‹ Un maître imagierChapitre 31 sur 37 · LA MISSION DE L’ARCHANGE · texte numérisé non relu

LA MISSION DE L’ARCHANGE

Pour bien saisir le sens total de cette Jeanne d’Arc de la place des Pyramides, pour en pénétrer dans son plein la signification suprême, il faut tout d’abord partir de cette idée très simple, que si elle a été mise là, c’est pour qu’on la regarde; que si Tartiste l’a édifiée en cet endroit des rues de Paris, parmi les passants et les voitures, c’est sans doute en commémoration du combat de la porte Saint- Honoré, mais c’est peut-être aussi pour inviter notre esprit à rechercher ce que ce monument fait là, surtout ce qu’il y représente. Il s’agirait de Voltaire ou de Diderot, que personne ne s’y tromperait. Voltaire, dans la rue, sous la forme d’un monument public, tient son rang d’ancêtre du ricanement clérical des anticléricaux, qui croient que c’est arrivé comme ils se le persuadent. Diderot, dans la même fonction d’édifice public, représente lui aussi des choses, des faits, des idées très claires dans l’esprit de tout le monde, très à l’ordre du jour des compétitions ou des lieux communs de la moderne sagesse de la nation française. Sur une place publique, ce diable d'homme, plus

agité qu’actif, s’il est possible, plus bousculeur que hautement puissant, une fois coulé en bronze, a l’air de quelque chose. Il ne surprend ou ne déroute personne. On sait qu’il représente ce que tout le monde a devant soi, la France des appétits, des instincts, des joies faciles et des affaires véreuses. Diderot c'est le camarade des bons noceurs, le directeur de conscience des gens libérés de leur conscience. Par son génie de débardeur, Diderot symbolise, avec le biceps d’un fort de la halle, la force organisée qui ébranla la grande voiture de déménagement de l’Encyclopédie, transportant tout le matériel du grand Bazar National de la Centralisation. En présence d’une statue élevée à ce gaillard là, tout un chacun retrouve ce qu'il apprit dès l’école, ce qu’il connaît mieux que son Pater, à savoir la formule de la vie privée et publique de la France moderne, cette formule d’indépendance du cœur, de fausse liberté sociale, où l’esprit individuel, sous ses deux formes d’esprit local et d’initiative privée, est étranglé sous le joug de l’unification intellectuelle et morale. Voici pour une statue à Diderot.

Une statue à Jeanne d’Arc, c’est autre chose. Un monument public à cette héroïne d’un temps passé, temps très lointain, c'est tellement le contraire de ce que nous apprenons tout petits, aussi bien chez les Bons Pères qu'à la Laïque, la ruse, l’égoïsme et l’irresponsabilité; cela représente un esprit public, des usages et des institutions sociales tellement opposés à ce qui classe les hommes de nos jours, qu'un peuple comme le nôtre, en face d’une pareille manifestation, n'est pas tenu de comprendre tout de suite de quoi il s’agit. L’idée de Jeanne d’Arc se dresse tellement contraire aux gestes des disciples de Diderot, par exemple, qu’il faut laisser à un peuple nourri de rEnc}-clopédie,

le temps de se reconnaître devant cette idée, le jour où elle sonne la diane de son réveil en pleine rue. C’est une nouveauté et une surprise. Expressif et précis, comme celui-ci, un monument à la gloire de Jeanne d’Arc se présente comme un reproche tout ensemble et un point d’interrogation. Le reproche va tout droit à l’oubli où la mémoire de Jeanne fut si longtemps délaissée. Quant à la question posée, le passant est libre de n’y pas répondre. Mais, comme il ne lui est pas loisible de ne pas voir, de ses yeux voir, cet hommage public rendu au souvenir de la Pucelle d’Orléans, il perd le droit d’ignorer que ce monument, par le sim.ple fait de son existence, appelle des explications. Puisqu’il est là, que représente-t-il ? Puisqu’il représente Jeanne d’Arc, quel est le sens, la cause et la fin de cette représentation? On arrive ainsi à voir se formuler devant soi, les leçons et les sentiments qui naissent de l’idée dont Jeanne la Pucelle fut une personnification.

Désormais le pittoresque même de sa vie a sauvé la pieuse héroïne de l’oubli des hommes, en implantant parmi eux cet axiome, que Jeanne d’Arc a créé la patrie française. Ceci étant admis sans contestation sérieuse, la voie est ouverte pour aller plus loin, et rendre à la destinéede cette limpideeffigie de la conscience et de l’esprit de sacrifice, la plénitude de sa miraculeuse réalité. Aussitôt nous sommes tentés, en face de cette image évocatrice, de reconstituer le problème historique et social de cette vie qui fut humaine parmi les autres vies humaines de son temps. La tâche n’a rien d’impossible ni d’impraticable. La vie avec ses pièges et ses douleurs est toujours la même. Sous les pas de ceux qui l’affrontent, et bravent ses erreurs, elle sème

toujours les mêmes embûches. Elle est immuable dans l’ordre des méfaits et des férocités de l’instinct en lutte avec la conscience. Les temps n’y font pas grand’chose. Si l’esprit public est meilleur ou pire, à une époque déterminée, ce n’est jamais qu’une question de quantité entre la somme du bien ou du mal dépensée. Mais la qualité perverse du mal ou radieuse du bien est invariable. Les hommes se rallient en plus grand nombre à celui-ci ou à celui-là. ûlais ils n’ont pas deux manières d’être bons ou d’être méchants. Les circonstances qui engendrent l’égoïsme ou la charité, l’orgueil ou l’humilité, procèdent toujours du même esprit. Ces circonstances varient seulement en nombre. La nature du méfait est invariable, vu que le sentiment coupable d’où il procède est immuable à travers les âges. La réalité est commune à toutes les époques. On est toujours moderne quand on est de son temps. Et on est toujours de son temps, puisqu’on vit dans son temps. Il y a la mode, et il y a ce qui est vrai malgré la mode. La mode est un accident de température morale. La mode peut devenir la forme immédiate de l’esprit du mal qui se déguise, pour tendre un piège sous les pieds de la vérité en marche. Cet accident, si on l’examine bien, n’est pas autre chose qu’un subterfuge de la réalité cruelle, qui voudrait dissimuler son éternelle malveillance, sous une couleur éphémère, et nous tromper sur la durée de son attentat, qui durera aussi longtemps que l’homme durera.

La réalité constitue la preuve dans l’épreuve, la preuve de la conscience dans l’épreuve de la vie. Aussi bien voyons-nous des hommes accomplis, des individus meilleurs que les autres. Ce sont ceux qui n’ont pas consenti le faux pas sur la pierre de touche de la réalité. Ils

agissent en connaissance de cause, avec le consentement de l’esprit public, ou en dehors de ce consentement. lise peut que leur conduite d’individus d’élite, échappe à la foule qui les environne. Il se peut aussi qu’elle irrite contre eux, tout ou partie de leurs contemporains. Jeanne d’ Arc appartient à cette catégorie d’âmes rares que la réalité éprouve sans les amener à la chute. Elle eut pour elle un grand nombre d’admirateurs et de disciples. Mais elle éveilla, en revanche, l’envie et la haine chez les principaux de son temps, ceux que Pascal appelle les grands de la chair. Par son humilité accomplie, par la candeur de sa vie, par la pureté de ses aspirations, elle devait surtout irriter ceux qui doivent leur grandeur parmi les hommes, aux sentiments ennemis de ceux dont Jeanne d’Arc portait sur elle les signes visibles, comme ses armes de combat. Ce qu’on appelle sa mission apparaît ici dans tout l’éclat que pouvait lui permettre sa destinée humaine.

La mission de Jeanne d’Arc, pour être comprise des hommes, pour leur servir d’exemple efficace, doit leur être expliquée par le heurt de cette conscience d’élite avec la réalité, avec l’épreuve de la vie, toujours cruelle, toujours féroce envers ceux qui refusent de se laisser vaincre et briser par le choc.

Tel me parait être le problème posé par le monument dédié par M. Frémiet, à la gloire de Jeanne d’Arc, sur la place des Pyramides. C’est le monument de la mission de Jeanne d’Arc, qui trouva lui-même, les principales épreuves de sa destinée d’œuvre d’art, dans le respect de la réalité dont il ne craint pas de donner la preuve. En présence de ce groupe monumental, on se trouve transporté en face de la vie même

de Jeanne d’Arc, en face de ce qu’elle a entrepris, de ce qu'elle n’a pas pu réaliser, en face de ce qu'elle a espéré et de ce qu’elle fut contrainte d’abandonner. Le rêve et la réalité dont se composa cette vie d’épopée, sont là écrits chacun dans leur langage propre, avec les signes correspondants à l’esprit qui les anima. On voit s’éveiller dans l’atmosphère qui environne cette œuvre d’art, tous les faits et tous les corps sociaux qui ont travaillé à la réussite de cette mission, ou qui s’y sont opposés. Les sentiments de haine, d’orgueil, d'envie, d’affection, de dévouement, de sacrifice qui se heurtèrent les uns contre les autres jadis., reprennent ici leur vie de lutte et d’efforts. Une chose se dégage de ce combat qui continue, une réalité vraie, incontestée, reconnue par tous. Jeanne d’Arc a fondé par sa vie et par sa mort, l’idée de la Patrie française. On voit bien, hélas, que la pauvre guerrière, n’a pas été jusqu’au bout de son œuvre, pendant sa vie. Elle est morte assassinée, brCilée avant d’avoir pu fonder cette patrie tout entière. Elle en a jeté les bases dans la réalité. Elle a dessiné le projet définitif de l’édifice de la patrie effective, de la patrie politique, celle des frontières, celle du sol, celle du sillon qu’on doit défendre, celle du sang de France, dont la voix s’élève par moments des entrailles même du sillon où germe le grain de blé, qui à son tour deviendra goutte de ce sang de France. E’.lle a fixé les limites où tout homme né de ce sang est en droit de se croire chez soi, et de défendre son berceau. Elle a indiqué a la masse du peuple, que le territoire est un bien qui lui appartient, et pour la garde duquel il doit en échange donner sa vie en témoignage. Ceci est la patrie vraie, réelle, celle que personne ne conteste, où l'homme est appelé d’ailleurs à produire son

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témoignage contre l’Injustice, le jour où l’Injustice s’arme en guerre. Cette patrie là, l’homme en porte le nom comme marque distinctive. Elle est la patrie dont les limites dans le cœur de l’homme, peuvent aller au delà de l’idée du roi qui n’en est que l’administrateur. Le cri de ; le roi est mort, vive le roi ! n’est que la preuve de cette survivance et de sa supériorité sur tout autre principe. Le jour où le roi disparut, la patrie française resta debout, la patrie foncière, territoriale, dont Jeanne d’Arc avait établi le théorème politique.

En même temps qu’elle jetait les assises de cette idée dans l’âme du peuple, par les efforts de sa vie, elle posait par son martyre, le grand problème de la patrie morale de l’esprit, de l’âme et de la conscience, celle des signes profonds de la race, celle des qualités de l’àme et des vertus du cœur. Sa mort, si l’on en pénètre les causes, si l’on en recherche les âpres motifs dans l’égoïsme et la haine contre lesquels se heurtèrent sa générosité et son enthousiasme, prouve bien que l’homme porte en soi les traditions d'une patrie morale, dont le sort est lié aux destinées de la patrie réelle. Les sentiments et les espérances qui évoluent dans le cœur de l’homme , s’agitent en vue d’établir leur triomphe sur l’esprit du mal dont ils sont les ennemis traditionnels.

Jeanne d’Arc n’a pu réussir qu’à indiquer la formule idéale de ce territoire où le cœur combat contre la malveillance, où la droiture résiste à 1 assaut du mensonge. Jeanne d’Arc meurt vaincue sur le terrain de la patrie idéale.

Sa mort nous fournit les raisons de cette défaite, en démasquant l’âme sordide de ceux qui l’envoyèrent au bûcher. L’esprit méchant

contre lequel elle arbora la bannière de son âme limpide, a survécu aux efforts de son apostolat. Elle apportait avec elle l’esprit de charité et de fraternité, comme corollaires à ses victoires militaires, pour assainir l’âme française après avoir libéré le territoire. L’esprit d’injustice et de conquête qu’elle voulait abattre, sauva son pouvoir en tuant l’apôtre femme qui donna sa vie en témoignage de sa, mission. Le territoire de France fut délivré après la mort de Jeanne. Mais l’esprit d’ambition qui l’avait dénoncée aux puissants de la terre, pour obtenir d’eux la sanction de sa mort civile et humaine, persista parmi les hommes. Il demeura sur la terre. Il continua son oeuvre de haine, de calomnie et de dénigrement contre la mission de Jeanne d’Arc, parmi les hommes, aveugles esclaves de leurs vices. Il les tient tous, les subjugue et les domine, par la raideur, la sécheresse, la morgue, le pédantisme, l’orgueil et l’hypocrisie, que Jeanne d’Arc voulait chasser de la terre en vue du bonheur ici-bas.

On voit encore en face de cette statue de la place des P3’ramides, que l’idée qu’elle fixe de la mission de Jeanne d’Arc, exclut toute discussion accessoire. Si l’on veut rester dans la simplicité qui se dégage de cette œuvre magistrale, on oublie les puériles querelles sur la question de savoir s’il y eut plusieurs Jeanne d’Arc. On est décidé à laisser pour compte aux personnes qui ont besoin de se faire remarquer, les personnages funambulesques comme cette dame des Armoises, piètre doublure d’un drame historique où sombrèrent les plus hautes revendications de la conscience. L'exemple de M. Frémiet est très précieux à imiter dans la circonstance. M. Frémiet s'est occupé sérieusement d’une chose sérieuse. Il a doté son pat's d'un monument

à Jeanne d’Arc, sans se laisser troubler par les romanesques histoires de fausses Pucelles, de faux bûchers, de fausses résurrections. Comme les gens de sens clair et de jugement calme, il a tenu bon pour un érudit comme M. Quicherat, contre les billevesées des Vignier, des Plancy et des Polluche, qui marièrent Jeanne d’Arc, et affirment qu’elle eut beaucoup d’enfants, comme dans les contes du prince charmant. On a même vu douze personnes, se réunir il y a quelques années tous les mois, sous la présidence de Nestor Roqueplan, pour s’entrepersuader que Jeanne d’Arc se maria. C’est M. Eugène Chavette, qui raconte cela, le joyeux conteur du guillotiné par persuasion. M. Frémiet ne s’est pas arrêté à ces historiettes, et ne s’est pas laissé arrêter par elles. Il ne paraît pas d’ailleurs que cet artiste prenne le temps de donner de l’importance aux choses qui n’en ont pas. Décidé à glorifier à sa façon la mémoire de Jeanne d’Arc, il s’est tenu à ce qui est le plus simple et le plus efficace.

Jeanne d’Arc est une figure totale simple et indécomposable. Il faut l’accepter telle que le bûcher et les deux procès nous la donnent, si l’on veut que sa vie et sa mort deviennent un exemple utile pour le peuple français. Des œuvres comme celles de M. Frémiet, rendent des services immenses à une population, par leur clarté et leur simplicité. On sent devant cette statue que la question de la mission de Jeanne d’Arc en terre de France, est une question décisive, vu qu’elle porte en soi la sanction morale du martyre et du sacrifice. Alors le miracle apparaît, le miracle de la mission de charité et de la rédemption d’un peuple par la mort d’une héroïne. Et l’on se prend à penser, devant tant de sublimité, que peut-être notre siècle est bien

éloigné de ces traditions de cordialité, de droiture et de dévouement devant le sacrifice, pour se laisser toucher parce que la mission de Jeanne d’Arc contient de réelle beauté et d’humaine grandeur.

Aussi bien si l’on essaye d’entendre avec profit toute la vérité qui se dégage du monument de la rue de Rivoli, on est presque tenté d’imaginer un temps très différent de celui-ci ; un temps très au delà de nous , un âge de retour aux traditions d’accord intime et de grande douceur, un siècle dégagé des entraves de cruauté pour la vie, où le nôtre est contraint par la férocité des épreuves qui lui viennent de ses erreurs foncières sur la conception de l’existence. Ce monument édifié de toutes pièces sur l'empreinte d’une fonction traditionnelle de notre race, la tradition du sacrifice de soi au bien d’autrui, la tradition du Devoir pour la vie, relève par cela même d’une hermétique supérieure, très claire pour ceux qui ont conservé le sens du génie de ce pays, sens désormais obscur, pour la masse des gens égarés dans l’égoïste désert de la lutte pour le triomphe des instincts. Il faudrait pour nous expliquer les motifs secrets de cette œuvre de si haute portée, un homme en quelque sorte exceptionnel, dont Pâme trempée de souvenirs et d’espérances, taillée sur le modèle type des purs produits de ce terroir, serait assez en possession de la poésie de l’esprit des choses, pour s’autoriser d’une volonté libre doublée d’une conviction rigoureuse. Pour demeurer fort et calme, nous supposons, cela va sans dire, que cet homme aura souffert beaucoup, sous le joug d’une destinée volontaire qu’il se serait imposée, par respect de soi, par culte de sa conscience, et par besoin de la soustraire aux engageantes invites de l’envie et de l’égoïsme.

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Cet homme figurerait au premier rang parmi les êtres de pure élite, les êtres dégagés qui ne tiennent plus à la terre que par les liens du dévouement, du devoir et du sacrifice. On le conçoit ainsi tout à fait en dehors du commun des heureux de ce monde, s’étant retrouvé, s’étant ressaisi lui-même en pleine droiture, calme, vigoureux et modeste malgré le siècle, ayant pris une bonne fois le dégoût de l’orgueil et de ses sinistres appendices. On imagine de la sorte, un esprit rare, en route pour la perfection déduite, voulue, raisonnée, réfléchie. Le hasard n’est pour rien dans son amélioration. II a su simplement utiliser la réalité des circonstances de sa vie, pour atteindre à ce degré de culture du meilleur de soi-même, à force de sang-froid combiné d’enthousiasme. Cet homme serait sans haine, indulgent aux fatales malfaisances des inconscients, doux aux faibles qui défaillent. On le devine si intelligent, si averti sur toutes les causes des erreurs humaines, si prompt à réconforter, si rapide dans le sens de la voie généreuse, si soucieux de l’harmonie à rétablir, qu’on le voit en quelque sorte assis dans son irréalité d’être à réaliser, face à face avec l’Esprit de J ustice, dont il serait devenu comme l’hôte et le commensal quotidien.

Sa vie est devenue une fonction de la douceur, de la vérité, loin, très loin de l’arrogant contrôle de l’esprit de coteries et des gens d’intrigue. Ceux-ci assurent le succès à leurs pareils, s’unissent au nom d'une identique envie, pour rejeter de leur amour de la gloire, quiconque ne leur est pas similaire. Ils choisissent leurs favoris, dans le genre de mérites ou de caractères les plus rapprochés de leurs vices, et dont le triomphe ne constituera point contre eux une vivante accu-

sation. L’homme dont nous avons besoin pour nous expliquer le sens profond de la Jeanne d’Arc de la place des Pyramides, est la négation de son temps de réclame, par son culte envers la Vérité. La ruse ni l’ambition ne forment point son bagage de route ici-bas. Il sait à quoi s’en tenir sur les mensonges rendus nécessaires par l’usage du mensonge. Il n’accuse personne et ne blâme jamais. Il ne réprouve ni ne maudit. Il agit, il travaille, il examine et réfléchit; il regarde et sait voir. S’il apprécie son prochain, ce n’est Jamais de façon à lui infliger l’offense directe du reproche ou de l’invective. Il se contente de faire par ses propres actes, qu’il établit en opposition avec ceux qu'il réprouve, la contre-partie de ce qu’il croit répréhensible. Mais il n’injurie personne et ne redresse point les torts. Il désire seulement que les hommes avec lesquels il est aux prises, ne le contraignent point de subir le contre-coup de leurs torts ou de leur désordre. Sa vie s’accomplit comme une mission d’épreuve et d’exemple. Il l'offre en modèle à ceux qui se sentent la capacité et le courage d'en subir les épreuves. Cet homme là, pourrait seul nous édifier par un efficace commentaire de la Jeanne d’Arc de M. Frémiet. Car ce monument est d’une envergure très large, et vient de loin, pour raviver parmi nous des sentiments qui ne sont plus le commun patrimoine. Ce groupe équestre de la pucelle d’Orléans, s’impose comme autre chose qu’une œuvre de simple décoration. Un sens profond l’anime, et le désigne à l’attention des gens de calme et de libre esprit, Si cette formule d’art, tout ensemble abstraite et concrète, idéale et réelle, n’a pas été appréciée à l’étiage de sa grandeur, c'est qu'elle relève d’un ordre d’éloquence concentrée, assez pareil à l’idéal de notre

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commentateur imaginaire, et à laquelle il est bon d’avoir beaucoup réfléchi avant d’oser en extraire la moelle d’énergie et de vérité qu’elle contient.

Sans s’étendre avec excès sur des considérations qui seraient indispensables dans un livre consacré tout entier à la Pucelle d'Orléans, on peut dans la mesure où l’esprit de celui-ci nous y invite, préciser les qualités essentielles par lesquelles cette œuvre de M. Frémiet est une œuvre définitive, par lesquelles encore, cette statue de la rue de Rivoli, n’est pas une statue quelconque, et signifie bien une Jeanne d’Arc dans toute l’intensité, dans toute l’étendue de cette évocation. Cette statue est une Jeanne d’Arc parce que l’artiste l’a conçue simplement conforme à la réalité des faits. Elle ne saurait être prise pour une sorcière, une hystérique ou une noire pythonisse d’enfer. La France actuelle cherche à reconnaître son héroïne entre ces trois termes. Il y eut un grand élan vers elle. Mais l’esprit moderne faussa l’enthousiasme, il lança l’âme française sur une mauvaise piste . La France voltairienne ne pouvait oublier Voltaire qui avait marié la Pucelle à un roussin. Elle voulut expliquer la mission de Jeanne en la déclarant névrosée au nom du Progrès. La science intervint, qui pontifia, et raisonna sur le miracle de la virginité de Jeanne — autrement dit le miracle de sa vie — avec les arguments du système nerveux. Ce blasphème scientifique égale le crime de Cauchon. Relapse équivaut à hystérique. De leur côté, les catholiques, pour réagir, s’attachèrent à une Jeanne d’Arc qui devenait invraisemblable à force d’être irréelle. Les images du quartier St-Sulpice témoignent que dans

leur intention de sauver la renommée de la pauvre martyre, les personnes pieuses omettent, que si les chrétiens doivent croire à l’existence du Ciel, ils ont tort d’oublier, que les réalités de la vie sont imposées à l’homme, pour l’éprouver dans la voie du Salut.

Entre ces deux exagérations, la Jeanne d’Arc de M. Frémiet donne l’image d’un être qui a vécu, qui a pensé, qui a souffert, que ses contemporains ont vue, aimée ou haïe. Elle a parié, on lui a parlé. On sent très bien en la regardant, qu’elle regarde, qu’elle nous voit, comme elle a vu ceux qui la regardaient de son temps. Elle entend, elle écoute, elle comprend, se fait comprendre. Et si l'on se reporte aux interrogatoires du procès de condamnation, on ne peut pas ne pas admettre, qu'elle a été vaincue par le formel et la judiciaire d’une théologie perfide. xMais elle s’est défendue comme un être humain de bonne espèce et de grande lumière se défend, par la logique des faits, par l’enchaînement des circonstances. Elle s'est défendue en proclamant la Vérité, comme la lumière qui était en elle. Tout cela, c’est de la réalité, c’est le concret de l'épreuve et de la souffrance. Jeanne d’Arc, la vraie, celle qui a vécu, était comme celle de la rue de Rivoli, un être humain qui songe au ciel, mais n'oublie pas la question préalable des devoirs d’ici-bas.

C’est même ce qui donne tant d’éloquence à cette œuvre que vivifie le charme puissant de la réalité, qui se conjugue si précisément avec l’éloquence de Jeanne la vraie, si nette et si simple, une éloquence de Père de l'Eglise, où la puissance de la réalité vécue, ressentie, éprouvée, s’enveloppe du charme mt’stérieux de la vérité suprême. Celle-ci n’est pas un mythe ni un fantôme. Les hommes l'appellent l’Idéal.

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D’autre part la réalité toute crue, ne constitue pas la vérité entière. Il faut la conjonction des deux termes pour atteindre le but cherché. Si l’idéal seul, laisse l’àme dans le vague, la réalité sans secours supérieur abaisse l’esprit. Toutefois on ne saurait l’exclure de la hiérarchie des espérances.

C’est par la quantité que les hommes se trompent. Lesmatérialistes en prennent trop. Les catholiques n’en retiennent pas assez. La réalité dans la conception de la vie joue le rôle du ressort qui explique le secret du mouvement de l’horloge. Elle représente le moyen sans le concours duquel le but n’est pas atteint. Pour instituer le christianisme parmi les hommes égarés dans les brouillards des faux prophètes, Dieu recourut à la réalité de l’incarnation de Jésus son Fils. L’homme ne comprend pas tout de suite ce qui lui arrive pour la première fois. Il a besoin d’explications à sa portée. Et c’est par les connaissances qui lui sont familières, qu’il saisit le plus facilement ce qu’il a besoin de comprendre. Aussi la parabole évangélique accorde-t-elle une importante part aux réalités de la vie. La parabole est une idée supérieure qui se fait entendre, qui s’impose, se fait voir, s’humanise et se réalise, par une comparaison faisant image. On pourrait l’appeler le Verbe imagé. L’homme d’élite que nous demandons, pour nous expliquer l’aphorisme de la Jeanne d’Arc que M. Frémiet proposa à notre investigation, partirait du principe de la parabole. C’est à l’aide de cette conjonction de l’idéal et du réel, qu’il réussirait à définir le charme mystérieux de la vérité suprême enclos dans cette matérialisation d’une idée traditionnelle. Il parviendrait vite à nous faire deviner, que peut-être Dieu n’a créé Jeanne d’Arc, que

pour expliquer à la France ce que la France représente pour Dieu, la terre de l’Evangile en action.

Si ses contemporains, cherchent encore à quoi s’en tenir sur la figure de Jeanne d’Arc, désorientés qu’ils sont par les gnostiques de la caverne et les agnostiques de la science, M. Frémiet a pris du premier coup une attitude nette. Il n’a pas cherché la vérité ailleurs que là où elle se trouvait, dans les faits avérés de la vie de l’héroïne, en concordance de l’idéal de la mission et de la réalité du geste. On sent très bien devant ce groupe monumental, que l’homme qui l’a conçu, n’est ni un rêveur, ni un fantaisiste. C’est un artiste très sûr de son fait, sûr de ce qu’il sait, et sûr de soi, qui utilise les choses et les gens, les idées et les faits, l’esprit et la matière, en travailleur décidé à tirer parti de tout ce qui est la portée de l’homme, pour réaliser aux yeux de tous, une idée bonne à réaliser. Il semble bien que pour lui , la nature est un miracle évident. Il l’étudie avec mesure et persévérance, comme l’instrument qu’il importe de connaître avant d’y introduire l’enchantement des sons. Née de cette esthétique de l’esprit des choses, de cette philosophie de l’idéal dans le réel, sa Jeanne d’Arc s’impose à nous par la réalité des événements qu’elle rappelle, et par le poétique des idées qu’elle réveille. Elle est bien l’effigie d’un être humain qui a vécu, et les signes particuliers de sa mission personnelle, sa bannière, son épée, son cheval, attestent bien que cette vie d’un être humain fut employée à une besogne supérieure. Sa bannière, tricolore par le signe rouge du nom de Jésus, parle signe bleu de l’invocation à Marie, et par le signe blanc du tissu de lin, marque ici l’intention de Jeanne, qui se recommande toujours de sa bannière. Son épée est le signe de la

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patrie en danger. Et son cheval est l’agent de cet esprit inclus dans la bannière et dans le fourreau du glaive. M. Fre'miet ne pouvait pas négliger ces accessoires, puisqu’ils constituèrent le principal des griefs faits à Jeanne, quand les théologiens après s’être recommandé de Dieu, la condamnèrent sur la dénonciation de quelques hommes de cour, qui ne lui pardonnaient pas d^’avoir agi, d’avoir remporté des victoires, comme un homme d’armes. La jalousie des professionnels, des LaTrémoille et des Gaucourt, Tont livrée à la judiciaire perfide de Regnauld de Chartres, agent de l’étranger auprès du roi de France. Un monument à Jeanne d’Arc, pour être complet, nous devait ces réminiscences. Telle que nous la voyons, place des Pyramides, telle elle fut dans la réalité, ni sorcière, ni pythonisse, mais héroïque créature du plein air et du plein vent de France. Telle elle marcha dans les combats, parmi les soldats que sa présence encourageait. Telle elle parcourut sa carrière unique, payant de sa personne partout et toujours, en chair et en os, depuis la prise d’Orléans, jusqu’au bûcher de la place du vieux marché à Rouen. Si Jeanne d’Arc n’avait pas paru elle-même sur les champs de bataille où elle provoquait les combats nécessaires à la libération du territoire, si elle s’était tenue cachée, aux heures du danger, pour se faire représenter sur le terrain par une figure similaire, sa mission tournerait à l’imposture, et il serait juste de ne voir dans cette figure sympathique, qu’une habile aventurière qui envoyait au péril une effigie suggestionnée, afin de s’approprier la gloire acquise sans ce péril.

M. Frémiet tient bon pour la Jeanne d’Arc de l’histoire, de la grande histoire. Il la veut montée sur un cheval qui la produise à tous les yeux.

par-dessus les troupes de pied, qu’elle conduit à l’assaut et qu’elle excite par la magie de son verbe prestigieux. Elle-même porte sa bannière, signe de sa croyance, et de la croyance de ceux qui se sont rallie's à elle. Tout ce qu’elle dit et tout ce qu’elle fait, est proclamé par elle à la face des hommes de son temps, sous la voûte du ciel, la seule caverne possible pour cette magicienne envoyée d’en haut comme un reflet du ciel sur la terre.

Elle n’avance rien qu’elle ne soit à même d’en faire jaillir la preuve de la réalité même de la discussion des choses de la vie ou de la guerre. Elle ne prophétise pas Elle déclare seulement qu’elle est prête à accomplir ce qui est en son pouvoir. Ce pouvoir n’est un secret ni un mystère pour personne. Elle le met à la disposition de la France et de tous les gens du sang de France, comme l’unique moyen de salut, pour ce peuple en péril. Toute sa sorcellerie tient dans la forme simple de sa foi, qu’elle proclame comme l’offrande de soi-même. Elle invite ceux qui l’écoutent, à comprendre la foi comme elle la comprend. Ce n’est ni du sortilège ni de la sorcellerie. Elle est une croyante qui n’exige pas que les gens soient crédules. Elle ne confond pas la crédulité avec la Foi. Les crédules sont marqués du signe de la faiblesse, et vont au hasard. Les gens de Foi sont des gens forts, qui savent ce qu’ils veulent, et dont l’âme, comme une flèche sur un arc tendu, n’est livrée à elle-même qu’en vue d’un but sûr et déterminé. Jeanne n’est pas non plus une voyante à la façon des somnambules et des tireuses decartes, habiles à servir la bonne aventureà la confrérie des superstitieux. Une grande lumière brille en elle. Elle prévoit à force de voir clair. Et un des traits de son génie, fut de savoir éclairer de sa propre

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lumière, des gens qui ne voyaient plus devant eux. Quand elle demande qu’on la conduise à Orléans où son signe apparaîtra, elle saura ajouter la réalité des faits accomplis à l’hypothèse idéale de sa proposition.

A Orléans, elle prouve qu’elle n’a rien avancé d’excessif. La preuve éclate au bout de son dire merveilleux. Elle agit sur la volonté d’un peuple hardi, mais qui ne savait plus vouloir. Elle opère en faisant mouvoir des gens qui ne savaient plus se mouvoir. Ceci est un miracle pour de vrai, de voir comment cette jeune fille a compris le parti qu’elle pourrait tirer de l’âme française réveillée. Ceuxqui vinrent à elle lui ressemblaient, obéissaient aux secrètes injonctions d’une âme pareille. Ils la comprennent; ils admettent les conséquences du devoir qu’elle leur prêche et dont elle leur donne l’exemple, au point de confesser leur foi devant la mort des champs de bataille. Une lumière immense se répand dans la France, la lumière de tous ces esprits qui ressuscitent. Tous comprennent désormais que le pays de France est rempli de gens qui ne pensaient pas avec les gens du sang de France, qui sont pour l’Anglais, et qui applaudiront au bûcher de Rouen. Ces idées là sont le lieu commun du moment. L’âme française se reconnaît et se sépare des étrangers de l’intérieur. La France des devoirs est en guerre ouverte avec la patrie de l’orgueil et des rapacités. L’Anglais de Bedfort, déjà dissident, déjà disciple deWiclef précurseur de la Réforme, dont les Hussites agitent le glaive et les prétentions, représente déjà la patrie égoïste et financière. Cet anglais là, qui signifie une certaine Angleterre, mais qui est très remuant, signifie déjà la Spéculation, l’arrogance du règne des Alîaircs et de l’Argent. Les gens du sang de France se lèvent de toutes parts

pour défendre la patrie de l’enthousiasme, delà Foi et de la Charité, contre l’invasion de l’intolérance et des appétits. Ils agissent, Jeanne porte en soi le Verbe. Elle formule, en son langage précis et clair, cette idée commune à tout le peuple du sang de France. Elle n’est ni une figure de sorcière, ni une figure d’hystérique, cette figure humaine qui incarne, à un moment précis, toutes les espérances d’un peuple prêt à faire son témoignage devant la mort des champs de carnage pour défendre ses espérances et les confesser. Aussi bien avant de se demander si M. Frémiet n’a pas introduit trop de réalité dans sa Jeanne d’Arc, il est équitable d’écouter à travers les âges, les paroles de Jeanne dans toutes les circonstances de sa vie, sous la tente et à à la barre du tribunal d’ergoteurs assassins, présidé par Cauchon. Jeanne parle avec la clarté de son génie inspiré et conduit par les desseins de la Providence. Mais avec quel admirable sens de la vie et de la vérité des faits elle sait formuler sa pensée! Son verbe est clair et imagé. Dans sa bouche la métaphore prend le charme d’une prophétie. Sa pensée pleine, totale, toujours aboutit à une conclusion efficace. Il s’établit une union parfaite entre l’idée qu’elle expose et les mots qui lui servent à l’exprimer. Elle n’en dit ni plus ni moins que le nécessaire. Elle déclare ce qu’il importe de déclarer, pour être comprise de ceux qui savent comprendre, savent voir les choses comme elles sont et apprécier les sens qu’on leur donne.

Un monument de Jeanne d’Arc qui n’éveillerait pas par son allure générale le souvenir de ce merveilleux équilibre qui caractérise la vie de Jeanne d’Arc, serait un monument inexact, inefficace. Or la puissance même de l’œuvre de M. Frémiet, provient effec-

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tivementde son accord parfait entre l’esprit qui l’anime et la nature des choses dont il porte sur soi le signe évocateur. Simple et beau, exécuté par un homme de grand talent, avec maîtrise et résolution, ce monument à Jeanne d’Arc est éloquent de l’éloquence suprême, développée dans le sens du verbe traduit par des actes utiles au perfectionnement du plus grand nombre, des actes qui sont des exemples pour les meilleurs d’ici-bas. Son exactitude matérielle, la puissante écriture de son style, la véracité de son relief, sont affirmées comme autant de supports indispensables à l’expression de l’idéalité qui emplit l’atmosphère où ce souvenir évolue. Pris en soi, avec ses qualités plastiques et les intentions qui s’en dégagent, ce groupe équestre, établit en termes définitifs, ce que peut l’initiative individuelle contre le sentiment public. L’artiste lorsqu’il est grand et vrai, trouve toujours en soi le moyen de vivifier les idées qui ne vivent plus. Comme La Hire, M. Frémiet pense à Jeanne d’Arc au moment où elle est à peu près abandonnée.

Bon La Hire. Il s'appelait Vignolles. On le surnomma La Hire, du nom de son humeur, une humeur de brave garçon, haut en fougue, ardent à bien faire, courageux à bien dire, et de cœur reconnaissant. Sur le point d’être brûlée, à la plus grande joie des gens désireux d’en finir une bonne fois, avec cet être par trop convaincu de la nécessité de bien dire et de bien faire, Jeanne est oubliée de tous, surtout de la noblesse, surtout des courtisans du roi. Tout ce qui reste de chevalerie en France autour de Charles VH, y compris Charles VH, a lâchement abandonne la Pucelle d’Orléans. Un seul ami reste à la

pauvre fille, dans ce monde de gens, dont elle a sauvegardé par son courage les traditions et la renommée. C’est M. de Vignolles dit La Hire. Au surnom on devine un être un peu ridiculisé par ses contemporains, des messieurs de sang-froid, NN. SS. les égoïstes. Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle La Hire. C’est un monsieur emballé, un exalté, que les seigneurs raisonnables récusent en tant qu’individu violent. La Hire est surtout un généreux, un enthousiaste que la vue de l’Injustice exaspère. Ceux qui vivent de l’Injustice, réprouvent cet énergumène. Ils lui appliquent une étiquette au front. Ils le tarent à la tête. Ils le montrent comme un coléreux, un emporté, une manière de fou furieux que les gens de bonne compagnie doivent tenir à l’écart.

Aussi bien M. de ’Vignolles nous a surtout la mine d’un personnage dont le plus grand tort, fut de voir clair dans les crimes ou les sottises d’autrui. Sa lucidité, produit de sa native droiture, ne saurait lui valoir les bonnes grâces des auteurs de ces crimes ou de ces sottises. Vite un sobriquet, un mauvais sobriquet qui le discrédite d'avance aux yeux des gens modérés; un sobriquet qui détruise au préalable, la valeur morale de ses actes ou de ses paroles. En portant par anticipation, cette générosité et cette ardeur à parler net, sur le compte de l’ire ou de la violence, il ne restera plus trace de cette générosité. La Hire deviendra un individu sans consistance. Et ceux que sa franchise dérange, n’auront plus qu’à continuer l’exercice de leurs méfaits. C’est un gars de l’espèce gênante. Il dit ce qu'il pense, surtout ce qu’on doit penser, en face d’une vilenie ou d’une malveillance. Les pharisiens de cour sont pour la dissimulation et pour ce qui

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n’offense pas le mensonge de leurs existences factices. Vignolles La Hire tient bon contre ce qui offense la vérité. Il ne sait pas gazer. Et le salut de la France, dont il a] compris le péril puisqu’il adopte le parti de Jeanne, passe avant tout, dans son cœur et dans son esprit. Un jour, le roi le consultait sur une fête à la cour de Bourges, cette cour de misère physique et morale qui dansait devant le buffet et voulait en plus danser devant l’invasion. La Hire répliqua par le mot de la situation. Selon lui, il ne voyait pas de meilleur moyen de perdre un royaume. C’était La Hire, qui venait de parler par la bouche de M. de Vignolles, gascon comme d’Artagnan. La Hire ne sait pas s’embarrasser auxbroussailles des compliments de fausse condoléance. Il proclame ce qui est, comme il fait ce qu’il croit devoir être accompli. Jeanne d’Arc est prisonnière à Rouen, livrée aux desseins sournois de juges mercenaires, et le bras séculier va s’appesantir sur cette destinée angélique, de tout le poids d’une judiciaire prévaricatrice. La Hire pense qu’il est urgent de s’opposer à un semblable méfait. Il décide de sauver la brave fille, de l’arracher aux griffes de ses assassins. Avec une troupe de cent lames gasconnes, il descend la Seine pour assiéger Rouen. Il compte bien qu’il réussira, et son plan est de ramener Jeanne sur l’arçon de son cheval victorieux. Il n’a compté qu’avec son espérance, son ardeur pour la justice. Il est vaincu, pris. Jeanne a perdu son unique défenseur. Elle reste la proie de la haine et de l’ingratitude publiques qui voulaient la France aux Anglais. La pauvre Jeanne avait rêvé la France aux gens du sang de France.

Il était difficile d’évoquer l’abandon de la pauvre martyre de Rouen,

sans rencontrer le souvenir du bon La Hire. Sa figure se montre comme une revanche de l’affection et du dévouement. Au temps de Charles VII, les cartes à jouer prenaient l’empreinte de la popularité comme nos orgues de la rue popularisent les mélodies célèbres. La Hire donna son nom ou plutôt son surnom, au valet de cœur. C’est la popularité de ses actions généreuses. La Hire pour Jeanne d’Arc fut l’ami des mauvais jours. A ce titre, peut-être on voudrait que M. Frémiet lui élevât un monument, une petite statue équestre, du format de son saint Georges dont Tardent Vignolles reprit la tradition de délivrance. Il alla sur Rouen en vue de délivrer Jeanne tout comme Saint Georges à Beyrouth, avait sauvé du dragon la pauvre Marguerite, fille du roi. Comme La Hire, M. Frémiet est venu au secours de l’oubliée. Qu’il nous montre La Hire, en bronze, dans son geste d’homme enthousiaste et généreux. Les vrais amis de Jeanne d’Arc, — ceux qui la servent, non ceux qui s’en servent — y verront comme le complément de ce qu’ils aiment dans cette réduction de la Jeanne d’Arc de la rue de Rivoli, qui est là, sur un meuble de leur cabinet de travail.

Ce monument de la place des Pyramides nous occupe, parce qu’il est d’une importance capitale, en raison de ce qu’il représente pour nous, de ce qu’il réveille en nous, et de ce qu’il affirme de notre passé local. Cette Jeanne d’Arc de M. Frémiet, constitue quelque chose comme le frontispice d’une édition de grand luxe du procès de réhabilitation. Cette bannière si haut levée a été ramassée dans les cendres du bûcher criminel, au nom de la justice et de la vérité, en

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témoignage de l’infamie de l’évêque Cauchon, et comme un démenti jeté à travers les siècles, à l’odieuse envie des gens dont ce prélat d’enfer était l’agent salarié. Cette bannière affirme aux yeux de tous, dans la rue comme dans l’histoire, que Jeanne agissait en vertu de puissantes convictions chrétiennes. Alors, on la voit condamnée^ exécutée, déshonorée précisément par des théologiens de la foi, des docteurs de la croyance, hommes pervers et rusés, qui arguent précisément du témoignage de cette bannière pour asseoir leur infâme juridiction. On se demande d’où ils sortaient ces ergoteurs patentés, qui puisèrent dans le grimoire de leur obscure conscience, les arguments propices à l’action du venin de leurs âmes. On cherche où réside le Dieu assassin au nom de qui ces sacerdotes officiels, prononcèrent l’arrêt de mort contre une martyre de vingt ans, qui avait conduit le roi à l’autel de la Sainte Ampoule, sous le couvert du nom de Jésus et de Marie. Le monument de la rue de Rivoli, par sa simplicité même et sa grandeur résumée, entraîne l’esprit à la recherche des motifs secrets de ce crime public. Il montre la vierge innocente et dévouée, aux prises avec les sentiments qui sont la lie du cœur humain. Par sa tenue, par la hauteur de son allure, ce groupe proteste contre le crime commis au nom de ces noirs desseins des hommes. Il réhabilite la douce héroïne dont l’âme traverse l’histoire de France comme le plus pur du souffle de l’âme française. Cette Jeanne d’Arc d’airain, s’inscrit en faux contre le procès de condamnation, où la fleur du clergé français, a fait le jeu de l’Angleterre de Wiclef, cachée derrière la pourpre du cardinal catholique Winchester, dont le neveu, Bedford, â l’insu de son oncle, em-

ployait contre Jeanne d’Arc les troupes que Winchester expédiait contre les Hussites.

Ce trait donne à penser. Un grand crime a été commis le jour de la mort de Jeanne d’Arc. La secrète raison n’en fut jamais avouée par ceux qui en profitèrent. Au fond, deux théologies s’entrebattent pour la domination de la terre. Jeanne d’Arc est prise entre l’Angleterre déjà très remuée par l’esprit de la Réforme, et les théologiens de son bord, flétris comme prévaricateurs et marchands de sacerdoce, par les grands chrétiens du concile de Constance, les Gerson et les Clemangis. A l’ombre de la mître de Cauchon, le bûcher de Rouen paraît s’être dressé comme la revanche du bûcher de Jean Huss et de Jérôme de Prague. Il y a de part et d’autre, trop de prêtres ambitieux dans l’affaire, pour qu’on ne s’arrête pas devant l’étrange mesure qui livre à des théologiens, cette jeune fille qu’il a fallu renverser de son cheval de bataille pour s’en emparer. Nous faisons la part des mœurs du temps. Mais si large que reste cette part, on est obligé de constater que pendant cette guerre de Cent ans, Jeanne ne fut pas la seule à tomber aux mains de l’ennemi. Or elle fut seule livrée à la judiciaire religieuse. La Hire lui aussi, en marchant sur Rouen fut pris. On l’enferma, sans le faire juger par les vicaires de l’Inquisition. Quand les Anglais s’emparèrent de Barbaud Guilhem, sieur de Barbazan, ils ne convoquèrent pas les docteurs et les princes des prêtres pour décider de son cas. Barbazanfut conduit à Bouviers avec quatre autres chevaliers. Il y demeura sept ans, jusqu’en février iqSo. De même pour Pierre de Neuville, dit Grand Perrin ou Grand Pierre. Les choses se passèrent selon les lois de la guerre. Grand Perrin était

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un rouennais inféodé à une conspiration des Bourgeois de Rouen, désireux de secouer le joug anglais. Pris dans une escarmouche, on l’amène à IMonthlér}" le 28 février 1429. M. Chéruel raconte cela dans son Histoire de Rouen sous la domination anglaise^ et nous apprend que l’infortuné Grand Perrin fut condamné et exécuté « pour ses démérites, comme traître, larron et brigant ». Le brave rouennais avait simplement joué sa vie pour rendre à la France sa terre natale. Il fut traité comme un simple franc-tireur, un irrégulier. On le qualifia larron, traitre et brigand. Les Anglais de Bedford, amis des Hussites, traitèrent ce héros, comme les Piétistes allemands de 1870 traitèrent les corps francs. Le signe caractéristique de ces réformés, c’est l’excès de formalisme. Ils exigent qu’on soit en règle. De nos jours on dit correct. Ces irréguliers de la Foi et de la Tradition, ces affranchis de la conscience, ne supportent pas ce qui contrecarre leurs rites ou leurs ordonnances de révoltés. Ils sont cruels avec pédantisme, sévères avec l’orgueil de l’infaillibilité qu’ils s’arrogent.

C’est d’ailleurs cet esprit intolérant, raisonneur, sec et pédant, qui jugera et condamnera la pauvre Jeanne d’Arc, d’esprit humble et de foi simple. Ses ennemis sont ceux que dérange la ferveur de son enthousiasme et la totale explosion de foi qui l’animait. Ces gens-là sont les fauteurs éternels de l’hypocrisie. C’est l’hypocrisie sociale, c’est la perfidie des ambitieux, qui livrèrent une destinée guerrière à une juridiction de prêtres et de docteurs en théologie. On doit prendre pour ce qu’elles valent, les raisons invoquées contre la femme et contre les soi-disants prophéties qu’on lui reproche. Il faudra regarder plus loin pour apercevoir toute la vérité de ce crime

contre la conscience de la France. Alors on verra Jeanne d’Arc condamnée surtout au nom de sa mission de délivrance, par les gens dont ces projets même, conformes à lamission apostolique de la France, anéantissaient les plans d’égoïsme, de jouissance et de conquête. Les pires ennemis de Jeanne d’Arc sont à l’intérieur, en France même, à la cour, parmi ces amoureux du pouvoir, toujours prêts à s’allier avec l’étranger qui leur garantira le minimum de satisfaction et de puissance dont ils ont besoin pour être à l’aise dans leur lâcheté. Jeanne d’Arc ne comprend rien à ces marchés entre âmes viles et rapaces. Elle sera haïe d’elles jusqu’à la mort. Ne s’est-elle point posée en champion des idées qui sont les plus chères aux âmes d’élite, mais qui coûtent aussi le plus cher à défendre? Ces idées représentent ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, de plus élevé aussi; ce sont les idées du Devoir pour la vie. L’être humain qui veut aller jusqu’au bout de son devoir dans l’existence est sûr de paj'er cette suprême joie, au prix de la haine de tous ceux qui veulent jouir et dominer. Amis et ennemis, personne ne pardonne à l’être prédestiné, dont le cours de la vie résignée et dédiée, est un réquisitoire silencieux et continuel contre ceux qui s’abandonnent à la tentation du pouvoir et aux jouissances de la terre. Un jour ou l’autre ces âmes d’épreuve et de sacrifice, comme l’ànie de Jeanne d’Arc, sont livrées à la revanche des malfaisances d’ici bas. Les cruautés humaines ont leur moment de reprise contre ces limpides incarnations de la tradition d’En-Haut. Alors se dresse le calvaire et le bûcher. S’il vous reste un ami c’est La Hire.

A tout prendre, quand l’égoïsme se sent en péril, il trouvera tou-

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jours une victime pour se venger. Il rencontrera aussi toujours un bras mercenaire, pour accomplir dans la circonstance, la besogne du bras séculier, Gauchon touche cent mille francs, prix de sa tâche de Satan délié, déguisé en prélat orthodoxe pour mieux conduire cet assaut des noires ambitions, cachées depuis Simon legnostique, sous le nom d’hérésies, et qui ont conquis le monde moderne par l’Orgueil, la Luxure et la Rapacité. Les gens qui gagnèrent le procès de Jeanne d’Arc avec Gauchon, l’auraient entamé et gagné de tous temps. Les ennemis de Jeanne d’Arc sont les ennemis de son âme, les ennemis de ce qu’elle représentait par sa franchise et par la pureté de sa vie. G’est un problème de psychologie humaine qu’il faut envisager, avec la profonde certitude qu’il est des choses vraies de tous temps, inhérentes qu’elles sont au cœur humain, soudées aux viscères de la vie physique. Jeanne d’Arc s’est trouvée aux prises avec les sources de la criminalité humaine, l’orgueil et l’égoïsme, qui sont en même temps les signes du péché originel, les causes de la condamnation de la race humaine. Jusqu’à nouvel ordre la Rédemption aide les individualités bonnes, dans la voie du salut. Mais l’orgueil et l’égoïsme demeurent sous les pas de chacun, pour le faire trébucher, et le retenir dans le noir abîme de la condamnation originelle. Les gens qui ont poursuivi la pauvre Pucelle jusqu’à la mort, étaient alors ce qu’ils seraient aujourd’hui en présence de faits semblables, gens d’orgueil et de rapacité. Ges gens-là criaient : à mort, déjà sur le passage de Jésus. Ils figuraient au premier rang, aux premières loges, comme fauxtémoins pendant le spectacle du Golgotha. Ils sont les éternels amis de l’éternel Barrabas. De nos jours combien de ces gens-là se sont

ralliés au culte de Jeanne d’Arc, par la force du fait accompli, et par goût de profiter des générosités d’autrui, qui dénonceraient la brave fille au préfet de Police, comme aventurière si elle était vivante, et si son esprit de sacrifice, au lieu de servir leur vanité après coup, osait croiser leurs desseins dans le chemin de la vie réelle. On doit avoir le courage de pénétrer ces parties sombres du cœur humain, en présence d’un meurtre comme celui commis à Rouen sur la place du Vieux Marché en mai iqSr. On doit oser mettre à nu les sentiments qu'on voit grouiller, comme les serpents de l’envie, autour du bûcher de Jeanne d’Arc. La malheureuse n’avait rien fait pour mériter cette mort féroce. Il faut oser dire que son crime fut seulement, d’avoir prêché l’exemple des vertus les plus odieuses aux gens que la vue du bien véritable et de la bonté parfaite exaspère. Ceux qui demandaient sa mort voulaient frapper en elle ce qu’ils haïssent, ce qu’ils haïront toujours le plus, les vertus dont ils sont incapables, le courage devant la responsabilité, la netteté du langage, le dévouement, et cet esprit de sacrifice qui atteste au plus haut degré la pureté de la conscience et la sûreté des espérances.

Jeanne portait sa bannière devant elle comme le chevalier Credo affiche sa foi sur sa poitrine. C’est Tàme extériorisée, plantée en pleine vie, comme la voile du navire est plantée dans le vent, en plein milieu du navire. Cette bannière indiquait aux gens qui la voyaient, le sens véritable de la mission de Jeanne d’Arc, reprendre l'œuvre évangélique contre les ratiocinnements des ergoteurs, en proclamant l’harmonie entre les desseins du ciel et les épreuves de la terre. Comment les ennemis de Jeanne d’Arc, gens de cour et gens d’église.

nés comme elle dans le christianisme, s’y prirent-ils pour condamner la généreuse fille au nom même de cette bannière, où les gens de bonne volonté ne pouvaient manquer de reconnaître la substance de leur personnalité ? Ils s’y prirent comme procédèrent toujours les agents du mensonge, qui ont besoin pour s’affirmer, que la vérité même et que ses disciples, disparaissent de la circulation, A peine Jeanne est-elle prise à Compiègne qu’ordre est donné au camp du Roi de ne plus connaître le nom de cette héroïne. On ne doit même plus prononcer ce nom dont le prestige miraculeux conduisit le roi au sacre de Reims, sans lequel le roi pouvait rester une manière de bâtard dépossédé. Ce souvenir est effacé de toutes les mémoires. Tout au moins on travaille à l’effacer. La politique s’y emploie avec les ressources dont elle dispose.

Le 26 mai iqSo le roi est à Jargeau. Les attournés de Compiègne envoient un messager nommé Gilles Crochon, accompagné de deux principaux religieux Cordeliers de la ville, pour lui remettre des lettres, le suppliant « qu’il les voulût secourir à l’encontre de leurs adversaires ». Douze jours plus tard nos gens reviennent avec une promesse du roi (i). Mais pas un mot de la prise de Jeanne d’Arc, On dirait qu’il ne s’est rien passé à son sujet. C’est déjà ce que nous appelons la conspiration du silence. Évidemment, Jeanne a contre elle désormais, ceux qui font la renommée, et dont le crédit s’étend sur la crédulité publique. Ces gens là ont des motifs pour enterrer vivante la noble fille. Il est nécessaire qu’on l’oublie. Le crime de son assas-

(i) Alexandre Sorel, président de la Société historique de Compiègne, cité par le capitaine Marin dans Jeanne d’Arc tacticien et stratégiste, livre précieux à consulter.

sinat deviendra plus aisé à commettre. L’opinion n’étantplusinformée, sera mal en point pour réclamer, Duguesclin prisonnier avait fait appel à la dernière des fileuses pour payer sa rançon. Jeanne d’Arc, si aimée des mères de France, n’aura même pas à compter sur ce concours de ses amis du peuple de France. On eût pu la racheter des Bourguignons. Luxembourg homme rapace, mais peu cruel, aurait accepté l’argent de France s’il était venu. L’argent de France ne vint jamais. La conspiration du silence répandra la nuit dans les esprits, comme ce qu’on allait savoir par le procès, y sèmerait le découragement. Ce que les intéressés raconteront sur Jeanne la Pucelle, une fois le procès commencé, ne sera point pour lui gagner des défenseurs, surtout si l’on en juge par la lettre de Regnauld de Chartres à ses diocésains de Reims, au lendemain de Compiègne.

C’est bien fini. La pauvre âme verra se dresser contre elle tous ceux qu’elle a servis, surtout ceux en qui elle devait croire. Elle est trahie par les siens, par les plus importants des siens. La voici traînée dans la boue et les crachats. C’est conduit à merveille. Cauchon agit pour le compte de tous les ambitieux, qui ont besoin du mensonge social pour tenir le rang qu’ils affectionnent. Il parle en individu autorisé, au nom de la Loi, et joue sur les mots avec la férocité d’un mauvais magistrat, chargé d’exécuter un innocent dont la valeur morale et la grandeur d’âme, sont une gêne pour les hommes d'orgueil et d’égoïsme. Cauchon n’est qu’un sous-ordre. C’est un monstre choisi par des connaisseurs. Les maquignons de la conscience humaine, ont vu que ce prélat d’occasion, était l’homme de la situation, l’homme pour endosser le crime contre remboursement. C’est le monstre nécessaire

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dans ces circonstances. Il se servira très adroitement de son caractère épiscopal pour mieux atteindre sa victime. II n’a qu’à marcher. Il est soutenu par toute une meute féroce qui veut sa part de la curée. Le crédit social, la haute situation de tous ces hommes fauteurs de haine et de ruse, assurent les apparences de la vérité à l’imposture de leurs propos et de leurs insinuations. Le but sera d’autant mieux atteint, que le tribunal. Juge de l’innocence, sera composé de gens plus considérables. Au point de vue de ce qui s’appelle aujourd’hui la réputation, Jeanne sera d’autant plus frappée, elle est d’autant plus certaine d’être perdue, que ceux qui la jugent, la déshonorent et la condamnent, sont des personnages de plus haute volée, des prélats, des princes de l’Église et de la cour, des grands dignitaires de l’Université, les grands vicaires de la Sainte Inquisition.

La douce victime, humble brebis condamnée au sacrifice sanglant de l’agneau pascal, ne saurait échapper à tant de notabilités de l’opinion publique, massées contre elle, dans une haine commune de sa mission de douceur et d’égalité devant la miséricorde. La calomnie a beau jeu, proférée par de semblables accusateurs, des gens si haut placés. La foule, le peuple, tous ces humbles, tous ces petits de la terre de France, les voilà bien en peine de savoir à quoi s’en tenir. Hier, ils couraient pleins de ferveur sur le passage de Jeanne, saluant en elle la délivrance et l’avènement d’une patrie nouvelle. Aujourd’hui, on leur montre Jeanne d’Arc à la barre d’un tribunal qui lui reproche des crimes qu’il faut punir de mort. Ils ne reconnaissent plus la sainte dont ils imploraient un sourire pour leurs enfants, sous cette avalanche d’accusations odieuses, répandues avec méthode, dans le

pays entier, par tout ce que la France, la cour et l’Église, compte de plus coté, de plus distingué, de plus renommé. Jeanne est assassinée de son vivant par l’on-dit calomnieux, en sorte que le jour où la nouvelle de son exécution sera connue, personne n’ose plus rien y comprendre. Comment tous ces Français, respectueux des pouvoirs établis, dociles devant le prestige des situations, ne croiraient-ils pas ce que la rumeur publique raconte sur cette Pucelle d'Orléans, hier si aimée de tous? Quand tous ces habitants rentrent chez eux le soir, après le travail de la journée et prennent place au foyer familial, ils ont les oreilles battues de tout ce qui transpire de l’horrible procès de Rouen. Les plus hardis n’en parlent que tout bas, les autres se taisent. Dans leur cœur meurtri et étonné, les plus clairvoyants sentent bien que c’est le procès de la France de leurs rêves, la France généreuse et dévouée, qui s’instruit. Cependant comment résister à ce qui se raconte et que les juges établissent ? Ceux qui jugent la situation, ceux qui vont décider du sort de Jeanne d’Arc, ne sont pas les premiers venus. Tout le monde les connaît. Ils sont de hauts et puissants personnages, princes des prêtres, grands docteurs de la Foi.

Une population chrétienne ne pouvait pas admettre qu'un tribunal composé de seigneurs si pieux d’aspect, pût la tromper au point de mettre à mort une innocente. Montée à ce degré, l’hypocrisie échappe aux soupçons de la masse. Elle est sauvegardée contre toute accusation de félonie, par l'énormité même de son crime, par l’immensité même de sa félonie. C’est trop gros ; on n’ose pas y croire. Le champ reste libre pour les

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assassins. Le crime s’accomplit pour la plus grande joie des grands de la terre, qui ne pardonnaient pas à l’infortunée jeune fille, de valoir mieux qu’eux, d’obéir à une âme plus fine, et de suivre les conseils d’une conscience plus pure et plus clairvoyante. Jeanne d’Arc, après Reims, n’avait plus rien à faire à l’armée. En restant, elle se livrait tous les jours à la haine de ses ennemis, à la vengeance de tous ceux qu’elle avait dérangés, en amenant Charles VII à Reims avant l’arrivée des Anglais. Il suffit d’avoir regardé les hommes évoluer autour de soi, pour comprendre ce qui dut se passer dans l’esprit de ceux que le triomphe de Jeanne à Reims désorientait. Les victoires de Jeanne désorganisaient les projets d’une catégorie de gens puissants, qui attendaient du triomphe de l’Angleterre la satisfaction de leurs désirs. Au surplus, les victoires de Jeanne d’Arc assuraient le salut du peuple, des humbles, des gens de la terre, au détriment des intérêts de caste ou de classe. Voulant sauver les humbles, elle ameutait contre elle les grands et les orgueilleux. Ce qui arriva alors en France, s'était déjà vu au temps du Galiléen. Jeanne périt victime, martyre des fourbes, des hypocrites, des êtres à haine sourde, des gens insaisissables qui fuient devant la responsabilité, et abritent leurs mensonges derrière l’on-dit impersonnel. Elle fut attaquée par ce que nous appellerions aujourd’hui la société anonyme de la calomnie, au capital de l'hypocrisie et de la lâcheté, où se rencontrent tous les gens des coups en dessous, gens prompts à découvrir dans les replis de leur individualité venimeuse, de quoi répondre à tous les cas de leur conscience criminelle. Elle succombe sous la meute de carnassiers de l’envie, qui regardent

flamber le bûcher de Rouen, avec un mauvais rire bridé autour des yeux.

Jusqu’à nouvel ordre, Jeanne d’Arc reste la victime de ceux qui l’ont condamnée et déshonorée. A sa mort, ses ennemis triomphaient. La première victoire leur appartient. Jeanne leur laissa la volupté, gardant pour elle le sacrifice. Mais le sujet n’est pas tiré au clair. La cause demeure obscure. La cour de Rome n’a pas encore relevé définitivement le gant qui lui fut jeté par le tribunal théologique de Rouen. La cause a été introduite par le point le plus difficile, celui des confesseurs de la Foi. On pouvait la présenter par le martyre. Gela ne fut pas fait. Le mart3Te n’est donc pas reconnu par les autorités compétentes ? S’il n’y a pas eu martyr, il y eut exécution. Alors le procès de réhabilitation n’est plus qu’une formalité très accessoire, une réparation qui n’infirmerait en rien la première décision, celle rendue contre la relapse, l’hérétique et la sorcière. On peut présenter cette remarque sans se donner Tair de s’occuper des affaires romaines. Mais puisque le procès de Jeanne d’Arc est au rôle, il n’est pas interdit de constater, que la pauvre héroïne a toujours contre elle les décisions prises par ses ennemis, gens puissants et gros bonnets, dont le témoignage compte, subsiste et persiste. On conçoit très bien que la grande Congrégation, soit plus à l’aise dans des cas comme celui du Père Hermann par exemple et des autres candidats de l’Église de Sion. Ces braves gens n’ont pas remué le monde comme Jeanne d’Arc le remua, en mettant aux prises la France idéale avec la France des intérêts.

E. FRÉMIET

Les vrais amis de Jeanne d’Arc, ceux qui l’aiment et ne l’exploitent pas, sont les mêmes aujourd’hui que de son vivant. On les rencontre, parmi les âmes simples, parmi les humbles d’esprit et les vaincus de la vie, parmi ceux qui n’ont cure de triompher et cultivent l'humilité. On les trouve un peu partout, dans toutes les classes, à tous les rangs, pourvu qu’ils aient rompu d’avance avec l’esprit de classe et avec l’idée de rang. Ils sont gens de cœur et gens de bonne volonté. Leur modeste escouade compose le véritable état-major de la noblesse du cœur. Dans le nombre figurent les poètes et les artistes. Il poussa toujours des fleurs dans le cœur des gens de génie et de bonté, pour orner l’idéal tombeau de l’humble bergère, martyre des égoïsmes en lutte. C’est par la merveilleuse poétique de sa mission de dévouement et de charité, que Jeanne attira toujours à elle, les êtres de poésie et d’enthousiasme, malgré la résistance dont l’environna l’esprit terre à terre des « gens raisonnables » de Stendhal. Quelle que soit la destinée de l’artiste, on aperçoit toujours,au début de sa carrière, un courage devant l’épreuve, une décision dans la vocation, une harmonie morale devant les difficultés de la réalité, une force de volonté à suivre sa voie en dépit des résistances, qui dénotent malgré tout, une certaine supériorité d’esprit. C’est tout ensemble touchant et significatif, et ressemble à l’accomplissement d’une volonté secrète. Aussi bien, étant donné le rôle de l’art dans l’histoire sociale, l’artiste apparaît comme le gardien né de ce qui relève de la poésie, de ce que n’atteignent jamais certaines querelles où l’homme s’avilit et oublie ses devoirs de compassion. Il est d'usage de dire ; l'art n’a pas de patrie. Il serait plus précis d'atlirmer

que Tart trouve dans son principe supérieur, une haute protection contre la jalousie, l’injustice ou l’envie. Cela ne prouve pas que les artistes l’envisagent toujours de ce point de vue élevé. Mais la formule courante : l’art n’a pas de patrie, est l’aphorisme d’une vérité dont l’homme porte le sens caché en soi. Comme signe distinctif des esprits et des facultés, comme marque essentielle des races et des terroirs, l’art a une patrie, celle de l’esprit local, qui lui imprime son caractère spécifique. Mais il était besoin de cette formule pour conserver dans la mémoire des hommes, l’idée que l’art est à même de dominer les haines de secte et de caste, et que en temps que catégorie de l’Idéal, il lui est permis de dominer la bataille des intérêts.

Il semble bien que c’est à cette constitution psychologique, que l’art doit d’avoir pu sauver le culte de Jeanne d’Arc, du naufrage où l’esprit de secte et les haines politiques le conduisaient. Des théologiens d’àme reptilienne, l’assassinaient à Rouen comme relapse et hérétique. Néanmoins, çà et là, des images s’élèvent qui consacrent dans les cœurs, le verdict du second procès de réhabilitation. Pendant les guerres de religion, les huguenots détruisent des monuments en bronze doré, des œuvres importantes que Jeanne d’Arc devait à la piété des artistes. En 1792, la politique et l'esprit de secte brûlent ses reliques sur la place d’Orléans et font disparaître son armure de la cathédrale de Saint-Denis, Qui poursuit le réquisitoire en sa faveur à travers les siècles ? Les artistes qui sèment de monuments les coins du sol où sa mémoire est ineffaçable. A Rouen, à Orléans, des statues se relèvent pour remplacer celles qu’avaient brisées les hussites de Coligny. Les poètes chantent hardiment. Au fond les

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artistes tiennent bon. Jeanne d’Arc gagne difficilement à sa cause les pouvoirs constitués. Ses défenseurs restent parmi les indépendants, les âmes de lumière et de liberté, religieuses sans formalisme, pieuses sans hypocrisie. L’égoïsme et l’ambition demeurent contre elle, mais les bons éléments du cœur humain font cause commune avec son martyre. Les gens de volonté forte et de religiosité pure, sont les soldats de sa gloire, les défenseurs de sa réputation. Les artistes ont d’ailleurs en main un grand instrument de propagande, l’image. Ils en usent sans s’occuper si les Calvinistes y trouveront à redire. Ils continuent leur besogne traditionnelle de gardiens de ce qui doit être gardé, et en gravent le souvenir ineffaçable dans la mémoire éternelle des yeux du peuple. C’est à des artistes, c’est à des monuments comme celui de M. Frémiet, que le cardinal Parocchi, reprenant aujourd’hui l’œuvre de son prédécesseur normand d’Estoutteville, doit d’avoir pu prononcer le 17 janvier dernier, dans la Chapelle des Dames de l’Assomption à Rome, une allocution sur Jeanne d’Arc qui l’honore. Des artistes comme M. Frémiet, ont ouvert la route aux décrets que l'Eglise élabore, en vue de se dégager du méfait de Cauchon agissant en son nom. C’est aux artistes de tous les temps, à ceux qui ont toujours trouvé une heure dans leur vie pour honorer la Pucelle, malgré le discrédit où la pauvre âme était tombée, que les théologiens de nos jours, devront de pouvoir dégager la théologie de ce crime historique, dont l’histoire les rend solidaires, en dépit du vigoureux plaidoyer de l’ancien évêque d’Orléans Dupanloup, presque plus poète en la circonstance que prélat.

Parmi ces monuments qui ont rendu Jeanne d’Arc à la piété populaire, nous nous arrêtons à celui de M. Frcmiet, parce qu’il est supérieur à tous les autres. On n’en saurait trouver un autre, quoiqu’on dise, pour faire mieux comprendre la mission naturellement surnaturelle de Jeanne. Seulement il faut le comprendre. Celui-ci, par sa netteté, par sa fermeté, par l’harmonie de son ensemble, donne Tidée de quelque chose d’unique. La physionomie grave de cette femme à cheval, n’est pas celle d’un être maussade, mais d'un être réfléchi, capable d’une réflexion sans bornes. Le signe d’une grande décision intérieure, en parfaite harmonie avec le martyre prédestiné, se dégage de cette figure hiératiquement immobile. Cet être que nous voyons là, devant tous, ne se tient point aux extrémités instables de la vie. Ce n’est ni une ribaude, ni une exaltée, ni une pervertie, ni une figure de rêve irréalisable. Nous ne sommes point offensés par l’excès de matière ou par l’excès de rêverie. Peu importe ici le modèle dont s'est servi le statuaire, qui vécut à sa façon et mourut selon son sort. Ce qui nous occupe, c’est le parti qu’a tiré l’artiste, d’une physionomie vivante, pour en créer une effigie de Jeanne d’Arc. Cette statue nous met en présence d’un être très réel, qui attend et reçoit d’en haut une incontestable supériorité. Le ciel aide cet être humain si disposé à s’aider soi-même. Cette femme à tournure de héros, attend le secours du ciel, mais elle est toute prête aussi à accepter les décrets de la réalité. Sa mission n’est point celle d’une fille ou d’une relapse, mais une imposante œuvre pour la réalisation de la vie, avec un grand sens des outrages et des douleurs de cette vie, illuminé par un sentiment profond de l'idéal. Cet idéal

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n'est pas ce rêve informe et vague, des êtres sans assise et sans assiette. Il provient de la pleine connaissance de ce qui relève l’ame humaine et la conduit au triomphe de douleur et de sacrifice dans le Devoir. Un Devoir énorme, immense, le Devoir qui, pour s’accomplir, compte les marches de héchafaud, du bûcher, à Rouen, sacrifie un seul pour tous, rallie et sauve un peuple, par le dévouement d’une âme vouée et dédiée.

Un autre charme de cette statue équestre, c’est son air de résignation et de modestie, dans une grandeur dont le calme révèle une source surnaturelle. On comprend devant ce triple spectacle ce que devient un être humain, chargé par les décrets divins de présenter aux hommes l’effigie du surnaturel réalisé. Un artiste est tenu d’éveiller des pensées de cet ordre dans l’esprit du spectateur, pour oser affirmer que la figure qu’il expose est bien celle de Jeanne d’Arc. Or, nous voyons ici sans peine, que le surnaturel de la vie de Jeanne d’Arc n’a rien d’inacceptable. Tout nous invite ici à penser que le surnaturel de la vie deJeanne d’Arc, ne saurait avoir d’autre sourceque l’extraordinaire beauté de son naturel. La vie est le plus beau présent que Dieu ait fait à l’homme. Et si le miracle doit illuminer la vie d’un être prédestiné, il importe que le miracle soit rendu visible. La beauté du naturel intervient pour exprimer la réalité de ce miracle réalisé. Le naturel accompli de Jeanne d’Arc, donne la preuve de sa beauté à toute minute de sa vie, parla beauté de son langage et la pureté de ses espérances. Pendant son procès, ses réponses à ses juges sont surtout les cris d’une conscience outragée. Nous devons y voir, à l’heure même de ses plus hautes douleurs, le signe éclatant de sa mission,

par le ressort de vérité supérieure qui les promeut. A la barre de Rouen, elle est aux prises avec ce qu'il y a de pire en judiciaire, théologique ou autre, ce qu’il y a de plus odieux dans l’hypocrisie, le principe reflexe mis au service d’une restriction mentale perfide. Jeanne sera victime. Mais sa conscience reste ferme devant cette perfidie. La pauvre âme tient bon, elle ne se déconcerte pas, elle réplique par des motifs empreints de l’authentique et éternelle vérité exprimée à la face du ciel. Pour nous, l’extraordinaire de la mission de Jeanne d’Arc, se traduit par la constatation réelle de ce que nous aimons le mieux dans l’être humain, de ce qui s’y montre le plus rare aussi, la lumière intérieure de la conscience projetée sur l’irrécusable réalité des faits. Mêlée à la vie comme tous, Jeanne s’y comporte mieux que tous, grâce à la supériorité de sa conscience. Par là, soumise aux mêmes tentations que les autres, elle devient un être lucide au plus haut point, une manière de pur esprit qui suit une ligne de haut vol, en plein accord avec l’idéal à atteindre et la réalité à subjuguer. Avec une sagacité, une droiture et une persévérance accomplies, cette jeune fille rallie la réalité de son devoir humain à la tâche de cette vérité suprême, que la science moderne travaille à anéantir en prêchant la fatalité des instincts, et en déclarant que notre volonté n’est pas libre. Les savants actuels, livrent l’homme à l’assaut de ses penchants et excusent le triomphe des instincts par la loi criminelle de l’irresponsabilité.

Jeanne est une créature spirituelle, un ange dans le sens étymologique du mot, chargé d’annoncer aux hommes que l’être vivant est tenu de dominer ses penchants, et de subordonner ses instincts à la

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suprématie de sa conscience. Elle doit être regardée comme la preuve humaine de la loi divine de la responsabilité. Nous l’appelons archange, car elle a payé de son sang le signe dont elle fournit le témoignage. Le martyre la place au premier rang des messagers du bon exemple. C’est là, dans ce témoignage de la plus haute loi de la probité des moeurs, la responsabilité, qu’il faut chercher la beauté de sa grande âme. Elle ne transige pas ; elle pardonne, mais ne traite pas en sous-main: elle n’autorise pas le compromis qui déshonore, et elle nie le contrat social de l’égoïsme qui avilit les cœurs. Son libre arbitre est le secret de sa grandeur, car elle n’entreprend rien ici-bas, qu’elle n’y soit préparée et volontairement décidée par la prière et la réflexion, outre qu’elle en accepte les responsabilités jusqu’au bûcher. Le merveilleux de cette figure de Jeanne d'Arc, c’est elle-même, c'est ce génie clair et inspiré, dont son langage est la preuve, et par lequel tous les jours elle associa l’idéal de ses aspirations, à la réalité de toutes les circonstances de sa vie. Sa supériorité est celle des êtres véritablement supérieurs, grands par leurs dons de naissance, grands surtout par la sérénité de leur destinée volontaire. La vie les attend avec ses pièges pour les induire en tentation. Mais ils affirment leur réelle suprématie devant le tribunal de la vérité, en restant assez maîtres d’eux-mêmes, pour harmoniser leurs qualités natives avec la direction de leur vie parmi les hommes et les évènements où ils sont mêlés. L’homme reste libre entre le bien et le mal. Il a le choix, et sa volonté libre est Tarbitre de son destin. Le jour où il prouve qu’il a le sens de l’harmonie entre ce qui est et ce qui doit être, il devient un être accompli. Le miracle de la vie de Jeanne d’Arc, ce

qu’il faut considérer dans sa mission, c’est précisément le sens de cette harmonie, dont tous ses actes établissent un témoignage; c’est le courage moral, la bravoure d’âme, avec laquelle elle sut utiliser la réalité, pour la rallier au triomphe de la vérité divine dont elle était la messagère. Sa mission se résume dans l’alliance de ces deux termes, dans l’application à l’intelligence des évènements de son temps, au point d’en faire profiter tous ceux qui pensaient comme elle, la comprenaient et sentaient se lever en eux, au contact de ce message, le sentiment de la patrie intégrale, dont le territoire s’étend depuis le sacrifice de la vie pour la défense de la terre native, jusqu’aux plus lointaines aspirations de l’âme humaine.

Cette Jeanne d’Arc de la place des Pyramides, telle quelle est, avec sa physionomie de réalité authentique, envisagée au point de vue de la date de son élévation, surmontée d’une couronne de lauriers posée en auréole, est un signe complet de ce que représente Jeanne d’Arc comprise dans la totalité de sa carrière parmi nous. Elle st’mbolise la patrie des sentiments opposée à la patrie des intérêts et des ambitions. Ceux qui l’ont combattue, ruinée et brûlée vive, protégeaient contre elle l’avenir de leurs appétits de domination. C’étaient tous des gens en place, des gens aux honneurs et honorés. Jeanne marchait contre les passions de ces hommes de proie, avec les humbles du terroir, désireux de replacer comme elle, dans leurs cœurs de France, l’idée et l’image du Devoir, dont personne ne leur offrait plus l’exemple. Il serait très aisé de démontrer comment Jeanne d’Arc incarnait des revendications et un esprit de liberté, qui seront toujours odieux aux

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gens qui se dressèrent en face d’elle. Les Anglais portent la responsabilité historique du crime de sa mort. Mais ils n’auraient jamais brûle la Pucelle, si les grands de la cour du roi de France ne la leur avaient pas livrée. Il est très bien de penser avec le cardinal Parocchi, le grand avocat de la cause à Rome, que Jeanne d’Arc a sauvé la France de la domination de l’étranger « d’une frontière à l’autre. » Mais cela n’est pas suffisant. Il faut insister sur ce que l’on entend au complet par la domination de l’étranger. Alors, on voit que, en même temps que les frontières, il y a l’ame du pays à sauvegarder dans son intégrité. Il y a l’esprit local, l’esprit de terroir, le signe de la conscience et de la race, à garantir contre la conquête de l’esprit du vainqueur, qui prendra les places et les positions, pour diriger l’esprit public et assurer sa prise dans le présent, en évitant les réclamations dans l’avenir. Or, l’anglais Bedfort représentait déjà la conquête et l’asservissement de la générosité gauloise, par le rationalisme de Wiclef et de ses disciples futurs. C’était déjà la patrie de l’argent, de la spéculation et des affaires, qui s’avançait en armes contre la patrie de l’enthousiasme et de la conscience responsable. Il y avait tout un monde nouveau, le monde froid et cruel des hommes de proie, caché derrière les grandes compagnies carthaginoises de l’Angleterre déjà hérétique. C’était l’avènement de la patrie de la force et de la domination par l'audace et l’injustice.

La patrie de la mission de Jeanne d’Arc a passé comme un rêve dans le cours de cette carrière de miracle. C’était quelque chose comme la patrie delà conscience, quelque chose de très près de l’àme, de très désintéressé, composé de tout ce qu’il y a de plus noble dans

le dévouement, le sacrifice de soi-même et la bonté des cœurs. La réalité nous a laissé une patrie, que nous trouvons cruelle pour ceux qui ont faim, dure pour les humbles, et arrogante à l’endroit de ceux qui n’osent pas. Le peuple français manquerait à sa grandeur, s’il se laissait entraîner par les conclusions scientifiques modernes qui font de Jeanne une hystéromane. La mission de Jeanne d’Arc est liée à la destinée morale, à la mission apostolique de la France idéale. Sans le secours de Jeanne d’Arc, dont le culte contient la totalité de l’àme française, le peuple français transformerait sa terre privilégiée en un pays d’égoïsme et d’orgueil. Il changerait sa destinée propre, et sortirait de sa route, sans espoir de retour, s’il persistait longtemps dans la voie où il s’est avancé depuis quelque temps, en créant la patrie de la sélection des instincts, aux lieu et place de la patrie des devoirs de la Conscience. Jeanne d’Arc est venue fonder la patrie de la miséricorde. Elle a donné à cette terre idéale, par l’exemple de sa vie et de sa mort, une existence, une consécration historiques au nom même du sol de la France, de la part du roi du ciel. Cette patrie de Jeanne d’Arc n’a pas été fondée. Mais la tradition de cette patrie existe, depuis le jour où le martyre de la Pucelle mit une tache de sang au beau ciel bleu de France. La grandeur de notre pays est de perpétuer cette tradition, de représenter à jamais parmi les autres peuples, cette patrie idéale de l’affection et du dévouement, dont Jeanne avait préparé l’avènement par son martyre, souffert pour le salut de la France. L’égoïsme perd les hommes. La charité peut les sauver. Le miracle de la vie de Jeanne d’Arc fut de prêcher parmi des populations livrées à la prévarication et à la simonie, la réalité

Jeanne d'Arc en prière.

de la bonté, de la charité, à l’ombre de la bannière de messire roi du ciel. Sa vie entière, sa conduite, sa tenue, son langage, prouvaient à ceux qui la vo3'aient agir, que l’être humain a pour premier devoir, de retrouver l’harmonie qui doit unir le ciel et la terre, l’espérance et l’épreuve, l’idéal et le réel, dans l’éternité des desseins d’en haut. Ceux qui portaient en eux le sens de cette harmonie, comprirent la mission de Jeanne d’Arc, et lui offrirent le concours de leur Foi simple d’âmes simples. Ils y virent l’évident miracle d’un être prédestiné qui réunit en soi, à un moment de grand péril pour la conscience humaine, toutes les énergies dont est capable cette conscience. Jeanne d’Arc leur apparut comme un être accompli. La renommée rappelait un ange. A sa mort les Anglais la reconnurent sainte. Et selon une observation très judicieuse deM. de Beaurepaire, archiviste à Rouen, sa réputation de sainteté était tellement établie, qu’après sa mort, il ne fut fondé ni messes ni obits pour le repos de son âme. On la priait directement. Le miracle frappa les yeux de tous ceux qui étaient aptes à en recevoir les bienfaits, et dont l’intelligence ne se laissait pas aveugler par l’égoïsme ou la jalousie.

La mission de Jeanne d"Arc ne fut point la mission d’une thaumaturge. La pieuse jeune fille tint le langage et la conduite d’un être humain très pur, mais très humain. Elle était humble, charitable, et ne se posa jamais en personne apte à accomplir des miracles ou des merveilles. A Troyes, les habitants osent à peine l’approcher, la crovant un être surnaturel. Elle leur dit de venir, qu’elle ne s’envolera point. A Bourges, les femmes lui demandent de toucher des chapelets. Elle réplique par un appel à la propre conscience de ces femmes, par un hom-

mage à leurs propres vertus, à la dignité de leur vie : «Touchez-les vousmêmes, mes braves gens, ils en vaudront autant. » C’est le témoignage de l’égalité évangélique devant la probité des âmes. Pendant que Jeanne d’Arc parle sur ce ton, et ne consent pas à toucher des chapelets, vu que toutes les piétés se valent, l’évêque Cauchon se drape majestueux dans sa robe violette, donne son anneau à baiser et bénit les chapelets des fidèles de son diocèse . A chacun son rôle, à chacun sa mission. Celui de l’évêque Cauchon est d’un hypocrite abritant son crime sous le prestige de son sacerdoce. La mission de Jeanne d’Arc a pour but de ramener les hommes dans la voie du dévouement, du sacrifice et de la résignation devant l’inévitable. C’est la guerre entre le ciel et la terre, entre l’humilité et l’orgueil. Cauchon est un monstre d’orgueil comme tous ceux dont il est l’agent salarié. Jeanne d’Arc fut un ange de pureté, d’humilité et de Foi. Le peuple qui comprit le message de cette messagère, la vit et la déclara sainte, en raison de la sainte vie dont elle donna l’infatigable exemple. Le peuple la considéra telle, en raison même de son humilité, de sa modestie et de cette force de résignation, sans laquelle il n’existe pas de réelle beauté de l’âme humaine. Placée entre le Devoir et la vie, elle opère le seul miracle de son existence. Elle l’opère sur elle même, en conciliant ces deux termes de l’épreuve, — le Devoir pour la vie — par l’esprit de charité dont le sacrifice de sa vie proclame la suprême expression. C’est ainsi qu’elle laisse à la France, pour preuve de sa mission salutaire, le signe de la vraie grandeur des peuples et des individus, le signe de la vérité absolue, par le sacrifice de sa vie au triomphe de la charité perpétuelle.

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Pour que ces paroles restent vraies de l’esprit de vérité qui les anime, il n’est pas nécessaire que M. Frémiet nous ait produit un portrait de Jeanne d’Arc. Ce portrait n’existe pas. Il est sage d’en prendre son parti. Un artiste de sang-froid et de résolution, devait se contenter d’en référer aux documents approximatifs qui nous restent, et de choisir encore, parmi ces pièces, celles où Jeanne est montrée sous le jour le plus vraisemblable, le plus conforme à l’idée qu’on peut concevoir d’elle, d’après ce qui a survécu dans la mémoire des hommes, qui entendirent parler ceux qui la virent. D’autre part les portraits écrits, les rapports des ambassadeurs étrangers, ont leur prix. Les uns, il est vrai, la virent brune, les autres blonde. Nous entrons dans une discussion de nuances. On rencontre tous les jours des gens incapables de discerner les demi-teintes, des gens qui ne voient pas les nuances, et ne comptent pas avec les reflets du soleil dans une chevelure féminine. Il est présumable que sa che~ lure jouait dans les demi-teintes particulières aux cheveux de ce ton mixte dit châtain, d’après sa similitude avec la châtaigne. La lumière tient un rôle prépondérant dans les cheveux de cette couleur, qui deviennent clairs ou foncés, bruns ou dorés, selon que les feux du jour en allument les dessous ou en éteignent les reflets. Quant au visage, le statuaire semble bien avoir cherché autour de lui, une figure en rapport avec cette Jeanne d’Arc à genoux, d’une peinture du XV® siècle, conservée par M. Vergnault-Romagnesi, à Orléans. En tout cas, la coiffure qu’il adopta, est semblable à celle de cette peinture. Les cheveux, un peu longs, sont ramenés au milieu du dos par un nœud de rubans sur la nuque . Il est ainsi facile de les relever

pour les cacher sous le casque, si l’on veut absolument donner satisfaction aux érudits de la petite bête, qui tiennent pour les cheveux ronds de Jeanne d’Arc, les cheveux « à l’écuelle ». Un artiste de goût ne pouvait pas s’arrêter à ce détail des cheveux à Técuelle, les cheveux franciscains qu’on voit depuis quelque temps dans certains dessins, tous plus laids les uns que les autres. Cette taille à l’écuelle est esthétiquement inacceptable pour une œuvre d’art. On pouvait d'ailleurs la répudier sans contrevenir à la vérité des faits. En prison, Jeanne d’Arc porta les cheveux coupés bas. Mais on lui vit aussi des cheveux longs. Guillaume de Bergame raconte que le roi ayant ordonné qu’on donnât à Jeanne d’Arc le cheval le meilleur et le mieux équipé de son écurie, « elle le monta coiffée de son casque, avec ses cheveux flottants sur les épaules ».

En soi ces détails importent peu, puisqu’on n’a retrouvé aucune image authentique du visage dont la clarté avait cependant séduit tous les braves gens du temps. Mais devant la nécessité d'une réalisation artistique, il est bon de savoir gré à un artiste, qui ose fixer son choix sur ce qu’il y a de plus conforme à la vraisemblance et à l’élégance des lignes, M. Frémiet en face d’une effigie de Jeanne d’Arc a passé outre à l’idée du portrait authentique de cette figure, pour animer ce visage d’une expression qui fût celle de son âme. Privé du portrait extérieur, l’artiste sut concentrer ses efforts sur le portrait intérieur de l’apôtre, de la missionnaire. Ne pouvant nous représenter Jeanne la Pucelle, telle qu’elle fut, M. Frémiet nous l’offre telle qu’on peut la supposer, étant donné qu’on sait au juste à quel ordre de sentiments élevés obéissait cette pieuse fille. Sa

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figure est à l’empreinte de son âme ; c’est une extériorisation de sa conscience. Il ne s’agit plus d’un portrait, mais d’une expression. Cette statue n’est plus une image, mais un signe. Alors la préoccupation de la ressemblance disparaît devant une affirmation, celle-ci ; le portrait de Jeanne d’Arc étant perdu, il est superflu de chercher à la faire voir ; l’important est de s’employer à la faire comprendre. Dans ces conditions, une effigie de Jeanne d’Arc n’a plus pour rôle de satisfaire la curiosité ; elle devient un appel à des sentiments, encore à des sentiments d’un ordre très déterminé, ceux qui se rattachent à la réalité de la vie, par les liens qui rattachent l’âme aux sources de l’Espérance suprême.

Aussi bien il n’est pas indifférent que le portrait de Jeanne d’Arc ait été perdu ou détruit, avant d’arriver jusquà nous. De la sorte nous voilà contraints de ne plus cultiver ce souvenir, que par l’impérissable prestige de cette apôtre du dévouement et de la générosité. M. Frémiet ne paraît pas avoir cherché autre chose. Son monument à la Pucelle d’Orléans, fait défiler devant nos yeux, tout le cortège d’idées et de sentiments, liés à la mémoire de Jeanne, comme autant de points de repère de la gratitude, tout en posant les Jalons de nos légitimes espoirs. La conduite du statuaire fut, en la circonstance, celle d’un homme de sens clair, qui voit le but à atteindre, et ne s’empêtre pas dans les vains détails d’une ressemblance impossible à contrôler. La prudente sagesse de ce maître est un modèle à suivre. Avons-nous donc un si grand besoin de savoir comment Jeanne de Domrémy avait le nez fait pour comprendre nos devoirs envers cette messagère du plus sublime des devoirs? Les efforts des bons érudits

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pour retrouver des traces de ce visage précieux, sont de touchants efforts. Mais il nous faut accepter, sans plainte et sans révolte, le mystérieux décret qui nous prive de la joie de voir l’image vraie de la Sainte de nos traditions. Peut-être entrait-il dans les desseins de la Providence de nous imposer cette épreuve. Notre mérite s’accroît de l’interdit où nous sommes de pouvoir la connaître. La ressemblance, d’ailleurs, dans ce cas ne prouve pas grand chose. Les frères de la vraie Pucelle n’ont-ils pas cru retrouver les traits de leur sœur, sur le visage de la dame des Armoises? Cette similitude devient donc un auxiliaire de l’imposture. Si nous sommes vraiment pénétrés de la véracité de la mission de Jeanne d’Arc, écoutons en nous la voix intérieure, qui chante le témoignage réalisé de cette mission surnaturelle. Si des œuvres comme celle de M. Frémiet ressuscitent l’esprit de Jeanne et rendent la vie à ce pieux souvenir de la patrie française, nous pouvons nous passer de son portrait véridique.

Ce qui nous reste de cette destinée merveilleuse peut suffire à justifier notre piété, et prouver surabondamment son existence parmi les hommes du xv^ siècle. Le visage et les reliques de la Pucelle nous furent soustraits un peu comme fut dispersée la tunique du Golgotha. Nous serions en vérité de pauvres chrétiens, si nous avions besoin de cette relique pour aimer celui que les soldats du Calvaire en dépouillèrent. Des êtres élus comme Jeanne d’Arc, peuvent se survivre, sans que leur visage vrai soit vulgarisé dans le commerce des marchands de chapelets. Le témoignage de leurs vertus et de leur martyre, suffit à leur garder le rang qui leur revient dans la piété des gens vraiment pieux. Le but à atteindre est atteint, quand

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des artistes comme M. Frémiet réussissent à émouvoir tout un peuple en faveur de Jeanne d’Arc, sans présenter à ce peuple la preuve d’un portrait authentique. Il y a donc autre chose que le visage dans une figure monumentale de Jeanne d’Arc. Ce qu’il y a évidemment, c’est le signe même que cette figure représente. Elle vit moins dans Tesprit des hommes par son visage que par son âme. La figure vraie a disparu dans les flammes du bûcher. Mais en revanche, une chose persiste, ineffaçable, inoubliable et visible pour tous ceux qui veulent voir, c’est l’atmosphère que ce bûcher lui-même illumine. A la lueur de cet incendie volatilisant un corps vivant que tous avaient vu, peu auparavant, marcher à la tête des armées du roi de France, les contemporains virent l’âme de la pauvre martyre regagner le ciel de l’Esprit sous la forme d'une colombe. C’était le premier signe de la survie ineffaçable qui se montrait. Aussi nous retrouvons aujourd’hui Jeanne la Pucelle, vivante et survivante, en tant que personnification de ce qu’il y a désormais de plus pur dans l’idée de patrie, le cœur de la tradition, l’haleine d’une race, qui reçut le sacrement du martyre, le jour où Jeanne d’Arc fut brûlée pour confesser les intimes sentiments, les secrètes espérances de cette race gallo-celtique dont elle proclama la F’oi.

Cela doit nous suffire. Le reste rentre dans le superflu. Brûlé, réduit en poussière, son corps a disparu sans laisser de traces visibles. Il ne nous reste d’elle que ce que le feu n’en pouvait pas atteindre, la vérité de sa mission, la pureté de sa vie, la gloire de son martyre. Si le Dieu qu’elle invoquait en mourant, avait voulu que sa figure authentique demeurât connue des hommes, il n’aurait pas permis qu'elle

mourût d’une mort qui ne laisserait d’elle aucune trace de son existence matérielle. Nous aurions pu l’avoir dans un cercueil de cristal comme saint Charles Borromée à Milan. Mais il faut croire que le ciel qui suit ses desseins, exigeait qu’il en fût autrement. On peut voir comme une mise en demeure impose'e à la Foi de ceux qui se proclameraient les défenseurs de la mission de Jeanne d’Arc, dans cette absence complète de toute relique corporelle. Cette figure où nous retrouvons le signe suprême, le symbole de la tradition de notre terre de France, ne subsiste parmi nous que par la tradition. Elle n’a laissé de traces que dans la mémoire ou dans l’esprit des siens, de ceux dont elle a défendu l’àme et le culte. De la sorte son nom et le souvenir des faits qui l’auréolisent, est passé en quelque sorte dans le sang de la France, où il coule comme le plus pur de ce sang privilégié en raison même de ce nom de Jeanne d’Arc qui le renouvela. Mais c’est tout. Aussi le corps de Jeanne d’Arc, semble devoir être compté pour peu de chose dans sa vie. Il représentait tout juste le nécessaire de réalité charnelle pour rendre visible aux hommes, l’àme extraordinaire de cette messagère. Jeanne d’Arc fut un miracle de son vivant par la beauté de son naturel. .Mais la preuve visible du miracle une fois donnée aux contemporains, le corps de cet être miraculeux pouvait être volatilisé par les flammes, afin de laisser une plus grande place au culte de cette âme, dans le souvenir des hommes.

Si l’on veut absolument prendre une idée de ce que fut le visage de Jeanne d’Arc, on peut toujours en chercher la forme et l'aspect dans les traits les plus conformes à ce que l’on sait de sa grandeur

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d’àme. de son extraordinaire clairvoyance et de sa valeur morale. Le regard doit frapper par son étendue et sa profondeur. Il est bleu, pers comme le ciel de France, aux couleurs de m.essire Roi du ciel. Le nez est d’une finesse et d’une perspicacité très hautes. Tout ce qui entoure la bouche et la bouche elle-même, révélera une éloquence inexprimable. Un moment on s’arrêtera devant la fermeté des lèvres, et l'on se demandera ce que signifie ce bas de visage tout ensemble solide et puissant. La volonté évolue dans ces contrées, et pour un rien, on serait tenté d’y découvrir autre chose que de la féminine grâce. La grâce ici a nom grandeur d’àme, et s’appelle comme le geste dont cette figure exprimera l’empreinte intérieure. La bouche de Jeanne d’Arc, l’idée qu'on en peut prendre, devra être puissante par le dessin et les arêtes. Les lèvres sans être épaisses, devront nécessairement être écrites en pleine chair. C’est l’orifice d’un verbe impatient de vérité et d’apostolat. Il importe que cette bouche soit celle de quelqu’un qui a vécu, et ne rappelle en rien la mièvrerie des figurines en plâtre, qui se débitent sur les comptoirs où vient échouer la piété confiante du troupeau des fidèles. Nous l’imaginons humaine et vivante, mobile, expressive, et radieuse par son parfum de chasteté très supérieure. Cette bouche là sera d’or comme celle de Chrysostome, puisqu’elle sera une bouche de vérité et d’enthousiasme. Elle ne s’ouvrira que pour parler juste, net et droit, pour dire le nécessaire, impuissante à contrevenir à la vérité, très résolue dans le sens des témoignages, ferme sur le terrain de la douceur, de l’affabilité, de la concorde, de l’indulgence, en un mot de la charité sous toutes ses formes.

C’est ainsi qu’on peut concevoir l’image de Jeanne la Pucelle, vivante et active, devant le monument du statuaire Frémiet, le plus remarquable parmi les créations de l’art inspirées par l’idée de la Pucelle, en raison même de la réalité sublime qui le caractérise. Cette réalité était indispensable à exprimer, pour donner une idée juste du réel miraculeux propre à ce fait historique qui toujours s’appellera la mission de Jeanne d’Arc. En présence de cette œuvre d’un grand artiste, dont la beauté s’accroît d’une infinie émotion d’unité et de réalisation idéale, une idée décisive vous envahit et vous subjugue, une idée qui résume la mission de Jeanne d’Arc au point de vue de l’avenir de la France. La mission de Jeanne d’Arc est décrite ici, en plein relief, par la main d’un maître habile à pétrir le réel en plein limon de l’idéal. Tous les signes de cette mission sont mis, à leur place respective, dans le sens qui leur est dû, formant comme un bloc. La question est résolue par cette formule du bloc. C’est le bloc de Jeanne d’Arc qui s’oppose de lui-même au bloc de M. Clémenceau. Tout un autre monde d’idées de sentiments et d’aspirations, se lève derrière ce bloc de Jeanne d’Arc. Le culte de la Pucelle, met en mouvement toute une organisation sociale distincte du système résumé par le bloc de M. Clémenceau. Jeanne d’Arc constitue comme un dogme pratique de notre Foi pure de chrétiens. Nous le concevons dans le sens des traditions de notre idéale Celtique, terre de nos cieux en vue, port d'attache de notre éther d’espérance. Cette Celtique n’est point un pays de sorciers ni de devineresses. Ce n’est même point un pays proprement dit. La Celtique dont émane la mission de Jeanne d'Arc. n’est pas un terri-

E. FRÉMIET

toire. C’est une région de l’atmosphère, une province de l’âme, une disponibilité pour tracer le chemin du Salut des hommes, dont la nationalité rappelle les clartés mystiques de la voie lacte'e. L’héroïne d’Orléans, apportant aux âmes en peine d’ici-bas, l’exemple du martyre pour le salut de la France, vient par cette voie lumineuse où les étoiles guident les ailes du cygne de Lohengrin. La Celtique aperçue au bout de cette avenue céleste, est moins une patrie proprement dite, que le signe diaphane d’une race capable de dévoument et de sacrifice. Notre Celtique est la patrie d’une race. Et le bloc Jeanne d’Arc de la rue de Rivoli, porte sur soi la marque visible de cette race dont l’aspect moral, le type foncier, composent le gage extérieur d’une conscience qu’elle restaure et fait refleurir sous son auréole de lauriers.

Si notre Celtique n’est pas une terre délimitée, un terrain cadastré, borné par des limites légales, elle est cependant un lieu précis, qui existe quelque part, en tant que patrimoine du cœur ; elle forme malgré tout un coin réel du monde vivant, le coin bleu où le ciel se mire dans l’eau des lacs d’azur. Nous l’imaginons comme un Montsalvat prédestiné, dont les coteaux se parfument de tous les arômes de la terre, où se condensent les principes fondamentaux de nos traditions généreuses, et où descendent â des heures déterminées, des archanges comme Jeanne d’Arc et tous les chevaliers de Justice et de Vérité, qu’un cygne blanc dirige parmi l’envie et la haine des humains égoïsmes.

Vue sous ce jour de la patrie de l’ânie et de la conscience françaises, Jeanne d’Arc s’impose comme un dogme de notre foi et de notre

patrie. On sent qu’il n’y a plus à discuter le thème de cette mission, d’où le peuple de France sortit en possession de lui-même. Une voix intime nous dit qu’il n’y a plus à chercher au delà. L’ide'e de Jeanne d’Arc est la fin et le sommet de quelque chose ; c’est une limite dernière à l’horizon, dont l’existence et la vertu éclairent le mot de l’énigme de la Foi pour la vie. C’est tenter le Dieu qui protège la France, que vouloir découvrir plus loin, ou ergoter sur la ressemblance ou le déioublement de l’âme de Jeanne la Pucelle, victorieuse à Orléans et martyre à Rouen. Aussi, nous la voulons comme la voici sur la place des Pyramides, à cheval, en armes, avec sa bannière, son épée et son auréole. Nous la voulons comme ce bloc d’airain nous la représente, incarnant le bloc de la conscience française, sans césure, sans doublure, sans incertitude sur son authenticité, sans l'ombre d’un doute sur sa vertu, sans faiblesse devant sa mission de vérité. Nous la voulons entière, uniforme et conforme. Nous voulons qu’elle ait pris Orléans, comme nous voulons qu’elle soit morte à Rouen, sur le bûcher flambant. Nous voulons que ce soient ses cendres qu’on jeta dans la Seine, parce que de ses cendres désormais sacrées, renaîtra la conscience du peuple français. Jeanne d’Arc est notre bloc à nous. En tant que bloc, elle n’admet ni demi-mesure, ni compromis, ni demi-moyen. Ce bloc de la mission de Jeanne d’Arc est à prendre ou à laisser, il n’est pas à partager. C'est le bloc du cœur de la France, terre de mission pour la générosité, l'apostolat et le martyre.

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