DEBUTS AU SALON
1843! Date dont M. Frémiet n’a pas perdu le souvenir. Une e'motion lui survit, l’aure'ole du premier succès l’illumine toujours. C’est l’année de son début au Salon, une journée dans une vie d’artiste militant. La chose était tout une affaire, alors, c’était presque plus grave que de nos jours. Il faut dire que la carrière était moins courue. On y voyait moins de monde. Ceux qui s’y lançaient étaient plus en vue. Eux-mêmes avaient en quelque sorte plus conscience des difficultés et des obstacles. Le bourdonnement de la presse, la foule qui se bouscule dans les salles, aujourd'hui jettent un peu plus de trouble autour de l’ouverture, et donnent à la carrière d’artiste un aspect moins sévère. On s’y livre davantage comme par partie de plaisir ou pour faire quelque chose. Un vent de mode et de bel air est venu qui a adouci, somme toute, les débuts de l’artiste en public. On n’était point alors empilé par milliers dans une halle, où quelques amateurs de commerce ont trouvé de beaux iours. Les toiles étaient
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plus rares, les statues encore davantage ; si les reçus se découvraient plus aisément qu’en ce moment, les refusés s’apercevaient mieux aussi . Des artistes comme M. Ingres, Delacroix ou Rude étaient plus que des maîtres. Ils étaient acclamés dans les expositions comme des chefs de parti, presque des meneurs révolutionnaires. Leurs envois étaient des barricades que leurs disciples défendaient en groupes, du poing et de la langue. Ces hommes étaient tous d’accord pour la défense d’une foi haute, dont beaucoup de nos contemporains n’ont point le sentiment. M. Frémiet continue parmi nous, accompagné d’hommes comme M. Puvis de Chavannespar exemple, cette tradition où le respect de l’art relève du sacerdoce. Autour d’eux, quelques mercanti de la palette et de l’ébauchoir travaillent de leur état d’ambitieux adroits à s’enrichir. Ils sont et resteront des faiseurs,^ charlatans de toutes les époques, certainement un peu plus nombreux aujourd’hui qu’au temps déjà lointain où M. Frémiet débutait au Salon comme élève de Rude, circonstance qui n’était pas encore une recommandation.
Le jeune homme, à l’atelier de la rue d’Enfer, avait appris à ne compter que sur soi. Il n’attendait donc aucune faveur du jury. Aussi ne vit-il pas venir sans une grande émotion le jour de l’ouverture des portes. Il ignorait le sort réservé à ce premier essai. Comment l’aurait-il connu ? Personne alors n’était averti des décisions du jury. Aucune lettre administrative n’était adressée à l’artiste, l’avisant d’avoir à retirer son envoi refusé. Reçu ou refusé, on n’entendait rien au dehors. Il fallait que les portes fussent ouvertes au public pour que l’exposant, surtout le jeune homme comme le neveu de Rude,
fût au courant de sa destinée. Qui ne les a pas vus alors, tous ces exposants, inquiets, les cheveux au vent, traversant les salles, au galop, à la recherche de l’envoi signé de leur nom? Ceux qui avaient couru partout sans se voir exposés savaient à quoi s’en tenir; c’était une douleur qu’augmentaient les exclamations bruyantes des camarades reçus, là, à côté.
On était loin encore des indiscrétions d’aujourd’hui, du « Salon » avant la lettre, œuvre de critiques trop souvent condamnés au reportage. En 1843, l’administration était implacable. Elle ne laissait rien transpirer. Le livret lui même n’était mis en vente qu’à la dernière minute, au moment de l'ouverture. Le catalogue naissait dans le mystère. Il était interdit aux marchands de le livrer au public avant onze heures du matin, interdit, sous peine d’amende! Sur quoi les jeunes gens impatients imaginèrent un jour un moyen, très bon, de tourner cette loi féroce qui défendait l’achat du catalogue avant une heure fixée. On ne peut pas l’acheter, nous le louerons! La formule était magique. Qu’on se le dise! Et dès huit heures, on arrivait en bandes, chez le marchand : on déposait cinq sous sur le comptoir, et on devenait locataire du livret pour le temps d’y puiser le renseignement désiré. On devait payer d’avance. On ne pouvait toucher au livret qu’en versant la somme ; pour cinq sous, les marchands faisaient le bonheur des heureux, et jetaient la détresse dans le cœur des refusés. Ceux qui les ont vus jadis, ces libraires en plein vent, chargés de la vente du catalogue, les voient encore dans leur souvenir, installés dans leurs baraques de bois, en pleine cour du Carrousel, entre les Tuileries et le Louvre. Une véritable foire, où l’on vendait de tout, depuis des per^
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roquets, jusqu’à des études de Géricault pour son Radeau de la Méduse. Les baraques poussaient en une nuit parmi les pierres de taille des travaux d’achèvement du Louvre, partout où se voyait un coin libre. Des marchands s’y établissaient les uns pour vendre des livres, les autres des oiseaux ; d’autres faisaient le commerce des tableaux au milieu du gazouillement des cages. C’était chez ces petits marchands où les tableaux voisinaient avec les canaris, qu’on se procurait le catalogue de l’exposition qui s’ouvrait le matin même. Oh! jusqu’au moment de l’ouverture, on n’en menait pas large. Ceux qui voulaient tourner l’arrêté administratif étaient tenus à de grandes précautions. 11 n’aurait pas fallu être pincé. Aussi on se coulait, furtivement, le long des boutiques. On déposait les règlementaires cinq sous sur le comptoir, sans bruit. On jetait au marchand un coup d’œil entendu. C’était compris. Et d’une main tremblante de fièvre, on feuilletait le catalogue, cherchant la page, la lettre dans l’ordre alphabétique :
Lettre F : Frémiet (Emmanuel), né à Paris, élève de Rude. Ga^e/Ze, plâtre.
Reçu ! Ce cri disait toute la joie qui inondait cette jeune âme. C’était dans son esprit le défilé de tout ce qu’il avait pu rêver de mieux, de plus beau, de plus grand. Tout Paris devait déjà le savoir. Tout le monde, l’univers, les camarades^ et puis les autres, ceux des autres ateliers, tous, tous les académiciens, les membres de l’Institut, verraient ce plâtre signé Frémiet. Personne maintenant ne pouvait plus ignorer l’existence de cette Gabelle. Tout cela lui vint sans doute comme une bouffée de bonheur; puis, la première émotion passée,
la bande des camarades s’enfuit en courant vers le Salon qui entrebâillait la porte, chacun pour s’admirer dans l’envoi accepté.
Si, à ce moment, M. Frémiet pensa qu’il venait de faire un premier pas vers la renommée, il ne se trompait pas. Dans ce Salon où il s’aventurait pour la première fois, avec les craintes d’un débutant, bientôt il allait prendre rang parmi les plus en vedette. En 1 847 et 1 848, M. Frémiet poursuit ses études d’animaux. On admire de lui, un Chien en terre cuite, un Dromadaire en cire. Ravaude et Mascareau, un groupe de chiens, plâtre ; un Chat^ un Renard. On remarque ce nouveau venu parmi les animaliers. Barye est le maître dans le genre, accepté par tous. Mène est un sculpteur aimable, très entouré. En 184g, M. Frémiet enlève sa première récompense, une troisième médaille, avec Matador et une Famille de chats.
Personne jusque-là n’avait su rendre tout ce qu’il y a de velouté, de perfide et d’assoupli dans le chat. Ce félin domestique, qui vient de chez le diable pour y retourner, éternel compagnon de la sorcière, servant fourré des offices de la messe noire, écrit son caractère par chacun de ses mouvements. Les lignes fuyantes de son corps ondo3'ant sont les indices éternels de son humeur insaisissable. M. Frémiet a étudié tout cela et le sait à ravir. Rappelez-vous ce chaton, que nous voyons quelquefois dans la vitrine de son éditeur, buvant son lait dans une petite jatte, sous les regards d’un moineau innocent du péril où il s’expose. Ce dialogue muet est d’une observation infinie; il est digne de La Fontaine, et M. Frémiet qui apparaît en fabuliste, nous montre là jusqu’à quel point il a perçu et peut nous faire percevoir l’essence même de la malice des bêtes. Je ne crois pas qu'il soit aisé
de mieux exprimer la patience habile, l’hypocrisie pelucheuse du chat. Celui-ci est tout jeunet. N’importe; il sait déjà tout ce qu’il saura plus tard. Il le sait de naissance, parce qu’il est de sa race, de son espèce, de sa famille; et il n’a nul besoin d’être plus vieux sur la terre, pour en posséder les airs modestes et atteindre la certitude que tout vient à point à qui sait attendre.
Pour l’instant son lait lui suffit. Le tour du moineau viendra d’être dévoré, lui aussi. Le chaton n’est point pressé. Il est trop prudent par nature pour se perdre à courir deux proies ensemble. Et le contraste est si gracieusement écrit entre ce chaton madré et cet oisillon pataud dont les ailes sont encore trop courtes pour lui permettre d’être adroit ! La prudence vient aux moineaux avec les plumes. Jusque-là, pauvres petits, ils sont matière toute préparée au festin des chatons mieux armés.