BARYE ET FRÉMIET
Il est difficile de suivre les premiers succès de l’animalier Frémiet sans toujours rencontrer non loin de là le nom de Barye, le grand belluaire, le maître des maîtres à l’époque où M. Fre'miet tout jeune envoyait ses bêtes intelligentes aux expositions annuelles de l’administration des Beaux- Ans. Il n’est peut-être pas sans intérêt de chercher à savoir comment ce nouveau venu parmi les statuaires animaliers put se tenir auprès du grand maître. La foule et avant elle les artistes ne s’y me'prirent point. On distingua très vite qu’il y avait dans le jeune artiste beaucoup plus que l'étoffe d’un animalier ordinaire. Entre Barye et M. Frémiet on se vit obligé d’établir assez tôt un parallèle, et surtout de bien raisonner les motifs qui distinguaient ces deux hommes, tout en les mettant sur un terrain spécial où ils étaient l’un et l’autre sans second dans leur genre. Barye de prime abord semble plus près de rOh’mpe. M. Frémiet ne s’appliquait pas à terrifier les humains : son but paraissait au contraire de les intéresser sans les écraser. Plus tard, avec son Gorille il prendra moins de précautions. Mais ÙI. Frémiet n'est pas entré dans les arts
par ce sentier de l’enfer dantesque. Il y a dans les animaux de Barye quelque chose de constamment héroïque, qui ressemble à du surnaturel. Barye ne paraît pas avoir examiné ses animaux si souvent féroces, derrière le grillage de leur cage au Muséum. On éprouve en des regardant comme la sensation du désert. Lorsqu’il nous le,s montre, rien ne nous sépare de leur sauvage état de nature.
Les bêtes de M. Frémietne sont pas dépourvues d’intensité vitale, mais cette intensité est malgré tout d’une autre essence. Elle participe davantage du caractère individuel, du type ethnographique que de l’état de férocité toute nue. Dans Barye c’est toute l’âme féroce du désert, qui prend du relief à nos yeux, moins âpre que grandiose, plus éternellement puissante qu’éternellement féroce. Pour lui l^animal semble un être à part dans la création, un être seul sans liens d’attache avec l’homme. Le plus souvent ses bêtes se battent entre elles. C’est à peine si l’homme est convié à ce spectacle, en curieux, sinon en directeur reconnu de la civilisation, tant ce combat, qui relève presque du surnaturel, paraît s’accomplir au-dessus de ce qui nous regarde.
L’art de M. Frémiet au contraire prend plaisir à nous montrer la vie de l’animal comme liée à l’existence de l’homme. Et ces liens sont bien moins ces attaches pesantes et forcées de la conquête humaine sur les droits de la bête, que les liens mystérieux de cet esprit éternel et immanent qui rattache toute l’animalité vivante à l’unique principe de vie. Avec ses yeux éclairés, dont la lueur traverse ses grandes lunettes circulaires, ses lunettes d’atelier, comme une question posée, M. Frémiet paraît bien avoir établi son enquête personnelle
d’une extrémité à l’autre de la chaîne des êtres vivants. Son réalisme magistral ne s’arrête pas aux seules définitions de la forme palpable. L’artiste semble partir de ce principe que la matière malléable est un moyen précieux de s’exprimer, mais un moyen seulement. Le but est plus haut, et l’expression plus intime, plus profonde que la satisfaction fournie par l’exactitude du bloc de terre. Le relief emprunte beaucoup de son éclat aux caprices intérieurs, auxfantaisies d’humeur, qui constituent le type, l’espèce, la famille. Un des grands mérites de M. Frémiet c’est que sa mise en œuvre de statuaire est savante, réfléchie, et qu’on y perçoit autant d’observation raisonnée que d’in tuition native.
Ses animaux ne sont jamais étrangers ni indifférents. Ils nous sont utiles, ou tout au moins connus. Ils ne sont pas de la famille, mais ils sont de la maison : ils sont domestiques. Et ily a un abri pour eux dans les bâtiments qui nous servent de demeure. S’il en meurt un d’entre eux, un regret les accompagne, comme un bon accueil est réservé à celui qui naît chez nous. Les animaux de Barye, comme ses fauves par exemple, nous intéressent parce qu’ils sont une des formes de la vie, en même temps qu’une formule de la force. Ils nous causent une joie esthétique. Et nous nous attachons à ces créations d’un art très élevé en raison des appoints qui s’y trouvent pour notre vie intellectuelle. Mais à la grande rigueur, que sont pour nous ces fauves puissants, grands rois du désert par droit de naissance ? En dehors des sensations d’art, sensations de pur raffinement et d’aristocratisme, ils ne sont pour nous que des curiosités qui ont le mérite d’être rares quand elles sont satisfaites. La majesté de ces bêtes
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féroces relève d’un monde tout autre que le nôtre. Elle appartient à un ordre social lointain, où nous ne sommes pas conviés à décider. Il y a dans la crinière du lion un peu de cette mousse de feu qui barre l'horizon tout autour du voyageur et l’environne d’une auréole qui ressemble à une ceinture de poussière d’or. Le roi d’Abyssinie, comme Salomon dont il prétend descendre depuis l’aventure de la reine de Saba, fait traîner son char de guerre par ces lions que Barye a coulés dans le bronze pour nous donner l’illusion des pays de l’est africain. A la cour du Néguss ces lions vivent sur les marches du trône avec rang de courtisans de haute marque. Dans ce pays où les panthères, les jaguars et les hyènes sont le gibier ordinaire, cela paraît très naturel. Chez nous on y regardera toujours à deux fois avant d’atteler des lions au char du chef de l’État. Nous ne connaissons pas la méthode qui transforme ces fauves en animaux domestiques. Il y a quelques années, le jour où l’Éthiopien dont la famille règne au pays abyssin depuis Menilek, fils de Salomon et de la reine de Saba, crut devoir offrir en présent une paire de ses lions de cour au président de la République française, on fut très embarrassé à l’Élysée pour faire à ce cadeau royal l’accueil que le Néguss était en droit d’espérer. On remercia beaucoup le souverain, par les voies les plus diplomatiques; et l’on dirigea les lions, sans rien dire, sur ce musée vivant qu’on appelle la ménagerie du Jardin des Plantes.
En 1 83 1, quand Barye exposa son Tigre dévorant iin crocodile, M. F. Lenormant écrivit fort justement ; « La vérité de ce groupe est telle qu’on se sent poursuivi, après l’avoir vu, par une odeur de
ménagerie. « On pourrait résumer par ce mot « ménagerie » toute la signification de l’œuvre de Bar}^. Ses essais de statue équestre, son Charles F/, son Thésée, son Cavalier iartare^ son Bonaparte, ne sont pas assez près des conventions entre l’homme et la bête pour modifier notre pensée. Le ciseau de ce maître puissant taille toujours dans le grand, le plus grand que la vie. Il fouille comme sans s’en apercevoir jusqu’aux derniers replis de l’héroïsme. xMême quand il modèle un surtout de table pour le duc d’Orléans, et un dessus de pendule pour l’art industriel, ce dessus de pendule est héroïque. On trouve partout dans le commerce un cheval en liberté de Barye, admirable et puissant, mais qu’on est tenté de laisser toujours en liberté, tant il est indomptable. C"est un cheval sauvage et grandiose, où le sculpteur apparaît avec tous ses dons puissants. Mais les muscles de cet animal ne donnent point envie de le monter.
Aussi bien c’est toujours dans ces figures sauvages, dans ses lions, ses tigres, ses jaguars, ses ours, que Barye est vraiment lui-même. Il est le maître dans l’art de traduire l’esprit des bêtes de ménagerie, des bêtes qu’on enferme non de celles qu’on domine. Il a cherché surtout le mouvement et le geste, mais pour nous séduire par quelque chose de plus grand que l’ordinaire de ce que nous voyons. Les colères de ces fauves en bataille, sous les doigts du statuaire, sont comme des colères de légendes ou de contes des Mille et nue nuits. De fait, ce sont des colères d’Orient, c’est le feu du simoun meurtrier qui les anime, et elles s’éteindront dans le sang rouge des vaincus, ce sang dont elles ont soif, et qui est leur boisson ordinaire. Nous vivons trop loin de ces appétits qui s’ébrouent comme des oiseaux de proie
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dans le sable du désert, pour avoir à les craindre. Ces guerres de fauves sont pour nous comme celles qu’avivaient les colères des dieux de rOlympe. Les groupes de Barye sont comme des créations de la mythologie. Elles peuvent nous plaire, exciter le meilleur de nos admirations, elles peuvent avoir été conçues en vue de nous donner quelque émotion puissante, avoir été créées pour nous ; mais elles ne sont pas de nous. On n’y trouve rien de nos besoins courants, et notre vie leur reste trop étrangère. Nous en proclamons la réalité puissante, la reproduction sincère ; mais, quand nous introduisons ces groupes dans notre maison, c’est à titre de curiosité, d’œuvres d’un mérite rare, et non pour y chercher tous les jours l’impression constante d’un souvenir conforme à notre existence.
Les animaux de Barye relèvent de la ménagerie, une ménagerie de bronze. Les animaux de M. Frémiet ne nous apparaissent pas derrière les barreaux d’une cage ou comme une transcriptiom très artiste des faits divers des saharas d’Orient. Je parle pour l’ordinaire des travaux de M. Frémiet, car l’unité de son œuvre comporte bien des exceptions, où cet artiste, très informé des secrets de son art, s’essaya dans l’étrange ou le reconstitution historico-scientifique. Les groupes antédiluviens du Trocadéro sont là pour nous montrer qu’il y a en lui un grand curieux de ce qui est intéressant, en même temps qu’un artiste décidé à ne rien laisser, sans le transcrire, de tout ce qui se peut exprimer.
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