LE ROI DE LA JUSTICE EFFICACE
Il faut bien l’examiner ce Saint-Louis. Il convient de la regarder de près, de l’étudier cette icône précieuse, pour en sentir le prix, et l’apprécier bien au point. Je répète qu’il n’est point vraisemblable qu’elle soit le fruit d’une fantaisie. Elle est trop complète, cette figure d'histoire sociale et traditionnelle, pour ne point nous arrêter autrement qu’à titre de curiosité ou d'œuvre d’art accomplie. Elle est une œuvre d’art accomplie parce qu’elle est d’un relief parfait et d’une signification totale. Ce Saint-Louis de M. Frémiet est mieux qu’un joli spectacle. Il a un sens qui évoque un passé considérable, en même temps qu’il éveille en nous ce qu’il y a de meilleur. C’est l’image d’un homme unique, qui fut à la fois un roi et un chrétien. Roi, il le fut dans l’acception du mot et du symbole royal, où je vois comme un drapeau vivant qu’on salue au passage, parce qu’il dit tout, du simple fait qu’il est là. On peut la poser devant soi, cette figure de Saint-Louis coulée en bronze par M. Frémiet. Elle n’est ni un dessus de pendule, ni un objet de banale décoration. Cette statue
parle, car il y a quelqu’un dedans, quelqu’un de rare. Le mot de Châteaubriand est à rappeler : « Saint Louis est l’homme modèle du moyen âge : c’est un législateur, un héros et un saint. » Cela nous dit beaucoup de choses à nous qui voulons retrouver la vérité sous les récits frelatés de l’histoire des partis. Saint Louis ne fut pas en proie aux injustices qui sont le fond de la politique de parti. Sa vie est simple et une. Je ne crois pas préjuger des intentions de l’artiste, en notant au passage qudl a peut être voulu marquer cette unité dans l’attitude même choisie pour sa statuette. Le saint roi est là devant nous, debout, tout droit, comme pour laisser venir à soi les plaintes du monde où il est arbitre. Rien ne trouble la paix de sa vie, ni la sécurité de son âme. Son visage est calme comme une décision bien prise. Et sa pose tout entière, — il a le sceptre en main, le sceptre levé, — est celle d’un homme qui ne bronche pas, se sait responsable de son geste et de son verbe.
Par ce temps de mages élus, qui est le nôtre, et de sorciers chiromanciens, qui veulent conduire le monde par la superstition des fatalités astrales, faut-il dire ce que nous voyons dans ce sceptre que M. Frémiet a placé dans la main de son Saint-Louis? Nous ne sommes ni mage, ni élu, peut-être cela nous retire-t-il le droit de parler sur ces choses qui relèvent désormais d’une spécialité a bien parisienne ». Avec ses doigts levés, le sceptre royal fait le geste de la bénédiction. Il protège, secourt et récompense ; car il est lui-même ce que nos sorciers modernes appellent un contre-signe, le contresigne des cornes de Satan. Les deux doigts levés projettent sur le mur l’ombre du front bifide de l’Esprit du Mal. Lorsque les mages
Saint Louis.
E. FRÉMIET
élus se saluent entre eux des doigts qui sont ceux du sceptre des rois chrétiens, ils font la caricature du sacerdoce des prêtres et du roi de France, fils aîné de l’Église. Tous les gestes comme tous les faits sont vrais, et leur valeur réelle découle des interprétations qu’on leur octroie. Dans la main d’un sorcier arrogant et athée, ce geste est un blasphème. Dans la main de saint Louis, qui porte sur sa poitrine le signe de la rédemption, comme un disque fermé arrête un train, il arrête la marche du mal. Il s’oppose à l’influence du Maudit, dont il annihile le contre-signe cornu, en lui montrant qu’il le connaît, le reconnaît, aperçoit sa présence. Le sceptre fait tout ensemble le geste de l’exorcisme et de la bénédiction, qui se confondent dans le résultat.
L’homme en saint Louis aboutit au roi qui fut un saint, le saint de son siècle, le saint de la France. Son siècle est l’apogée du monde ogival. Et pour nous qui croyons que l’ogive est l’expression suprême de ce qu’il y eut de meilleur chez nous, de plus subtil, de plus net et de plus conforme à nos facultés morales, nous n’hésitons pas à voir dans l’ogive le véritable arc de triomphe de notre race, refondue par le christianisme évangélique. Comme une perfection, l’ogive fut éphémère. Mais devons-nous croire que c’est par hasard qu’elle a disparu, pour faire place au plein cintre païen, qui surbaissait l’ogive au niveau des cryptes du monde roman, monde des premiers efforts? A la Renaissance, la face du monde change, se matérialise, et réduit à la condition d’arts purement plastiques, ces peintures, ces monuments de pierre, ces statues, ces cathédrales, que
l’âge de l’ogive avait imprégnées du souffle de la conscience et de
l’estime que tout honnête homme doit à son âme. Le matérialisme de la Renaissance est moins crû que notre moderne matérialisme scientifique, mais il en marque le premier pas. Au xvi® siècle l’arrogance philosophique se campe en face des responsabilités pieuses de la conscience chrétienne. Le Rationalisme déclare la guerre à la Foi. Il proteste et sème le pédantisme obligatoire sous les pas du monde croyant qu’il va dévorer, en lui persuadant que la Foi est le germe de l’ignorance.
Le siècle de saint Louis, qui est un siècle de Foi, est celui qu’on compare au siècle de Periclès. On y a vu le point culminant d’une longue période, l’expression la plus élevée des aspirations et de l’esprit d’une société organisée sur des bases chrétiennes. Il succède au xiU siècle, qu’on peut appeler le siècle des épopées françaises, Lohengrin, Parceml, Titurd, et la plus extraordinaire de toutes, ce Tristan dont Quinet, après en avoir retrouvé un fragment mutilé, dans l’œuvre de l’allemand Gottfried, déclare que cet épisode « sauvé on ne sait comment, peut être comparé, pour la profondeur et la grâce, à ce que l’on a produit de plus parfait ». Au xm® siècle, autour de saint Louis, la France entière est au travail, tout comme notre France actuelle. Il n’y a pas un village, une bourgade même qui n’ait son école gratuite. Aujourd’hui cette école gratuite fait corps avec la mairie. Au temps de saint Louis, alors que Brunetto I.atini, l’Italien, écrivait en français « par ce que françois est plus commun que moult d’autres », cette école était attachée à l’église et sous la direction du curé. Cela ne veut pas dire qu'on n'y apprenait pas la lecture, l’écriture, les éléments du calcul et ceux de la gram-
maire, c’est-à-dire du latin. La langue vulgaire était formée. Saint François d’ Assise chantait le long des routes d’Italie des cantiques français, dont la poésie n’a jamais été dépassée. A Venise, Marco Polo publiait en français la première édition de ses récits de voyage. En Morée, en Espagne, en Grèce, en Orient, jusqu'en Syrie, les croisés ont acclimaté le « ramage « du peuple très chrétien, le peuple de saint Louis, dont les Establissements arriveront comme une synthèse de l’esprit public, de la sagesse et de la perspicacité de ce peuple, dont les coutumes s’appuient sur la morale et la justice chrétiennes.
La vie de saint Louis est un acte continuel d’affection et de dévouement. Ce législateur inspiré trouvait ainsi la solution de la question sociale, plusieurs siècles avant que le socialisme actuel, fait de revendications, ait crié aux oreilles satisfaites de l’économie politique, ces justes « murmures des pauvres » dont parle Bossuet. En pratiquant avant de les mettre au jour, les doctrines de ses Établissements, saint Louis donnait au peuple de France l’exemple de ce qui lui est le plus cher. Il instituait la Justice sur le ressort de la responsabilité individuelle. La reconnaissance de la France fut telle, qu’apres la mort de ce roi sans pareil, elle décréta une fête annuelle, le 25 août, fête civile, « consacrée dans les grandes communes, dit l’abbé Maury, pour lire en public les Etablissements de ce grand homme ». Il est vrai que saint Louis fut ce qu’on pourrait appeler le christianisme en action, et il fit son métier de roi, non point comme Louis XIV avait compris le sien, mais comme le roi très chrétien qui était le Roi de France, — celui qu’on appelait « le Roi » tout court, tant il dépassait
les autres, — devait le comprendre. Le roi Louis IX cherchait non la théorie de la justice « immanente », qu’on ressasse un peu trop en ce moment sans saisir ce qu’elle a d’insuffisant, mais la pratique de la justice « efficace », celle qui aboutit.
La justice immanente est insuffisante en ce sens qu’on n’est pas obligé d’en tenir compte. La justice immanente est une latence et une irréalité. La mauvaise foi d’une philosophie ergoteuse a beau jeu avec elle. La justice immanente est à la justice efficace comme la théorie est à la pratique. Elle est le germe mystérieux de l’idée de justice et n’en constitue pas la responsabilité. Ce germe a une existence propre, celle des principes qui sont de tous les temps, sans qu’il leur soit utile pour durer, qu’une force extérieure les vienne féconder. Les principes sont éternels et indépendants de la vie humaine. Ils sont dans l’homme, mais possèdent le don de vivre en dehors de lui, sans lui. La justice immanente est la secrète notion du juste et de l’injuste. Elle n’en est pas l’application. Cette notion réside en tout être humain. C’est l’acte du discernement, qui introduit l’homme dans le geste efficace de la responsabilité. Les actes sont les principes en action. La justice efficace est l’acte de la justice immanente, mue par une volonté réfléchie. L’homme n’a de valeur morale que par ses actes. Platon, qui n’était pas chrétien, a néanmoins pensé que rien ne ressemble plus à Dieu que l’homme juste. En pareille matière, les actes sont la substance de l’homme responsable. Si les actes ne viennent pas le mobiliser, le principe de la justice immanente restera, dans la pratique, lettre morte. Alors c’est la faculté pour l’homme d’être injuste, c’est l’injustice, suivant les besoins d’un système ou
E. FRÉMIET
d’une philosophie. La justice efficace est le contraire de cette lettre morte, la négation de cette injustice occasionnelle, parce qu’étant le geste de la justice immanente, elle est le signe animé de la justice éternelle. S’en tenir à la justice immanente est lâcheté, trahison ou duperie. Car la justice immanente est un principe que l’homme est libre de ne pas sanctionner par ses actes. L’immanence existe dans la conscience, mais elle n’engage la conscience qu’à la condition de passer à l’acte efficace, qui engage la responsabilité. L’homme a été laissé libre de choisir entre la décision dont il répond, et la simple constatation d’un principe qu’il reconnaît, sans reconnaître l’obligation de l’appliquer. On peut être un théoricien de la justice immanente, sans être un praticien de la justice efficace. Les praticiens de la justice efficace sont forcément de braves gens et des gens braves. Il faut du courage, pour éclairer ses actes de la lumière intérieure qui éclaire la Vérité à travers les siècles. La Vérité, pour être en lumière, a besoin du geste efficace de la responsabilité endossée Comme tous les principes, la justice immanente est susceptible d’être interprétée selon les temps. Les principes restent immuables. Les actes qui les expriment peuvent être faussés. La philosophie expérimentale, de nos jours, a trouvé son compte dans l’indéterminé de la théorie immanente. Elle l’admet d’autant mieux que celle-ci pouvant vivre sans l’homme, l’homme matérialiste a rencontré, dans le concours exagéré des faits extérieurs, un appui pour échapper au joug intérieur de la responsabilité. Cette philosophie, qui voit dans l’être humain un organisme condamné par essence à l’exercice de ses fonctions organiques, se refuse, dans sa logique, à faire à l’homme un
mérite de sa décision. L’immanence des faits régente désormais la marche des esprits. L’homme ne fait plus ce qu’il doit. Il fait ce qu’il peut. C’est la fatalité païenne accommodée à la sauce expérimentale. C’est la conscience passée au service de ces réalités extérieures, qui célèbrent la majesté rationnelle de la raison moderne. La conscience en est libérée d’autant; la liberté morale est libre de tourner en licence, sans que l’être humain ait à rendre des comptes à l’idée de justice qui n’est plus en lui, mais hors de lui, dans les faits dont il est devenu le très obéissant serviteur. Comme un simple M. Jourdain de la dialectique, le voilà emprisonné, à son insu, dans un fatalisme rationnel qui, somme toute, soustrait la destinée haute de l’idée de justice, aux références suprêmes de la conscience individuelle, source de tout ce qui est efficace.
Malgré cette déroute des principes fondamentaux, la justice efficace n’en demeure pas moins ce qu’elle doit être, l’immanence en action, le latent qui se dilate dans les décisions équitables et dans la responsabilité dont elle est la forme la plus élevée. La justice immanente n’est pas tenue d’être effective. La justice efficace est liée à l’acte qu’elle produit, liée à la décision qu’elle prend sur elle, parce qu’elle est un ressort de la conscience. Elle s’impose à l’homme, comme un devoir s’impose. Elle devient inéluctable, non plus parce que les faits extérieurs s’imposent, mais parce qu’elle est une sanction individuelle que l’homme s’oblige à proférer sur les faits. Et l’homme s’y oblige parce qu’il se doit à lui-même l'estime et le respect du devoir accompli. La justice immanente permet qu’on l'élude, selon le prix qu’on accorde aux faits qui la portent en eux-mêmes. La justice
E. FRÉiMIET
efficace ne tolère pas qu’on lui échappe, à moins de forfaiture, à moins de faillite à soi-même. La justice immanente qui, n’est pas constitutive de notre valeur active, ne peut empêcher qu’on se débarasse d’un fait qui voudrait prendre trop d’empire sur les intérêts. La Justice efficace est la négation des remords. La Justice immanente n’est pas détruite dans son principe par une mauvaise action.
D’où il arrive qu’un philosophe pourra s’accommoder d’une injustice dont son système lui aura assuré la relativité. Mais la justice efficace, qui touche de plus près à la probité morale de l’individu, ne s’arrange pas de ces lâchetés qui se raisonnent. On nie un fait gênant, on n’étouffe pas le cri de la conscience. Aussi bien si l’on voulait marquer la différence de notre siècle et de celui des Établissements, il suffirait de dire que l’un est celui de la justice immanente, et l’autre le siècle de la justice efficace. La justice immanente, aujourd’hui matérialisée, sert les fatalités déterministes de la philosophie scientifique, qui prétend rallier la Vérité à la réalité des faits. La justice efficace est l’œuvre de la volonté qui décide en son âme et conscience, au nom de l’Esprit de justice. Elle garantit à l’homme sa supériorité morale, et subordonne l’ésotérisme des faits aux droits imprescriptibles de la conscience. La justice immanente peut emprisonner la liberté morale dans un rôle passif, au besoin, mettre cette liberté morale au service de la liberté civile, plus expérimentale que consciencieuse. Le chêne de Vincennes est un monument parmi les plus beaux de la France du moyen-âge, parce que l’ogive cathédrale, de ses branches nerveuses, forma le palais vivant de la justice
efficace produit suprême de la volonté aimante, dont la sanction active est une forme de la conscience en mouvement.
C’est pour s’être affirmé le champion de cette justice efficace qui est un geste, le champion de la justice à ressort individuel et responsable, que saint Louis fut le roi le plus chrétien des rois, le plus aimé des chrétiens et le mieux compris de ceux qu’avait pénétrés la doctrine évangélique. La physionomie était belle à prendre au xiii* siècle, et saint Louis la prit comme on embrasse une vocation. Du fait même du temps qui l’engendra, ce prince législateur pouvait se contenter d’être un roi très chrétien, et de mener une vie qui était comme l’affirmation du chrétien, comme la preuve qu’on a le pouvoir de bien faire, quand les événements vous secondent. Louis XIV disant ; « L’État c’est moi », c’était déjà l’indice que les temps étaient changés. Le Roi Soleil ne tenait plus un langage royal. Saint Louis trouvait dans l’esprit de son siècle un puissant secours pour ses facultés d’homme bon. Louis XIV était contraint de s’affirmer comme un empereur. Trouvant en face de lui une âme publique en rébellion, un peuple désuni par le mouvement des idées antichrétiennes, il tenta de sauver la situation, par une expression de soi-même qui relevait plus de l’orgueil romain des Césars que de l’humilité chrétienne. iMalgré Bossuet, malgré Massillon, dont l’éloquence avait déjà des airs d’échos des temps anciens, il fit de la France un pays moins chrétien que latin . En précipitant le royaume dans le creuset de la centralisation, il devenait le premier empereur des Français. Louis XIV était obligé de dominer, pour n’être pas englouti par le libéralisme, dont on vo3Rait poindre le nez de faux bonhomme. Il suffit à saint Louis d’être roi.
Et pour régner en roi très chrétien et très, grand, il n’eut qu’à donner l’exemple d’une piété simple et aimable. Autour de lui la piété était aimable et simple. Saint Louis demeure le type du roi de France, parce qu’il lui fut possible d’être le roi d’un beau pays, d’un peuple respectable, responsable et droit, d’un peuple heureux, vivant de ses revenus, heureux par son travail et non point à la charge du travail et des , revenus des autres peuples. Saint Louis a fait son peuple. Mais celui-ci collabora à l’œuvre sainte de son roi. C’est pourquoi cet homme, qui fut un roi et un chrétien, est resté la plus héroïque, la plus accomplie et la plus parfaite incarnation sociale du moyen-âge, de Tâge du christianisme pratique, du christianisme appliqué.