ICONE DU ROI SAINT LOUIS
Saint Loiiis^ en revanche, est dans l’œuvre de M. Frémiet, l’image ineffaçable de l’homme qui les a pratiquées toutes, ces vertus propres à son état. « Un grand prince ne doit point servir Dieu de la même façon qu’un solitaire ou qu’un simple particulier, » dit encore ce même Fénelon « de douce et harmonieuse mémoire », dans sa lettre au jeune duc de Bourgogne. Après quoi il trace du bon et grand roi, ce portrait, le plus b eau qui se puisse lire, et que M. Frémiet eût pu mettre en épigraphe sur le socle de sa statuette, pour en résumer l’intention ; « Saint Louis s’est sanctifié en grand roi. Il était intrépide à la guerre, décisif dans ses conseils, supérieur aux autres hommes par la noblesse de ses sentiments, sans hauteur, sans présomption, sans dureté. » Saint Louis, comme Jeanne d'Ai'c, me paraît représenter dans l'œuvre considérable et très réfléchi du sculpteur Frémiet, une pensée très profonde, quelque chose comme une préoccupation de derrière la tête. Soit qu’il ait aperçu, dans ces deux figures uniques et concordantes, un mystère prestigieux sur lequel il
voudrait attirer l’attention de ses contemporains, sinon leur admiration, soit qu’il pressente sous ces types supe'rieurs de la civilisation chrétienne, un monde de vérités qu’il souhaite se définir à lui-même, il est certain que M. Frémiet,en appliquant l’éloquente concision de son ébauchoir puissant à déterminer ces deux points éclatants de l’histoire de France, a réalisé quelque chose de plus qu’un simple ouvrage pittoresque. Son génie l’a porté plus loin que le succès acquis d’ordinaire à toute production nouvelle de sa main émérite. L’espèce d’acharnement, d’entêtement si l’on veut, que cet artiste déploie à chercher Jeanne d’Arc sous tant d’aspects divers, implique chez lui une volonté tenace d’exprimer quelque chose, émotion ou vérité qu’il estime devoir être exprimée. Chose remarquable. Saint Louis n’est point une exception dans l’œuvre de M. Frémiet. On ne saurait voir en lui une manière de boutade du genre historique, quelque chose comme une fantaisie d’artiste, qui n’aurait pas eu de suite. Saint Louis loin d’être une figure isolée dont l’artiste aurait eu à se repentir, appartient à une série de productions qu’on pourrait presque appeler systématiques. En tout cas c’est une formule d’art bien voulue, pour laquelle M. Frémiet semble bien avoir résolu de raconter lui aussi l’histoire à sa méthode, l’histoire d’une certaine France, la France croyante et chrétienne, la France héroïque du moyen-âge, aussi grande par sa valeur de conscience que par l’étendue de son dévouement à la cause du Christ qui aime les Francs. Voici tout autour de ce Saint Louis, si net et si voulu, ce Michel dont nous avons parlé ; puis
Jeanne d'Arc dont nous parlerons, étudiée si souvent et reprise avec tant de conviction par M. Frémiet sous différents aspects ; puis encore
E. FRÉMIET
la Vierge de Béthléem^ un délicieux monument votif de la France placée sous le patronage de la mère de Jésus; puis encore une Sainte Céa7c, harmonieuse comme une page d’Hugo sur la musique; puis enfin ce Credo, d’une foi si intense. Tout cela étonne de prime abord, et peut-être déconcerte ceux qui n’ont voulu retenir deM. Frémiet que le cauchemar scientifique de son Gorille du Gabon. Et pour peu que les modernes matérialistes aient cru trouver leur compte exclusif dans ce Gorille, où ils se plaisent à saluer leur grand’père, ils resteront surpris de voir naître sous le même outil, des figures historiques, des ancêtres authentiques, qui sont la négation de cet ancêtre problématique, par l’essence même de leur signification traditionnelle.
Que nous aussi nous trouvions notre compte à notre tour, dans ce côté du talent de M. Frémiet, on n’y verra rien à redire. Et ce nous est une joie réelle de saluer un artiste qui fut assez vaillant, pour faire passer dans nos maisons, comme des espèces de dieux lares, ces effigies qui sont pour nous des consolations, faites qu’elles sont de souvenir et d’espérance. Il faut bien dire le mot, M. Frémiet a osé mettre dans le commerce des œuvres d’art, des figures qui n’avaient plus cours, dont la signification rétrospective, n’était plus classée parmi les idées qui comptent. Il a ravivé par l’empreinte d’un art très élevé et très intense, des images passées en quelque sorte à l’état de reliques oubliées. Sans doute quelques bons chrétiens tiennent toujours bon pour ces souvenirs augustes, liés au culte de la France, fille aînée de l’Église. Mais, on peut le reconnaître sans fausse honte, le mouvement du siècle, le « droit fil du temps », comme aurait dit M. Renan, dirige les productions modernes dans un autre sens que
celui de Saint Louis ou de Saint Michel.On laissait aux âmes demeurées pieuses, les pauvres images de plâtre peint, en vente chez les marchands du quartier Saint-Sulpice. Je voudrais bien n’attrister personne. Et pourtant comment parler sans en médire de ces misérables produits de l’art religieux d’aujourd’hui? Grandes ou petites, ces statues vernissées et mièvres font peine à voir. Pas un grain d’art ne les anime. L’idée est aussi pauvre d’expression, que la facture en est misérable et sans charme. Dans un pays qui a mis au jour la Vierge d’Amiens et le Samt Luc de Reims pour ne citer que ces deux merveilles, on se demande d’où peuvent sortir ces images d’une formule innocente sans naïveté. Jadis l’art religieux était puissant, et la Foi pour se traduire avait besoin de la pierre. C’était écrit d’une main large et forte dans une matière éternelle, qui donnait à la statue, la grandeur d’un morceau de la terre debout. Désormais, c’est enfantin sans fraîcheur, et d’une maladresse à faire pleurer. Et puis c’est du plâtre creux. Sans doute il 3^ a bien encore la piété de quelques fidèles qui s’accommode de ces images puériles, et les auréolise, à la rigueur, de la persistance de leur piété. Ce n’est point moi qui les blâmerai. Il n’empêche que derrière ces figurines, on ne sent plus la foi grandiose des belles époques; il semblerait que la piété qui s’accommode de ces icônes fabriquées à la grosse, par des entrepreneurs pour des revendeurs, s’adressent à une foi amoindrie, amincie en quelque sorte, à une croyance réduite, fanée, à une religion de vieille dévote sans rôle social, dévote par peur de l’inconnu, par habitude, par superstition, mais impuissante à cette piété qui soulève les peuples et soutient les mondes. C’est de la marchandise, rien de plus; c’est du commerce.
E. FREMIET
non de la foi ; c’est à vendre et cela s’achète. U n prix courant règle les prix marqués. Cela sent le bazar, l’entreprise. Les vitrines où ces misères sont en vente, démontrent que la préoccupation d’appliquer l’Art à la Religion, est désormais sortie du cerveau des gens religieux, ou faisant mine de l’être. Une idée remplace celle de l’art, l’idée du négoce. A la pensée de l’artiste d’autrefois, travaillant à exalter la foi de ses pères, a succédé l’anxiété du marchand soucieux du gain, et qui exploite la croyance des âmes pieuses, abuse de leur persistance à ne pas voir qu’on se moque d’elles, jusque dans la confection des objets de leur vénération. Ce commerçant a un but : réaliser de bons profits sur une grosse commande. Il est ce qu’on appelle un marchand de chapelets. Sa fortune est considérable, et son âme est celle d’un entrepreneur qui suit la piété des foules, comme un fournisseur suit les armées. Ces foules sont sincères encore, parfois. Et il est probable que nombre de prières agréables au ciel, sont récitées devant les misérables figurines de l’imagerie religieuse courante. Il n’empêche qu’on déplore à bon droit de voir l’art grand et solide de nos imagiers d’antan, délogé du bercail de la Foi. L’art chrétien n’est plus qu’un souvenir. Et l’on se demande ce qu’est devenue cette foi chrétienne elle-même, si grande artiste jadis, et qui désormais n’éprouve plus le besoin pour s’exprimer, de parler le langage de l’Art, présent de Dieu. Comme elles sont vides ces figures de carton, de plâtre ou de papier ! Les reliefs en sont aussi pauvres que les modèles, et la couleur en est offensante. On y cherche une âme, celle de l’artiste et celle du fidèle. On y trouve un squelette de temps finis, vide d’esprit, vide de pensée, vide de tout ce qui fait l’honneur des chrétiens d’autrefois.