L’HISTOIRE ET LA VIE
Il reste un homme à signaler dans M. Frémiet, c’est celui qui transporta ses facultés d’investigation, du domaine des sciences naturelles dans celui des sciences historiques. Tout le pittoresque de la nature est à sa portée. Il y touche avec une égale assurance, et traduit en relief son enquête, d’une main également souple et avisée. L’historien que nous voyons en M. Frémiet, n’est pas un des moins grands côtés de cet esprit à rayonnement. Ceux qui avaient accoutumé, pour des raisons à eux, de ne voir en M. Frémiet, qu’un animalier aimable, furent sans doute fort étonnés, quand ils le virent s’installer un jour, avec les airs et les droits d’un maître, sur les marches du palais de l’histoire. Et il s’y montra un peu comme un roi qui paraît au balcon, dans des proportions qui ne laissaient aucun doute, sur l’étendue de ses efforts et de son savoir. Il entra dans l’histoire par la porte magique de l’évocation. Il raconta ce qu’on ne savait plus. Son récit, qui reconstituait un passé énorme, prenait du coup l’ampleur de la légende. Légende réelle qui était la vie vraie
du moyen âge, sorte de conte bleu, dont M. Frémiet allait pénétrer l’authentique miracle depuis saint Louis jusqu’à Jeanne d’Arc.
M. Frémiet, entré dans la vie comme un curieux des anecdotes zoologiques qui particularisent l’esprit des bêtes, prit rang dans la reconstitution historique, comme un savant à qui rien n’a échappé. Cette précision qui rendait si amusantes et si vivantes ses figures animales, va lui être d’un secours inoui. Son œil soudain, s’accommode aux caractères de Farchéologie historique, avec la netteté qui est sa marque naturelle. Son attentive perspicacité, a retrouvé les documents sur cet âge oublié de la féodalité chrétienne. Il en exprime le pittoresque par l’exactitude, non pour nous le montrer tel qu’on le suppose, mais tel qu’il fut en réalité. Les armes, les gantelets, les solerets, les cuissards, les flancards, lesécus concaves, les bassinets, sont autant de pièces de fer, dont il a interprété le jeu et l’aspect jusqu’à nous en donner l’illusion. L’art avant lui vivait beaucoup d’hypothèses, lorsqu'il avait à reproduire ce passé de la France quelque peu englouti, sous les alluvions de la Renaissance. M. Frémiet fera mieux encore, que de reconstituer sous ses doigts d’artiste, la forme précise et spéciale des quatorzième et quinzième siècles de notre vie française. Il soulèvera la visière abaissée des armures, et sous le blindage il nous montrera l’homme d’alors, un homme réfléchi et décidé, au profil bien écrit dans les lignes de la fermeté et du vouloir, le profil de l’homme d’action. Cet homme à qui l’artiste donnera un nom de figure historique, figure dont nous ne savons plus guère que ce nom, sera néanmoins quelque chose comme un portrait, tant le statuaire aura su graver sur un masque supposé, l’e.xpression de l’époque et le signe
visible de cette âme envolée. Un tel portrait ne saurait être regardé comme une reproduction, plus ou moins ressemblante. On devra y chercher pour le comprendre, tout le contenu de l’évocation. Telle la figure du Louis d'Orléans de Pierrefonds, dont la mine est d’un cavalier élégant et aimé. Tel le visage de la Jeanne d'Arc de la place Rivoli, attentive et reposée dans la certitude du concours céleste, soucieuse du souci des autres, qui ne sont point comme elle, lumineux de la lueur intérieure. S’il est vrai que le nom de chrétien soit le signe de tout un état d’âme collectif^ on doit dire de ces images du moyen âge sorties du ciseau de M. Frémiet, qu^elles sont bien des figures chrétiennes. Leur harnais comme leur regard, peignent au naturel un système de vie commune qui n’est point celui des fils de Mahomet. On sent bien à les voir qu'elles sont de ce côté-ci des Croisades. Les soldats de Mahomet avaient d’autres figures, sur des chevaux tout autres. L’art de M. Frémiet ne permet pas qu'on se méprenne sur l’espèce d’hommes qu’il reproduit.
Comment M. Frémiet passa-t-il de la fable à l’histoire, ou plutôt comment ajouta-t-il un admirable bagage d’historien à sa renommée déjà brillante d’animalier accompli ? La genèse de cette évolution qui est comme un agrandissement de son esprit, est simple.
Très ami de M. Penguilly l’Haridon, conservateur du musée d’artillerie, le voilà un beau jour entreprenant une excursion dans ce monde des armures. Cet artiste réfléchi et très chercheur, voit se lever devant ses yeux, des inquiétudes nouvelles, et le désir de recherches pleines de promesses. Il a mis les pieds sur un continent nouveau et va l'explorer en savant, en artiste, en grand artiste. Ses doigts d’habile
virtuose, vont polir à ravir ces cuirasses d’acier. L’artiste s’est épris soudain de ces siècles blindés, pour leur grand air et la fierté de leur raideur articulée. L’armure l’attire soudain par l’impeccabilité de son tissu sonore. Déjà on l’a vu avec son Cavalier gaulois si pimpant et si fier, et son Cavalier romain, si rude, du musée de Saint-Germain, exprimer en termes clairs, tout le drame de l’épopée gallo-romaine, où la Gaule confiante et noble succomba sous l’astuce des mercenaires de César. Jamais la préoccupation du sens intime de ses personnages ne l’abandonne. Ce maître imagier possède une langue à soi pour exprimer l’âme humaine. Il aura beau varier sa forme à l’infini suivant le style du sujet ou de l’être, sa préoccupation personnelle de faire valoir en relief le moule intérieur de la pensée, est toujours là.
A-t-il à décrire, comme on l’a vu dans des figurines en partie détruites, l’esprit de l’armée française du second Empire, il emploie tous ses soins à le traduire, par ce qu’il a de plus caractéristique et de plus exact, l’esprit de corps. L’esprit de corps est quelque chose comme l’esprit de famille. Il grandit toujours un peu en raison de ce que diminue l’admiration pour le voisin. Il est fait d’émulation et de sentiment de soi, deux formes de l’ambition sans lesquelles il n’y a guère de bonne armée. Le prestige de l’uniforme est pour beaucoup dans la solidité de l’esprit de corps. L’uniforme distingue celui qui en est revêtu. L’homme qu’on distingue est très près de se voir plus haut que son voisin. Le soldat couvert d’habits plus brillants qu’un troupier d’un corps plus simple, se considère dans la rue ou au combat au-dessus des autres. Il se passe en lui quelque chose comme cette émotion altière qui exagère chez le cavalier le sentiment de sa supériorité
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sur le fantassin. Quand M. Frémiet résolut sous l’Empire de commencer une série de statuettes habillées de drap pareil à celui des uniformes, il ne laissa point échapper ces nuances spontanées qui différencient ItGendarme sévère, inflexible et digne, de V Artilleur sérieux et massif. Le Carabinier majestueux et long gardait sa place auprès du Guide coquet, mondain, finement botté, chargé du service de Sa Majesté l’Impératrice. Venait le Voltigeur^ leste et gouailleur, meilleur gymnaste encore que le Chasseur à pied, alerte et si vivant.
Sous le pelage changeant de l’uniforme, l’artiste aimait à retrouver cette variété d’état d’âme, qui est le fond du pittoresque humain. Nous retrouverons toutes ces précautions d’un esprit attentif, dans les études que M. Frémiet signera sur le moyen âge. Il serrera de près la nature des métaux dont il traduira la trempe et le brillant. Le grain du fer prendra, sous son pouce de maître modeleur, l’aspect qu’il trouve entre l’enclume et le marteau. Mais l’attrait de la plastique, le charme d’exprimer le fer de la cuirasse, et d’en faire chanter sous l’œil, le duvet sonore, ne fera pas dévier un instant cet esprit toujours attentif à trouver l’art sous le relief de la matière. Celle-ci est rendue sous le doigt selon qu’elle est chair, bois ou fer. Mais sous la vision métallique de cet âge d’airain, l’artiste excelle toujours à laisser transparaître la sérénité des âmes chevaleresques de ces âges de foi puissante.
Voyez ce Chevalier errant. Saint Michel, Jeanne d'Arc, Louis d'Orléans. Toute une vie spéciale alimente ces figures de métal. Nous entrons avec elles, dans le souvenir de tout ce qu’elles
signifient. Ce Saint Michel est une image hiératique, dont le bras levé dans un geste qui sera éternellement celui de la victoire par les armes, attend les prières des milliers de pèlerins qui l’invoquaient à genoux, pour le salut de la France guerrière. Lui, comme toutes ces statues cuirasse'es, signées de M. Frémiet, porte sur soi l’écho retentissant des coups d’estoc et de taille qui frappaient ces corps blindés d’alors. Ces cuirasses sont mieux que des enveloppes. Elles sont ellesmêmes comme vivantes, animées. Elles sont faites en quelque sorte de la chair de l’homme qui pense au dedans pour elles, et dirige leurs coups. Battez cette enclume, frappez-la, pourvu que ce soit avec une épée ou une masse d’armes, une voix éclatera sous cette visière abaissée, et jettera le cri de ses armes : Diex aïe, Monjoie!
La victoire alors était le marteau batteur d’hommes, les gens de guerre retentissaient, sonores comme des enclumes. Le Louis d' Orléans équestre du château de Pierrefonds date de 1869 ; la restauration de Viollet-le-Duc eût été incomplète sans cette évocation du châtelain. La reconstitution de cette figure du frère du roi fou est des plus curieuses et des plus séduisantes. Le statuaire a fait là œuvre de maître-savant et de maître-artiste. Impassible et grave, l’effigie du jeune duc est d’une hauteur d’allure vraiment royale. Ce prince volage est prêt pour le tournoi ; nous le voyons sur le point d’accomplir un des actes essentiels, après la guerre, de la vie chevaleresque. La visière encore haute ouvre le casque, pour nouslaisser voir la figure fine et jolie du PrinceCharmant.
Beau, jeune, avenant, gracieux, bourreau des cœurs, dépensier
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jusqu'à la prodigalité, fortement ennemi de l’Anglais, père du Beau Dunois et fils lui-même d'une mère qu’on appelait le « Soleil du Rot'aume », héritier du duché de Milan par sa femme la douce Valentine Visconti, il avait tout pour lui, y compris le grain de crime de sorcellerie qui ne fut pas le moindre argument en faveur de son assassin, le bourguignon Jean-sans-Peur. Assassiné, comme on sait, rue des Francs-Bourgeois, sa mort coûta des larmes par torrents aux femmes dont il était tant aimé. Il sortait de chez Isabeau, l’impérieuse Bavaroise. Il n’empêche que son épouse, la douce Milanaise, se sentit si délaissée après cette mort, elle vit le vide devenir si grand autour d’elle et de ses enfants, qu’elle crut que le monde allait finir pour elle. Elle pleura sa vie qu’elle perdait en perdant son mari ; et avec ses larmes de veuve livrée à la haine des assassins de son bonheur, elle écrivit pour l’histoire, qui ne l’a pas oubliée, la devise de son cœur en deuil : « Rien ne m’est plus, plus ne m’est rien.»
Le brillant chevalier est ici chez soi, dans la cour du château bâti sur ses deniers. La figure est très chargée de fer. Nous sommes tout près du moment où la chevalerie française, trop pesante, ira s’embourber dans les marais d’Azincourt. Pas un détail d’oublié, dans l’intention de nous charmer. Le statuaire a traité son sujet avec une sollicitude paternelle. Cette œuvre d’évocation est bien le fruit de son cerveau, et l’on peut bien dire qu’à la façon de Minerve elle en est sortie tout armée. En main le duc tient une lance qui est l’élan du siècle. Ce morceau de frêne, robuste et léger tout ensemble, monte vers le ciel avec une audace homérique. D’ailleurs comme Achille, le jeune duc tient en main « la javeline de son père, arme
formidable que nul parmi les Grecs ne peut brandir. Jadis pour l’illustre Pelée, Ghiron choisit sur les cimes du Pélion, une énorme frêne funeste à bien des héros; Achille seul le manie avec aisance. » Ce frêne qui arme le duc est d’un maniement si peu facile qu’il y a quelques années, Jean II dit le Bon fit couper par la moitié, le matin de la bataille de Poitiers-Maupertuis, des lances pareilles à celle-ci, les trouvant trop longues et peu aisées contre l’Anglais armé court et dru.
Les seigneurs, comme le prince frère du roi, l’ont conservée dans toute sa longueur, pour l’élégance de leurs tournois. Suivez-la de l’œil dans cette cour du château de Pierrefonds. Elle file comme une fusée. On ne l’oublie plus une fois qu’on l’a vu, ce fraisnin armé en manière de dague. Il emplit toute la cour, il domine le groupe équestre, nous raconte des choses hardies, un peu comme le mât de la goélette parle aux gens du quai, des tempêtes essuyées et des routes parcourues. Lancée là-haut dans les floraisons des fenêtres ogivales, cette évocation de la bravoure d’antan s’allonge indéfinie, mince et svelte, épousant enfin dans une illusion des yeux, les gracilités nerveuses de l’architecture d’alors, pour s’envoler avec elles par les épis du toit. Cette lance de frêne, pliante et ferme comme celle dont Saint Georges traverse le corps du Maudit, s’envole par dessus notre siècle d’artillerie, avec l’éloquence hardie de l’ogive du temps. Cette ogive est celle du quatorzième siècle finissant, déjà flamboyante, toujours variée et spirituelle. A la façon d’un oiseau, elle grimpe dans la dentelle des pierres taillées. Elle a des ailes et une chanson, qui monte, monte comme un murmure de plain-chant fleuri.
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Cet âge, tout d’élégance et de solidité, vit l’apogée des combats aux armes d’hast. Il est celui des grands armuriers et des riches armures. Pour l’exprimer, il faudrait dire qu’il offrait en quelque sorte, comme une enclume de prix, son âme d’acier aux coups de la guerre. M. Frémiet a étudié en artiste ces harnais de fer, sous lesquels l’homme d’armes abritait son âme de héros, harnais de gloire et d’honneur. Le voilà devenu historien social, cherchant à découvrir, sous le pittoresque du costume, la construction des caractères, la charpente des hommes. Son art va plus loin que la surface. Il pénètre la carapace, la traverse, et rencontre au bout de son outil l’esprit profond, marqué à l’empreinte du temps. Il évoque la vie intérieure de ce monde éteint, enterré depuis des siècles dans les armures de nos musées. Il fait revivre à fleur de peau, à fleur d’enclume pour mieux dire, les types illustres de ces âges où la chair humaine avait la trempe de l’acier des cuirasses. Des visages renaissent sous sa touche de grand maître, qui sont les types des fonctions sociales, dans une société qui vivait de gloire et de point d’honneur pour la Foi.