LE CHEVAL DE JEANNE D’ARC
Il reste à savoir si ce cheval, qu’on a dit trop gros, est bien un cheval, et si cette figure qu’on a déclarée trop petite est bien celle de Jeanne d’Arc. Pour un cheval, celui du monument de la rue de Rivoli en est un vrai, et un fameusement beau. Ceux qui le qualifièrent de cheval de ferme n’ont pas l’idée du vrai cheval d’armes, ce puissant et somptueux serviteur, qui conduit aujourd’hui les soldats du feu à l’incendie, et jadis menait à travers l’Europe, les gens de la Croisade, les chevaliers Cmfo, à la délivrance du tombeau du Christ. Jeanne d’Arc monte là un cheval d’armes, de service, un étalon majestueux, fier et grand, pareil à celui que les frères de Laval ont vu se démenant très fort devant l’huis de son logis. « Menez-le à la croix, disait-elle, il se calmera. » Et l’on admire comment cette jeune fille tient en main ce destrier, ce grand trottier qui n’est maniable que parce qu’il est dompté comme par la magie d’un pouvoir supérieur II est serviable et brave, il fera de la route et marchera droit contre les épieus de l’Anglais. Il a des muscles pour suivre les durs chemins de la victoire. Son encolure est celle d’un cygne d’épopée. Lui et ses pareils, ses quinze compagnons de
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récurie de Jeanne, sont taillés sur ce modèle grandiose. Ils proclament un triomphe de la nature, et on les admire comme le plus magnifique présent de Dieu à l’homme.
J’ai essayé précédemment de démontrer par où M. Frémiet sait comme personne établir une statue équestre, comment il sait faire valoir l’homme par sa monture ou emprunter au cavalier la noblesse dont la bête a besoin pour paraître dans tout son prix. Le cheval de la place des Pyramides est peut-être la preuve la plus éclatante de cette théorie dont M. Frémiet s’est fait une loi. On connaît cette page où Commynes, racontant la bataille de Fornoue, nous montre le roi Charles VIII, en armes, monté sur le beau cheval noir qui lui venait du duc de Savoie. Ce cheval était borgne, et néanmoins donnait de la grandeur à ce Jeune roi, d’allure craintive, au point qu’il en paraissait tout autre, tant ce cheval « le montrait grand ». Bien qu’on ait écrit que M. Frémiet n’était pas à la hauteur de sa renommée d’animalier quand il modelait le cheval du connétable de Clisson, je persiste à penser que le cheval de sa Jeanne d'Arc est de la famille artistique du cheval noir que montait Charles VIII à Fornoue, le 6 juillet 1495. Il prête de son caractère à la figure qui le surmonte. Le statuaire devait-il oublier que Jeanne d’Arc était une femme que ne pouvait pas grandir son costume masculin? Ce cheval, par sa puissance même, souligne le caractère de la femme à cheval. C’est lui qui nous dénonce à distance la féminité de cette figure humaine, enveloppée dans l’airain de son armure d’homme. Je crois bien fort que c’est là l’erreur de la statue de Nancy, où Jeanne d’Arc a perdu du charme mystérieux de sa figure de vierge pour paraître aussi
grande que le serait un homme. A travers les siècles, Jeanne d’Arc nous arrive comme une figure humaine, très allégée de matière réelle. Son souvenir survit comme un souffle céleste, plus lumineux que charnel. Elle est la sœur mystique de la terre de France, elle est un reflet du ciel sur cette terre comblée de promesses. La réalité de sa vie miraculeuse est devenue la vérité d’une légende authentique. Elle est plus une âme qu’un corps ; elle est moins la force physique de la victoire, que la respiration de l’âme française libérée. Il fallait asseoir tout cet intangible sur un cheval. Tout cela ne pouvait guère se traduire par une épaisse couche de bronze; il importait encore d’alléger le poids optique de ce métal déjà si volatil, pour rendre aux yeux l’idée qu’on doit avoir de Jeanne d’Arc.
Si M. Frémiet avait tort 'pour avoir souligné, par les proportions de son œuvre, les gracilités féminines qui idéalisent sa figure, c’est M. Lesigne qui aurait raison, parce qu’il aura coulé le souvenir de la vierge de Domrémy dans le moule opaque du sacrilège. Or, la vérité veut que le statuaire, qui a vu juste, ait raison sur l’écrivain, quia vu faux. M. Lesigne exige que l’histoire de Jeanne d’Arc soit un « conte de la mère l’Oie ». Il ne veut voir dans la sainte de la France ni plus ni moins qu’ « une robuste paysanne hallucinée, une fille aux jarrets solides, une porteuse de bannière », tout comme il aurait dit une porteuse de pain. jNI. Frémiet est resté dans la tradition; il n’a fait ni une robuste paysanne hallucinée, ni une fille aux jarrets solides, ni une porteuse de bannière. Il a montré la « jeune fille d’une remarquable élégance », d’attitude virile, dont parle le
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conseiller-chambellan Perceval de Boulainvilliers dans sa lettre en latin à Etienne Visconti, duc de Milan, en date du 21 mai 1429- J’imagine que le témoignage de visu de Perceval de Boulainvilliers vaut bien les hypotnèses scientifico-anthropologiques de M. Lesigne. M. Frémiet a bien fait de s’en référer aux gens qui avaient vu. Et, quand il n’a pas donné à sa figure les hautes dimensions d’un homme à cheval, il avait encore pour lui l’assertion de Guillaume du Guast, seigneur italien attaché à la cour de Charles VII, et qui avait vu Jeanne dans son costume masculin : « Jeanne était de petite taille », dit-il, en ajoutant qu^elle avait les cheveux noirs, était très forte de tout son corps, et que « son parler, comme c’est l’usage chez les femmes de France, était plein de douceur ».
Où M. Frémiet a montré qu’il était absolument maître de son sujet et de son art, c’est quand il a assis sa figure de Jeanne d’Arc sur un cheval qui a paru trop gros aux gens qui au fond tenaient pour la « robuste paysanne, la fille aux jarrets solides», que M. Lesigne a trouvée toute faite dans les théories des savants opposés à l’idéal et à tous ses corollaires. En prenant la Jeanne « de petite taille » de Guillaume du Guast, encore amoindrie par le costume d’homme, comme type de sa composition, le statuaire semble avoir eu peur de tomber dans le grossier réalisme qui déjà, en 1874, préparait, par ses critiques sournoises, sa transposition de l’idée de Jeanne d’Arc. Si, en 1889, M. Frémiet paraît avoir cédé aux injonctions des matérialistes, décidés à accaparer le culte de Jeanne d'Arc, sa statue de la rue de Rivoli prouve que, dans le principe, il tenait pour la tradition,
pour cette remarquable élégance signalée par Perceval de Boulain-
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villiers. En outre, en laissant au cheval ses proportions historiques de grand coursier de guerre, il soulignait cette élégance, il l’affinait jusqu’à donner l’impression de tout cet intangible, qui est l’atmosphère normale du surnaturel de la Mission de Jeanne d’Arc. Ainsi modelé dans la fermeté de ses muscles, dans la belle ampleur de ses formes de cheval d’armes, destiné à porter des gens de guerre avec leur armure, ce cheval endossait toutes les responsabilités de la matière. C’était lui la terre en marche, lui la réalité. Le réalisme des détails passait à son actif, et l’image de Jeanne d’Arc n’avait plus qu’à surmonter dans son geste hiératique, toute la réalité laissée sous ses pieds. C’est par là que ce destrier grand et fort, est bien le cheval de Jeanne d’Arc; il est bien le socle puissant qui convenait à cette figure unique de la vierge d’Orléans, dont la formule artistique, pour vivre à l’unisson du thème divin, a besoin comme point d’appui de ce qui donne la plus noble impression de la force. Ce cheval de la place des Pyramides est le cheval de Jeanne d’Arc, parce qu’il donne une très exacte vision de ce que fut l’héroïne elle-même, la vision de l’Idéal dans le Réel.
Il est le cheval de la Pucelle, comme le cheval du connétable deClisson est le chevaldu connétable, parsesformesaiguës et décidées; comme le cheval du Velasquez est la vraie monture du roi des peintres, par la splendeur de ses modelés ; comme le cheval du Grand Condé est bien celui qu’il fallait trouver au bout de son ébauchoir, pour monter ce prince du sang, homme de belle mine. Je le répète, parce que j’ai besoin de préciser ici à nouveau : M. Frémiet sait ce que tous les cavaliers ne savent pas, et ce qu’ignorent tous les gens
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qui ont critiqué l’esthétique de sa cavalerie d’airan. Il sait approprier la monture à la physionomie du personnage en selle. Il n’a pas mis Velasque’^ sur le cheval deC/mo», et il n’a pas commis la faute de monter Jeanne d’Arc sur une haquenée de châtelaine (i). Il a laissé au duc d’Orléans sa monture de tournoi, la même qui servait à la guerre. On ne saurait lui reprocher d’avoir un type uniforme pour les chevaux de ses statues équestres. Il ne les puise pas dans un moule tout préparé pour servir à tout le monde indifféremment, comme au manège. Le moule est brisé dès qu’il a servi, et chaque personnage monte son cheval à lui, celui qui lui sied, qui lui ressemble, qui le complète et lui conserve, dans l’histoire de l’art, la physionomie qu’il avait dans l’histoire. Le Grand Coudé monte un cheval inouï de caractère et de grandeur. Il a des airs d’oiseau de proie, et ses oreilles pointent comme celles d’un grand duc. Le cheval de Richard Cœur de Lion, dont parle Joinville, qui est resté proverbial dans les rangs des Sarrasins où il servait à faire peur aux petits enfants, devait être de cette espèce-là. Ce n’est pas un cheval, c’est un aigle. Il a du griffon héraldique, un griffon qui aurait perdu ses ailes en touchant terre. Quelqu’un qui s’y connaît et a appris les chevaux dans Tentourage du comte de Chambord, qui en avait de
(i) «... Interrogée si avoir un cheval quand elle fut prinse, et s'il estoit coursier ou hacquenée, respond qu’elle estoit à cheval sur un demi-coursier, et qu’elle avoir cinq coursiers sans les trottiers, où il y en avoir plus de sept. » (Procès de la Pucelle, p. 482.) Jeanne eut cependant une haquenée, mais pas longtemps. Elle l’avait achetée de l’évêque de Senlis, et payée deux cents saluts. Mais elle écrivit à l’évêque qu’il pourrait ravoir sa haquenée; Jeanne ne la voulût point garder, « vu qu’elle ne valait rien pour peiner ».
beaux et attelait à cinq, regardait un jour avec moi ce petit bronze du Grand Condéo. la vitrine de son éditeur : «Ce cheval-là, disait-il, ce n’est pas le cheval de tout le monde ; il faut en avoir le droit pour monter là-dessus, être le Grand Turc, prince du sang de France, ou général victorieux. C’est le cheval d’un grand gentilhomme ».
Les fins experts qui ont maltraité le cheval de la Jeanne d'Arc de M. Frémiet, se tromperaient grossièrement s’ils croyaient pouvoir jamais monter un pareil animal. Ils y seraient déplacés, disons le mot, déclassés. Celui-là aussi appelle un cavalier hors pair, quelqu’un de rare et de très supérieur. Ce cheval-là est un très grand monsieur, c’est un héros. Il lui faut un cavalier dont la mine cadre avec la sienne. Et ce n’est pas avec le chapeau de soie sur la tête, cette tiare économiste, qu’on peut faire figure sur la selle qu’il porte. Il faut un casque ou une auréole. Ce cheval d’armes est armé chevalier, il a conscience de son rôle et de son rang. Il est le cheval de Patay, d’Orléans ou de Reims. Noir en Berry, au pied delà croix, «devant l’église tout près au bord du chemin », il sera blanc le jour du sacre. Jeanne d’Arc a des chevaux de rechange, mais l’art résume, et celui-ci les contient tous, car, ils étaient tous semblables, tous issus des fortes races de France, venues de Terre-Sainte avant le monde chrétien. Ces étalons-là étaient les chevaux de la chevalerie gauloise, une noblesse montée depuis des siècles, au temps où les Francs étaient encore gens de pied. Quand l’empereur Charles IV d’Allemagne vint en France pour offrir à notre roi Charles V des secours contre les Anglais, avec lesquels le roi était en guerre par suite de plusieurs violations du traité de Brétigny, le roi envoya à l’empereur et à son
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fils Venceslas, roi des Romains, deux chevaux de cette grande famille terrienne (i). Ces deux chevaux étaient noirs, pour marquer aux veux du peuple que l’empereur et son fils n’avaient aucune espèce de domination en France. Le roi, en revanche, montait un cheval blanc. C’est Bernard de Montfaucon qui l’affirme. L’entrevue eut lieu au nord de Paris, « à my voie du moulin à vent et de La Chapelle ». Et le roi, après les saluts fraternels, rentra à son palais, chevauchant entre l’empereur àdextre et le roi des Romains àsenestre. Ces bêteslà sont des bêtes somptueuses, dont la grandeur native a été avilie par l’utilitarisme de notre démocratie d’ingénieurs, mais qui étaient placées jadis au plus haut rang, comme encore aujourd’hui chez les Arabes, en raison de la beauté de leur naissance et de la noblesse de leurs services. Celui de la Jeanne d' Arc de. la rue de Rivoli a la grande mine de son emploi. Ceux qui l’ont pris pour un cheval de ferme ne savent pas le prix d’un vrai cheval, et sont incapables de distinguer le cheval nature, le cheval pur, du cheval asservi par les travaux, affaissé sous le joug des douleurs de la vie positive. Leur incapacité
(i) Ces chevaux-là étaient des produits delà pleine terre et du plein vent de France. Nos provinces du Boulonnais, de Normandie, du Perche, du Limousin engendraient des chevaux merveilleux, dont les types disparaissent tous les jours sous les croisements préconisés par les praticiens de l’Anglomanie. A nos étalons de France, sobres, héroïques, infatigables, qui revenaient des plus dures campagnes, avec toutes leurs jambes, tout leur cœur et un hussard Chamboran sur le dos, on a préféré les mâles délicats, impressionnables, hystériques de cette race artificielle dite de pur-sang. Tout l’Etat-Major de Napoléonien, était monté de chevaux du Limousin. On aura beau dire et beau faire, les soidisant pur-sang dont on empoisonne la race chevaline en France, ne seront jamais que des montures de jockeys, sans ces qualités solides, et sans ces vertus guerrières qui sont la gloire des chevaux de M. Frémiet, de vrais chevaux de France, comme le cheval de sa Jeanne d’Arc.
est pareille à celle de ces gens qui donnèrent gratis aux Prussiens, en i8i5, Morvic, le plus bel étalon qu’on ait pu voir, et que la France avait payé soixante mille francs, sans penser que les fils de Morvic pourraient revenir un jour chez nous, montés par des uhlans, éclaireurs d’une nouvelle invasion. M. Frémiet a fait du cheval de son monument de la place des Pyramides ce qu’il devait être, le cheval de Jeanne d’Arc, quelque chose comme le collaborateur d’une œuvre extraordinaire, une manière de Pégase chrétien, un être de choix, une créature d’élite, destinée à une opération supérieure, une délivrance, un miracle. Avant d’être cheval de trait, bête de somme, le cheval fut Pégase. Son berceau nous est caché dans les nuages des apocalypses lointaines. Pégase fut son nom d’origine. De tous temps les peuples l’ont considéré comme une créature d’essence divine. Et Pégase est un agent de l’Esprit. Il vole par les airs et porte la Poésie qui plane par ses ailes. Il est par là une figure très pure, un instrument de la conquête divine (i). Monté par Jeanne d’Arc ou Persée, sa mission est
(i) Partout et de tous temps, chez les païens comme dans la tradition des chrétiens, le cheval est l’agent des relations de l’homme avec la vie supérieure. C’est lui qui porte Apollon et traîne le char du Soleil, dans la mythologie grécopaïenne. Dans la Bible, nous retrouvons le cheval attelé au char de feu qui emporte Elie au ciel. Dans l’iconographie, on rencontre tiès souvent l’image du cheval pour représenter l’àme humaine, ou comme emblème des apôtres traînant le char de l’Eglise. Le cheval blanc de l’Apocalypse est le signe de la victoire. C’est lui que monte le Christ triomphant, ainsi que cela se voit dans une peinture du xii° siècle à Auxerre et dans un vitrail de l’Eglise de Brou. .A Auxerre, le Christ est en figure équestre, tenant en main un sceptre, monté sur un cheval blanc, au centre d’une grande croix autour de laquelle chevauchent quatre figures équestres d'anges. Ce Christ est l’image de l'Eglise triomphante. Le cheval représente l’humanité de Notre-Seigneur, dont la figure humaine symbolise la divinité.
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une délivrance (i). Il collabore au salut des bons, victimes des méchants. Le cheval, dans la réalité,, signifie la force, la patience et le courage. Sorti de là, il sort de lui-même, devient un monstre, tout comme l’homme passe monstre lorsqu’il cesse d’être bon et manque à ses devoirs de reconnaissance euvers le Créateur. Le cheval sorti d^ lui-même, sorti de sa mission d’héroïsme et de bienfaisance, est un monstre ou une inutilité, licorne ou cheval de courses. Le cheval de courses passé au laminoir de l’entraînement est une parodie. L’âne sauvage de Ctésias, la licorne qui tue et affile sa corne sur une pierre pour éventrer son ennemi, est un contre-signe, l’envers du cheval. Le monstre et la parodie, nous trouvons les deux sous la protection de l’Angleterre, obligée de fausser le cheval pour se l’approprier. L’Anglais Bedford, l’homme odieux qui voulait violer en Jeanne d’Arc le mystère divin de la virginité, agissant pour le compte des Anglais, chevauchait la licorne symbolique de l’écu d’Angleterre (2).
(1) Saint Georges délivrant sainte Marguerite est le Persée du monde chrétien.
(2) Dans la zoologie mystique du Moyen-Age la licorne est un emblème de la virginité. C’est ainsi qu’elle sert de caractéristique à sainte Justine. Une légende Anglaise du genre cynégétique figure Jésus-Christ sous la forme d’une licorne lancée dans le giron de la Vierge Marie. On peut trouver l’allégorie un peu forcée- Car on ne conçoit pas très bien comment un animal qui porte son ventre au milieu de son front peut symboliser la virginité. L’allégorie n’est acceptable que si elle précise le triomphe de la chasteté chez les êtres -qui ont eu raison de la licorne. Envisagée à ce point de vue, la Verrière de Lyon, où la licorne sert de monture à la Vierge Marie peut signifier le triomphe de la Virginité de Marie dans le Mystère de l’Incarnation. Étant donnée la licorne, étant donné ce monoceros dont le front est un attentat, on est porté à voir en elle le contraire même de la chasteté. Sa signification individuelle paraît plutôt pareille à celle de cet emblème de corail, porté encore parles Italiens, perpétuant ainsi l'usage des anciennes dames romaines qui arboraient sur leur poitrine des emblèmes symboliques du geste de la licorne.
Jeanne la Pacelle chargeait l’Anglais, montée sur Pégase, pour arracher la France, chrétienne Andromède, à la rapacité de l’éternel dragon dévorant.
Le Cheval de la Jeanne J Arc de la place des Pyramide est marqué de son signe originel, la pureté de la force dans la beauté. C’est le cheval nature, tel qu’il est descendu de l’Apocalypse, vierge de toute tare et de tout joug autre que le joug de l’Esprit. Le vent de ses ailes effacées par le contact du sol, frissonne dans ses jambes rebondissantes. Dire qu’il est fringant, c’est parler pour ne rien dire. Un cheval de cette mine-là n’est pas fringant, il est magnifique. Il ne piaffe pas, il est beau. Il porte beau, non parce qu’on lui a appris à porter beau, mais parce qu’il est beau de naissance, par destinée, par mission. Cette beauté pure, native, nous montre qu’il est appelé aux plus hautes charges de son état de collaborateur des meilleures actions humaines. Cette beauté lui vient de la merveilleuse répartition de ses forces. Son élégance est le geste de sa souplesse. En le regardant bien, on s’aperçoit, si on y voit clair, que Dieu n’a pas donné le cheval à l’homme afin que l’homme avilisse le cheval, afin que l’homme s’enorgueillisse à l’idée d’avilir une créature admirable. L’homme, pour ne pas sortir de son rôle, doit attendre des services du cheval, rien de plus, en utilisant sa force, sa patience et son courage, non en les épuisant. Le cheval, trop abaissé au métier de bête de somme, est l’indice d’une humanité surbaissée, abrutie par l’esprit des affaires. Quand Pégase est licorne guerrière, comme dans la guerre de Cent ans, l’homme est criminel, témoin Bedford qui l’emploie, ou assassin comme Pierre Cauchon qui lui
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apporte sa proie. Quand Pégase est licorne domestique, l’homme qui l’exploite est maquignon, tel M. X..., job-master.
En donnant au cheval l’importance qu’il a dans son monument votif de la rue de Rivoli, M. Frémiet a fait une reconstitution précieuse. Il a défini, par la beauté de son image, le rang du cheval dans le monde de la chevalerie. A côté de l’héroïsme du chevalier, il a montré la splendeur physique du cheval. C’était nous inviter à rechercher les effets de cette beauté extérieure dans les qualités intérieures qui marquent la destinée du cheval depuis qu’il a été mis au monde pour prendre part aux actions d’éclat de l’être humain. iM. Frémiet risquait, en somme, une belle partie. Il jouait gros jeu contre l’incompétence absolue de ses contemporains, tous plus ignorants les uns que les autres en la matière, n’ayant jamais eu le sens du cheval nature et ne connaissant que la bête de rapport, — fiacre ou sport, — la bête avilie, usée par un service d’où l’homme tire de l’argent. L’éminent statuaire ne pouvait avoir gain de cause contre les critiques qui ne manquèrent point de coasser, qu’en donnant à sa Jeanne d' Arc une monture digne d’elle, digne de l’idée qu’on en doit concevoir, digne d’entrer par sa splendeur réelle dans l’idéal de la tradition de Jeanne la Pucelle. M. Frémiet est resté le maitre de la situation qu’il avait créée dans l’art de son temps. Il a imposé au public un cheval comme on n’en connaissait plus; il a monté sa figure de Jeanne d’Arc sur un animal d’une magnificence de formes, qui justifie la mythologie de lui attribuer une origine céleste. En un mot, ce statuaire a montré au peuple de France ce que c’est qu’un vrai cheval, un beau cheval, celui que j’appelle le cheval nature.
Du même coup, il montrait le rôle du cheval dans la mission de Jeanne d’Arc. Ce qui ne nous venait même pas à l’esprit devant la monture conventionnelle de la Jeanne d'Arc de Foyatier, à Orléans, nous emplissait l’intelligence devant le monument de M, Frémiet. Et l’on concevait aussitôt l’idée que Jeanne d’Arc est par excellence une figure équestre. C’est à ce point qu’il semble que l’artiste ait voulu éviter toute méprise possible, comme pour dire qu’en faisant une statue équestre de la Pucelle, son intention était bien de faire une Jeanne d’Arc, et point autre chose. Jeanne d’Arc à cheval, il semble que c’est presque plus une Jeanne d'Arc qu’une statue en pied. La statue de Rude est un monument de musée; celle de la duchesse d’Orléans est une image de paroissien. Sans doute on y reconnait bien l’idée qu’on se fait de la sainte héroïne de Domrémy. Prenez le plus humble des dessins, si c’est une figure de femme à cheval, avec une bannière, un enfant l’appellera Jeanne d'Arc. En langage artiste, la formule de Jeanne d’Arc est une formule équestre. C’est presque le seul moyen que nous a3'’ons de la faire ressemblante, puisque son portrait n’existe pas. En tout cas, c’est la plus sûre méthode d’empêcher qu’on la confonde avec telle figure historique qu’on voudra choisir.
Jeanne Hachette est une figure à pied; la première idée qu’on en reçoit, c’est celle d’une femme encadrée dans des créneaux de rempart, un hachon à la main. La vision artistique de la Pucelle d’Orléans, la forme que son souvenir conserve à travers les âges, la première idée qu’on en prenne dès que son nom est prononcé, c'est l’idée d’une forme à cheval. Il faut un effort d’esprit ou la tradition
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d’un épisode social pour qu’un artiste imagine une Jeannne d’Arc à pied. Hormis le Jeanne d'Arc de M. Allar, à Domrémy, qui est à genoux et dont les mains sont tendues vers ses trois apparitions qui sont là debout au-dessus d’elle, une Jeanne d’Arc qui n’est pas équestre, ne peut pas se passer d’une inscription qui fixe l’esprit.
Quand M. Frémiet ajouta a sa série d’études sur la Pucelle la statuettte en bronze doré, à pied, tenant sa bannière serrée sur sa poitrine, en marche comme à l’assaut de la bastide des Tournelles, il écrivit sur le socle : La Pucelle d’Orliens. A pied, elle n’est pas dans la plénitude de son symbole. Elle relève de l’anecdote ou du particulier de sa vie privée, le repos ou la prière. Jeanne déposait ses armes pour recevoir les sacrements. Pour la reconnaître d’emblée dans une image pédestre, nous avons besoin d’un attribut, comme son écusson, ou une légende qui précise.
Jeanne à pied n’appartient pas à la grande histoire, elle n’est pas dans son geste significatif d’ange de salut. Il n’y a qu’un moment de sa vie officielle où l’on puisse concevoir sa figure à pied, sans crainte de la confondre : c’est lorsqu’elle est debout sur les marches de l’autel, à Reims, pendant la cérémonie du sacre. A cet instant, elle est descendue de son cheval. C’est fini. Son œuvre est accomplie, sa mission est achevée ; elle le dit elle-même, elle voudrait partir, laisser là ses armes, s’en aller « servir ses parents». Car désormais elle n’est plus assurée de la victoire. Hors de cette apothéose du sacre, où l’esprit public se la représentera toujours debout, à la droite de Charles, sa bannière en main, Jeanne d’Arc est inséparable
de son cheval. Jeanne est un chevalier. Et l’idée de chevalier implique l’œuvre équestre. La représentation artistique de Jeanne d’Arc, son relief dans l’histoire de la France, est liée à l’effigie du cheval, comme l’effigie de Judith est inséparable de la couche d'Holopherne (i).
Jeanne, effigie guerrière, martyre de la guerre, victorieuse à la guerre, puis prisonnière de guerre, est une effigie à cheval, toujours à cheval. Esthétiquement parlant, elle est aussi inséparable de son cheval que de sa bannière et de son auréole. Elle sera une Jeanne d’Arc avec l’un ou l’autre de ces attributs, mais elle ne sera complètement elle-même, que montée sur son cheval d’armes. Ce cheval ne lui devient inutile qu’au sacre de Reims, parce que là elle a fini sa tâche et que « maintenant est exécuté le plaisir de Dieu », qui voulait que le dauphin vînt à Reims recevoir son digne sacre. Mais, puisqu’elle reprend la campagne, son cheval la suivra jusqu’à Compiègne, jusqu’au moment où un soldat bourguignon, la saisissant à la jambe l’aura tirée à bas de sa selle. Alors son cheval ne lui servira plus de rien, sa bannière lui a été arrachée. Elle est en route pour le martyre. Elle était sur le chemin des croisades, la voici sur le chemin de la croix. Et le calvaire se monte à pied. Jeanne n’a plus qu’à conquérir son auréole dont les rayons vont s’allumer au feu du bûcher. Le cheval et le bûcher auront conduit la pauvre sainte aux deux
(i) Il est d'usage d’e'tablir un parallèle entre l’action de Judith et la mission de Jeanne d’Arc. Il est certain que le but est le même, la délivrance de la Patrie. Mais les moyens diffèrent, il faut en convenir. Cette différence est à noter parmi les traits qui distinguent le peuple de l’ancienne alliance, et les peuples de la nouvelle alliance.
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termes de sa mission. Le cheval la menait à la victoire, le bûcher la porta au ciel, sa vraie patrie.
Jeanne d’Arc, statue pédestre, ce n’est jamais qu’un épisode de l’histoire de l’art. M. Frémiet, qui a voulu, lui aussi tracer une biographie à sa manière, de la vierge de Domrémy, l’a montrée dans différentes attitudes de sa vie. Il a commencé par une statue équestre qui signifie la mission dans sa totalité, qui résume toutes les attitudes de cette existence miraculeuse. Encore, lorsqu’il s'attache à un trait de la vie de Jeanne d’Arc, choisit-il un geste qui est lui-même un trait caractéristique plus qu’un épisode. Il fera une Jeanne d’Atx en prière^ à genoux, revêtue de son armure blanche. C’est la vierge inspirée qui se recueille et demande conseil à ses voix, implore le secours divin au moment du danger comme après sa blessure au siège d’Orléans. Un autre jour, la voici marchant à l’assaut, sa bannière posée sur le cœur, les yeux au ciel, certaine de la victoire : « Avec l’aide de Dieu, nous la prendrons », dit-elle en marchant sur la bastide des Tournelles.
La dernière fois que M. Frémiet montra une Jeanne J Arc, c’était celle qu’on a vue l’an passé au Salon. C’était la bergère de Domrémy surprise par ses voix qui semblent lui parler pour la première fois. De prime abord, devant cette statuette étrange, on se demande si l’artiste, entraîné par l’esprit actuel, n’a pas pensé plus à la jeune fille névrosée qu’à la vierge inspirée. La nuance est si délicate dans l’expression, qu’on hésite un moment devant le pittoresque pénétrant
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de cette statuette où se voit autant de terreur que de volonté profonde. Cependant, malgré tout, l’inquiétude vous abandonne devant le mystère intense qui anime cette figurine, où l’artiste indique déjà la mission guerrière, par la quenouille collée au côté gauche comme une épée. Cette quenouille sera remplacée par cette vieille épée rouillée que Jeanne sait se trouver sur la tombe d’un chevalier, dans l’église de Fierbois. Non, cette bergère-là, dont la quenouille est droite comme une arme, et dont le surcot de laine s’applique au corps comme une cuirasse, n’est point une bergeronnette sans avenir. C’est bien la bergère de Domrémy, celle à qui Dieu confiera tout à l’heure la garde du troupeau de France. Cette jeune fille-là n’est point comme l’ordinaire des jeunes femmes de son âge. L’artiste nous donne à pressentir que, si elle est à pied en ce moment, demain elle chevauchera un destrier de guerre et sa vie se passera à cheval; c’est une vierge inspirée, désignée, sacrifiée, qui ne descendra de son cheval de bataille que pour monter sur le bûcher du martyre.
Demain elle montera à cheval pour sauver la France qui se meurt, pour sauver la chrétienté prête à s’engloutir dans l'hérésie qui grandit depuis Wiclef. Elle entrera dans la vie achevai. C’est bien la même que nous avons vue déjà sur la place des Pyramides. Ici, dans son costume de bergère, Jeanne en est encore au balbutiement de sa destinée. Nous savons le sens de sa prière, car la statue équestre de la rue de Rivoli a tout dit d’un mot. Sur son cheval, avec son épée, sa bannière, son auréole, cette Jeanne d'Arc^ nous a tout e.xpliqué. Cette figure équestre résume son action mystérieuse et divine. C’est bien la vierge de Domrémy, la même que cette bergère, mais la même
d’enfant devenue femme, de Jeune fille passée héroïne. Cette auréole, cette bannière, cette épée, ce cheval majestueux et fort, tout cela constitue un monument total, complet, définitif. Il n’y manque rien pour traduire la victoire et le martyre. En pied, cette Jeanne d'Arc serait privée de ce qui fut l’essentiel de son geste militaire, le cheval. Ce cheval est le signe de la mission divine confiée a une destinée humaine, c’est le geste de la guerre, la partie tangible du miracle de cette vie surnaturelle. Equestre, cette statue de Jeanne d’Arc dit très bien ce qu’elle veut dire. Elle représente ce que tout le monde a vu, la Pucelle en marche contre un ennemi qui foulait le sol, moins peut-être pour étouffer la France, que pour conquérir la France aux protestations de Jean Huss, l’avocat de Wiclef. Ce cheval marque en plein le geste en avant de l’extérieur guerrier qui servait d’armure à la destinée de Jeanne, agent de Dieu au service de la cause du Christ. Il représente la carrière parcourue au pourchas de l’Anglais vaincu, le geste public, le geste nécessaire pour faire admettre Jeanne des humains incrédules et fermés au sens caché des mystères.
C’est à cheval que Jeanne est entrée dans l’histoire humaine. Elle est en selle, non comme une écuyère ou comme une amazone, mais comme une missionnaire dont la mission va s’accomplir sur le terrain des choses de la guerre. C’est à cheval qu’elle se met en route pour la cour, qu’elle quitte Vaucouleurs. Son cheval avait été acheté par son oncle. Durand Laxart, et l’équipement avait été fourni par le menu peuple. On gagnera Chinon « par le plus court », dit Jeanne. Ceux qui accompagnant Jeanne, ont donné leur parole à Baudricourt de la conduire au roi, ne savent pas le chemin.
C’est le cheval de Jeanne qui sert de guide; il passe devant, éclaire la route, devine les gués. C’est à cheval qu’elle arrive à Chinon, à cheval qu’elle se rend à Poitiers pour subir les interrogatoires des docteurs venus de la France entière, interrogatoires qui ont tous disparu, vendus ou volés, et dont il ne reste plus de traces, en France tout au moins. A Orléans, nous la revoyons encore à cheval, le matin de la victoire. Rien ne peut mieux faire sentir le prodige et le miracle de la mission, que ce trait emprunté à la vieille chronique de Cousinot. « Si dist qu'on l'armast hastivement et lui aydast à s'armer. Et quand elle fut preste, monta à cheval et courut sur le pavé tellement que le feu en saillait. » A Patay, elle demandera au duc d’Alençon : « Avez-vous de bons éperons, gentil duc ?» Cela veut dire que les siens à elle sont bien assurés et qu’on chargera : « En nom Dieu, chevauchez ferme contre les Anglais ; quand ils seraient pendus aux nues, nous les aurons. » Oh ! elle est bien à cheval, allez, la Pucelle d’Orléans. Elle tient bon en selle, et quand elle s’adresse à l’ennemi, à Gladsdale ou aux hérétiques de Bohême, elle parle du haut de son troussequin. D’ailleurs, Persée a besoin de Pégase pour délivrer Andromède. L’image équestre de Jeanne d’Arc apparaît Jusque dans sa lettre aux Hussites, cette lettre dictée par elle à son aumônier, frère Jean Pasquerel. Le ton de l’épître est ce qu’on peut appeler une lettre à cheval, tant les expressions imagées ont leur mystique profonde toujours soudée à un geste réel. Cette lettre est une menace de guerre, un avertissement à des gens que Jeanne tient pour de mauvaises bêtes. Elle s’adresse à eux comme parle à un cheval rétif un cavalier sûr de soi, sûr d’avoir
-RTICTK