‹ Un maître imagierChapitre 12 sur 37 · PREMIERS SUCCÈS · texte numérisé non relu

PREMIERS SUCCÈS

Le public mène grand bruit déjà autour de nouveau venu. Le nom de M. Frémiet entre dans toutes les mémoires, les gens le citent parmi ceux qu’on se doit à soi-même de citerquand on veut être bien informé, au courant de ce qui se fait, de ce qui se dit. Surviennent Ravageai et Ravageotte^ deux bassets délicieux, qui font beaucoup parler d’eux : on s’étonne de cette manière subtile et incisive de traiter les animaux domestiques et on s’en éprend. M. Frémiet remporte un succès énorme avec Chien courant blessé, cire perdue, aujourd’hui au Luxembourg, où le jeune maître a déployé tout le meilleur de son faire déjà accompli et intentionnel. On ne recule pas devant le mot, plus gros alors que de nos jours, on dit : c’est un vrai chef-d’œuvre.

Cheval saltimbanque est un coup d’audace ; M. Frémiet ne l’a pas tenté sans inquiétude sur le résultat. Comment le public prendra-t-il cet essai de réalité douloureuse? Et ce pauvre dada tout chargé de singes, de chiens, de hibous, est accepté d’emblée; on l’acclame, tout le monde veut le voir, et surtout le reconnaître. Aussi bien qui

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ne l’a rencontré maintes fois, le long des routes, l’infortuné quadrupède dételé, attaché par un licol de corde à la roue d’une caravane de bohémiens? La voiture est la maison, et un tuyau de poêle, coiffé comme un avocat d’une toque plate, sort du toit avec de la fumée. Le cheval maigre, crotté, les flancs tombés, le ventre cerclé de misère, les oreilles sans hardiesse, l’œil mort, arrache, pour son repas, l’herbe foulée du chemin. Le Cheval saltimbanque de M. Frémiet estplus symbolique encore de la misère pittoresque. Comme le colimaçon, il porte sa maison sur son dos; son maître n’a pas de caravane pour loger ses pensionnaires dressés, singes coiffés du chapeau de gendarme et chiens savants. Il a juché cette ménagerie ambulante sur le dos de son cheval : la pauvre bête porte le cirque; et c’est elle le cirque.

Voici bientôt M. Frémiet livré à la caricature. La gloire lui arrive sous saformela plus populaire; l’orguede barbarie pour les musiciens, la charge de la tête ou de l’œuvre pour les artistes, c’est le premier pas dans l’immortalité. Un jour Cham, le grand Cham, long comme Vernet et soldat manqué comme lui, trouva le compte de sa caricature populaire dans l’œuvre de l’animalier Frémiet. Il coucha ce nom nouveau sur son carnet de croquis. M. Frémiet avait conquis la notoriété de la rue, dont Cham était en quelque sorte le crieur public, Cham est un nom déjà bien loin de nous. Des caricaturistes sont venus, qui nous l’ont fait oublier, plus âpres que lui en politique, comme le regretté Blass, plus forts et plus cruels comme Forain, plus poètes et plus philosophes comme Willette. Ceux-ci sont des artistes dont le crayon fait œuvre sociale. L’école dont était Cham, école éteinte avec lui, le prenait de moins haut. Elle se risquait peu

dans la philosophie, touchait à tout sans rien casser, aboyait sans mordre. Il lui suffisait d’être de bonne humeur, d’instruire les rieurs sans rien démontrer. Elle cherchait des sympathies dans le public et les mettait au service de ceux qui comme les artistes ont besoin du public pour poursuivre leur œuvre commencée. Cham était un mélange bizarre d’aristocrate et de rapin. Fils d’un pair de France, élève de Polytechnique et de Paul Delaroche à une époque où l’on était élève de Brard et Saint-Omer, il passa aussi par l’atelier de Charlet pour y apprendre la caricature ou l’art de dessiner la forme en la déformant pour arriver au grossissement du caractère, du défaut individuel, qui est le type, le signe personnel. Charlet laissa des caricatures qui n’étaient pas des charges. Son disciple Cham n’a laissé que des charges, qui furent rarement des caricatures, mais plutôt des bons mots illustrés. Sa caricature était quelque chose comme des dessins parlés, dont les légendes étaient elles-mêmes très peu dessinées. Tout cela pourrait se résumer en traits de bonne humeur, tenant à la fois du Serpent à plumes que Cham fit jouer au Palais-Royal et du Serpent de ;;/er dont joua le Constitutionnel sur le dos de ses abonnés. On ne trouve pas trace de beaucoup d’art dans ces charges qui tenaient de l’atelier et du bureau de rédaction. Mais Cham était un brave homme, avant d’être élève de Paul Delaroche ou de Charlet; un artiste étrange, homme d’esprit plutôt qu’artisie, homme bon avant d’avoir trop d’esprit. Cham fut un artiste pour les bourgeois d’alors, qui en étaient encore oMy. Jeune France de Théophile Gautier. iSIais pour les artistes, il fut surtout un camarade loyal, un homme de bonne compagnie, dont le mot souvent heureux, dont l’anecdote toujours gaie, souvent plus

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gaie que très fine, causaient l’agrément de tous sans jamais offenser personne. La seconde génération romantique vit beaucoup de ces hommesd’humeur joyeuse, rieurssans âpreté, gens capables de s’amuser aux bagatelles de la vie, assez heureux pour rester bons amis malgré la petite satire des anecdotes, mais dont aucun n’était assez trempé pour faire de son esprit agile une arme sociale. Cham, Granville, Bellangé, Bertall, Monnier furent des journalistes à la mine de plomb. Leur œuvre malgré tout tient de la chronique. Il faut monter à Gavarni, à Daumier pour arriver à des hommes dont la signature signe un livre. Charlet caricaturiste aborda le genre épique avec ses grognards de l’Empire et ses héros de barricade. Cham resta une manière d’informateur; c’était déjà un reporter parlementaire par ses dessins politiques, et un salonnier sans grande critique, un salonnier d’information par ses pages où l’on voyait l’exposition annuelle derrière une lunette comique.

Déjà le crayon de Cham avait vulgarisé le Chat flairant un poulet^ petit poème d’estomac où M. Frémiet avait étudié le chat dans la phase de ses émotions préventives. En i85o, M. Frémiet envoie au Salon son Ours blessé. Ce fut un triomphe. Le Salon se tenait alors dans les appartements du Palais-Royal. VOurs blessé était de grandeur nature. Il était d’un volume si considérable que la commission de placement fit installer ce monument dans la cour couverte, près de l’entrée des bureaux de l’administration, du côté de la rue de 'Falois. La foule s’ameutait, faisait tas devant le plantigrade de M. Frémiet. C’était une réjouissance publique de venir contempler la douleur de cet ours, personnage comique au fond, et dont la douleur ressemble

aux grimaces d’un queue-rouge du théâtre de la foire. Depuis les succès de Barye, on n’avait rien vu de pareil à ce succès. Il n’y avait qu’un cri pour chanter les louanges de l’artiste, dont le vigoureux talent était désormais incontesté. Tous les prestiges de l’art s’alliaient là à la plus surprenante connaissance des grands fauves. M. Frémiet avait pénétré cet ours de son ironie aiguë, et montrait au public qui s’en émerveillait, tous les dessous grotesques de cette bête épaisse, dont la lourdeur est faite de réticences et de fausse bonhommie. Tout Paris défila devant ce faux bonhomme d’0;/7'.s blessé, avec un empressement tel que plusieurs fois dans la journée, la circulation était interrompue aux abords de l’administration des Beaux-Arts. Celle-ci en prit de l’effroi; elle ne se résigna pas à voir s’encombrer tous les jours davantage les corridors où s’écoule son existence placide; dans son auréole de cartons verts, elle trembla pour la sécurité de ses dossiers. L^ordre fut donné d’enlever l’ours de I\I. Frémiet, cet ours qui était un succès. On avait pensé, chez ces messieurs des bureaux de la rue de Valois, qu’une fois cet animal à'Ours blessé parti, on pourrait respirer un peu dans les escaliers de M. le Directeur; on avait pensé qu’en chassant cet ours encombrant, la circulation redeviendrait peut-être possible dans ces bienheureux corridors où l’employé de l’État aime à promener, tête nue, son rêve d'inspection des musées de province et d’augmentation de ses émoluments. L'administration ne s’était point trompée. D’ailleurs elle se trompe rarement. Une fois qu’on eut emporté l’O/n'x blessé de M. Frémiet, la foule disparut elle aussi, pour la plus grande satisfaction des bureaux de la rue de ^'alois. La foule suivit son ours, qui était sa grande joie du moment, son

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joujou favori de l’année. On ne vit plus, dans les couloirs de l’administration, que ce qu’on y voyait tous les jours avant le Salon, l’éternel député toujours pendu à la sonnette du ministre. Ce député avait déjà un nom connu, cela s’est vu depuis : il s’appelait alors M. Fréminet. Ce Fréminet était très célèbre par ses visites dans les ministères de son temps. Il était le spectre Banco des corridors de l’administration; il reparaissait toujours, et toujours avec une nouvelle requête. Ce Fréminet était comme une menace et un remords. Il revenait sans relâche, jamais fatigué, jamais rebuté, toujours là, sa carte à la main, prêt à faire passer son nom au ministre. Paris connaissait le nom de ce solliciteur incurable et s’en amusait. I! est vrai que Cham avait travaillé à sa réputation. Et quand Cham, qui avait les faveurs du public, lançait quelqu’un dans le courant de la célébrité, on pouvait être sûr qu’il arrivait, sinon à la gloire, au moins à quelque chose. Fréminet n’était pas un contemporain glorieux, ni même illustre; il comptait néanmoins parmi les gens connus. Le succès formidable de YOurs blessé de M. Frémiet lui valut un surcroît de réputation. Cham ne manqua pas d’exploiter, pour l’agrément de son public, la similitude de nom, qui rapprochait le jeune statuaire du député solliciteur. Une charge de l’O^r^ blessé parut sous la signature de Cham, et cela s’appelait : Fréminet ou l'Ours du ministère.

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