UN PHARISIEN
Tout près du Ménestrel^ le Fauconnier lui aussi travaille de son état. Il a sa place dans la hie'rarchie sociale, au-dessous du Saint Hubert dont il est le fervent collaborateur. Le Saint Hubert de M. Frémiet n’est pas le saint de la légende, mais un de ses adeptes fervents. On pourrait voir dans ce groupe équestre le groupe de la chasse faite homme. Ce cavalier est un personnage vigoureux, trempé d’air vif, et dont le soleil a bronzé la peau. Vissé sur sa selle, il tient son cheval en main comme un fils des Sct'thes. C’est d’ailleurs ce qu’il sait le mieux. Son éducation est à peu de chose près la même que celle de sa monture. L’un et l’autre ont l’hallali dans les oreilles, tous deux sont aux écoutes. Le cheval gagne du prix à donner de telles preuves d’attention et d’assiduité dans son métier. Mais l'homme semble un peu trop enclin à ne plus voir de la vie, que ce qui s’encadre entre les deux oreilles de sa bête. La corne au dos, le couteau pendu au flanc, c’est le chasseur au dur visage, que son métier de veneur a presque changé en fauve. Il est près d’oublier les devoirs
E. FREMIET
de son existence pour courrir le cerf dans ses bois. Du temps de VAge de piei've nous l’avons vu tuer pour vivre. Aujourd’hui il vit pour tuer. La chasse est pour lui plus qu’un sport, c’est une passion, une hystérie, une fonction de son sang.
Voyez sa mine sèche de gendarme promu grand seigneur. C’est l’écorce d’une âme dure non moins que ce corps tout pétri d’orgueil, et qui s’admire dans l’épanouissement de son inutilité. Le Saint Hubert de M. Frémiet n’est point un brave homme épris de la chasse, et qui trouve dans ce passe-temps à tournure guerrière, 'l’emploi de ses facultés héroïques d’antan. Il est une effigie très précieuse d’une coutume barbare qui se survit, par la durée de la vanité aristocratique, et par la grâce du goût professé par certains êtres inutiles, pour les catégories superflues. Nous le connaissons, ce Saint Hubert-Và^ pour l’avoir vu à l’œuvre. Il chasse avec des bottes trop vernies sur des chevaux payés trop cher. Il est sot et hautain, il porte un carreau dans l’œil, appartient à un cercle de nobles dans son département, cercle où les histoires d’adultère alternent avec les culottes du baccarat. Son orgueil est un Himmalaya qui lui ferme la vue de la charité et de l’affection. Il se croit trop grand pour consentir à être bon. Son existence est emprisonnée dans l’arrogance, et tout son crédit repose sur les droits que lui procure l’argent dont il dispose. Il prend le prestige fané de son nom pour une puissance réelle. Son empire s’arrête au seuil du fournisseur qui a besoin de sa clientèle, jusq^à concurrence de la facture acquittée.
Ce faux seigneur d’un temps où les seigneurs n’ont plus cours, si fier contre les bêtes innocentes dont les dépouilles ornent sa salle de
festin, est plat et lâche devant un siècle qui le conteste. Par genre, par goût du bon air, ce Samt Hubert tient très fort pour le Roy, par un J. Dans la pratique de la vie, pour briller, il est prêt à toutes les concessions. Cet aristocrate hautain, qui porte son écu dans le fond de son chapeau, est très vite fonctionnaire de la République, dont les salaires ont du bon, somme toute. Il me semble bien que M. Frémiet nous donne ce pharisien, pour ce qu’il vaut, sous son étiquette de Saint Hubert. C’est l’image d’une âme inculte et dure, qui se contente des formes de la vie. Ce type social est sorti très bien vu, du ciseau du statuaire. C’est celui de l’homme en qui l’orgueil du nom tient lieu de tout. Son esprit flotte à vau-l’eau. Il est dévot sans être pieux, pratiquant sans être chrétien. L’étiquette de la religion lui suffit. La bonté des âmes saines lui est étrangère. Il suit les offices pour qu’on le sache autour de lui, et de son livre d’heures, il connaît la lettre sans jamais saisir l’esprit. Sa messe est la messe de midi, celle des pharisiens. Il trouve dans les différentes phases du service, l’occasion d’essuyer son monocle. Et son assiduité à ne pas manquer la messe, lui octroie le droit de se prétendre ce qu’il y a de mieux parmi les hommes les meilleurs. Très sévère, pour autrui, sur les principes vagues qui errent dans sa pauvre tête, il ne tient pas deux secondes devant un projet de fête ou l’idée d’un bon dîner. Si un jour on lui reproche d’avoir ouvert à un intrus les portes de son cercle, il s’expliquera par ce motif bien vécu de nos jours : « Que voulez-vous, mon cher ? on dîne si bien chez lui ». Il lit peu, mais ses livres de chevet méritent qu’on les cite ; c’est le Chemin de la Croix associé dans le même tiroir à Madame La Boule. Ces con-
E. FRÉMIET
tradictions s’installent dans sa vie et la dirigent, sans trop de ravages pour la paix de son âme. Loin d’en souffrir, il serait surpris de nous en voir étonnés. D’ailleurs, le culte excessif des formes convenues, suffit à son inconscience de la vérité. Sous le couvert des intérêts du bon Dieu et du nom qu’il porte, il se croit tout permis. Voyez-le chevaucher son destrier. Il n’est pas son ami, mais son maître. Son attitude est celle d’un homme qui veut être admis en raison de l’opinion qu’il a de soi. Le monde entier n’est pas à lui, mais devrait être son bien. Cette bannière qui flotte dans son dos, il la porte bien un peu, comme au sortir d’un repas copieux. Mais tant de choses lui sont permises, à cause des vertus sociales dont il a le monopole. Un homme de son espèce fait bien tout ce qu’il fait. Et il n’est pas un seul de ses actes, qui ne soit marqué à Testampille de la perfection suprême. Par ses appréciations sur lui-même et sur les autres, il est au-dessus d’une erreur ou d’une méprise. C’est le méconnaître et lui manquer, que de songer à le reprendre. On retrouve, sous l’outil subtil et serré de M. Frémiet, tout ce que la vie de ce personnage de haut vol, contient de hauteur blessante et d’inutilité lamentable. La trame de cette existence est un tissu d’orgueil et de fausse bonhomie. Il y a en lui de l’épervier et de l’ours ; l’épervier est rapace, l’ours est bien léché; c’est un ours remanié par le mensonge de la vie mondaine, et conseillé par l’hypocrisie de la fausse dévotion.
Cet homme à plaindre se croira sauvé, s’il a mangé maigre un jour de Quatre-Temps. Le même jour il aura comme à l’ordinaire continué d’assassiner son prochain par des commérages odieux ou quelque délation. Peu importe, il a pratiqué la loi du maigre en son heure
marquée; qui plus est, personne ne l’ignore. Tout est donc pour le mieux, et voilà notre homme en règle avec l’éternité. Il connaît d’ailleurs trop bien ses pareils, pour qu’une mauvaise action sournoise, de son fait, que personne n’aura vue, puisse atteindre en. quoi que ce soit le crédit dont il dispose. Or, l’opinion qu’il a prise de sa vertu est à l’étiage de ce crédit artificiel. Et l’idée qu’il a de son salut personnel s’appuie, elle aussi, sur le crédit mondain, grand régisseur des vertus pharisiennes. Ses pratiques pieuses sont notoires et conformes. Il ne lui en faut pas plus pour juger son âme bien en point. Cet hypocrite insolent, a l’hypocrisie féroce. Certes, il n’est plus cet Homme de l'âge de pierre^ que l’artiste Frémiet nous a montré, un autre jour, comme spécimen de son étude des types humains à travers les âges. Mais, sous son écorce de citadin bien vêtu, percent des mœurs d’homme des bois, parlant la langue de ses chiens, passant de son chenil au tripot, et du tripot à son banc dans l’église. Sa vie tourne très à l’aise dans cette atmosphère épaisse et malfaisante, qui n’a de chrétien que l’apparence. Regardez-le bien, c’est Tartuffe à cheval, une manière de faune dévot, rompu par éducation aux exercices de la vie superstitieuse et arrogante, une sorte de créature des forêts, en qui le corps affiné par une ht'pocrisie savante, est esclave d’une âme demeurée brutale. C’est pourtant pour lui faciliter le voyage dans le bon chemin, que Fénelon a formulé cette pensée admirable : « Le royaume de Dieu ne consiste point dans une scrupuleuse observation des petites formalités; il consiste pour chacun dans les vertus propres à son état. » Ce Saint Hubert n’a plus d’état; il ne lui reste de vertus que celles qu’il affecte d’avoir.