LA CHANSON DU MÉNESTREL
Le Ménestrel du xiv^^zèc/e, la Dame de la cour du xvi® siècle^ le Spadassin^ V Aïeul, le Fauconnier^ le Porte-falot sont mieux que des images; ce sont des résurrections d’un temps éteint, qui naît sous les doigts d’un grand artiste, pour revivre devant nos 3'eux sa vie fonctionnelle d’antan. Il y a des âmes dans ce relief des mœurs de jadis. Et au travers de ces âmes qui s’expriment, pointe le caractère qui les distingue. Le statuaire animalier, passé maître dans l’art de faire vivre à ses bêtes leur vie d’espèce et de race, n’est pas moins adroit à traduire le type humain dans sa fonction sociale. L’artiste tient avant tout à faire acte d’historien de mœurs. Son œuvre a l’ampleur d’une étude sociale. Ses figures ne sont pas des anecdotes. Elles sont des fonctions de l’histoire. Chacune d’elles est bien chez elle, dans l’image qu’il nous en donne. Le Ménestrel ne saurait être confondu avec le Spadassin. Et pour ne pas reconnaître le Fauconnier à côté du Porte-falot il faudrait dépenser beaucoup de mauvaise grâce. Ces images sont très nettes et d’une formule très précise. Les yeux à qui
L'ARTISTE
LOUIS D ' ORLEAN S
( CKâteau de Pierrefonds )
E. F RÉ MI ET
elles s’adressent ne s'y trompent point. Dans ce domaine des expressions plastiques, l’œil est comme l’étincelle de la mémoire. Ce que les yeux ont vu, l’esprit ne l’oublie plus. Ce Ménestrel an xiv® siècle^ comme ce Spadassin, comme ce Fauconnier, comme ce Porte-falot, comme ce roi Charles V, sont des évocations très claires, d’états sociaux qui eurent leur temps et leur allure. Une autre foisM. Frémiet, avec son Credo, sa Vierge de Bethléem, sa Sainte Cécile, mettra sous nos yeux des images qui traduiront l’état d’iime de notre société chrétienne et religieuse. Son Ménestrel relève des études sociales par lesquelles cet artiste éminent a voulu établir l’étendue de son talent.
Les ménestrandies viennent de prendre de l’importance. Le début du XIV® siècle dont se réclame ce troubadour a institué la corporation des ménestrels. Le royaume tout entier retentit de leurs couplets, chantés au peuple et devant les rois. Edouard III, au moment de livrer bataille aux Espagnols (i35o) « fesoit ses ménestrels corner devant lui une danse d’Allemaigne, que messire JeanChandos, qui là estoit, avoit nouvellement rapportée, et encore par esbatement il faisoit le dit chevalier chanter avec ses ménestrels, et y prenoit grant plaisance ». Le xiv® siècle est tout frémissant de musique. Charles VI entrera à Reims (i38o) « bien accompagné de noblesse, de hauts seigneurs et de menestrandies ; et par especial il avait plus de trente trompettes devant lui qui sonnaient si clair que merveilles ». Les villes ont des carillons, et Hardouin, seigneur de Fontaines-Guérin, dans son Trésor de Vénerie, nous initie aux raffinements des « cornures ». Les confréries de ménétriers s’organisent sous le patronage
de saint Genès et de saint Julien. Il y avait des ménestrels de «
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sarrazinois », des me'nestrels « trompeurs », des ménestrels de « naquaires ou timbales », des ménestrels de « trompette ». Ce pauvre siècle, que la guerre bouleverse et désole, entretient des bardes pour chanter ses exploits. Le voilà bien devant nous, d’ailleurs. M. Frémiet l’a fait revivre dans son Ménestrel. Est-ce lui Parisot, le « ménestrel du roi» ? Est-ce lui l’infortuné Courtebotte, ménestrel du premier Dauphin, première victime des bouchers envahissant le palais ? Est-ce lui l’anonyme du Chapel à trois fleurs? Peu importe. C’est lui le siècle ménétrier, le siècle des bardes en justaucorps. Ce ménestrel est de la famille historique de l’écuyer Taillefer, tué à Hastings en plein exercice de son état de barde, chantre des exploits de la guerre. Il est l’image du métier de poète. Aujourd’hui il est en justaucorps, il est pensionné de la cour ; pour lui le roi Jean oubliait presque son royaume, et grâce à lui, Philippe le Hardi entretenait dans sa chapelle « la plus excellente musique qu’on eust encore ouïe». Ses relations avec les princes ne l’arrachent pas à sa destinée de charmeur des foules. Ce n’est pas sans motif qu’il a demandé la protection du saint Julien, le patron des pèlerins et des mendiants. Lui aussi, le ménestrel est un vagabond et un pauvre. Il est le chemin qui chante, le buisson qui fredonne, le sillon qui rêve en faux-bourdon. Ses refrains sont populaires ; le paysan se console de la guerre, au ronron de ses couplets, outre qu’entre ses doigts de musicien, la chanson se marie aux tours de gibecière du jongleur. Sa silhouette, telle que nous la- montre le sculpteur, est fine et ciselée comme un vers d’homélie. Il est tout ensemble peuple et roi, puisqu’il est poète. Il quitte la chapelle d’Isabeau pour le cabaret de la Pomme de pin, où
E. FREMIET
des camarades l’attendent, là tout près de Notre-Dame, rue de la Juiverie, en face l’église de la Madeleine. L’été est venu, notre ménestrel gagne les bois d’alentour, ses souliers à poulaine vont trottinant le long des roseaux de la Seine, jusqu’à Saint-Cloud, pour gagner le cabaret du Petit More,
Qu’à cause du bon vin tout biberon honore.
Doux ménestrel, il est le signe parlant de son temps. Les maux et les douleurs sont si grands partout! Le peuple s’est fait chanson pour oublier sa vie attristée par la guerre qui bat la campagne par tous les bouts. Et voyez comme la chanson est utile à ces hommes que l’invasion désole! La poésie devient une corporation, un corps de métier comme les autres métiers, avec des réglements pour concentrer en ses mains ses privilèges et ses bénéfices. La vie du ménestrier, habitant delà rue des Jongleurs, est liée par l’âme aux destins du moment. Les couplets célèbrent la guerre qui engendre les complaintes. Tout le siècle se repose dans la musique de son ménestrel, dont le misère est celle des plus pauvres, comme sa gaîté est celle de tous. Ses vers font de lui l’ami commun. Il est la distraction des grands, la consolation des humbles. La musique qui sort de ses doigts de jongleur est la sœur cadette de cette ogive d’alors, élégante et subtile, qui fuit la réalité dans la charme enveloppé de la nuance.