‹ Un maître imagierChapitre 16 sur 37 · LA COURSE A L’INCONNU · texte numérisé non relu

LA COURSE A L’INCONNU

Si peu fixés que nous soyons d’ailleurs sur l’origine de cet animal dont les muscles sont pétris pour la gloire, il est certain qu’il porte la guerre en lui, que son sang charrie des hérédités héroïques. Son hennissement est un écho lointain des premières trompettes qui sonnèrent la charge dans les temps perdus qui l’engendrèrent, avant la naissance du cheval Sémélé qui erre depuis le matin du monde. C’est sans doute en souvenir de ce mystère originel que les anciens Suèves de Germanie demandaient au cheval les présages de la guerre. Des chevaux étaient nourris à frais communs dans les bois sacrés. Seuls, le grand prêtre et le chef de la nation avaient le droit d’y toucher. Ils attachaient ces chevaux aux chariots sacrés, attiraient des augures de leurs hennissements et de leurs frémissements. On retrouve beaucoup de ces pratiques superstitieuses dans ce qu’on nous a appris du cheval de César, ce cheval « dont les pieds étaient presque de forme humaine ». Les aruspices avaient promis l’empire du monde à son maître. Ce cheval était né dans la maison de César, qui le premier le

dompta et plus tard lui fit élever une statue devant le temple de Venus Geniirix. Quand César passa le Rubicon, il imita ces anciennes peuplades qui se rendaient les divinités favorables, en leur dévouant des chevaux. Tantôt ces chevaux étaient précipités dans des fleuves, tantôt ils étaient simplement abandonnés en liberté dans des prairies. Avant de franchir le fleuve qui allait renflouer sa fortune, il lui voua un grand nombre de chevaux, qu’il abandonna dans les pâturages des environs.

Il y a certainement quelque chose de nous dans le cheval, car on trouve en lui une des fonctions qui nous sont propres, la fonction du soldat. Le cheval qui regarde en face, hennit devant le danger plus fort que dans la joie, qui souffre comme un héros sans se plaindre jamais, est une figure d’armes. On a dit de lui qu’il est un animal noble. Il est noble d’extraction. Et sa noblesse est d’épée. Le Centaure qui est le symbole de son rôle ici-bas, porte à travers les âges le signe des liens qui l’attachent à l’humanité. Le Centaure est le premier picador, le cavalier tueur de taureaux. Il est aussi la plus ancienne figure de l’homme de guerre, puisqu’il est le chasseur des troupeaux, l’homme qui se met en hostilité contre la nature pour s’approprier les créatures dont il deviendra le maître et tirera de richesses. Le Centaure est un type éternel, qui est demeuré de nos jours ce qu’il fut à l’origine. Homme de sport dans les courses de taureaux, en Espagne, comme « cavalier en place », il reparaît dans le désert sous le burnous du Bédouin opérant ces razzias de bêtes à cornes, par où débutèrent tant d’expéditions militaires en Afrique.

Le dessin mi-partie de la figure du Centaure souligne les traits qui

E. FRÉMIET

lient la destine'e du cheval à celle de l’homme. Car on peut bien croire qu’il y a moins de dilettantisme et de fantaisie vague dans les termes du blason mythologique, que de besoin d’envelopper la vérité profonde de ce qui est dans le pittoresque apparent de ce qui se voit. Si le mythe du Centaure n’était qu’une création littéraire, l’homme ne compléterait pas si bien le cheval, et celui-ci ne serait pas un si précieux appoint pour l’homme, dans certaines circonstances, les plus grandes, celles où l’atmosphère sème l’offense ou le péril par les plaines du monde. Privé de l’homme, le cheval est errant, c’est un être perdu, sans terme à ses chevauchées folles. L’homme doublé du cheval est plus grand. Le cheval est pour l’homme l’instrument indispensable d’une fonction inévitable. L’homme à cheval compte pour quatre. Il double l’intelligence de l’animal qui double la force physique du cavalier. Il m’a toujours paru que le sentiment que l’homme prend de soi lorsqu’il est en selle, provenait de ce que le cheval le place dans les deux attitudes essentielles de la vie. Il le montre tout ensemble assis et debout. Le cavalier qui est assis sur la selle se sent debout, par-dessus la tête des gens de pied. Le moyen âge, qui n’avait pas les murailles pour parler à la foule, montait son crieur public sur un cheval. Le cheval de ce hérault protagoniste des décisions de l’État était comme un tréteau en marche. L’homme qui parle du haut d’un cheval parle comme d’un balcon. Son discours grandit de toute l’allure cavalière de sa figure. Il savait bien ce que l’homme gagne à marcher sur cette estrade, le sire Eudes de Bayeux, évêque, frère maternel de Guillaume de Normandie. Le jour de la bataille d’Hastings. armé de son haubert sous son rochet, il célébra la messe. Mais lui qui

était habitué aux trônes des cathédrales, après son oraison, il se trouva trop bas, sur le terrain du champ de bataille, pour bénir l'armée qui allait prendre l’Angleterre. Il fit avancer son cheval, un cheval d’armes, caparaçonné, tel qu’on les voit sur la tapisserie de Baveux. Quand il se sentit bien en selle, il donna ordre aux troupes de se ranger; et, statue équestre vivante, il étendit ses mains où brillait son anneau d’améthyste ; puis, marquant d’une croix l’horizon que le sang de la conquête allait rougir, il fit descendre sa bénédiction sur les soldats agenouillés.

Le cheval est assurément le plus merveilleux socle que l’homme ait trouvé dans la création. Le cheval est le lieutenant de la gloire épique; il est lui-même un morceau de l’épopée. L’homme ne l’avilit pas par son ignorance ou par sa misère, cet animal qui est un des êtresles plus accomplis de la création, et dont les sens sont le plus près d'être des sentiments. Buffon qui en a écrit à peu près tout le bien qu’il mérite, croit que « le cheval semble vouloir se mettre au-dessus de son état de quadrupède en élevant sa tête. » Il est certain que quelque secret dessein le guide et le protège, pour ne pas laisser entamer son grand cœur par la compagnie des maquignons et des job-masters alcooliques qui s’arrogent des droits sur lui. Il est vrai que ces ivrognes ne parlent pas le même langage que la noble bête qu’ils offensent à tout instant. Car on ne fera pas croire à quiconque connaît le cheval et aime la splendeur de ses lignes, qu’il ne souffre pas des brutalités par lesquelles certains hommes de chevaux croient lui affirmer leur supériorité. Les différents qui s’élèvent alors dans le huis clos de l’écurie,se règlent par de mutuels coups de pieds, et le cheval, pour mieux

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marquer son mépris, lance son coup en tournant le dos, quand il ne piétine pas du devant l’imbécile qui le maltraite.

Le cheval est une créature délicate et sensible. Sa délicatesse est sur le chemin de l’honneur, et sa sensibilité est presque de la dignité. Il est si vaillant, si peu économe de ses forces qu’on voit Bayard, dans le roman des Qiiatre Jils Aymon, qui avait la taille d’un cheval ordinaire lorsqu’il ne portait qu’un seul des frères, s’allonger soudain lorsqu’il avait à les porter tous quatre. Lou Drapé^ cheval fabuleux qui joue les croque-mitaines parmi les enfants d’Aigues-Mortes, symbolise aussi le courage du cheval devant le travail. Lou Drapé ne regarde pas à l’ouvrage. Il fait son devoir. Quand les enfants ne sont pas sages ou qu’ils sont égarés, il les ramasse tous sur la route. Et sa croupe s’allonge jusqu’à en contenir cinquante, cent, qu’il emporte on ne sait où. Dans les romans du moyen âge, le cheval apparaît toujours comme le compagnon fidèle de l’homme ; son effigie est arrêtée entre le récit de la fable morale et les traits plus importants de l’allégorie ou de la légende. Marchegai zsx le héros principal du roman d’Aïol. C’est ce cheval, au nom joyeux, qui incarne la Chevalerie, l’esprit chevaleresque. Ce n’est point une monture de féerie. C’est un être de discernement, qui représente, dans ce livre, l’honneur des autres, la dignité de soi-même et l’esprit de Justice. Il éloigne à coups de pieds bien dirigés et avec des ruades très motivées, les pleutres et les coquins qui parlent mal de son maître. C’est dans la ville de Poitiers que Marchegai paraît avoir le plus de besogne pour châtier les délateurs. Des insolents de cette ville, déjà dans ces temps

lointains plus insolents que braves, avaient proposé au chevalier de mettre son écu et sa lance en gage chez le tavernier. Marchegai, qui symbolise ici la probité sans équivoque et la dignité tout d’une pièce, a vite fait justice de ces paltoquets qu’il châtie comme il convient de châtier des drôles, par des coups de pieds quelque part. Marchegai n’est pas encore un cheval de Gulliver, mais il représente, dans son vieux livre, la plus délicate des fonctions humaines, celle de protéger l’honneur contre les calomnies. Notre civilisation a créé le cheval de courses et le cheval de fiacre. Les romans de chevalerie d’antan tenaient le cheval plus en rapport avec les vertus sociales. Le cheval est devenu plus utilitaire. Il était alors plus un héros. Un poème comme ce roman d’Aïol avait créé, en Marchegai, une manière de Centaure chrétien. Ce cheval, en somme, symbolise la Chevalerie avec ses attributs moraux de la conscience et du dévouement. Marchegai, comme Lohengrin, agissait au nom de l’esprit de Justice, et il venait, lui aussi, pour défendre l’innocence « que l’on attaque injustement ». C’est ce qu’il prouva aux habitants de Poitiers jadis, en leur lançant des ruades qui n’étaient que des corrections méritées.

De nos jours on a bien un peu perdu ce sens des relations des créatures entre elles. Il faut étudier de très près l’œuvre de certains grands artistes comme Géricault, Barye, Frémiet, pour sentir toute la poétique et le mystère qui sont au fond de la vie, pour pénétrer jusqu’à l’Art à travers l’écorce de la réalité. La réalité est une exactitude. L’Art est une forme de la vérité. La réalité est ce qui se voit. La vérité est ce qui est,

E. FREMÎET

Il est exact de dire que le cheval est une machine dans les mains de ceux qui s’en servent. Il est en outre très aisé de déclarer qu’en tant qu’instrument le cheval est inintelligent. C’est tôt dit et dispense de penser plus loin. En revanche il est beaucoup plus juste, et beaucoup plus vrai, de reconnaître au cheval une intelligence réelle, quoique d’une essence très particulière. Pour la démêler, il faut aimer ie cheval, être à même de l’étudier, être surtout en mesure deie comprendre.

Le cheval n’est pas un être de demain. C’est un être d’hier. Il a été fait par le passé. Le présent le défait. Son intelligence est un mélange de retours sur soi, de reprises, d’accumulations, où il y a plus de passé que d’avenir, où le présent est de prime-saut ou de peurs subites en raison d’une sensibilité extrême. L’intelligence du cheval est ce qu’on peut appeler de Tintelligence en arrière. Elle ne compose pas; elle analyse dans le souvenir. Le cheval n’espère plus, il se souvient. Sa capacité cérébrale est un champ de manœuvres pour sa mémoire, qui est la survie d’un lointain perdu. Le cheval est peureux parce qu’il se souvient trop. Il voit, il ne prévoit plus. Il ne sait pas où il va, il ne sait plus d’où il vient. Il est venu avec nous, pour allerquelque part. Il court parce qu’il est perdu dans l’univers, chassé devant soi par des facultés qui l’actionnent comme une poussée. Il est un être de passage, un être de profil, plus long que large, que son arrière-main comme son passé, chasse en avant, dans l’abîme ou dans la gloire.

L’ouverture de l’impossible Luit sous ses pieds de devant.

Il est le mouvement en chair et en os. Sa silhouette est découpée dans

un courant d’air. Sa voix est le refrain d’une Chanson de Geste. Il est fait de souvenirs et d’hérédités, qui s’entretiennent en se reproduisant, mais ne se renouvellent plus. Il engendre sans s’améliorer. Sa perfection est loin derrière lui. Les siècles arrivent sans la lui rapporter. Les siècles marchent et se succèdent. Lui, court sans avancer. On dirait qu’il recule. S’il avançait, où irait-il ? II suit sa piste qui est sa fatalité. Sa destinée est envolée ; il lui reste son sort qu’il subit. Ce sort l’écrase, puisque la beauté de son type s’enfuit introuvable dans le passé, s’efface ignorée dans le présent. Quelques rares spécimens de Syrie, conservés avec un soin Jaloux par lefanatisme musulman, prolongent parmi nous un dernier reflet de sa splendeur première. Le cheval est un fantôme en relief, un lieu de métempsychose pour des âmes surmenées. Le cheval se nourrit, c’est à peine s’il mange. Sa poitrine qui passe la première emportée par sa croupe, n’obéit pas néanmoins à son ventre. Le ventre du cheval s’appelle son flanc. Ce flanc est presque fait de sa respiration. C’est là qu’on voit battre son haleine. Le cheval n’est pas de la famille des voraces. Il mange pour vivre. Une de ses élégances, c’est d’être un végétarien, un végétarien qui ne rumine pas ; de là sa supériorité certaine et éternelle sur les ruminants, comme le bœuf, individu subalterne, béat dans son ineptie, composé d’estomacs et de ventre, créature de chairs somptueuses, décrété d’ailleurs bête de sacrifice, en raison de la beauté de ses tissus dédiés aux joies de l’abdomen, aux besoins qui abaissent.

Cependant que le chien est un carnivore insatiable, aiguisé par les charognes du fossé, le cheval ne tolère que des aliments légers, distingués, parfumés, des aromates sous la forme du foin, du blé dont il

E. F RÉ MI ET

aime la paille dorée, de l’avoine qui est une magie, quelque chose comme le pain de ses nerfs, le froment de ses facultés sensitives. L’alimentation du cheval est fine et ascétique. Il ne se nourrit que de substances délicates. On ne saura jamais ce que devient en lui l’avoine qui est l’essence de sa mystérieuse puissance. Que se passe-t-il en lui quand il l’entend préparer à midi ? Il la sent à distance, il la devine, il l’écoute comme si elle frémissait dans son coffre. On dirait que le bois qui l’enferme se met à chantera l’heure du picotin. Est-ce par gourmandise qu’il hennit quand on la lui verse dans sa mangeoire ? On devine qu’il y a moins d’appétit, moins de besoin de manger, dans cette impatience, que de besoin nerveux à satisfaire. Ce hennissement de l’heure de l’avoine, ce n’est pas de la faim, c’est du désir, de la volupté. Car c’est à peine si ces épillets constituent une nourriture. Ils sont un aliment, mais une manière d’aliment nerveux, comme un haschich qui ne serait pas un poison, un opium d'où surgirait un rêve sans l’accablement du sommeil empoisonné. L’avoine est l’éther solide qui ouvre l’immensité de l’action devant les yeux ardents du cheval; elle est le cordial qui brasse la force et l’haleine dans ses muscles d’acier. Elle lui cloue comme des ailes aux épaules, lance son front dans l’espace et enfonce dans le geste éolien de sa fatalité cette poitrine haletante qui ne recule jamais, et va de l’Apocalypse à l’Inconnu.

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