‹ Un maître imagierChapitre 15 sur 37 · VELASQUEZ · texte numérisé non relu

VELASQUEZ

E. F RÉMI ET

jadis, même parmi les hommes de chevaux. Son honnêteté était réelle. Elle dépassait la probité de la parole pour aller jusqu’à l’honneur de la conscience. Ce gentilhomme escuyer éprouvait une horreur réelle devant les stratagèmes de messieurs les maquignons. Ces stratagèmes il les connaît tous, aussi bien que Xénophon les connut de son temps, car ces artifices n’ont pas changé et la rapacité des marchands de chevaux n’a pas varié. Mais s’il les connaît tous, il hésite à les énumérer tous, ou, s’il se décide à établir cette énumération complète, c’est en s’excusant beaucoup, par crainte qu’il lui soit un jour reproché d’avoir vulgarisé des malhonnêtetés qu’on aura apprises de lui. Sur le chapitre des moyens de contre-marquer les chevaux, afin de nous tromper sur l’âge, son indignation est vraiment touchante. Elle est aussi réelle contre l’artifice lui-même que contre les fripons qui en usent. Cette indignation est d’ailleurs accompagnée d'une réserve qui nous donne une grande idée de la droiture de cet homme de cheval. Son scrupule est si grand d’énumérer tous les stratagèmes, qu’il aime mieux en sous-entendre une partie. « Il y a dit-il, d’autres moyens pour contre-marquer un cheval, mais un homme d’honneur ne doit jamais les mettre en pratique. » Somme toute, M. de Solleysel-Bérardière connaît la vie, et sait les dangers de la tentation. Et il paraît aussi s’être heurté dans l’expérience des hommes, à la petite vertu qui se cache derrière l’étiquette d’hommes d’honneur. Cet escuyer préfère ne point donner lieu à une défaillance par une démonstration du mal trop minutieuse. Il répond de soi; il ne répond point de tout le monde. Il en a dit assez sur les contre-

marques que le burin a creusées dans les dents, pour que tout homme

de probité soit averti contre l’improbité d’autrui: « Il suffit, ajoutet-il, d’avoir dit ce qui est nécessaire , pour s’empêcher d’}' être trompé ! »

Aussi bien cet « escuyer du Roy en sa grande Escurie » aime le cheval, il le connaît ; lisait le défendre contre la rapacité des marchands, comme il est expert dans l’art de l’embellir par l’éducation. Il en parle dans deux gros volumes en connaisseur accompli, qui sait la différence entre les bidets et les « coureurs de conséquence » ; il est le premier à ne pas se tromper sur le mérite des mazettes et celui des chevaux de prix, ces grands chevaux qui n’aiment pas le grand chemin, et sont, selon son expression curieuse, « les Gentils-Hommes des chevaux ». Il n’empêche que si pauvre que soit le cheval, ce brave homme d’écuyer ne tolère pas qu’on le soumette à la torture pour accroître les profits du marchand. Outre que ces tourments a sont en vérité indignes d’un homme de probité », ils sont « préjudiciables » au cheval. Au fond il n’aime point qu’on surmène les chevaux. Un cavalier anglais qui lui a donné le détail de l’entraînement auquel on soumettait déjà à cette époque les chevaux en vue des courses, n’a point autrement séduit M. de Solleysel. Il nous raconte très précisément ce qu’il vient d’apprendre de cette méthode d’accélérer la vitesse des chevaux, mais ses sympathies ne sont point pour les hommes de ce sport, non plus que pour les chevaux de course. Ce qu’il nous en dit c’est plutôt « pour satisfaire la curiosité de ceux qui auront envie de préparer des chevaux comme on le pratique en Angleterre », que pour y inviter son lecteur. Il préfère le système d’éducation comme on le pratique en France, à l’Ecole de Versailles. « Pour moy, dit-il,

j’aime mieux dresser un cheval pour la Guerre ou pour le Manège, que de le préparer à de pareilles courses, où le soin et la peine sont plus grands que le plaisir qu’on en retire. Adieu. »

Ainsi prend fin ce bon vieux livre sur une révérence à notre adresse et sur un parfait éloge de ces vaillants destriers de guerre et de manège que M. Frémiet préfère lui aussi pour ses statues historiques. Il est vrai que l’artiste n’avait point à monter des jockeys. Aussi il a su choisir les montures pour asseoir ses figures, toutes d’essence équestre, qu’il s’agisse de son Porte-falot ou du Grand Condé. Dans cet ordre de choses M. Frémiet s’est posé en historien. Il a relevé ses types dans le monde de l’histoire, en plein cadre des récits qu’il illustrait de son grand talent. Ses chevaux ne pouvaient pas être des bêtes de steeple, au corps long, aux membres frêles, merveilleuses pour la reproduction quand elles échappent aux tares de leur métier, nourries de pain d’orge et de vin d’Espagne, un peu déshonorées malgré tout par l’argent des bookmakers, loterie abjecte suspendue à leur croupe de pur-sang, comme une casserole à la queue d’un chat. Les chevaux de M. Frémiet sont des chevaux d’armes, élevés pour la guerre, nourris, exercés en vue des dangers de la bataille. Ils ignorent la banquette irlandaise qui casse les reins sans profit pour personne, hormis pour le riche parieur au livre ou le petit joueur du pari mutuel (i). Mais

(i) M. Frémiet a publié récemment chez ses éditeurs MM. Boussod et Valadon, deux études de chevaux de turf, qui ajoutent le pur-sang à la série des chevaux de cet artiste. C’est un groupe de jockeys en selle et un portrait de l’étalon Barberousse. Ces groupes sont plus encore des documents que des objets d’agrément. L’historiographe a posé là sa marque d’esprit large et d’observation spécifique. Il a élevé ses sujets à la hauteur du type décisif dans le genre et dans l’espèce.

ils sont familiarisés avec le haut talus qui cache l’ennemi, et, qui, une fois franchi, ouvre le chemin de la victoire. Leurs oreilles sont faites aux fanfares sonores dont elles distinguent les appels. Ils sont la noble conquête dont parle Buffon, « ce fier et courageux animal » qui partage avec l’homme « les fatigues de la guerre et la gloire des combats. » Le cheval de M. Frémiet, celui de ses statues équestres, qu’il marche à l’assaut des Tourelles, avec Jeanne d’Arc, qu’il conduise M. le connétable de Clisson où « il luy plest », qu’il galope dans les plaines de Réthel avecM. de Turenne, est aussi intrépide que son cavalier, « il voit le péril et l’affronte -, il se fait au bruit des armes, il l’aime, il le cherche, et s’anime de la même ardeur. »

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