‹ Un maître imagierChapitre 4 sur 37 · SIMPLE HISTOIRE · texte numérisé non relu

SIMPLE HISTOIRE

Rude, comme on l’a écrit tant de fois, était fils d’un poêlier-fumiste qui avait appris en Allemagne la fabrication des cheminées à la prussienne. Tout en s’employant à l’industrie paternelle, François Rude trouvait des loisirs pour suivre les cours de l’école des Beaux-Arts de la ville, dirigée par Devosge, le maître de Prud’hon. Un jour le vieux père Rude tomba paralysé. La maladie lui enlevait les moyens de faire vivre sa famille. Son fils François, pour subvenir aux siens, s’embaucha chez les frères Mugnier, peintres en bâtiments. Cependant les récompenses lui venaient à l’École des Beaux-Arts. Devosge avait pris en amitié cet élève courageux. Un jour, il lui commanda un buste, celui de son ami Monnier, graveur et beau-père deM. Frémiet, directeur des contributions. Monnier venait de mourir. Son gendre voulait conserver son image. Pour faciliter l’exécution de ce portrait, M. Frémiet offrit au jeune Rude une chambre dans sa maison de la rue des Forges. Rude était pauvre; M. Frémiet n’était pas riche. On s’entendit à ravir. Les relations se changèrent vite en liens de vive amitié et de sollicitude constante dont le jeune artiste ne perdra jamais le souvenir. L’année qui suivit. Rude tirait au sort. Il amenait le n° 2.

E. FREMIET

M. Frémiet ressentit cette infortune du jeune artiste, dont la carrière était menacée, avec les préoccupations d’un père. Il voyait ainsi briser un avenir dont il entrevoyait la grandeur. Sans compter avec ses modestes ressources, il se mit en mesure d’acheter un remplaçant à son protégé. A six ans de là, en 1812, François Rude obtenait le prix de Rome.

A cette époque, il y avait cinq ans que le jeune sculpteur avait débarqué à Paris, avec deux cents francs en poche, plus une lettre pour Denon. Entre temps recommandé par Denon à Castelier, Rude avait pu travailler avec Gaules, chargé de l’exécution de la colonne Vendôme. En 1814, il lui faut prendre la route d’Italie, se rendre à Rome. Le chemin est de passer par Dijon. Rude n’y manque point. Les événements du retour de l’île d’Elbe le trouvent chez ses amis Frémiet, qu’il ne se décidait pas à quitter pour gagner la Ville Éternelle. Dans la petite maison de la rue des Forges, on était très dévoué à la cause de l’Empire. Rude se tenait sous le balcon de l’hôtel de la Cloche, lorsque Ney au cri de : « A bas les nobles! » répondit : « Pas tous! Pas tous, mes amis ! » Rude voulait aller rejoindre les volontaires de la Côte-d’Or. M. Frémiet le retint. Mais la seconde Restauration survient. Les Cent-Jours finis emportent avec eux les dernières espérances de ceux qui les avaient chantés. M. Frémiet avait été du nombre, parmi les plus ardents. Il craint les représailles du régime qui s’installe. Il se met en route pour l'exil. Rude lui promet de lui amener bientôt à Bruxelles ia famille qu’il laisse, dans sa hâte de gagner la frontière: sa femme, ses deux filles, et sa mère, la vieille M™" Frémiet, âgée de quatre-vingts ans.

iG

Rude a charge d’âmes. Il oublie Rome. A Bruxelles où il a rejoint son ami M. Frémiet, il s’installe en exil lui aussi. David vivaiten Belgique, où il avait transporté à sa suite un grand mouvement d’art français. Rude ne tarda pas à trouver des travaux, malgré l’hostilité des sculpteurs indigènes. Ils avaient des ateliers, mais peu de modèles. On a raconté maintes fois ce détail curieux du modèle de l’atelier Godecharles. Godecharles était un vieillard, artiste très inoffensif, qui dirigeait une espèce d’académie. Depuis dix ans, les rares élèves de cet atelier se servaient du même modèle, un pauvre homme qui posait à la fois pour les deux sexes. Rude ouvrit un premier atelier, puis bientôt un second. Le premier était installé dans les ruines du couvent des Lorraines^lo. second dans la chapelle abandonnée des Dou\e Apôtres. Ces deux ateliers constituèrent en peu de temps une espèce d’académie où les disciples se pressaient, chaque jour plus nombreux. On était en 1820. Rude inaugurait par là, l’enseignement qu’il devait reprendre à Paris en 1842, boulevard d’Enfer, et poursuivre jusqu’à sa mort.

De son côté, la fille aînée de M. Frémiet, M”® Sophie, dirigeait un atelier d’élèves. Elle suivait les cours de David. Depuis trop longtemps Rude vivait dans la famille Frémiet comme un enfant de la maison . Il en était, en eftet, l’enfant adoptif. Les liens du cœur, des similitudes intellectuelles et demutuels services avaient entretenu cesamicales relations. L’amour qui suit de près les longues amitiés entre jeunes gens, vint sceller la cordiale intimité existante entre les noms de Frémiet et de Rude. En 1827, Rude rentrait en France avec sa chère compagne, pour engager la grande bataille qui devait soulever tant de colères contre lui.

E. FRÉMIET

Emmanuel Fre'miet était né en 1824. Le jour où cet enfant perdit son père, il ne se trouva point seul. Sa mère lui restait, sa mère qu’il aimait tendrement. M. Frémiet se plaît à raconter que ce culte pour sa mère fut pour lui aussi une de ses plus grandes forces dans sa vie de lutte, un grand mobile d’ardeur et d’attention. La pauvre femme tant chérie de son fils sentait la difficulté de conduire dans la vie ce fils, sans l’appui d’un homme. On s’adressa à l’oncle Rude, qui mit sa bonté et son expérience au service du petit bambin qui allait devenir, lui aussi, un des plus illustres artistes de son temps.

Voilà donc le petit Emmanuel Frémiet élevé par les soins de sa mère, sous les yeux de sa tante Sophie Rude et de son oncle désormais célèbre. Rude venait d’être décoré pour son Petit pécheur napolitain^ exposé au Salon de i833. Déjà, en i83o. Rude avait reçu du ministère de l’Intérieur, la commande d’un tiers de la frise de TArc de triomphe de l’Étoile, et la décoration des quatre piliers. Il n’en fallait pas tant pour armer contre lui toutes les ambitions jalouses, et mettre en mouvement les coteries. Rude, devant les rancunes dont il était l’objet, entrait dans des colères terribles, dont l’expression suprême ne dépassait jamais son juron devenu célèbre : Fontaine de beurre^ nom d'un cornom. Après quoi cet homme puissant et bon, trop doux pour blasphémer, se remettait à l’œuvre sans plus d’humeur contre son siècle injuste.

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