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L’ENSEIGNEMENT DE RUDE

Les succès de l’élève Frémiet étaient un plaidoyer triomphant en faveur de l’enseignement libre de Rude. Cet enseignement n’a peutêtre pas été très expliqué Jusqu’ici. Il faut avoir entendu M. Frémiet en parler pour le connaître et l’apprécier. Enseignement unique dans son genre, familier, et a reposant sur un système de raison », ainsi qu’il se plaît à le répéter.

Avec cette méthode, nous sommes très loin de la leçon donnée, plutôt prêtée, par un « patron » qui passe deux fois la semaine, parle du haut d’un grade ou d’une fonction exclusivement académique, leçon un peu sèche, froide, venue au bout d’un geste compatissant, automatique, rappelant un peu par sa hauteur autorisée et son tout petit élan, ces aumônes dont les pauvres disent qu’elles leur arrivent comme au bout d’un bâton. Rude est fermé à ce jeu des solennités professionnelles. Il est très bonhomme, et sa parole est avant tout un encouragement, une fois qu’il a admis l’élève auprès de lui. Ses élèves travaillent sous ses yeux, en même temps que lui, l’aidant

commeau temps où les apprentis de lacorporation de Saint-Lucavaient leur part de collaboration aux chefs-d’œuvre du maître. Rue d’Enfer, le maître n’enseigne point les petits trucs qui simulent le talent, tout de suite. Il laisse à ses disciples un large champ d’activité individuelle, il éveille sans cesse l’initiative en expliquant plutôt le pourquoi des effets qu’en montrant la ficelle pour les obtenir.

Rude procédait surtout par des appels à l’intelligence. Il savait trop par expérience ce que l’artiste peut gagner par la culture de son cerveau. Rude voulait que la lumière se fît dans l’esprit, en même temps que l’adresse se glissait sous les doigts. Chez les gens bien doués, le talent de pratique vient toujours assez vite, trop vite. Lui, ne voulait pas qu’on fît œuvre de talent sans être en mesure de fournir la raison du fait accompli. Avant de révéler à ses élèves les agréments du procédé, il exigeait l’entrée en scène des facultés de l’esprit et de l’âme. Il pensait qu’il ne suffit pas que les doigts s’agitent avec habileté, sous la convulsion du métier, dans le pain de terre‘à modeler; il voulait aussi que l’àme tînt sa place dans cette opération magique de la statuaire, qui introduit l’esprit de vie dans un bloc inanimé. Il prêchait d’exemple, d’ailleurs, et son œuvre entier disait très haut que la pièce modelée est d’un attrait bien mince si elle ne porte point dans son relief l’empreinte de la pensée intime. On apprenait auprès de Rude que la statuaire, à l’image des êtres vivants qu’elle représente, doit donner l’impression d'une valeur morale.

L’auteur du Chant du Départ de l’Arc de Triomphe, n’entraînait pas ses élèves en vue des expositions annuelles, comme on prépare les fruits secs au baccalauréat, à l’aide de ficelles et de cahiers d’expres-

E. FRÉMIET

sions. Il redoutait le système des mâcheurs de syntaxe, qui transforment les meilleurs tempéraments en ruminants des règles grammaticales. Ses conseils n’entraient point dans le cadre du vade-mecum des praticiens. Chez lui il n’existait point de formulaires tout imprime's, où l’on apprend par cœur le moyen de paraître un artiste, comme on récite une leçon. On enseignait, à l’atelier de la rue d’Enfer, ce qui ne vieillit point et ne change pas avec la mode : le moyen de mettre en œuvre le génie de qui en ressentait l’aiguillon, et non la recette qui en donne le simulacre à qui n’en est point pourvu.

Rude a montré qu’il possédait au degré suprême le sens de la vie profonde. Il avait, sans s’en douter peut-être, cette clef de Tàme humaine, qui permet à l’artiste d’imprimer le regard à une figure, le regard qui trahit en elle un être de cœur et d’émotion. Le mythe de Galathée n’est sans doute pas autre chose que le tarot de cette vérité de l’Idéal. Comme ceux qui ont le secret de la vie et savent marquer leurs œuvres à la frappe de l’esprit divin, qu’Hésiode disait flotter à la surface des eaux. Rude avait le sens de la vérité supérieure. Et dans sa simplicité d’homme droit, qui suit sa route, va au but sans ergoter pendant le trajet, il se croyait un simple réaliste. On l’eût surpris beaucoup en lui disant qu’il était cela en effet, mais avec quelque chose en plus, et quelque chose de considérable. Il se déclarait réaliste, parce qu’il avait appris de son ami Monge, l’art, — nouveau pour lui, — de prendre des mesures. De ce qu’il avait surpris le secret de faire exact, il en référait qu’il était un réaliste, parce que, selon l’esprit des Grecs, il faisait ce qu’il voyait.

A l’exemple des beaux producteurs anciens, ces grands Hellènes dont

la tradition le charmait, il aimait la réalité. Son goût de l’exactitude le persuadait qu’il l’aimait pour elle seule, non pour ce qu’elle lui servait à traduire. Son instinct de privilégié traversait, sans qu’il s’en doutât, l’écorce de la créature réelle pour en atteindre l’âme. Il se croyait un réaliste tout cru. Aussi tonnait-il au besoin contre l’Idéal. La chose le possédait. Le mot l’exaspérait. Son esprit cheminait, très lucide, parmi l’invisible délicieux, qui est l’âme des choses de l’art et met une auréole à ses productions. L’équilibre de ses facultés lui assurait l’empire de cet au-delà mystérieux, sans lequel l’œuvre d’art n’est que brutalité ou misère morale. Le rayonnement de son être bien doué pénétrait sans effort le lointain de ses rêves d’artiste et rendait visible, au travers du bloc de matière, cette projection virtuelle des êtres et des choses qui caractérise leur type personnel et dessine leur destinée individuelle.

Rude était un artiste trop pris par la réalisation immédiate de sa vision, pour se jeter, de loisir, dans des batailles de paroles en l’air. Il ne savait pas quereller longuement sur la valeur des mots Idéal ou Réalité. D’ailleurs, le tournoi des mots n’était point son fait. Il y perdait volontiers « son latin ». En principe, il tenait bon pour la réalité, sa réalité à lui, telle qu’il la concevait, triomphante de lumière et de vie profonde, cette réalité qui s’envolait brillante de ses doigts de magicien initié sans le savoir aux infinis secrets de la vérité suprême. Aussi bien ses œuvres exprimaient-elles sa pensée à ce sujet avec une éloquence qui le dispensait de tout autre commentaire. Rude à la besogne voyait avec les yeux magiques de son génie, qui suivait la vie jusque dans le lointain de son prolongement occulte.

E. FRÉMIET

Il percevait alors jusqu’à l’auréole des âmes. Dans ses propos, le grand artiste était beaucoup moins hardi. Il avait comme peur de luimême, peur de son sens altier de l’art. Il semblait redouter et percevoir quelque chose au delà des yeux de son corps. La collaboration parlée de l’âme l’épouvantait. Il voulait rester au pied de la lettre, en pleine réalité crue, sans le concours du rayon divin.

La nature est partout la même A Gonesse comme au Japon ;

Mathieu Dombasle est Triptolème,

Une chlamyde est un jupon.

Pour un peu il aurait malmené quiconque eût manifesté quelque préoccupation ou recherche de l’idéal. « Frémiet, lit-on dans les Mémoires de M. de Goncourt, me racontait que Rude s’amusait à mettre à côté de la belle tête du cheval de Phidias, la tête d’un cheval de fiacre, et qu’il faisait observer que c’était la même chose, que seulement la tête du cheval de fiacre était encore plus belle. Et Rude soutenait que les Grecs faisaient ce qu'ils voyaient, la nature, avec leur tempérament de grands artistes, mais sans aucune préoccupation ou recherche d’idéal. » Le grand statuaire parlait là en individualité puissante, en enfant gâté du destin. Rude était un être d’une seule pièce, une âme complète, de geste entier et sans reprise. Dans la plénitude de son génie, il attendait tout de lui-même, tout de son intime conception de la nature. Et, dans sa possession merveilleuse des splendeurs de la vie, il ne voyait rien au bout de la rhétorique ou des disputes de mots. L’Idéal en tant que terme du dialogue lui paraissait quelque chose comme un moulin à vent du domaine de Don

Quichotte, Quand il admirait chez les Grecs ce qu’il appelait leur tempérament de grands artistes, il aimait en eux sa propre force, il plaidait avec son tempérament de colosse la cause elle-même du tempérament contre ceux qui n’ont que du savoir sans àme, de l’acquis sans impulsion native. On devinait, à l’entendre, qu’il tenait le tempérament pour la marque originelle des favorisés du Ciel, cette marque qui, sous les doigts de l’homme, frappe la nature à l’empreinte du génie, sème la flamme de l’art sous le pas de l’artiste. Ce tempérament, qu’il admirait si fort chez les Grecs de la grande époque, devenait dans son esprit comme un être fantastique et grandiose, qui, chargé de la sereine mission de l’art ici-bas, traverse par instants la réalité comme une étincelle de l’àme, et comme

L’alérion aux bonds sublimes Qui se cabre, immense, indompté.

Plein du hennissement des cimes,

Dans la bleue immortalité,

chevauche le monde vivant, bat la terre de ses pieds, l’élève jusqu’à l’art, portant les deux en croupe.

Un jour que le savant Monge voyait le statuaire travailler un peu à l’aventure, il lui dit : « Si tu veux bien copier la nature, prends donc des mesures, au moins tu seras sûr d’être exact. » A dater de ce jour, Rude ressembla au Prométhée que nous voyons dans les trois pierres gravées, tirées par Winckelmann du cabinet Stosch, i“ mesurant le corps humain à l’aide d’un fil à plomb, 2“ modelant le squelette, 3° pesant dans une balance les membres humains. Il arrivera dès lors à posséder dans toute leur sévérité les lois architectoniques de la figure

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vivante ; il saura à fond les lois de rapports, de proportions, de volume et d'étendue; son sens de l’art se doublera de certitude et de précision. Les exigences de convention, les variations de l’optique seront tenues en bride par une saine notion de la nature vivante. C’est ainsi que cet artiste enfantera des oeuvres qui ne vieilliront jamais, résumeront et dépasseront, comme le Départ, « tout ce que notre art national a produit de plus sain et de plus puissant depuis la Renaissance », selon l’expression de M. Guillaume. « Rude a aimé la nature autant qu’on puisse l’aimer et il Ta connue en savant et en artiste. Il a eu, pour s’en rendre maître, des procédés d’une sûreté mathématique dont on pouvait s’étonner, mais qui montraient bien qu’il voyait plusieurs choses dans son modèle : le modèle lui-même, son sujet et son art. Aussi la facilité même avec laquelle il dominait la forme, montre-t-elle qu’il lui réservait tout son effort pour l’expression. Sans archéologie, sans préoccupations anatomiques, il portait le style le plus fort et le plus simple dans tout ce qui sortait de ses mains (i). »

Dans cet état d’esprit. Rude ne pouvait conduire qu’un atelier où la qualité des disciples tiendrait lieu de quantité. Le nombre n’avait pas de place chez lui ; il lui fallait l’espèce des élèves. L’espèce, la qualité s’appela Carpeaux, Frémiet. Si les autres sont restés à mi-chemin, c’est qu’en venant chez Rude lui demander des leçons, ils ne trouvèrent que des conseils. C’était se tromper de porte.

L’enseignement de Rude, qui sentait avant de savoir, posait d’emblée au postulant la question du tempérament. Êtes-vous un artiste, ou

1) Eugène Guillaume, Revue des Deux-Mondes, Salon de iSSi.

simplement un bon garçon, laborieux au besoin ? Elle ne disait pas : Vous serait-il agréable de vous faire artiste, est-ce un état qui vous sourit? Elle exprimait cette décision un peu dure : Avez-vous l’étoffe d’un artiste, êtes-vous du bois dont on les fait, et grands encore, le plus grands possible ? C’est une école de vie ou de mort, l’école à prendre ou à laisser. Elle ouvre les ailes du génie, casse les bras à rimpuissance. Elle favorise les forts, les soutient, les éclaire, les appuie, les aide à devenir plus forts encore; elle est sans pitié pour les faibles, implacable pour les médiocres, les déroute, les désespère, en fin de compte les ensevelit tout vivants sous les débris de leur bonne volonté mise en miettes. On sort de là brisé pour la vie ou acclamé à coup sûr.

C’était en somme l’élimination Spartiate appliquée à la vocation artistique, procédé plus sage qu’on ne croit, en matière d’éducation. Rude, qui était bon, ne renvoyait jamais personne. Bien mieux, il lui arrivait souvent de donner un coup de main, beaucoup d’aide aux élèves faibles de son atelier, en les invitant à travailler avec lui. On a reproché à son enseignement d’avoir fait peu d’élèves. A vrai dire, il n’y était pour rien. Le mal se produisit sans qu'il y eût de sa faute. Et si sa méthode était âpre, inflexible, en revanche l’homme était de bienveillance parfaite, toujours disposé à donner, outre de douces paroles, le coup d’épaule à l’élève qui le réclamait.

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