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DESTRIERS ET GRANDS TROTTIERS

C’est assurément un des traits essentiels de l’œuvre de M. Frémiet de faire vivre à nos yeux, sous son ciseau habile et résolu, des animaux proportionnés à notre vie occidentale. Il les prend pour nous les faire aimer, dans les exercices de la guerre et de la chasse, tels que les comporte notre histoire passée et présente. Chevaux, chiens, ours, il nous les montre toujours en des gestes empruntés à leurs mœurs, en relation avec nos usages. Si les animaux de M. Frémiet ne sont pas les compagnons de l’homme, ils sont ses ennemis. S’ils ne vivent point en bon accord avec nous, comme ce cheval de Cavalier Louis AV//, qui revient du carrousel, vainqueur avec son maître, c’est que nous sommes en guerre avec eux, témoin ce jeune Éléphant pris au piège^ qui représente dans les jardins du Trocadéro, malgré sa mine déconfite, une des parties du monde. Toutes les bêtes de M. Frémiet sont en communication avec nous par l’esprit de lutte ou par les concessions du servage. Faune et Oursons représente une bucolique comme il s’en voit tous

E. FRÉMIET

les jours parmi les gens de mœurs champêtres. Ours et Belluaire mêle la vie de ce plantigrade à des mœurs qui ne sont plus de nos jours, mais où l’homme jouait un rôle important, celui d’un des deux adversaires du duel engagé. Les chimères, à califourchon sur les toits pointus du château de Pierrefonds, représentent notre vie sociale par les symboles de l’héraldique.

Ses chevaux, fussent-ils étroitement liés à des destinées héroïques comme celui de la Jeanne d’Arc de la place des Pyramides, celui du Chevalier errant^ celui du Grand Condé, celui d'Étienne le Grand à Jassy, ou celui de Napoléon N à Grenoble (i), sont des chevaux pour de vrai, des chevaux vivants, dressés, capables d’être montés, qui furent montés et allèrent dans les combats avec ceux qu’ils portent sur leur dos fait à la selle.

Il suffit de les voir dans leur démarche simple, le pas relevé, pour deviner que ces chevaux sont des montures de guerre, de vrais chevaux d'armes, soumis en raison d’une docilité réfléchie, non pas vaincus par la supériorité de l’homme, mais bien plutôt associés en quelque sorte et de plein gré à cette supériorité qui les rehausse et les embellit. Leur allure, dont le mouvement est fort et très ordonné, est celle de tous nos chevaux de cuirassiers dont les défilés sont si glorieux aux jours de revue. Les circonstances, la camaraderie, les habitudes de la vie en commun, l’éducation ont marqué ces nobles bêtes d’une empreinte qui ressemble à la marque de l’intelligence. Pour un rien on les croirait aptes à raisonner leurs actes.

(i) Statue équestre aujourd’hui démontée et dont les pièces sont au musée de la ville.

Les chevaux de Barye sont des montures de héros qui ont outrepassé la mesure de l’héroïsme humain, montures de demi-dieux, chevaux de centaures, quadrupèdes équipés de naissance pour traîner des quadriges légendaires ou figurer dans des carrousels fantastiques. Musclés comme des bêtes apocalyptiques, sous leurs crinières radieuses, envolées comme l’auréole de Phébus, de tels chevaux révèlent chez l’artiste qui les a construits des rêves surnaturels. On ne voit pas le cavalier qui les montera ni le frein qui les guidera. Ces chevaux de Barye sont des coursiers de légende, des créatures m3Thologiques, des êtres de féerie, pris entre le symbole et l’apparition, Pégases sans ailes, hippogriffes aux pieds réels. Les chevaux de M. Frémiet sont des destriers, grands trottiers et demi-trottiers ; ils représentent le cheval vrai, beau, utile, soumis dans sa fierté, dompté dans son orgueil, vigoureux et adroit comme nous l’aimons, et comme il importe qu’il soit pourtêtre aimable et mériter sa place au soleil. C’est du cheval te 1 que Ta conçu M. Frémiet qu’un vieil auteur grand ami des chevaux, « Jacques de Solleysel, escuyer, sieur du Clapier et de la Berardière, éscuyer du roy dans sa grande escurie », a écrit ceci en'préface au tome second de son Parfait Mareschal : « Entre tous les Animaux^ il n'en est point qui apporte tant d'utiliie{ et de plaisirs à l’Hoinrne que le Cheval : Il est superbe dans les pompes^ adroit et fier dans les combats les plus périlleux, et robuste dans le travail ; le Cheval est nécessaire dans les grandes entreprises de Guerre : l'on n'a rien de plus utile dans le trafic, et dans l’agriculture, et rien de plus agréable dans les divertissements. » M. de Solleysel-Bérardière était un honnête homme comme il s'en trouvait beaucoup dans notre pays de France,

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