L’EX-VOTO DE LA PLACE DES PYRAMIDES
Ah! peuple injuste! Ah! foule étrangement frivole, l^ui devant ce bronze pieux.
Méconnaissant la sainte et cherchant une idole,
N"y vois pas plus loin que tes yeux !
fPAUL DÉROULÈDE'.
Sur le socle, ces deux noms : Jeanne d’Arc, Frémiet. C’est tout ensemble un fait d’histoire de France et un fait d’histoire de l’art chez nous. Au lendemain de Sedan, au lendemain de Metz, après les deux sièges de Paris, M. Frémiet, l’animalier Frémiet, érigeant dans la rue affolée d’une ville deux fois bombardée, une statue équestre de Jeanne d’Arc, c’est l’Art français, prenant sa part des responsabilités passées et futures; c’est un artiste, homme de grand cœur et d’esprit lucide, apportant à ses compatriotes désunis par l’invasion, la pensée commune, la branche d'olivier qui reliera les cœurs entre eux, les apaisera, les soudera de rechef aux destinées de la patrie qui ressuscite.
Dans le remue-ménage d’une politique qui s'installe, chacun dit
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son mot, chacun présente sa solution. Ici, des efforts en pure perte. Là, des paroles pour ne rien dire, des actes pour ne rien faire. C’est une poussée dans les esprits; on va devant soi, sans voir très clair. Parmi ce tumulte des ambitions nouvelles et des indécisions, un artiste, un statuaire, un homme, pour tout dire, qu’on ne s’attendait pas à voir dans cette bagarre de restauration officielle, un citoyen qu’on pouvait croire confiné dans ses rêves de sculpteur, rêves bons à publier dans les temps de paix et de prospérité, sans bruit, sans esclandre, comme un brave homme fait l’aumône, apporte lui aussi son idée. Le sort du pays l’intéresse, ce tailleur d’images qui porte en lui une pensée. Si les jours heureux lui sont profitables, pourquoi ne réclamerait-il pas sa part d’ouvrage dans les temps difficiles ! Enfin, devant la nécessité de relever le pays, il a eu une idée. Pendant que Paris s’effondrait sous les flammes mystérieuses de la Commune, il la ruminait, cette idée. Dans sa maison de Bouvigal, à la lueur du ciel allumé par la flambée des incendies de la guerre des rues, il y travaillait, la développait, lui donnait une forme. La voici ; elle vaut ce qu’elle vaut. L’artiste a fait son œuvre. Le citoyen a fait son devoir. L’avenir les jugera tous les deux.
Comme les autres, M. Frémiet a entendu les grands mots qui ont salué la libération du territoire. Comme les autres, il apprécie les efforts des tribuns dépositaires de la parole publique, qui persuade, gagne les causes et réalise les souscriptions qui ont soldé la rançon exigée par le vainqueur. Il entend et voit ce qui se passe. Il sait faire la différence entre les braves gens et ceux qui organisent la défaite de l’àme populaire, après la déroute des armées de la France. Il est
temps de parler aux âmes pour leur faire entendre les paroles qui seront leur sauvegarde, toujours. La rhétorique des intérêts, l’éloquence utilitaire a ses devoirs incontestés. Puis vient le tour des apôtres de la pensée supérieure, celle qui résume et prévoit. Un artiste comme M. Frémiet, dont l’âme est un écho des activités morales d’un peuple, sent que le peuple français, hier abattu, conserve encore au fond de soi, malgré le désordre des circonstances, des trésors de vaillance. Aussi n’a-t-il aucune crainte de manifester très haut son opinion de grand artiste, de maître dans l’ordre des expressions extérieures. Il accepte de tenir sa partie dans ce concert d’idées qui se font jour sur la place publique, en vue du sort de la France. Son idée est un peu ancienne peut-être. Parler de Jeanne d’Arc à ces gens hantés par le souvenir du casque à pointe ; certes il va sembler un peu vieux jeu aux esprits avancés qui montent à l’assaut des affaires, ce statuaire qui vient faire l’histoire dans la rue, et choisit son argument dans ce lointain xv^ siècle. N’importe ! L’artiste a le courage de son opinion. Il fera son évocation sans fausse honte. Et, quitte à n’être point goûté d’emblée, il ira jusqu’au bout de sa pensée, certain qu’un jour ou l'autre il sera compris des bons. En artiste qui voit les choses sous l’angle de la parfaite harmonie, M. Frémiet tiendra, pour exposer son rêve réalisé, un langage d’artiste. Il ne sait point la langue vulgaire et brutale qu’on avait, en ces tcmps-là, accoutumé d'entendre dans les clubs. Sa façon de s’exprimer est discrète et imagée. Son thème est une métaphore. Son exposé de principes est une image, et quelle image ! L'image de Jeanne d’Arc, celle qui contient tout ce qui a trait aux destinées de la
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patrie. Sa démonstration est par comparaison. C’est braver un e'cueil, car la foule est pressée et veut comprendre du coup. Or, M. Frémiet veut que le public, pour l’admettre, prenne la peine de réfléchir. Il n’enfonce point son raisonnement par les moyens violents. Il sait qu’il a raison, qu’il aura toujours raison, que son idée est la bonne. Mais, pour avoir tout à fait raison, comme il pense que cela se doit, il exige la collaboration de l’esprit public. Il met la France en face de sa conscience. Et comme il est patient, parce qu’il est fort, il est disposé à attendre que la conscience publique lui accorde son assentiment. Cela devait arriver, mais cela n’arriva point d’emblée. Sa Jeanne d'Arc ne fut pas comprise au début ; c’est à peine si elle fut vue. On la regarda comme une curiosité quelque peu archaïque. Dans le Paris de Voltaire, M. Frémiet édifiait une relique de la Pucelle. Cela signifiait que la France peut se ressaisir, qu’elle doit se reprendre. L’histoire n’est-elle point là avec ses preuves dont celle-ci, Jeanne d’Arc, est parmi les plus éclatantes ? Sans doute, cette période de l’Année terrible a été cruelle. Mais la France en a connu d’aussi dures. Elle s’en est bien tirée jadis. Pourquoi ne s’en souviendrait-elle pas cette fois encore ? L’idée était hardie autant que haute. C’était le vrai Siirsum corda. On ne le vit pas. On passa outre.
Il faut l’avoir vu, ce Paris de 1874, tout plein encore d’odeur de sang et de feu, pour s’expliquer l’indifférence qui accueillit l’œuvre de M. Frémiet. Cela sentait trop le sang et le brûlé. La poussière des ruines aveuglait les yeux et encombrait les cerveaux. Les idées étaient enfouies, elles aussi, sous les plâtras des murs écroulés. C’était un cimetière qu’on avait devant soi, le cimetière de tout ce qui fait la vie.
le cimetière des souvenirs, le cimetière des parents, le cimetière de l’orgueil national, le cimetière de l’espérance. Et le cimetière lui même est ravagé. Le peuple en ressent de l’effroi, et il n’a pas l’esprit assez libre pour comprendre tout ce qu’il y a d’avenir pour lui dans ce culte de Jeanne d’Arc, dont M. Frémiet pose la première pierre. L’angoisse sur le visage, la foule, stationne, encore stupéfiée devant ce squelette calciné du Palais des Tuileries, qui lui rappelle ces fondrières de chaux vive où la Révolution avait jeté les corps royaux décapités, avec la tête entre les jambes. Après les rois, le palais des rois. Bientôt, on installera un champ de foire sur le sol même où Philibert Delorme avait dessiné dans la pierre, la féerie de la salle du Trône. Pour l’instant, après ce qu’elle vient de voir, la foule se demande où l’on s’arrêtera. On rebâtit, il est vrai. Paris est aux maçons. Les échafaudages succèdent aux échelles de pompiers qui versaient des seaux de pétrole sur les murailles en feu. Peu à peu la vie matérielle s’installe. Les rumeurs de la rue ne sont plus des clameurs de guerre. Les marchands vont et viennent. Les affiches électorales annoncent que le bulletin de vote a commencé la lutte pour décider à qui sera le pouvoir. Les partis sont aux prises. La République postule et la Monarchie réclame. Néanmoins la vie est serrée, très à l’étroit entre les avaries d’hier et l’orage d'aujourd'hui. Les affaires vont-elles reprendre? se demandent les hommes d’affaires, pendant que les financiers évoluent dans les emprunts d’État. Pourrat-on revivre bientôt, et comment vivra-t-on? est la question que chacun se pose. C’est encore l’anxiété un peu partout. Il reste de la terreur dans l’air, pour les Français de moyenne vue, ignorants de
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ce que les meneurs de choses leur re'servent pour demain. C’est tout juste, d’ailleurs, si l'on n’entend plus rouler les canons aux roues bleues de l’ennemi. On a peur de tout, peur les uns des autres. Il traîne dans la ville des traces de dénonciation, qui rampent le long des maisons, dans les ruisseaux, depuis les conseils de guerre qui fusillèrent la Commune. On est égaré. Les cerveaux sont en émoi et les cœurs en bouillie. On est timide et menaçant, ombrageux et pourtant arrogant. Chacun veut se taire et tout le monde parle. Et peu à peu se canalise la vie matérielle, la vie du pain quotidien. On s’en tire comme on peut, les uns par égoïsme, les autres par charité.
L’ordinaire de l’existence n’est pas encore revenu. Chacun fait pour soi son possible. Une reste pas grand loisir pour s’arrêter aux efforts d’un grand artiste qui se mêle, lui aussi, à la foule anxieuse, dit son mot, comme les autres, sur la place publique, et parle de choses qui sont loin de l’esprit du moment. Jeanne d’Arc, ah! oui, comme cela tombe bien! Et puis l’on continue sa route. Jeanne d’Arc, M. Frémiet Tamise là, sur la rue, parmi les voitures, entre les promeneurs oisifs et les galériens du travail, à l’endroit même où jadis elle aussi assiégeait Paris, pour le compte de la France; il Ta mise là, comme la pierre d’espérance sur le chemin du peuple français. Ce pauvre peuple ne sait plus au juste ce qu’il est, s’il est Français ou simplement vaincu, et il se tâte aux quatre membres pour s’assurer qu’il est vivant. Il en a tant vu, ces temps derniers!
Le grand artiste, lui aussi, en a vu. Il a vu les misères publiques.
les calamités. Il les a vues d’un œil sagace, et cependant qu’il avait le mal sous les yeux, dans son esprit clair, grandissait la vision du remède à apporter. Thérapeute clairvoyant, il a pénétré les secrets du désordre. Il a vu que c’était l’àme surtout qui souffrait chez cette population dont les plaies physiques déjà se cicatrisent dans le bienêtre qui revient. Le souvenir de Jeanne d’Arc qui l’a consolé, lui le puissant travailleur, peut-être apportera-t-il un repos à tous ces Français affolés. Et M. Frémiet, un beau matin, apporte sur la place publique son secret de guérison. A ces esprits déconcertés par la déroute implacable, qui a remué jusqu’aux entrailles le pauvre pays qui se croyait voué à la victoire éternelle, et qui avait vu massacrer sous Metz les brisquards de Solférino, il offrait sa recette magique. Aux vaincus d’hier, il proposait en exemple la blessée du siège de Paris Anglo-Bourguignon. C’était la besogne du Bon Samaritain. IM. Frémiet donnait à boire à ce peuple qui avait soif de repos et de consolation. Jeanne d’Arc, sur la place des Pyramides, sur le lieu même où jadis une flèche ennemie avait atteint cette autre libératrice du territoire, c’était la France meurtrie qui renaît, c’était la France quand même. M. Frémiet commentait à sa façon l’admirable définition donnée autrefois par l’historien normand, Guillaume Postel, d’Avranches :
« C’est attenter à la patrie que de suspecter Jeanne d’Arc. Ses faits et gestes sont nécessaires à maintenir autant que l'Évangile. » L’œuvre du statuaire prenait dans les circonstances actuelles une ampleur extraordinaire, l’ampleur d’une parabole. La foule des Saducéens qui emplissait Paris de ses rumeurs radicales ne comprit pas ce que lui disait cet artiste. La statue de la place des Pyramides était comme
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un bénitier que M. Frémiet avait apporté spontanément sur la place publique, dans la pensée que les passants y viendraient puiser l’eau lustrale de l’espérance.
Les passants s’y rendirent bien, mais plus tard, beaucoup plus tard. Un jour viendrait où l’on apprécierait, comme il était juste, la sublime inspiration de M. Frémiet, offrant à la France vaincue l’image de Jeanne d’Arc, en manière de cordial qui remet du cœur au ventre. Bientôt on verrait la France entière prendre cet ex-voto de la place des Pyramides comme base de ses opérations politiques. Jeanne d’Arc! Hier, personne n’y songeait. Aujourd’hui, on a d’autres préoccupations. Demain, tout le monde, tous les partis se réclameront d’elle. Évêques et ministres de la République seront des dévots de Jeanne d’Arc. Rome étudiera le procès de sanctification. La République laïque envisagera la possibilité d’une fête nationale qui serait la fête de Jeanne d’Arc. Les harangues du radical Joseph Fabre succéderont aux sermons du Père Monsabré. Un évêque, l’évêque de Verdun ira jusqu’à l’Hippodrome chercher des souscriptions pour son monument de Vaucouleurs, dressé en concurrence à celui de Domrémy. Chacun prônera sa Jeanne d’Arc, avec la persuasion intime que celle qu’il défend est la meilleure Jeanne d’Arc. Des statues s’élèveront un peu partout, à Domrémy, à Rouen, à Chinon. Orléans commandera des verrières pour sa cathédrale. A Nancy, on prie M. Frémiet de se recommencer. On lui demande une nouvelle édition de son œuvre de la place des Pyramides. C’est l’extraordinaire M. Osiris-Iffia qui fait les frais de cette édition revue et corrigée. A Chinon, c’est un jeune homme, innocent et de bon vouloir, qui
veut rajeunir l’œuvre de M. Frémiet. Il est persuadé qu’il fera mieux. Des gens de peu de foi ont remarqué, dans le groupe de la place des Pyramides, une vie intérieure d’une intensité considérable, d’autant plus propre à marquer la vigueur de la foi, que la Jeayine d’ Arc de M. Frémiet est presque une figure de missel, héroïque dans son atmosphère de religiosité. Cette envolée de l’âme d’une sainte dérange les convictions matérialistes des radicaux qui se sont soudain épris de Jeanne d’Arc. Car la Jeanne d'Arc qu’ils préfèrent est une Jeanne d’Arc à eux spéciale. Ils acceptent bien la bergère sublime. Mais ils tiennent surtout pour la bergère. Le sublime les dérange. Ils trouvent que Michelet est allé un peu loin, et qu’Henri Martin, pour un homme froid, s’est presque emballé. Ils ne se soucient pas de voir en cause ce surnaturel. Leur Jeanne d’Arc doit être une femme comme une autre, plus brave, voilà tout. Ils consentent l’héroïsme et récusent le miracle. Jeanne d’Arc sera une femme admirable, la créatrice de la patrie française; elle ne sera point une envoyée du ciel, messagère de messire Dieu « qui y pourvoira ». C’est l’esprit moderne qui y pourvoira, en remaniant à son profit les commentaires gênants.
Les moins amers expliquent la mission, — niée en tant que mission, — par les phénomènes naturels, les mœurs du temps, « époque de petite science et de grande mysticité où l’intervention du surnaturel servait à tout expliquer ». C’est M. Joseph Fabre qui parle ainsi, professeur de son état, sénateur à l’occasion. Et le Démon de Socrate entre en comparaison comme preuve à l’appui. Le mot de M. Alfred Fouillée, un déterministe de haut vol, est là d’ailleurs qui décidera de bien des choses dans ce cas délicat ; « hallucination psy-
chologique ». L’œuvre de M. Joseph Fabre est une œuvre composite. L’idée qu’il a de Jeanne d’Arc est faite d’enthousiasmes et de réticences combinées. Il voudrait bien, mais ne peut pas toujours, ce bon M. Fabre. Car Jeanne d’Arc est de son temps à elle, et pour être du temps de M. Joseph Fabre, il faudrait qu’elle cessât d’être de son temps à elle, tout au moins en partie. Aussi M. J. Fabre façonne une Jeanne d’Arc tant soit peu mi-partie. On y trouve un peu de tout, surtout du positivisme atténuant le miracle. Ce n’est pas une tradition, c’est une adaptation d’un ancien culte populaire, du temps où le populaire était religieux, à un élan du temps présent, où le populaire n’a plus le sens du religieux. L’hallucination psychologique lui va mieux que l’hallucination pathologique que préconisent les savants, gens matérialistes et rationnels. Il voit là un moyen terme entre l’idée de mission, liée à la destinée de Jeanne d’Arc, et les réalités scientifiques, qui offensent la vérité de cette mission de Jeanne au xv® siècle. D’ailleurs, la pathologie morbide a voulu placer son mot dans ce mouvement d’exégèse créé autour du miraculeux de la vie de Jeanne d’Arc, mais sans succès. Comme malgré soi, l’opinion moderne, encore que scientifiquement impie, s’éleva contre les prétentions de la médecine, à expliquer la mission de Jeanne à l’aide de sa logomachie dégradante. Il fallait à la démocratie présente, qui veut des faits, rien que des faits, une théorie qui fut une moyenne entre les faits et la légende. On voulait plus de pureté, plus de propreté que n’en proposait la médecine, et moins de miracle qu’il n’en venait de la tradition chrétienne ; plus de rationalisme que n’en supporte le livre de M. Wallon, et moins de crudité que dans les explications fournies
par les savants tout court. Dans son œuvre, M. Wallon fait la part de la servante du Seigneur. C’est peu conforme à l’esprit qui court nos rues. Le radicalisme laïcisateur exigeait une formule lui tenant mieux en main. M. Joseph Fabre alors s’improvisa apôtre d’une Jeanne d’Arc juste-milieu, rationnelle dans son he'roïsme, patriote, mais non envoyée de « Messire Roy du ciel » . C’était une Jeanne d’Arc laïcisée, assortie aux aspirations de la France présente, la France administrative, celle des cartons verts, dont le libéralisme est doublé de dossiers et de casiers judiciaires. En ce qui touche les voix et les visions, on s’en tira avec le qualicatif d’illuminée, qui ne veut rien dire, mais suffit à une population égoïste, bourgeoise, qui ne veut rien savoir, et a peur de prendre parti. Certes, ce n'était pas la Jeanne d’Arc de l’histoire, celle du miracle et de la mission divine, venue pour le salut de la France des promesses et des accomplissements, la France des traditions, éternelle dans sa destinée de personne morale. M. Joseph Fabre s’y était pris très adroitement pour expliquer l’inexplicable, pour faire admettre Jeanne d’Arc sans heurter trop fort la veine positive du siècle. Il ne nia pas le miracle. Il l’écarta, et cela sans se rallier aux extravagances appuyées sur les observations de la Salpêtrière. Un sentiment de pudeur, lié très profondément aux vénérations latentes, qui sont les reliques des peuples, l’avait fait reculer devant les preuves malsaines et offensantes, empruntées au répertoire de grand prêtre Charcot, mort, somme toute, sans avoir rien prouvé, sinon qu'on peut toujours attenter à la conscience humaine quand on est un praticien de la magie noire. Ce professeur de rhétorique, promu historien laïque de Jeanne d'Arc,
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cédant à une conviction insuffisamment lumineuse, sentait bien la nécessité de laïciser une figure chrétienne que son christianisme avait fait injurier par le siècle de Voltaire. Mais il comprit aussi ce qu’il y avait d’inconvenant à faire admettre ce culte patriotique, à l’aide des attentats criminels pratiqués dans les hôpitaux, et qui, sous prétexte de dévisser le miracle, immobilisent les responsabilités de l’âme chrétienne dans l’irresponsabilité pathologique. M. Fabre introduisit Jeanne d’Arc dans l’école laïque; il s’arrêta sur le seuil du laboratoire Charcot. Un auteur anglais de mérite, une femme très éprise de la Pucelle d’Orléans, Mrs Florence Caddy, (i) voit dans l’œuvre de M. Joseph Fabre « un Wallon popularisé en dehors du sentiment religieux ». Le jugement a son prix, parce qu’il est exact. Mais M. Fabre pouvait-il faire autrement, autant en raison du public pour lequel il écrivait, qu’en raison de ce que le souvenir de Jeanne d’Arc devait faire naître dans son esprit méthodique de professeur moderne ?
Toujours est-il que, pour la France officielle, c’est le pointde vue de M. Joseph Fabre qui l’a emporté. Par honnêteté bourgeoise, on a écarté les théories pathologiques, et par respect des habitudes scientifiques, on a construit une Jeanne d’Arc très acceptable pour des esprits émancipés par la Révolution, fort habiles à expliquer tout par la norme du bon sens, personnage très laïque au demeurant, quoique fort militant sous ses airs de comparse sans importance. Cette Jeanne d’Arc-là est une sainte sans auréole, ce qui convient le mieux à
(i) Voir Jeanne d’Arc en Angleterre par Félix Rabbe, Savine, éditeur, livre curieux, plein de recherches et de lumière.
notre France sans religion, où l’esprit public a nié le ciel. Dépouillée, au nom de la méthode historique, de la force qu’elle puisa dans l’étendue de son sentiment religieux, cette Jeanne d’Arc moderne est une Pucelle d’Orléans, menacée dans l’authenticité de ses paroles et de ses actes de foi ardente. Privée par la science de la collaboration mystique de ses saints familiers qu’elle voyait, et dont elle entendait les voix, cette Jeanne d’Arc devient une figure nouvelle, presque inédite, en tout cas peu conforme à l’esprit des deux procès de condamnation et de réhabilitation. On nous laisse le corps, on nous enlève l’âme de celle qui vint de Domrémy pour conduire la France au sacre de Reims. On dirait une dame des Armoises prise au sérieux, une manière de contrefaçon terre à terre, de cette héroïne sainte et pieuse, qui somme toute n’a jamais rien entrepris que « par congé de Dieu «. Devant les efforts du personnel laïque pour transcrire à son profit et selon ses rites, la mémoire de Jeanne d’Arc, les professionnels catholiques se réveillèrent. M. Joseph Fabre proposait une fête nationale, à la date de 8 mai, qui réunirait toute la France sous les auspices de la patrie désintéressée de toutes les luttes, et personnifiée par la vierge de Domrémy. La cour de Rome songea à remettre à l’étude le procès de sanctification. Aujourd’hui, le rapport est prêt. Il est long de six cents pages, et c’est le cardinal Parocchi qui doit le présenter à l’approbation de la congrégation des Rites. A droite comme à gauche, la France entière a les 3'eux fixés sur cette sainte figure, si longtemps oubliée. Des monuments s’élèvent partout en son honneur. Les uns sont l’œuvre d’évêques désireux d'illustrer leurs diocèses. Les autres sont dûs à l’initiative de députés qui veulent soigner
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leur circonscription électorale, et voient dans le culte de Jeanne d’Arc un mystérieux ressort pour faire mouvoir ce qui survit d’enthousiasme dans Tàme du pays.
Quoi qu’il en soir, cette ferveur envers la Pucelle d’Orléans, victime des Anglais, brûlée par un évêque, petit-fils d’un usurier de Champagne, Cauchon, dont le nom était, par avance, une marque d’infamie, est devenue parmi nous un état d’esprit public. Elle fait partie des habitudes. Est-ce trop dire que la statue que M. Frémiet apporta, un jour de l’hiver de iSyS, de son atelier à la rue de Rivoli, peut être regardée comme le premier jalon de cette piété nationale qui honore un peuple comme le nôtre? Depuis la statue de Rude et depuis celle de la duchesse d’Orléans, on ne s’occupait plus guère chez nous de celle qui avait bouté FAnglais hors de France, dans un temps où l’Anglais prétendait asseoir par sa conquête effective de notre sol, ses prétentions séculaires et toujours vivantes à gouverner chez nous de droit. La France impériale, absorbée dans sa propre légende napoléonienne, avait fini par oublier la France au profit de l’Empire. Dans les derniers jours de ce régime illustré par Sébastopol et Solférino, menacé par Sadowa,et affolé par l’opérette, l’attention publique égarée, aurait volontiers marié les refrains sinistres de la Grande Duchesse avec les souvenirs de la Pucelle, si seulement il avait été question de la Pucelle d’Orléans. L’oubli était total (i). La France, les yeux fermés sur ses gloires passées,
(i) Le livre de M. Wallon date de 1860. Celui de M. Marius Scpet de i8G5. Cela était de la librairie, se donnait en prix ou en étrennes, prêchait des convertis. et n’allait guère au delà.
vivait au jour le jour, comme le joueur qui limite son avenir au sort de la matérielle quotidienne. La guerre finie, la rançon payée, il se trouva quelqu’un pour dire à ce peuple désorienté et sans union, que les Mai d’antan, les Mai sanctifiés par le martyre de Jeanne d’Arc, avaient porté en eux le germe des avenirs qui reposent et consolent. Désormais le culte de Jeanne d’Arc n’avait qu’à fleurir comme une haie d’aubépines à la saison nouvelle. La statue équestre de la place des Pyramides aura été la première pousse de ce printemps miraculeux. En la semant, au lendemain du traité de Francfort qui démembrait le pays, l’artiste pensait bien que la floraison serait somptueuse. Au temps où il planta cette graine en notre terre de France, il n'y avait, pour l’arroser, que les larmes d’un peuple pleurant sur les siens vaincus et massacrés par centaines de mille, pendant les récentes batailles.
Cette Jeanne d'Arc (i) en pleine rue fut mise là, il me semble un peu comme la borne milliaire d’où les routes seront mesurées. Elle est devenue le point d’attache des espoirs communs. C’est de son côté que se tourna un jour le peuple français, rentré dans la paix, comme rentre au port un navire désemparé. L’idée de Jeanne d’Arc fut arborée par la France vaincue, comme on arbore un passeport, comme on montre des références, des états de service. ÙI. Frémiet sous les
(i) La place s’appelle en re'alité ; place Rivoli; nous l'appelons place des Pyramides, pour faire comme tout le monde.
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ruines de la guerre et de la Commune avait retrouvé le signalement de Pâme française, avec son signe particulier, ce signe qu’elle est seule à porter, Jeanne d’Arc. Il mit ces états de service sous les yeux de tous, pour que chacun y reconnût ce qui lui était personnel. Son œuvre d’artiste était plus qu’une œuvre d’art. C’était une évocation, l’appel suprême à un état d’âme qu’on croyait perdu à jamais, celui où naissent les heures d’espoir. C’était la vision claire et haute d’un esprit lumineux et réfléchi, qui en appelait à l’âme de l’histoire de France, pour sauver le corps meurtri de la patrie. Cette Jeanne d' Arc^ sur la place des Pyramides, ne pouvait pas être une simple idée d’artiste. Le lieu et le temps choisis élevaient la conception à la hauteur d’un geste significatif, d’un réveil du présent par l’exemple du passé, d’un cri du cœur en faveur de l’avenir mis en danger par la déroute d’hier. Ce groupe de bronze faisait de la rue même, cette rue vivante et affairée, un foyer de résurrection. Qui pourrait passer désormais sans la voir ctxxe Jeanne d'Arc ressuscitée, et qui passerait sans se demander ce qu’elle signifiait, là, à cette place, à cette date? Chacun en s’interrogeant sentirait au fond de soi retentir une onde sonore d’ardeur et de redivivance. La France n’était pas morte puisque Jeanne d’Arc venait de renaître. Winchester, le cardinal anglais, féroce exécuteur de la haine britannique, avait fait jeter dans les eaux profondes de la Seine, à Rouen, les cendres du bûcher de Jeanne. C’était bien pour en finir, et que jamais plus on n’entendît parler de cette étrange missionnaire, victorieuse des armées d’Albion. Il comptait bien que la magie des eaux rapides emporterait pour toujours les poussières éteintes de ce corps de vierge livré au hard du bûcher en
flammes. Or, la vierge renaît des eaux mêmes qui devaient l’engloutir. Par un miraculeux dessein de la Providence, la voici soudain qui surgit sur les rives mêmes de la Seine, où Jadis ses cendres furentplongées. Comme une vision, Jeanne d’Arc remontait à la surface du fleuve, et ses cendres, en fusion d’airain, re'alisaient à tous les yeux, en plein Paris, l’image triomphante de cette vierge armée, effigie sainte de la France qui ne veut pas mourir.
Qu’on le veuille ou non, cme. Jeanne JArc de la place des Pyramides a été le point de départ de tout ce qui a été tenté depuis vingt ans en faveur de la vierge de Domrémy. C’est elle qui la première raviva ce pieux souvenir effacé de la majorité des esprits. Monument à l’adresse du passé, elle prit, par la date même de son inauguration, l’ampleur d’un vœu pour l’avenir. En un pays où la terre paraissait pour longtemps désolée, elle apparut consolante et pleine de promesses comme le premier épi de blé qui célèbre la moisson certaine. Je ne dis pas que M. Frémiet l’ait mise là où elle est, avec la prétention de sauver la France. Mais il est certain qu’il ne 1’}' mît point sans dessein arrêté, comme par hasard. 11 n’en fit point l’objet d’un sermon ni d’une leçon. Il plaça devant les yeux de tous un document historique, où nous sommes tenus de voir autre chose qu'une fantaisie artistique, exclusivement pittoresque. Un artiste attentif et de volonté perspicace comme M. Frémiet, ne se lance pas dans une entreprise aussi considérable, aussi difficile, aussi complexe dans son sens général et dans sa portée, qu’une statue équestre àe Jeanne d’Arc, pour en faire un monument de place publique, s’il ne cède pas à une autre pensée qu’au plaisir de vaincre une difficulté. Ce serait s’exposer pour
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peu de chose aux critiques renouvelées de la rue et des badauds, dont l’ordinaire est de s’exprimer très abondamment sur ce qu’ils ignorent le plus. Si le culte restauré de Jeanne d’Arc n’a pas donné ce qu’on en pouvait attendre, si l’idée a été quelque peu profanée par l’abus théâtral et l’exploitation mercantile qui en ont été faits, il n’en reste pas moins acquis que l’idée était utile à remettre en lumière. Le premier apôtre de ce culte si précieux en soi fut M. Frémiet dont la statue équestre de la rue de Rivoli restera comme le type le plus accompli de ce qui a été essayé de nos jours. Et c’est là, malgré tout, sur cette placette où aboutit la rue des Pyramides, à Tendroit même où Jeanne fut blessée sous le Paris des Anglo-Bourguignons, qu’on voit déposer des fleurs et des couronnes, dans les jours où Paris éprouve le besoin d’être convenable. J’ignore dans quelle mesure ces fleurs, quedes mains inconnues viennent renouveler de temps en temps sur le socle de CQXXQ. Jeanne d’Arc, peuvent émotionner l’artiste dont l’œuvre est l’objet de cette vénération discrète et profonde. Il est peu probable qu’il y reste insensible. Et j’incline à croire que la direction même donnée par l’esprit populaire au sens intime de cette œuvre, est la communion la plus directe que M. Frémiet pouvait souhaiter voir s’établir entre lui et le peuple de France.
Des fleurs, il en fut apporté là, dès le premier jour. Mais comme ils étaient rares les passants qui se retournaient pour se demander ce que leur voulait cette statue équestre, installée dans la rue de Rivoli, avec sa couronne de lauriers posée en auréole! « Jeanne d’Arc, disaiton, tiens, c’est drôle, une Jeanne ù’/lrc! » Les plus renseignés à la lecture du nom de l’artiste, ajoutaient : « .Mais, Frémiet. nous
croyions qu’il ne s’occupait que d’animaux. « Et l’indifférence continuait son chemin, sans plus se soucier du mystère coulé dans ce tarot de bronze. Peu de gens, oh! bien peu, furent même informés qu’on venait déplacer une image de Jeanne d’Arc. Ceux qui ne passaient jamais par là, ceux qui ne lisaient pas les faits divers dans leur journal, n’en eurent connaissance que bien des années après le jour d’inauguration. Car la fête avait été plus qu’intime. Les feuilles d’alors racontent qu’on y voyait en tout une cinquantaine de personnes. Encore ce n’était pas un article que les journaux avaient consacré à cet évènement, qui fut à peine un incident. Un filet, quelques lignes, presque rien. Paris qui devait, à quelques années de là, courir en foule inaugurer des panoramas où l’on verrait des Prussiens envahir la France, aux sons de la Marseillaise, jouée par un orchestre caché derrière la toile, en l’honneur de ÙI. le président Grévy, venu lui aussi pour voir, en même temps que le duc de Nemours (i), Paris fut à peine averti qu’on venait d’inaugurer un monument consacré à la gloire de Jeanne d’Arc. Tant cette idée alors était éloignée des préoccupations de la France. L’inauguration eut lieu le jeudi 20 février 1874, à dix heures du matin. « Cette inauguration a été faite sans aucune solennité, dit le Figaro, et en présence d’une cinquantaine de curieux.» Le Journal desDébats semble regretter ce peu d’apparat dans une circonstance qui méritait mieux: « Il n'y a eu aucune cérémonie à cette occasion. C’est sans doute pour réparer cet oubli que des mains pieuses ont placé à la partie saillante du piédestal
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une immense couronne de roses blanches et de violettes^ et sur la grille une autre couronne des mêmes violettes entremêlées de lauriers». Le Gaulois nous dit que la statue a été érigée en présence delM. Frémiet, deM. Thiébaut fils et d’un ingénieur délégué par la Ville. Il constate que cette «cérémonie n’avait du reste rien d’officiel» et comme il s’est glissé dans la foule, qu’il chiffre à i5o personnes environ, il ajoute que ces curieux ont eu dessein de profiter de la circonstance pour « ébaucher une petite manifestation ». Suit le récit de cette manifestation : « Il n’était question dans les groupes que de la défaite d'Orléans pendant la dernière guerre. Les généraux du 4 septembre, qui commandaient à cette époque, n’ont pas été épargnés, et Garibaldi principalement a été vivement attaqué par la foule, où il ne devait pas exister un communard. Les gardiens de la paix ont dû disperser la foule qui encombrait la place des Pyramides . L’incident n’a eu aucune suite ».
La statue, recouverte d’une toile, avait été apportée le matin par un camion attelé de deux chevaux. Elle fut montée sur son socle, à Taide d’un plan incliné, muni de rouleaux, qui partait du chariot pour aboutir au sommet du socle. On le voit, c’était très modeste et de bien petit équipage ; une installation, à peine une inauguration. Inauguration est même un mot trop solennel pour une fête aussi dépourvue de solennité. Deux chevaux et un camion, pas de personnages officiels, rien qu’un ingénieur délégué, dont on ne nous dit pas le nom. Il est venu là, non comme haut fonctionnaire, mais comme savant, comme technicien, une manière de gardien de l’équilibre comme un sergent de ville est gardien de la paix. Il y eut bien des
fleurs et des vers. Les Débats ont remarqué les fleurs. Ce journal académique y a vu une compensation à cette présentation d’une statue votive à un public absent. A côté des roses et des violettes, Banville, Déroulède, Coppée ont apporté quelques vers, de jolis vers, tendres, harmonieux et sonores. Ceux qui pensaient à Jeanne d’Arc en 1874 avec M. Frémiet étaient des artistes, rien de plus, des gens que le gongorique Mirabeau eût appelés des faiseurs de vers. Je ne crois pas que M. Frémiet ait pu jamais demander une consolation plus touchante que cette collaboration des poètes. Cinquante curieux s’étaient arrêtés dans la rue pour voir installer son œuvre, une œuvre où il avait mis beaucoup de son âme, sinon toute son âme. Il y avait de quoi souffrir. Mais voici que les poètes accourent et disent au statuaire : «Nous sommes avec vous. Salut à votre œuvre, généreuse et brillante de promesses. Nous allons vers votre Jeanne d'Aix comme les mages suivaient l’étoile. Et dans le ciel sombre des douleurs publiques, merci à vous qui avez allumé la première lueur d’espoir. » M. Frémiet avait gagné la bataille. Ce n'était plus qu’une affaire de temps. Le public n’était pas venu. Il ne savait pas encore. Mais les artistes avaient compris. Ils étaient avec le statuaire, eux, les bons, les poètes, les rêveurs, ceux qui savent le prix d'une belle idée, ceux qui rêvent la vie meilleure et chantent leur rêve avec des rimes et des espérances.
Comme des fleurs naturelles, les statues de Jeanne d’Arc, un jour, pousseront sur le sol de France; autant de boutures cueillies au petit square de la rue de Rivoli. L’idée aura pris tant de force qu'elle portera seule les œuvres destinées à la célébrer. On oubliera l’œuvre
E. F RÉ MI ET
devant le prestige de l’intention, et comme il arriva pour le monument de Chinon, on s’enthousiasmera pour une statue de Jeanne d’Arc, sans souci de reconnaître le mérite de l’œuvre d’art. On peut bien dire que c’est l’idée dont M. Frémiet fut l’initiateur qui sauva la Jeanne d'Arc de M. Roulleau, une erreur bien intentionnée, l'erreur d'un artiste qui s’est lancé dans une statue équestre du genre le plus monumental, sans posséder le sens de l’art équestre et sans avoir pris le temps d’apprendre comment un corps humain doit tenir sur le dos d’un cheval, ni comment un cavalier doit passer la bride à sa monture pour la maîtriser. Nimporte, c’est une Jeanne d'Arc^ et les municipalités n’y regardent pas de si près. Les cinquante curieux d’il y a vingt ans vont devenir des foules enthousiastes. Les poètes, il est vrai, ne sont plus de la partie, les libres poètes. Mais l’impulsion a été donnée. Et l’idée est entrée dans le domaine public, à ce point qu’on aperçoit, dans les fêtes de Chinon, un petit coin des ardeurs des luttes électorales. Ce n’est plus deux chevaux qui traînent Jeanne d'Atx sur la route de Paris à Chinon. On en compte jusqu’à quinze très gros. Des ingénieurs sont postés sur le trajet avec mission de surveiller, d’abaisser au besoin des ponts où passera le volumineux travail de M. Roulleau. Tout ce que les journaux n’ont pas raconté, il y a vingt ans, après l’installation de la statue de M. Frémiet, place des Pyramides, ils nous le disent aujourd’hui à propos de l’inauguration officielle de Chinon, et nous le disent avant la fête. Au jour dit, ce ne fut que discours, déclarations et professions de foi patriotiques. Aussi bien ce n’est pas seulement à Chinon que les choses vont ainsi. Toutes les villes qui figurent sur l’itiné-
Ibo
raire prestigieux de la vie de Jeanne d’Arc, réclament un monument commémoratif de leur participation à l’épopée du salut. Des fonds sont votés, des souscriptions sont ouvertes, des concours sont organisés. Domrémy, Vaucouleurs, Nancy, Orléans, Chinon, Rouen. C’est partout un effort qui aboutit à chanter la Pucelle avec la collaboration de l’art, partout sauf à Poitiers, où le crédit voté pour élever une statue de Jeanne d’Arc fut à la dernière heure détourné de son objet. Un concours avait eu lieu. Les maquettes furent renvoyées, sans solution, à leurs auteurs, et les fonds votés furent affectés à un service plus terre-à-terre que le culte d’un noble souvenir, néanmoins les cinquante curieux de la place des Pyramides sont devenus quelque chose comme la France entière.
Décrire cette statue de la place des Pyramides serait découvrir l’Amérique. Depuis vingt ans qu’elle est exposée à la vue de tous, elle a conquis, sur la mémoire des foules, l’autorité absolue d’un axiome. Elle est évidente par elle-même. Où qu'elle paraisse en image, où qu’elle soit reproduite, quelle que soit la matière em.ployée pour en consacrer le souvenir, bronze argenté, bronze ordinaire, plâtre, gravure, photographie, ou or pur en médaillon, toute inscription est superflue. La voir suffit pour la reconnaître. Les plus simples ne s’y trompent point. On dit : (c La Jeanne d’Arc de Frémiet.» Elle est comme la dominante de l’œuvre de cet artiste. D'autres Jeanne d' Arc sont sorties de son ciseau anxieux de mettre au clair la vision qu’il interprète. C'est celle de la rue de Rivoli qui donne la tonique. Elle a été consacrée par la foule, par le plein air de la rue ; elle
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est entrée par là dans les habitudes. Elle appartient à la vie de Paris au même titre que Henri IV, le Louvre ou les Invalides. C’est un monument connu de tous ceux qui ont vu Paris. Elle est une des astérisques de notre ciel opalin, et il n’est pas un Cook's tourist qui n’en retrouve sur son Bædeker la place et la sommaire description. D’où qu’on vienne, personne ne s’y méprend. On sait ce qu’on trouvera à l’embouchure de la rue des Pyramides. On trouvera Napoléon aux Invalides, Henri IV sur le Pont-Neuf, Jeanne d’Arc sur la place des Pyramides. C’est plus qu’un fait acquis : c’est un fait inévitable. La Jeanne d'Arc de M. Erémiet est devenue une célébrité de la rue. Elle est classée comme un monument historique. Et, si demain elle venait à disparaître, cela creuserait comme un trou dans la rue de Rivoli. Il faudrait une nouvelle édition à tous les Guides Joanne, à tous les Bædekers en vente, pour aviser les touristes de ce changement survenu sur les bords de la Seine, tant cette Jeanne d’Arc de M. Erémiet, est liée désormais à l’ensemble de la physionomie de Paris, dont elle raconte en même temps l’histoire.
Ce qui lui valut le plus de critiques, dans les premiers temps de
son installation, ce fut de n’être pas attendue. Paris ne pensait pas à
Jeanne d’Arc, et il était encore plus loin d’y penser comme M. Fré-
miet voulait qu'on y pensât. Ce fut une surprise de voir une statue de
Jeanne d’Arc, une surprise plus grande encore de la voir en armure,
montée sur un cheval d’armes du temps. Et puis il se dégageait de
cette œuvre inattendue un air de vérité renseignée, un reflet de
vision précise, qui déconcerta par sa netteté, par son caractère d’au-
henticité, les gens pressés d’avoir raison contre des maîtres comme
M. Frémiet, qui sont de trop grands travailleurs, somme toute, pour avoir tort, comme cela, d’emble'e, sur des appréciations oisives et sans assiette. Évidemment à l’époque où ce monument fut édifié sur la place des Pyramides, Jeanne d’Arc figurait dans les cerveaux français un peu comme un personnage de fantaisie, quelque chose comme ces statuettes du quartier Saint-Sulpice, d’intention très pieuse sans doute, mais par trop conventionnelles, d’une formule de commerce, qui plaît à l’acheteur, et qu’on reproduit parce que dans le commerce, c’est le goût de l’acheteur qui donne le ton. Le jour où cet acheteur sans goût, est appelé à juger une oeuvre considérable comme la statue de M. Frémiet, il juge avec ses petits moyens, avec le peu de choses qu’il sent, le peu de choses qu’il sait, c’est-à-dire avec l’estampille religioso-artificielle dont il a frappé les produits de l’imagerie dévote, et qui est la tare de son esprit. La vérité artistique l’épouvante, en raison de son appréciation erronée de la vérité. Il prendra un détail précis pour une concession à la matière. Aussi l’à-peu-près est le camp retranché de son esthétique. Il aura une préférence marquée pour la Jeanne d'Ay'C de la princesse d’Orléans, non pas précisément parce que cette statue dénote un effort louable encore qu’incomplet ; mais parce qu’elle est l’œuvre d’une princesse, et surtout parce qu’à cette considération, décisive pour une âme uniquement dévote sans lumière, d’être l’œuvre d’une tête couronnée, elle répondra à cet à-peu-près où il puise la moelle de ses appréciations.
Ces personnes d’éducation purement catholique et mondaine, il faut bien le dire, sont remarquables aujourd’hui par une impuissance presque totale à comprendre le sens élevé, divin, des grands produits
E. FRÉMIET
de l’art. Il survit en elles, si peu de cette lumineuse vocation chrétienne qui fit la gloire des grands siècles, qu’on les voit admirer les merveilles de l’art chrétien sans arriver à saisir la raison de leur beauté. Elles s’exclament par genre, admirent de confiance, avec la confiance qui leur vient de leur éducation qu’elles croient privilégiée. Suivez-les dans les cathédrales où elles iront entendre la messe. S’il leur arrive, par hasard, de faire l’éloge du monument chrétien, devenu leur paroisse, soyez sûr que c’est avec une insensibilité parfaite. Si vous les interrogez sur un point de cette question de l’art chrétien, vous devez vous attendre à une réponse qui sera une récitation. C’est de l’admiration en formules, de la béatitude toute faite. Le concours de l’émotion, la vie profonde de l’âme n’entrent pour rien dans le mouvement d’idées que vous aurez provoqué. Si encore ces gens sentaient ce qu’il y a de vérité sublime et sûre dans cette affirmation : c’est beau parce que c’est beau ! Mais non, c’est une anesthésie complète de l’âme et de l’émotion, une anesthésie toute d’orgueil et de pharisaïsme. Le pharisien a le monopole de tout ce qu’il y a de mieux sur cette terre. Il triomphe par sa situation, qu’elle lui soit venue par hasard de naissance ou par chance de conquête. Il est ce qu’il y a de mieux, par le simple fait qu’il est. Le pharisien ne se trompe pas. Il juge, il arbitre, et il est né pour avoir raison. Il a puisé dans l’atmosphère hypocrite et arrogante d’une éducation qui lui est réservée, le droit à tous les privilèges. De très bonne heure il a été habitué par des maîtres complices de son orgueil, — le premier acte de sa déchéance morale, — à considérer ses appréciations comme les seules valables. Il puise dans sa situation acquise, l’opinion que ses
jugements sur tout sont comme l’émanation d’un sacerdoce, le sacerdoce de l’orgueil et de l’intolérance. Aussi bien il n’y a pas à lui insinuer qu’il pourrait méjuger, ou pourrait s’instruire. Il est chez soi dans la pratique quotidienne de son orgueil doublé de cagotisme. S’il humilie un pauvre, ou piétine un humble, c’est pour lui rendre service. Car chacun de ses actes équivaut à un acte de vertu. Quant à s’arrêter à étudier les vérités du christianisme, ou à sentir les chefsd’œuvre issus de ces vérités, il n’en a pas besoin. N’est-il pas luimême une émanation de ces vérités? Tout au moins ses maîtres le lui ont affirmé. Pour ce qui est des œuvres d’art, sur lesquelles nous venons de l’interroger, elles ont été créées pour lui, pour sa satisfaction, pour lui donner la joie de se dire : Ça, c’est pour moi. A quoi bon les étudier? C’est son bien. Il les connaît par le fait qu’il les possède par héritage. Ne lui en demandez pas davantage et ne cherchez pas à mettre en cause sa sensibilité : son orgueil répond de tout, pour tout, et lui tient lieu de tout. Le voilà, le vice symbolique, le vice suprême, rédhibitoire de son épuisement sans retour.
Ils sont légion de nos jours, ceux qui ont livré au monstre de cet orgueil pharisaïque, les trésors d’art et de vérité qui donnèrent jadis l’empire du monde aux artisans de la vérité et de l’art chrétien, et dont les chefs-d’œuvre n’étaient en somme que le relief extérieur de ces vérités dont chacun sentait en soi l’infinie consolation. Aujourd’hui l’art chrétien est faux comme un mensonge. Il ne fait point honneur à ceux qui s’en contentent. Démon d’orgueil et d’hypocrisie, le monde dévot erre perdu dans son impuissance de vérité. Ce qui est de pure convention le séduit plus que tout. C’est ainsi qu’il faut
expliquer le de'saccord apparent entre les pratiques pieuses des personnes dévotes, et l’art d’h3'pocrisie, de mensonge réfléchi, de calomnie effrénée, qui est le fait de ces gens qui se croient gens de beaucoup de foi parce qu’ils s’en tiennent aux formes extérieures de la Foi. De tels êtres sont des âmes mortes. Il faut les plaindre, sans songer à les convertir. Ils sont insensibles à tout ce qui est bon, et fermés à tout ce qui est clair. Pour ce qui est de la vie matérielle ils ont l’expérience de toutes les brutalités. La vie de leur âme est un compromis entre la bestialité et l’hypocrisie, entre la nuit de ripaille et la sainte table à la messe de sept heures (i). Leur vie intellectuelle est la pratique d’un dédain effronté, qui n’est que le manteau troué d’une misère sans espoir. Ces gens-là ont haussé les épaules devant la Jeanne d’Arc de M. Frémiet, ils les lèvent encore, les lèveront toujours. Dressés à l’école de ces plâtres badigeonnés dont la détresse artistique assure la fortune du marchand de chapelets, ils sont insensibles à l’œuvre d’émotion, et impatients de ce qui dénonce leur médiocrité. Ecoutezles raisonner sur des œuvres de cette envergure. Ils ont des phrases toutes faites, de petits cris appris. Ils ne parlent pas, ils récitent; leurs propos sont sur mesure, réglés comme à l’avance. Et puis c’est tout. Regardez-les bien pendant qu’ils causent. Vous verrez qu’il y a quelque chose d’éteint chez eux, quelque chose qui était la lumière
(i) Ces lignes ont paru dans V Artiste t'a décembre iSgS. On renvoie les personnes sensibles qui les trouveraient excessives, à la Semaine religieuse du diocèse de Poitiers, présentant dans son numéro du 3 juin 1894, le dernier livre de l’abbé Henry Bolo, vicaire général de la Réunion, Les Décadents du Christianisme, comme une étude à l’adresse de ces tartufes qui mélangent sans
du christianisme, et qui est devenu le falot de l’hypocrisie. Aussi il faut les avoir vus s’escrimer contre la Jeanne d'Arc de la rue de Rivoli, pour acquérir la conviction, que leurs capacités intellectuelles sont ailleurs que parmi les idées de vérité, dont le patrimoine n’est plus aux mains de personne, puisque ses héritiers naturels, les catholiques, n’ont plus qu’une fausse idée de leur mission de chrétiens aux prises avec la fausse vérité du temps présent.
Ces gens-là ont été les pires détracteurs de l’effort de M. Frémiet. Ils auraient accepté une Jeanne d'Arc de convention, une poupée semblable à celles qu’ils achètent dans les bazars de pieusetés rue Bonaparte. Ils auraient acclamé une Pucelle d’Orléans en page d’opéra-comique. Ils ont lardé de leurs critiques essoufflées, le monument de M. Frémiet, simple et exact comme une page d’histoire. Cette exactitude même des détails très étudiés, cette érudition sûre, qui avaient présidé au choix des accessoires, semblent avoir surtout exaspéré ce public élégant, qui a peur de l’exactitude et fuit la vérité. Il en sortit une critique venimeuse que je copie dans les journaux du temps, ceux que les feuilles avancées appellent les journaux bien pensants: « M. Frémiet a suivi ses habitudes de réalisme dans le choix et dans l’exécution des accessoires. » On devine derrière
vergogne « tous les plaisirs défendus avec toutes les observances extérieures de la religion. i> C’est le rôle d’un écrivain comme M. Bolo, de désigner ces décadents pour » dégager le christianisme du discrédit qu’ils pourraient jeter sur lui. » Mais on ne saurait nous contester le droit, à nous laïques, de dénoncer ces chrétiens dégénérés, afin de sauvegarder les efforts des gens de coeur et de talent contre l’incapacité et l’intolérance des hypocrites.
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cette remarque le besoin de parler pour ne rien dire. On aperçoit aussi l’esprit de la rue Saint-Sulpice qui défend ses produits contre une figure de Jeanne d’Arc, qui serait funeste aux marchands de la rue Bonaparte, si le public venait à l’adopter. La dénoncer comme réaliste, c’était appeler sur elle l’excommunication majeure. Et le mot d’ordre une fois donné, \3i J eanne d' Arc de M. Frémietfut qualifiée d’abomination réaliste, parla masse des gens bien pensants qui ont perdu l’habitude de penser par eux-mêmes, attendent le concours de l’opinion pour prendre une décision, tellement sont affaissés en ces êtres, les ressorts de la conscience responsable.
« J’ai pour moi la tapisserie d’Orléans, tapisserie allemande qui date de soixante ans après la mort de Jeanne d’Arc, à Rouen », aurait pu riposter l’artiste pour faire la preuve de la sûreté de ses renseignements. En même temps il établissait l’authenticité de ces accessoires. Il affirmait que s’il les avait choisis tels, c’était par goût de l’exactitude, et non pour le plaisir d’offenser par un monument réaliste, les personnes pieuses qui ont le monopole de s’y connaître en idéal. Somme toute, M. Frémiet avait procédé en artiste qui voulait mettre au jour une statue de Jeanne d’Arc qui fût un monument digne du sujet. Apporter un peu de vérité à cette figure d’histoire traitée jusqu’ici avec un abus de convention, était le droit d’un artiste dont le ciseau est sûr, l’œil précis, et qui obéit à un esprit dont la portée me paraît très supérieure à ce qu’on en pense parmi les gens dont le privilège est de bien penser, à l’exclusion de la pensée commune. Pour sauvegarder le prestige de la rue Saint-Sulpice, on a oublié l’historien qui double le statuaire en M. Frémiet, on a même été
unanime à ne pas remarquer que, le jour où cet animalier s’est adonné à l’histoire, il a produit des œuvres qui sont des monuments d’art chrétien, destinés à ranimer par le souffle d’un art puissant, des reliques par trop dépouillées des accessoires de leur vie d’antan. Parmi l’incessant inédit de l’histoire de France, M. Frémiet retrouve ces accessoires qui étaient le signe du temps et des mœurs des figures que son outil exhume et rend à la vue de tous. Il y a mauvaise grâce à l’en blâmer. Le blâme ne serait justifié que si M. Frémiet avait sacrifié le sens absolu de son œuvre à l’agrément de ses accessoires. Or, on ne voit pas plus dans sa Jeanne d’ Arc qno. dans s,on Saint Louis ou dans son Grand Co;;ùé, qu’il ait sacrifié le sujet à ce qui l’accompagne. Il est évident que le soin donné par M. Frémiet à l’exécution des détails dans la Jeanne d'Arc^ et le choix des accessoires, ne sont là que pour rendre plus parfait, plus conforme à l’exactitude de ce qui fut, l’hommage que, dans sa vision d’artiste hanté par la majesté d’un certain passé , il a voulu rendre à ce qu’il y eut de plus pur dans le passé de son pays. La vérité reconstituée, le document retrouvé, précis, authentique, comme cela se voit pour cette armure de Jeanne d’Arc et pourle harnais de sa monture, sont autre chose qu’une concession systématique à la brutalité du réalisme tout cru. Ces pièces vraies constituent la vérité artistique au profit de la vérité de l’histoire. C’est bien quelque chose. La vérité ainsi utilisée est un hommage. On est mal venu à lui refuser les éloges qu’on accorde aux intercalations de la fantaisie dans l’histoire. M. Frémiet nous a donné de l’inédit. Avons-nous le droit de lui en vouloir ? Il me semble qu’il serait mieux de lui en savoir gré. Jeanne d’Arc ne peut pas être
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diminuée parce qu’elle nous sera montrée telle qu’elle était, dans un équipage, avec une armure, en tout semblables à son armure et à son équipage propre. Pendant longtemps nous l’avons vue, en de petites images, montée sur un cheval blanc. La décence et le respect furent-ils offensés, le jour où nous avons appris que Jeanne d’Arc ne montait pas un cheval exclusivement blanc ? Elle avait aussi un cheval noir. Bien mieux, son train était celui d’une grande dame, et son écurie était de quinze chevaux. Dans le nombre il y en avait de noirs. C’est ce qu’assurent les frères Guy et André de Laval dans une lettre à leur mère : « Et la vis monter à cheval armée tout en blanc sauf la tête, une petite hache en sa main sur un grand coursier noir. » Ce grand cheval noir devant la porte se démenait très fort, parait-il, et ne voulait pas se laisser monter. Ceci se passait le lundi 6 juin. Alors Jeanne dit à ses gens de mener son cheval à la croix qui était devant l’église tout près au bord du chemin : «Et lors elle monta sans qu’il se mût comme s’il fût lié ».
Ce grand coursier noir, décrit par les frères de Laval, cousins de La Tremoïlle, pourrait être appelé le cheval noir du miracle. Mais ce qui doit intéresser surtout ici, c’est de savoir qu’il était grand. Car les gens qui ont jugé la statue de M. Frémiet en connaisseurs, avec des avis de spécialistes qui auraient passé leur vie à étudier les secrets de la statue équestre, ces gens-là ont prétendu, prétendent encore et prétendront toujours, que la Jeanne d'Arc de M. Frémiet pèche par les proportions. Cela s’est dit il y a vingt ans, cela se redit aujourd’hui, cela se répétera encore jusqu’à ce qu’une nouvelle
ign
génération se soit enfin demandé sur quoi se fondèrent les gens qui ont avancé cette critique dont on a rebattu les oreilles de l’artiste au point de le troubler. Cet homme de conscience, qui est un maître et travaille en homme qui sait ce qu’il fait, se demanda un jour si par hasard cette critique tant ressassée n’avait pas sa raison d’être. Il oublia que les gens qui criaient le plus fort n’avaient jamais vu, ce qui s’appelle esthétiquement vu, une femme sur un cheval. S’ils l’ont vu, ils ont pensé aux amazones du Bois, dont les robes longues changent les proportions de la figure humaine. Et ils oublièrent de chercher l’effet que pouvait produire une femme en selle, lorsqu’elle est habillée en homme. Il faut ajouter qu’en 1874 comme aujourd’hui, une statue équestre comme celle de la place des Pyramides, provoquera toujours les mêmes remarques. Le cheval d’armes du xv® siècle, le grand trottier vu par les frères Laval, paraîtra toujours trop grand à des gens qui ne connaissent plus guère que le cheval dégradé par la civilisation, épuisé par l’égoïsme des grandes villes, passé au laminoir des champs de courses, et protégé par des sociétés d’encouragement, qui, sous le couvert de régénérer l’espèce chevaline, ont réhabilité la loterie, au détriment du cheval, au détriment de sa mission de beauté, de noblese, de bravoure et de dévouement ici-bas. La statue équestre de Nancy, exécutée en 1889, passe pour être la correction des erreurs relevées par les connaisseurs de la pelouse, dans la statue de la rue de Rivoli.
Des gens trop pressés d’avoir raison contre un travailleur comme M. Frémiet, qui ne saurait avoir tort, ont voulu voir une concession à leur perspicacité, dans cet effort d'un maître qui ne recule pas devant l’effort de se recommencer. Il ne reculait pas non plus devant un
péril réel. Car tout le monde pouvait échouer dans une entreprise pareille. M. Frémiet sortit victorieux de l’épreuve qu’il s’était imposée par un excès de modestie, et qui dénote en lui une conscience artistique d’une trempe rare. Il faut dire que sa première statue, celle de 1874, sortit elle aussi avec honneur de cette épreuve destinée à l’atteindre dans son éclat d’œuvre inspirée. L’avenir saura gré à M. Frémiet d’avoir affronté le danger de rester au-dessous de lui-même en reprenant une composition aussi importante que Jeanne d'Arc. Cela nous a valu un fier monument équestre de plus. Mais, tout en félicitant ce maître d’avoir ainsi accepté un défi que semblait lui porter l’opinion, nous devons reconnaître qu’il s’est livré à un travail considérable, pour ne pas se surpasser.
SdiJeamied'ArcàQ Paris est restée ce qu’elle a toujours été, un vrai bijou, un bijou par les proportions idéales delà figure, un bijou par l'orfèvrerie des détails, par le charme mystérieux qui auréolise le monument dans son entier. La statue de Nancy, plus conforme à ce que voulaient les gens qui ne sont jamais contents, ne dégage pas plus de charme pour être plus volumineuse. C’est tout juste, d’ailleurs, si l’idée ne s’est pas refroidie, figée, en subissant une masse plus grande de matière. Si les proportions nouvelles ont dû modifierquelque chose au projet primitif, à coup sûr ce n’est pas au détriment du groupe de la rue de Rivoli. Le bénéfice net de cette édition revue et corrigée par l’auteur, est que nous avons de lui une statue équestre de plus. Comme il les exécute avec une maestria qu’on n’a pas égalée encore, c’est tout profit pour nous. Mais son monument de Nancy ne prouve rien contre celui de Paris. Il n’est ni mieux ni pire. Il est autre. Voilà
tout. Il est plus grand, sans être plus grandiose. Et ceux qui avaient compris ce qu’il y a d’exquis, de voulu et de sûr dans l’exécution du premier sujet, apprécient tout aussi bien le mérite du nouveau modèle. Ce qu’ils y voient de plus éclatant, c’est l’effort que l’artiste s’est imposé à lui-même de se recommencer. On doit estimer très haut un artiste queles scrupules de sa conscience tourmentent au point de ne le laisser jamais satisfait. L’homme qui cherche à ce degré la perfection de soi-même, porte la marque d’un maître. Que doit-on conclure de cet effort, sinon qu’il n’est pas aisé, pour les premiers venus de la foule ou de la critique, de prendre en défaut un homme de conscience et de probité artistique comme M. Frémiet ? En admettant quece soit de la meilleure foidu monde, qu’on ait voulu contraindre cet artiste à faire la preuve contre lui-même, cette preuve, une fois faite, a tourné contre ceux qui l’exigeaient. Ils voulaient une Jeanne d’Arc, plus grande sur un cheval moins gros. L’artiste n’a pas fui la contreépreuve. C’est lui qui a eu raison. En se reprenant il ne s’est pas amoindri, mais il a confirmé les premiers motifs qui avaient décidé de ses proportions dans le principe. Il ressort de là que M. Frémiet sait mieux que personne ce que c’est qu’un cheval, et mieux que personne comment établir une figure humaine sur le dos d’un cheval. Ce sculpteur a retrouvé dans le sage examen de la nature, le secret des formules simples qui sont l’expression de la vérité. S’il a monté sur un grand cheval une Jeanne d’Arc qui paraît trop petite aux gens qui ignorent ce qu’est un cheval et ce que doit être une figure équestre, c'est que cela devait être ainsi et point autrement. ÛL Frémiet, en donnant la contre épreuve de son œuvre primordiale, a prouvé
qu’il sait ce qu’il fait, cela doit nous suffire. Les critiques patentés, bénévoles qui déclarent que ce statuaire s'est fourvoyé en produisant sa Jeanne d’A?'c^ ne savent pas ce qu’ils disent en parlant d’un homme qui sait ce qu’il fait. Leur sottise est la même que celle des gens qui prétendent que nous voyons dans son œuvre des choses qu’il n’y a point mises. Qu’il les ait mises ou non, l’essentiel est qu’elles y sont. Cela suffit à établir que le maître qui nous fait voir ces choses, est plus grand que ceux qui ne les voient pas.