L’ÉLEVE DE RUDE A L’INSTITUT
Depuis 1845 les catalogues de nos expositions vont répétant : « Frémiet, élève de Rude ».
Si jamais l’occasion vous est donnée d’entrer dans cet atelier du faubourg Saint-Honoré, vous verrez bien vite que l’élève, loin de songer à renier son maître, s’en fait gloire au contraire, et bellement. Droit devant vos yeux, au beau milieu du panneau de fond, faisant face à l’entrée, pour être vu avant toute autre chose, dans une auréole de palmes, un cartouche rond, un cartouche qu’on dirait arraché d’un arc de triomphe. Là, en majuscules d’or, hautes et étincelantes, les lettres d’un des plus grands noms de la statuaire en France : RUDE. Aussitôt on revoit cette pensée d’artiste émise un jour par M. Eugène Guillaume dans une belle page de critique ; « Rude, on peut aller à lui en toute sûreté. » Il ne semble pas que M. Frémiet ait songé à regarder ailleurs que du côté de son maître Rude, dont le nom illumine son atelier comme une devise de famille. Car Rude ne fut pas seulement le maître de M. Frémiet, il fut aussi
E. ERÉMÎET
son parent, son aïeul, son ancêtre vivant, « mon oncle », comme dit, avec un juste orgueil, M. Frémiet de sa voix en demi-teinte.
Le pauvre et bon Rude avait eu trop à souffrir des taquineries officielles de son temps pour que le seul souvenir de son nom ne fît pas, jusqu’à un certain point, obstacle à la carrière d’un neveu qui se réclamait bien haut de ce grand oncle. M. Frémiet, neveu et tout ensemble disciple de ce Rude, « l’homme à la barbe », comme l’appelaient les ricanements contemporains, jouait une assez grosse partie. Il acceptait, en quelque sorte, aux yeux des classiques d’alors, gens fermés, la responsabilité du libre génie de raïeul. Rude représentait quelque chose comme une barricade sur le pont des Arts. Se recommander du barricadier, était se donner pour une manière d’insurgé, M. Frémiet débuta comme élève de Rude en 1848. Le succès lui vint, rapide et brillant. Son nom fut vite jeté à la foule. Or, il faut attendre 1888 pour voir cet artiste, dont l’œuvre est considérable autant que varié, recevoir du suffrage de ses pairs la médaille d’honneur. Est-ce à dire qu’on combattait encore le souvenir de l’oncle dans la renommée du neveu qui s’imposait mais ne recueillait pas sans peine sa consécration ?
Nous n’avons plus aujourd'hui à incidenter outre mesure sur ce passé de querelles d’écoles. On admettra bien toutefois qu’on n’est pas impunémentleneveud’un hommecommeRude, surtout lorsqu’en continuant la carrière artistique on y entre, comme y entra M, Frémiet, en se recommandant sans détour de sa famille dont le signe était une estampille d’école discutée. Tout se paie, et tôt ou tard on est tenu de payer à l’envie humaine ce qu’on emprunta à la gloire des temps. Il est
souvent plus aisé de n’être le fils de personne que de s’autoriser d’un ancêtre comme l’auteur du Chant du Départ. C’était faire un emprunt à la gloire que d’appartenir à la famille du grand Bourguignon. M. Frémiet se fit peu à peu pardonner ses attaches avec un des artistes les plus contestés du siècle, par un labeur assidu qui força le succès. Il fut toujours fier de son oncle. Il vanta très haut les « inappréciables conseils » de ce maître dont il ne parle qu’avec vénération et gratitude.
Aujourd’hui la récompense est venue. Si elle s’est fait attendre, elle est là, éclatante et incontestée. Depuis quelques mois, M. Frémiet a trouvé à l’Institut le couronnement d’une des carrières artistiques les plus remplies de notre temps. Est-il permis de dire que si le neveu triomphe, il est équitable d^accorder au vieux Rude sa part de gloire en cette circonstance? Je n’ose pas croire que M. Frémiet soit entré seul à l’Institut. Rude y est entré avec lui. Les artistes de notre temps devaient cette réparation au puissant maître que les plus sévères, comme M. Eugène Guillaume, offrent désormais en exemple. Si ce vote qui installa M. Frémiet à l’Académie des Beaux-Arts, nous paraît un peu tardif, peut-être n’en caractérise-t-il que mieux la situation exceptionnelle de Frémiet, « élève de Rude ». Outre qu’il plaide en faveur des artistes de notre temps, il peut passer pour une amende honorable au passé, surtout quand on sait de quelle opposition le grand Rude eut à souffrir de son vivant. L’auteur du Saint Georges à l’Institut, c’est un peu l'auteur du Louis XllI enfant., de M. de Luynes, traversant, lui aussi, le pont des Arts, pour se rendre à une invitation du Palais Mazarin. Avouez que c’est
une belle victoire à l’actif de M. Frémiet que d’obtenir ainsi pour une cause discutée une pareille réparation. Et nous devons reconnaître à son honneur que c’a été pour le neveu du grand Rude une fière façon de régler un compte de famille avec les détenteurs autorisés de la renommée officielle.