‹ Un maître imagierChapitre 26 sur 37 · PORTRAIT EN PIED · texte numérisé non relu

PORTRAIT EN PIED

Si ce n’est point cela que M. Frémiet a voulu éveiller en nous, lorsqu’il nous a donné une image si accomplie du bon roi Louis IX, on se demande en vérité pourquoi il aurait dépensé tant de talent au service d’une œuvre d’art, qui nous arrive comme ce qu’on peut souhaiter de plus conforme à l’idée qu’on se fait du roi des Établissements. On le retrouve là tel que nous l’a peint Joinville, ce portraitiste si étonnant. Le voilà bien ce roi qui toute sa vie aima et craignit Dieu de tout son pouvoir, sur toute chose. Sa personne entière respire l’amour de la vérité et la droiture dans l’e.vpression du bon sens, qui sont les signes particuliers de cette figure historique. Son portrait signé Frémiet est net et simple comme le signalement d’un passe-port. Saint Louis aima tant la vérité, que jamais, même avec les Sarrasins, il ne voulut mentir ni se dédire d’une chose promise. De sa bouche il fut sobre et très chaste. Il mangeait patiemment ce que ses maîtres-queux lui préparaient, mettaient devant lui. Joinville

E. FRÉMIET

ne l’a jamais entendu deviser sur les viandes « aussi comme maint riche homme font ». Très modéré dans ses propos, jamais ce roi ne parla mal de personne. Il faut bien le dire, mais toute cette paix d’une âme paisible éclate dans l’image de M. Frémiet. C’est un portrait pénétré et pénétrant. Celui-ci non plus, ce saint Louis de bronze, que nous devons au grand imagier de notre temps, n’a point la mine à se laisser aller aux erreurs de l’ivresse. Lui aussi doit tremper son vin par mesure, selon ce qu’il voyait que le vin portait d’eau, pensant comme Fautre saint Louis, le vrai, que « ce estoit trop laide chose a vaillant home de soy enyvrer ». Il jugera lui aussi, qu’on se doit vêtir et armer suivant sa condition. Il aimera les gens craignant Dieu, disant combien c’est mauvaise chose de prendre le bien d’autrui. Car le rendre est si dur que, seulement à le nommer, « li rendre escorchoit la gorge par les ei'ves qui y sont ». Ces ej'res sont les rateaux du diable qui toujours tire au renard quand il s’agit de restituer. Regardez-le bien, ce bon roi : il a le nez droit d’un prud’homme, non d’un jobard ; c’est le nez fin et guiscard, qu’on retrouve chez certains hommes de la campagne, paysans aux mains nettes et d’esprit judicieux ; ces nez-là flairent les usuriers, sentent les rapineurs et ne s’y laissent point prendre. Saint Louis qui était avant tout un « preud’homme », comme il disait, n’aimait point les usuriers. Il en parlait avec malice et les jugeait comme il convient. Dans sa belle humeur, il instruisait d’avance le procès des prêteurs à la petite semaine, qui plus tard deviendront comtes du Pape. Ils sont les clients du diable, et c’est le Malin qui les attire. Si subtilement il s’y prend « qu’il leur fait donner pour Dieu ce qu’ils deveraient rendre » à qui ils ont pris.

Avec une si belle âme le bon roi avait tout pour plaire aux humbles, tout aussi pour s’aliéner les Grands. La lâche conspiration des barons réunis à Corbeil, le voyage du jeune roi entre Montlhéry et Paris, disent bien le mauvais accueil qudl reçut de la noblesse. Celleci voulait ni plus ni moins que l’exécution de ce prince, dont la bonté et la droiture n’étaient point des gages pour les pharisiens de la féodalité. Saint Louis règle ses comptes à Taillebourg, à coups de masse d’armes. Alors les envieux barons comprirent qudls perdaient leur temps, et se groupèrent autour de ce jeune roi qui était un héros devant l’ennemi. Le vainqueur de Taillebourg ne se départit jamais de sa tendresse envers les humbles. En bon chrétien, il savait qu’on doit des égards aux pauvres comme aux puissants, et plus encore aux déshérités qui attendent les consolations d’en haut. Cette douceur, on la revoit très vivante dans l’image qu’a signée M. Frémiet. Et si on le regarde bien ce portrait de roi, on ne s’étonne plus qu’avant de s’embarquer pour la Croisade, un tel homme ait envoyé par tout son royaume, des moines mendiants « chargés, dit M. de Montalembert,de s’informer auprès des plus pauvres gens s’il leur avait été fait quelque tort au nom du roi, et de le réparer aussitôt à ses dépens ».

Voyez-le tel que nous le représente le statuaire. Il a l’œil clairvoyant, le visage d’un homme sans passions viles, le front plein de sens et de lumière. C’est bien lui l'incarnation de l’équité suprême, comme on l’a dit. Tout en lui avertit de sa prudence et de sa sagesse extrêmes. Il sera l’arbitre des grands procès de son temps entre le pape et l’empereur, entre les barons d’Angleterre et leur roi. Prisonnier des infidèles, c’est lui que les Sarrasins prendront pour leur juge.

E. FREMI ET

Et avec cela un aspect extérieur de toute sa personne, qui donne i’idée de la force et de la grandeur. Comme un vernis le plus pur, le calme de la sérénité enveloppe tout son être. Haut et très bel homme, nous dit Joinville, dans son récit de la bataille de Mansourah : ■— « A ce moment je vis venir li roys et toute sa bataille, à grand noyse et à grand bruit de trompes et de nacaires ; il s’arrêta sur un chemin haut. Oncques ne vis si bel homme en armes ; car il paraissait dessus toute sa gent depuis les épaules en amont, un heaume dorei en son chief, une espée d’Alemaingne en sa main ».

Joinville dépeint là le roi croisé, avec son heaume d’or et son épée allemande. M. Frémiet nous donne l’image du roi des Croisades, qui, avant de mourir pour sa foi, voulut placer sous la sauvegarde du peuple de France, une relique précieuse, cette couronne d’épines, qui fut le heaume du Golgotha. Il n’a plus en main son épée d’Allemagne. Le voici portant comme un gage de sa vaillance cette Sainte- Chapelle, ce bijou délicieux de Fart ogival, dont il avait fait la châsse de sa chère relique, rapportée du saint voyage d’Outre-Mer. Cette Sainte-Chapelle est son œuvre, l’œuvre de sa foi et de sa dévotion à la couronne du Christ. Son reliquaire en main, saint Louis attend que la France décide s’il a fait œuvre de preud’homme en payant de sa vie la couronne d’épines. J’imagine qu’en recevant cette statue de son inspiration de grand artiste, M. Frémiet a voulu nous faire aimer cet homme pieux, sage et bon qui fut Louis IX. Sans doute quelque pensée simple et large le guidait. Dans le cimetière de l’histoire, M. Frémiet s’est arrêté à un des souvenirs les plus purs de la France passée.

L’artiste qui devait doter son pays d’une Jeanne d’Arc de missel au lendemain de la déroute de 1870, pouvait-il oublier saint Louis, dans son pèlerinage au tombeau des grands morts de chez nous ? L’effigie qu’il a retrouvée de ce bon roi, bon pour les humbles et doux aux pauvres, le portrait qu’il en a tracé dans la fixité du bronze, est plus qu’un document. C’est une relique. Le Saint Louis de M. Frémiet est tout ensemble celui de la légende et celui de l’histoire. Celui de la vérité et celui de la piété populaire. On le regarde et on l’aime, ce bon roi au visage limpide et reposé. Plus on le voit plus on sent l’éternité du mystère de la bonté, plus on conçoit l’immortalité du prestige de la droiture ; et bon croit apercevoir dans cette bouche aimante, la promesse infinie d’où, une fois encore, sortira le salut du monde par l’affection et le dévouement.

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