve, et l’esthétique était l’objet de toutes les contemplations, comme est la mer dans les réunions de « mathurins ».
En été, quand de beaux soirs bleus étendaient leur nappe d’azur sur les lundis du père Rude, les réceptions se tenaient dehors, à la belle étoile. L’atelier se transportait sur le trottoir, ce fameux trottoir
de la rue d’Enfer, que Rude depuis vingt ans, appelait négligemment « mon salon ». C’était là en effet, devant sa porte, que le dimanche il venait s’asseoir en bras de chemise, pour jouer une partie de dames. Quand les réceptions du lundi se tenaient dans le a salon » que le maître du Départ avait sur le trottoir, c’était alors de vraies assemblées de péripatéticiens. On causait en marchant. Et le maître environné de son monde de disciples, élèves et amis qui se suivaient en tas, parlait, gesticulait, soufflant une idée dans une bouffée de sa pipe, emplissant l’air des échos de sa grande âme, pleine de visions et de reliefs un peu à la façon du brave père Langibout de Manette Salomon, que MM. de Concourt font se promener comme Rude sur le trottoir de la rue d’Enfer, « entre un regard des eaux d’Arcueil et la boutique d’un chaudronnier. »
C’était une ineffable bonne fortune pour le Jeune Frémiet, toujours si attentif aux problèmes de son art, que d’être à même de vivre plus près que les autres dans l’intimité de cet enseignement spécial. La famille devenait ainsi pour lui quelque chose de plus qu’un bon coin de la vie, où la conscience se retrempe au sein des affections et des devoirs. Elle était une atmosphère professionnelle où se précisaient les aspirations de son âme d’élite. La maison de l'oncle n'était pas seulement une demeure, une habitation, pour ce jeune homme laborieux, mais encore une sorte de serre pour son esprit, où l’air était à la température de sa vocation, un air vibrant, que le grand Rude animait de ses conseils droits et passionnés. Ce n'était plus des leçons que M. Frémiet recevait de son maître dans ces conditions. Ces circonstances uniques l'élevaient du rang d'élève à celui de disciple.
E. FREMIET
respirant, humant en quelque sorte l’âme de son maître, puisant au besoin sa vie dans celle de son oncle. L’enseignement lui venait comme l’eau dans un bain, de partout, comme quelque chose qui vous inonde et qu’on sent vivre autour de soi, en dehors de soi. L’acquis lui arrivait tout seul, de lui-même, s’emparant de son jeune cerveau comme d’un terrain qui est là, à portée. L’élève n’avait même pas besoin d’allonger la main pour prendre ou apprendre quelque chose. Il lui suffisait de se laisser faire, de savoir respirer ce que l’air de la maison lui insufflait, depuis les indications précises de l’atelier, les corrections pendant le travail, jusqu’aux propos de table, prolongés le soir dans les confidences assises, lorsque, sous la lampe familiale, le maître solide et fort, barbu comme Neptune le dieu fécond, se reposait de la tâche journalière, parmi les tranquillités de la maison close. Alors la mémoire, qui joue souvent un si grand rôle dans l’éducation de certains artistes, n’est plus qu’un accessoire anonyme. Elle s’emplit comme un vase, sans responsabilité, pour rester sans conscience en tant que mémoire, mais se transformer ensuite en observation directe et animée. Ce qui s’apprend ainsi passe dans les plus profonds replis de la vie, s’enroule dans la réflexion, s’assimile, se digère en quelque sorte comme une substance nutritive, pour constituer la sève de l'avenir.