‹ Un maître imagierChapitre 18 sur 37 · UN FABULISTE · texte numérisé non relu

UN FABULISTE

C’est par l’étude fine et précise du caractère dans la vie, dans le geste de la vie, que M. Frémiet s’ouvrit une carrière personnelle parmi les animaliers de son temps. D’autres autour de lui marchèrent à l’appel de Barye comme on marche à la victoire gagnée d’avance, et trouvèrent dans des redites heureuses la récompense de leurs efforts. M. Frémiet portait en lui la marque d’un homme à part. Il fut hors rang avant de passer hors de pair. Son droit de parler une langue nouvelle, sa langue à lui, c’était son talent à se faire entendre. Il s’imposait, on l’accepta; et le goût public le suivit avec intérêt dans l’inédit de ses recherches, jusqu’au jour où il accueillit par ses applaudissements la victoire de ce maître unique, victoire toute nouvelle dans un genre peu commun. Les animaux de M. Frémiet, petits ou grands, sauvages ou domestiques, n’étaient plus les sujets décoratifs, de facture vague, groupés sans physionomie spécifique sur des socles sans art, le plus souvent des socles achetés chez l’horloger. On était étonné de les retrouver vivants dans le

bronze, animés du geste de la vie réelle, rehaussés néanmoins de ce filet de mystère qui fait passer le courant de l’Art dans la matière ouvrée par la main de l’homme. Personne n’avait encore poussé si avant et avec plus de sûreté que M. Frémiet, l’investigation du détail caractéristique; et l’on n’avait pas encore vu un artiste mettre en lumière avec plus de justesse l’estampille individuelle cachée sous le signe de la race, enveloppée dans l’air de famille. La précision minutieuse et attentive de son faire dénote chez ce maître une admirable entente de l’observation. La forme sous ses doigts répond en termes très nets à l’intention qui la lui fait rechercher et caresser. Certaines bestioles signées de ce nom donnent l’impression d’un conte d’Alphonse Daudet, une page courte, résumée, pleine et enluminée, une de ces pages où l’on sent que tout est sa à place, que rien ne manque, que les mots sont pris dans leur valeur générique, les effets mesurés comme au métronome, les images fines et finies, cadencées pour le mieux dans leur marche de pleins et de déliés. Les caractères sont saisis par le relief de leur intime essence, dans l’instantané de ce qui les désigne le plus. C’est de l’art vif et ingénieux, très vu, très senti, très vécu, plus que réel, très vrai parce qu’il est pétri de vie intérieure; cela se prend dans la main et se pèse en même temps dans l’esprit. C’est mieux que spirituel, c’est intelligent; c'est net et brillant, concis et complet, comme du Tacite pittoresque, du Tacite devenu La Fontaine. J’ai entendu ÛI. Alphonse Daudet conter à sa table la vie des oiseaux de son jardin. Certes La Fontaine ne fut jamais plus parfait quand il contait, ayant à s’excuser d'arriver en retard à un dîner prié, qu’il s’était arrêté en route pour suivre l’en-

E. F RÉ MI ET

lerrement d’une fourmi. C’était dans la bouche de M. Daudet comme une féerie de paroles; les mots en passant par l’image avaient des airs de prismes enchantés. Non seulement ils distinguaient la fauvette du pinson, mais ils faisaient reconnaître une fauvette d’une autre fauvette, et ne permettaient pas qu’on prît un pinson pour un autre. Le maître, en les étudiant avec son oreille de mage, les distinguait à la voix entre frères du même nid, il avait noté leurs habitudes et savait l’heure de la leçon de chant, il distinguait le professeur de l’élève, et pour un peu les eût baptisés d’un petit nom pour nous aider à les reconnaître avec lui.

On est tenté de dire que chez M. Alphonse Daudet c’est la pensée qui regarde. Chez l’artiste du relief, comme M. Frémiet, c’est à coup sûr le regard qui pense. L’ébauchoir du statuaire est aussi savant que la sensibilité du lettré, à pénétrer jusqu’au plus profond de son type individuel le caractère de la bête qu’il représente. Çe maître est de la bonne école des chercheurs qui peuvent mettre une émotion de l’âme au service d'une impression extérieure. Son observation n'est pas seulement un acte géométrique, qui relève le point et s’en contente. Elle veut davantage. En même temps qu’elle note l’effet visible, elle pénètre la cause intime. L’imagination chez lui n’est pas la folle du logis, elle est la maîtresse de maison qui traite à demeure la psychologie et l’esprit de vérité. M. Frémiet envoyant Pan et Ours au Salon de 1864 (i), c’était un écrivain de moeurs animales, marchant de pair avec le sculpteur. L’artiste faisait oeuvre de fabuliste, au même titre que La Fontaine. La poésie de son faire, mordante et

(i) Aujourd’hui au Luxembourg.

bonne enfant, prend sous ses doigts de praticien e'mérite une espèce de tournure « sociale », qui remet en mémoire la verve malicieuse et saine des moralités du grand Bonhomme de Château-Thierry. Comme son devancier il sait le rire, la douleur, la malice et la fureur des bêtes. Il sait cela à tous les degrés, comme à tous les âges. Il sait leur loyauté et leur obéissance. Il sait les limites de leurs qualités et de leurs défauts. Il sait où commencent leurs vertus de race et d’espèce, comme il sait où s’arrêtent leurs crises d’humeur et leurs accès de folie. Pan et Ours^ par exemple, est joli comme un Conte de mon moulin ; c’est aussi net, aussi clair, aussi rapide dans le récit et aussi agréable dans le pittoresque, qu’une page de ce livre, outre que c’est souple et avisé comme un apologue de La Fontaine :

L’apologue est un don qui vient des immortels ;

Ou, si c'est un pre'sent des hommes,

Quiconque nous l’a fait mérite des autels.

Nous devons tous tant que nous sommes,

Ériger en divinité

Le sage par qui ce bel art fut inventé.

C’est proprement un charme : il rend l’àme attentive...

Évidemment l’artiste eut le projet de nous peindre au naturel, par le type de ses habitants, les légendaires pays d’Arcadie. Rien n’y pouvait mieux réussir que ce petit panisque, ironique et taquin, servant par malice du miel à deux oursons patauds. Recroquevillés, indécis et comme très inquiets sur la véritable nature du mets qui leur est offert un peu comme on leur tendrait un piège, les deux petits plantigrades hésitent et semblent se consulter du fond de leur

E. FRÉMIET

pelisse fourre'e. Ce charmeur au front cornu les trouble. C’est pourtant lui le dieu des troupeaux d’Arcadie, personnage amphibologique, mi-bestial, mi-divinité, pétri de ruse et de malice, source éternelle d’effrois devenus terreurs paniques. « Quel charmant sauvage, dit Paul de Saint-Victor, que ce jeune dieu couché à plat ventre, qui du bout de sa baguette, agace deux oursons en train de dévorer des débris de ruche. Rien de plus étrange que ce ricanement qui retrousse ses lèvres : une malice d’Enchanteur reluit dans ses yeux riants. On sent que ce gamin fauve est le Génie du monde. Peut-être en se soulevant, découvrirait-il cette poitrine d’azur où le firmament se reflète. Les petits ours grognent, sc pelotonnent et baillent aux morceaux de miel qui chatouillent leurs museaux froncés, avec des mouvements d’une vérité surprenante. Pan qui est la Nature incarnée, a inspiré à M. Frémiet un chef-d’œuvre de vie et de naturel. »

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