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STATUES ÉQUESTRES

Le cheval de Barye est un bel animal. Il n’est pas une monture pour les simples mortels. L’avoine qui l’entraîne a mûri sur l’Olympe. On ne l’a vu dans aucune e'cole, ni dans l’ancien Versailles, ni dans l’arène de Saumur. Il n’a passé par aucun manège. Il n’est ni dressé, ni adresser. C’est une manière de fauve indomptable, tant ses crins en brousaille semblent tressés des lanières du vent qui souffle au hasard. Quand les chevaux de M. Frémiet ne sont pas les bêtes mythiques qui jaillissent de la fontaine du Luxembourg, tels qu’ils sortirent du rivage, Jadis, sous le trident de Poséidon Neptune, ils sont de la famille de l’étalon que monte le Colleone à Venise, ou les frères en esthétique du cheval de Gattamelata à Padoue, des chevaux vifs et pleins de cœur, maintenus par l’éducation dans une entière et parfaite obéissance et dressés à n avoir d’autre volonté que celle du maître qui les monte. Gustave Planche, à propos de ces deux chefsd’œuvre de la statuaire, a formulé cette opinion qui est plus qu’un avis, presque un axiôme : « Les statues équestres dues aux mains

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savantes de Donatello et de Verocchio ne peuvent rien enseigner qu’à l’artiste convaincu de la nécessité de l’étude, n II est certain qu’il ne suffit pas, pour qu’il y ait groupe équestre, de hisser une figure humaine sur celle d’un cheval. Ces deux figures rempliraient-elles chacune pour son compte, toutes les conditions de leur perfection propre, qu’il serait encore indispensable, en vue du bien de la composition équestre, de montrer les relations de l’homme et de la bête. Si le cheval est indépendant du cavalier, vit pour soi, agit selon son gré, le cavalier sera en péril, et le groupe manquera de tenue, outre qu’il ne sera pas rassurant pour le spectateur, effrayé à bon droit, en présence d’un cheval dont les mouvements ne seraient pas liés à ceux du maître qui le monte.

Le cheval, si beau quand il s’arme contre le cavalier, est plus magnifique encore quand il obéit, se range à la volonté de son maître. Si l’on étudie bien les raisons par lesquelles le Colleone de Verocchio et le Gattamelata de Donatello sont des merveilles, on comprend très vite la grande valeur des groupes équestres de M. Frémiet. En même temps cette pensée se présente à l’esprit un peu comme la définition esthétique de la statue équestre : montrer ce que vaut un homme sur le dos d’un cheval, montrer ce que devient le cheval qui s’est soumis à la volonté esthétique de l’homme. Autant dire que le sculpteur, pour associer son cavalier et le cheval de son groupe, est tenu de faire comme dans la vie; il doit compter avec les lois de l’équitation, qui sont à la fois celles de l’équilibre du cavalier, de l’aplomb du groupe et de l’élégance de la composition. A ses connaissances professionnelles de modelage et de mise à l’effet, le sculpteur.

qui veut s’essayer dans l’art monumental du groupe e'questre, doit ajouter la science complète de l’écuyer. Il est tenu de ne pas ignorer comment on monte un cheval, comment on le dresse, comment, pour l’approprier à nos besoins, on doit obtenir de lui 1 obéissance, en entretenant, en développant les qualités qui lui sont propres. L’artiste, comme le cavalier, est obligé de nous présenter un cheval réduit à l’obéissance la plus passive, tout en conservant la liberté d’action nécessaire à la manifestation de ses plus brillantes qualités.

L’équitation, qui est la statue équestre en marche, est l’art de faire mouvoir le cheval en raison des sensations qu’il éprouve. Selon la manière dont ces sensations sont produites, les forces du cheval se mettent en jeu. L’art du cavalier est de provoquer ces sensations dans le sens de la plus grande élégance des forces du cheval. La statue équestre étant un beau passage fixé dans sa meilleure phrase, le spectateur doit comprendre, par l’allure de la bête, que le cavalier est au courant des effets à produire et sait comment les solliciter. Le cavalier de bronze, qui n’aurait pas l'air d’un homme de cheval à cheval, serait un pauvre spectacle, piteux à voir au même titre qu’un écuyer d’occasion dans les bois de Robinson.

Les cavaliers de M. Frémiet sont tous hommes de cheval. Ils se servent des aides pour placer la tête en gens qui s’y connaissent. Entre leurs doigts, les brides logent l’encolure dans la plus belle posture dont le cheval est capable, cette posture qui fait prendre au cou par en haut, le long de la crinière, « le mesme tour qu'un col de cigne (i) )), tranchant près du crin, de sorte que la gorge vienne en

(i) Solleysel, loc. cit.

L 'ARTISTE

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talus jusqu’au poitrail. Ses chevaux ont tous sous le cavalier des actions de chevaux qui savent ce qu’on leur demande, sont animés de la volonté de leur maître. Celui-ci se tient en selle comme un homme qui sait où sont les ressources de sa monture, et où trouver dans ses actions la grâce et la beauté. 11 connaît à ravir toutes ces nuances où réside le charme de son art, le grand statuaire de V Aïeul. Il met tant de liaison dans les mouvements réciproques de ses cavaliers et de leurs montures, qu’il est bien difficile de ne pas admirer la forte science, l’étude constante qui se dissimule sous les agréments d’une oeuvre achevée et pittoresque, et qui a l’air facile.

C’est une véritable joie pour les connaisseurs de voir comment cet artiste possède à fond les séductions de l’image équestre. C’est au point qu’il ne manque jamais à cette loi d’élégance suprême de monter son cavalier sur un cheval qui lui ressemble. Si l’on sait y voir d’un peu près, il est aisé de constater que le cheval du Connétable de Clisson n’est point celui du Cavalier Louis XIII., et encore moins est-il pareil à celui que monte le Grand Coudé. Celui-ci est en selle sur le seul cheval dont la silhouette pouvait épouser le profil moutonnier de ce Bourbon de la seconde branche. J’ignore si M. Frémiet a recueilli là-dessus des renseignements précis qui lui ont permis de chercher autour de son sujet un cheval rentrant dans le type de celui qu’il a signé. D’ordinaire cet artiste ne livre rien au hasard, et ce qu’il produit il en est sûr comme de ce qu’on a étudié avec soin et discernement. Toujours est-il que si ce cheval du Grand Condé n’est point inspiré directement par quelque document contemporain, il est bien l’animal qui convient à ce cavalier prince du

sang, homme de mine peu commune. On ne voit pas très bien cette figure osseuse, bossuée plus encore que busquée, montant un normand de formes arrondies. Il fallait à ce prince de type saturnien, une monture au chanfrein busqué comme lui, aux membres longs, à la croupe étroite et tranchante comme celle d’un mulet, tels qu’il s’en rencontre de préférence parmi les chevaux de race mongolique, ces chevaux médiques, ces niséens dont parle Hérodote et qui forment le fond du cheval africain de nos jours. Le Connétable de Clisson, comme Jeanne d'Arc, chevauche un destrier de race occidentale, un cheval du terroir, un percheron identique à la race belge actuelle, et dont on a découvert des restes dans les terrains quaternaires non remaniés de Grenelle (i). Encore le cheval du Connétable est-il plus anguleux, plus retroussé que le trottier de la Pucelle, pour être plus conforme à la mine aiguisée, peu endurante du connétable Olivier de Clisson « qui aimait bien la meslée ».

Le jour où M. Frémiet, en 1890, envoya au Salon le portrait de Velasquez à cheval, ce fut une surprise. Le puissant maître espagnol passe dans la gloire de son incontestable génie, sur son destrier andalou, en tenue de cour, coquillé de rubans en flots, cueillis aux épaules des Infantes dont il était le peintre ordinaire. M. Frémiet, qui s’élève si facilement au style historique, était seul parmi ses contemporains à pouvoir se permettre cette audace de nous donner un ù'elasquez équestre. C’est un hommage grandiose au plus peintre de tous les artistes de tous les temps, le plus artiste des hommes.

fl) Piètrement, Les Chevaux dans les ie7ups préhisto?-iques.

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Velasquez en statue équestre, c’est le portrait véritable du portraitiste des rois et des cours.

Le statuaire l’a représenté en tenue de gala, comme pour nous faire assister d'un coup au défile des élégances de la cour de I hilippe IV. Aussi bien Velasquez chevauche-t-il un andalou, qui est un vrai morceau de roi. Je ne vois dans le firmament des Arts que le cheval du Charles 1^'^ de Londres, pour donner à ce point l’idée de la splendeur animale. Le cheval andalou est la monture de la gloire ou des rois. Il trouve dans l’épaisseur de son encolure l’ampleur de la majesté. Sa crinière neptunienne roule sur ses chairs éclatantes comme la chevelure d’une Vénus du Titien. Il ne semble pas que cet être solennel, rebondi et rebondissant sur ses paturons souples, puisse jamais se départir de ses airs de grand d’Espagne de première classe. On ne le voit pas s’emportant, se désunissant, jetant ses membres au hasard de la rage ou de la folie. L’andalou est maître de soi, sa mine est celle que donne la haute éducation. C’est mieux qu’un gentilhomme, c’est un courtisan, un être à rubans et à banderolles, dont tous les gestes sont pondérés par un sentiment inné de la mesure et du bon ton. Il est par lui-même comme une enseigne de gloire ou de grandeur. Celui qui le monte, du fait qu’il est son cavalier, prend du même coup l’allure d’un personnage de premier plan. Ce cheval épais, mais bien étoffé, quoique courtjointé, bas de terre, grandit beaucoup la figure qui le surmonte. Pour un peu, on dirait qu'il ajoute à la renommée de son cavalier, si celui-ci est illustre. Citons comme exemple le Prim de Régnault. Il est fort probable que sans ce portrait équestre du célèbre républicain espagnol, Prim fût reste

pour nous indifférents, une manière de survivant des condottieri, un capitaine des rues, un général de barricades.

L’admirable andalou noir que Prim chevauche dans ce tableau nous invite à voir dans cette révolution espagnole, plus qu’une émeute, presque une guerre sainte. Prim devient énorme, un homme d’un caractère supérieur, vu du haut de ce cheval qui a lui-même l’air de la Guerre en effigie. Même en plein champ de bataille, cet andalou reste un cheval obéissant, bien élevé, trop bien élevé pour jamais donner à penser que celui qui le monte ne peut le faire obéir. On comprend très bien qu’il ait été très à la mode au dix-septième et au dix-huitième siècles pour les rois ou les grands princes. En montant son Velasquei sur un andalou, M. Frémiet asse3'ait son portrait historique sur son socle naturel, le socle de sa famille espagnole et le socle de sa gloire.

D’ordinaire M. Frémiet s’attache à modeler ses chevaux tels que les fait l’éducation, lorsqu’ils sont parfaitement ajustés, faisant quelque belle posade ou un beau passage, qui les rend ùers et superbes sans jamais se démentir de la parfaite obéissance qu’ils doivent rendre à celui qui les monte. Il a fallu le duel terrible de saint Georges avec le Dragon pour décider le statuaire à nous présenter un groupe équestre terrifiant. Le cheval, saisi d’effroi à la vue du monstre, ramasse ses membres sous son corps renversé. De sa bouche ouverte sort le cri de l’épouvante. Il faut avoir vu ou tenu en main un cheval emporté ou furieux pour bien sentir toute l’horreur d'un pareil spectacle. La vue du cheval fou ou désespéré est une vision sinistre qui

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donne l’impression de la mort en délire. Dans l’œuvre de M. Frémiet le calme de saint Georges nous rassure. Son effort concentré en pyramide qui se tasse, est si grand pour vaincre le Mauvais Esprit déjà traversé de sa lance victorieuse, qu’on est tout prêt à mettre la terreur du cheval au compte de la défaite pour augmenter son poids.

On peut dire en toute sécurité que personne ne connaît mieux que M. Frémiet le cheval, et surtout le cheval de selle qu’il possède à merveille. Là où les peintres peuvent s’en tirer par des à peu près, des escamotages de la couleur complice, le statuaire est tenu de respecter le moindre détail et de le traduire. Le peintre, comme il arrive si souvent de nos jours, donne l’illusion d’une science réelle, grâce aux subterfuges de la photographie instantanée. Le statuaire n’a pas le loisir de tricher. La peinture peut se contenter d’une image. La statuaire est tenue de créer une bête toute entière, sous toutes ses faces, dans ses proportions, qui soit dans son relief quelque chose comme la bête vivante. M. Frémiet est le seul maître imagier de notre temps, dont les groupes équestres soient des œuvres complètes et vraies. La science de l’homme de cheval double, chez lui, le grand artiste. Ses cavaliers sont des écuyers, et ses chevaux sont des montures. On devine de belles actions sous leurs muscles bien attachés à un poitrail puissant, où l’air circule comme dans un soufflet de forge. Ces muscles sont de chairs somptueuses et fortes. Leurs membres sont larges, secs, élastiques et bien vidés.

Le cheval, d’ailleurs, a préoccupé cet artiste dans tous ses rôles et dans toutes les phases de sa vie d’aventures. M. Frémiet le connaît aussi bien attelé à une charrette, que caparaçonné pour le tournoi. Il

l’a étudié sous le cavalier gaulois, comme entre les jambes du romain conquérant. S’il l’aime dans sa splendeur, il le plaint dans ses mauvais jours. Ame compatissante, esprit curieux, épris du pittoresque jusqu’à savoir le retrouver sous les décombres de la misère et de la maladie, M. Frémiet a voulu suivre le cheval jusque chez l’équarisseur. dont la voiture, comme honteuse de son métier cruel, cache sous un linceuil de paille le pauvre animal mort. A l’époque où M. Frémiet écrivit les derniers jours du condamné de ùlontfaucon, en i85o, Montfaucon était encore le cimetière des chevaux de Paris, morts ou frappés pendant le quadrille fou des rues. Hier encore, on le voyait, ce pauvre cheval, descendre les Champs-Elysées, piaffant, orgueilleux jeune premier, la gloire d’un mylord de chez le bon faiseur qu’il tramait comme le vent emporte la plume. Ses pieds battaient de haut les sonorités du pavé. On s’arrêtait pour voir passer cette fougue où se devinait la race. Aujourd’hui, le voilà longeant ces rues dont il était l’ornement, l’oreille basse, les pieds boiteux, arrachant avec peine ses sabots du sol. Il n’est en route ni pour Longchamps, ni pour la gloire. Il est usé, fini, claqué, avili par la réalité des services rendus. Il reste admirable, grand, quand même par son silence dans l’horreur de la fin qu’il sent au travers de chaque bouffée d’air respiré. Et il nous attendrit par sa sublime résignation à tenir son emploi de martyr. Le voilà qui gravit d’un pas lourd, l’horrible côte de là-bas, derrière la Villette, la côte où les rats s’engraissent de la viande des morts et des mourants, depuis tant de siècles que Paris crache au bord de ses murs, ses ordures et ses hontes finales. Le Cheval à Montfaiicon est la complainte de M. Erémiet sur la mort du cheval à Paris.

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