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UN GRAND PAYSAN DU DANUBE

En septembre 1886, j’arrivais sur cette place de Jassy, en Moldavie, où s’élève, gracieuse et noble comme toutes ses pareilles, une statue équestre d’Etienne le Grand, Stefan cel Mare^ que M. Frémiet avait exposée quelques années auparavant, au Salon des Champs-Elysées. J’étais venu ici par ces chemins qui traversent l’Europe, de Paris à Constantinople, et que j’ai appelés le Chemin des Croisades, Aussi bien, sur ces routes lointaines, où tant de sang de nos pères est devenu un vol de poussière blonde quand le vent souffle, je ne me promenais point en touriste. Mon voyage n’était point une partie de plaisir, ni une distraction d’oisif. Pour les gens qui me voyaient passer et dont quelques-uns quittaient leurs demeures pour me suivre aussi loin qu’ils pouvaient, je n’étais ni un passant, ni un curieux, ni un indifférent. J’étais venu appelé par des

hommes qui avaient besoin de moi, pour accomplir un devoir dicté par une pensée commune entre nous. Ce devoir était très différent de celui d’un acteur en tournée. Ma mission se bornait à travailler de mon état de chrétien, menacé dans son âme et dans sa patrie, parmi d’autres chrétiens, menacés dans leur âme et dans leur patrie, par des hommes de proie qui travaillent à bouleverser nos facultés morales, s’emploient à nous fermer le ciel de nos espérances pour mieux ouvrir leurs banques de désolation.

Les gens qui me faisaient escorte étaient des Roumains ardents, dont le cœur bat à fleur de poitrine. Nous avions ensemble parlé aux populations du Danube de ce qu’elles aiment le plus, de ce qu’elles comprennentlemieux,lapatrie,lesoldont le blé passeen nouspour se transmuer en sang humain. Nous avions résumé les motifs qui donnent à un peuple, le droit de se croire chez lui sur une terre dont il porte le nom depuis des siècles, et pour laquelle il a de tout temps versé le meilleur de son sang. J’avais admiré l’extraordinaire robustesse de ces paysans du Danube, qui portent au fond d’eux-mêmes, comme une incarnation, le sublime mystère de la terre faite homme. Ce que leur esprit comprenait à demi-mot, leur âme le sentait avec une intensité de lumière vraiment inouïe. Physiquement les paysans des rives « que lave le Danube », sont superbes, la taille élevée, le buste droit, les épaules nobles, la tête belle, le visage dessiné avec force, le regard clair et le nez bien en place. Le portrait très fidèle de Marc Aurèle, est resté fidèle de nos jours, malgré le soi-disant progrès et la civilisation. L’àme du Danubien de la fable, n'a pas diminué. Elle est toujours d’une trempe altière. Le paysan du Danube est de-

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meure l’orateur hardi, qui plaide avec son cœur, la cause de la terre et du travail de l’homme. Il est resté l’être de grande âme, de bon sens et d’éloquence, dont La Fontaine rapporte l’interpellation. Sa voix, quand il parle de la patrie est ample comme la voix du vent. Ce colosse, ceinturé de cuir, dans sa blouse, brodée comme un étendard, est fils de l’espace. Il vit tout haut, en plein air, à charge de garder l'horizon de son pays. Ses cheveux longs, taillés en plein style Louis XIII, frissonnent à son discours comme les feuilles des chênes grifaines tremblent sous la tempête. La silhouette de ce paysan, appartient à l’étendue de ses fertiles plaines où se cultivent d’heureux champs. Ce laboureur obéit à une âme de héros. Son dévouement à sa terre est la borne de son existence. Ses préoccupations personnelles n'iront jamais plus loin que le soin du pays. Tous les efforts de son intelligence tendent à en accroître le prestige et la grandeur. On les a vus pendant cette guerre de 1877, d’où leur terre roumaine allait sortir autonome, fondre toutes leurs facultés, tous leurs efforts et tous leurs intérêts, comme on fond du bronze pour en fabriquer des canons. Ces hommes Jetèrent leur âme dans le creuset d’une guerre sainte, pour en retirer le chef d’œuvre de leur indépendance. Rien ne leur coûta pour donner à leur pays une signature personnelle, pour lui conquérir les droits supérieurs de la responsabilité dans la raison sociale des états européens. En face d’une telle idée, le paysan du Danube consentira toujours l’abnégation de son être entier. Il s’engloutira corps et âme, et la joie au cœur, dans ce complet sacrifice de soi-même, si sa terre doit y trouver la liberté et le re-

nom.

Un tel homme, un individu qui comprend de telle sorte les liens qui unissent l’être humain à la terre d'où il est né, est un individu taillé en plein lyrisme et en pleine atmosphère. C'est un individu d’épopée. Il est d’une taille au-dessus de la moyenne. Et on voit rayonner autour de sa personne radieuse, une poésie propre à inspirer des poèmes de trente mille vers. Il est un monde à lui tout seul, une histoire, un passé et un avenir. Ce laboureur qui ne perd jamais de vue la beauté du poème, tout en creusant le sillon de son champ, m’est apparu comme un être d’exception, un être de réserve, gardien prédestiné pour faire la preuve malgré le siècle et ses profanations, de ce qu’il y a d’éternel et d’inéluctable, dans le mystère sacré de la patrie. Ce laboureur, qui monta un jour sur les chevaux de sa métairie, pour aller conquérir l’indépendance dans le cirque de Plewna, est un poète étrange, un poète en action, dont les gestes deviennent des chansons de victoire. Sa poésie s’appuie sur le rythme puissant du Destin qui conclut toujours. Elle lui vient de sa terre qu'il protège de son corps. Il la doit à sa façon de concevoir la protection de son sol. Elle lui arrive aussi du ciel transparent de sa Roumanie, ce ciel qu’il montre, en parlant, de son doigt levé. La gorge de cet Antéedu Danube, qui a une encolure de grand oiseau, chantecomme une lyre, quand il se raconte prêt à offrir sa vie sans réserve, pour sa terre bien aimée, aussi pour sauvegarder les qualités de cœur, les facultés de sacrifice, qui poussent dans ses sillons avec les hommes qui en naissent. Il parle de sa patrie comme d’un patrimoine réel, qu’il ne se laissera pas arracher sans le défendre. C’est sa fortune, sa terre, c’est son bien, sa vie. Et il en parle aussi comme d'un patrimoine

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moral, qu’il est honteux de voir aux prises avec ce que l’office du Vendredi-Saint appelle la perfidie juive. 11 a des gestes d’apôtre, une voix de missionnaire, pour s’expliquer là-dessus, et donner cours, par ses lèvres frémissantes, au rêve puissant qui le hante. On dirait à le voir, une statue d’épopée vivante, taillée pour faire la preuve, que l’homme qui a reçu de Dieu une terre à garder doit la garder, et chargé de maintenir par son exemple, la communication entre les fluides nourrisseurs de la terre et les consolantes électricités du firmament.

Pour ces hommes de la terre Roumaine, le pays est tout, disons afin de parler juste, la terre est tout. Ils prononcent surtout la terre roumaine. Le pays tout court est trop court. La patrie réside surtout dans la terre. Un paysan, là-bas, ne s’appelle pas un paysan. Il s’appelle comme sa terre natale. Il est un Roumain. Ce paysan reste Roumain, même en Autriche, où il habite une portion de la terre roumaine que la politique a donnée à la couronne autrichienne. Ce Roumain, sujet de l’Autriche n’abdique pas sa qualité de roumain. Il est Roumain de Transylvanie. La terre a conservé pour ces Daces, ces Gallo-Scythes, qui sont l’œuf de nos cloisonnements Gallo-Celtes, le caractère qui lui vient de la Providence. Les relations sacrées établies entre l’homme et le territoire dont il porte le nom, et dont le limon constitue la trame de sa chair, ont gardé chez eux toutes leurs vertus providentielles. La terre est pour ces hommes, le berceau, la nourrice, l’asile, le temple, le lieu de prière et de sacrifice. C’est elle qui est noble, et sanctifie le dévouement de celui qui la vénère. Le paysan du Danube persiste à voir dans le culte de ses vallées, l’ori-

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gine de tous ses droits à la vie. Je n’ai pas remarqué que la question de propriété fût pour beaucoup dans son amour pour son sol. Il est surtout identifié avec ce sol natal, à ce point que sa terre est le signe de sa personnalité. On Tappelle comme elle s’appelle: Roumain. Mais Roumain est à peine un nom, c’est plutôt un titre. Interpellez un laboureur, occupé au travail de sa terre, féconde comme une grâce du ciel. Si vous ne savez pas son nom, appelez-le : Roumain! Il comprendra que c’est pour lui, et il vous répondra avec douceur et politesse. Ces hommes, qui sont les éternels soldats de l’idée de patrie, ont l’abord poli et doux. Et votre Roumain viendra vers vous, après vous avoir salué, vu qu’un salut en vaut un autre, comme il est dit dans le Mystère de Sainte Triphyne. Il s’avancera du pas mesuré de l’homme qui est chez soi, sur sa terre natale, sa terre roumaine, haut dans ce titre par lequel vous l’avez appelé, comme un duc dans son apanage, ce titre de Roumain, qui est son nom collectif, le titre de sa race.

Ces hommes savaient que j’étais d’une autre terre que la leur, la terre de France. Ils m’appelaient: Français, sans plus. Cela suffisait. Car nous étions d’accord sur cette idée qui nous unissait, l’idée qu’un peuple a le droit et le devoirde défendre, contre des appétits sans patrie, cette terre dont sa chair est faite, qu’il a de par Dieu charge de conserver intacte, vu qu’elle est comme le tabernacle de la vie humaine. Ils s’attachèrent à moi, car je pensais comme eux sur ce qui les touche le plus près du cœur, l’amour de la terre natale, opposé à ce que J. J. Weiss, dans un moment de lucidité, avait appelé l’avènement de la race juive. Nous avions couru ensemble maints

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périls pour notre cause, de ces périls ordinaires quand on est au premier rang sur cette terre roumaine, éternel glacis de la chrétienté, pour refouler l’assaut des gens du bas-Orient. J’entends encore leur voix savoureuse comme une chanson de bravoure, hère comme le danger, quand nous arrivâmes sur cette place de Jassy, devant la statue de M. Frémiet: “C'est un Français qui a fait cela; et il a fait cela pour nous !” C'était avec une joie sonore, qu’ils martelaient cette présentation d’un monument dont ils sont fiers. « Étienne le Grand, c’est notre Étienne le Grand », disaient-ils, « le plus grand des Roumains avec Michel le Brave ». Et l’œil plein de fougue, ils me montraient ce grand soldat, dont le nom emplit toute la Roumanie comme l'auréole même de la Patrie. Cet Étienne le Grand fut presque un contemporain de Jeanne d’Arc. Notre héroïne parlait d’aller un jour régler leur compte aux Sarrasins. Etienne le Grand prit pour lui cette besogne lointaine.

Le 17 janvier 1746, avec quarante mille hommes comme on en trouvera toujours sur cette terre de guerriers, comme on en trouva pour affranchir la patrie à Plewna, Étienne le Grand mit en déroute toute l’armée de Mahomet II, dont les boulets de marbre voulaient obscurcir le ciel de l’Europe chrétienne. Ce fut la journée de Rahova. Ce fait de guerre inoui avait sauvé la chrétienté. Nous savions bien que les musulmans de Mahomet II, de Bajazet et de Soliman avaient été arrêtés un jour qu'ils voulaient envahir notre terre de la Croix au nom de leur Croissant. Mais on ne nous a pas appris, d’où venait le bras puissant qui avait opposé à l’invasion de l’Islam, la barrière de sa force. C’était un fils des plaines du Danube,

Étienne le Grand Moldave, qui avait accompli cet acte capital. Le pape Sixte IV, qui avait compris le premier la grandeur du service, avait surnommé Étienne : rAthlèteduChrist.Cefutlaseulerécompense qui lui échut des Chrétiens, sauvés par lui. L’ingratitude fut la gratification qu’il reçut pour sa peine, de ses voisins les Catholiques de Hongrie et de Pologne. Ceux-ci voulaient avant tout se partager son pays. La merveilleuse fécondité de cette terre roumaine, excitait la cupidité des rois d’alentour, désireux d’accroître leurs richesses et leur puissance. L’Islam vaincu une première fois revenait à la charge. Bajazet voulant venger Mahomet, remit ses multitudes en marche contre le grand Roumain Étienne, qui fermait en maître les portes de l’Europe. Le voyant occupé contre Bajazet, les Hongrois de Mathias Corvin croient le moment venu pour partager, avec les Polonais, le pays de Stefane. Ils entrent en Moldavie avec quatre-vingt mille hommes armés. Etienne le Grand les bat à Kotnar, le pays des beaux vins, sur la route de Jassy à Botosani. Alors la fureur envahit ce grand soldat, qui ne se bat que pour défendre sa terre et la liberté des siens. La rapacité rendait félons à la cause du Christ, ces Chrétiens dont Étienne avait été proclamé l’athlète. La trahison de ceux qu’il protégeait, le rendit farouche. A Kotnar, il a fait vingt mille prisonniers. Il enchaîne sous le joug ces soldats traîtres à Dieu, et leur fait traîner la charrue, pour creuser des sillons, où des glands semés sont devenus la Forêt Rouge, sortie du sang.

Trahi de son vivant par ceux qui devaient le plus chanter sa vaillance, il fut oublié après sa mort. L’Europe connaît le nom de Mathias Corvin qui fut traître à l’athlète du Christ, mais elle ignore

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le nom de cet athlète que ses compatriotes appellent Stefan cel Mare, Enfoui dans l’ingratitude oublieuse des peuples voisins, ce nom survivait lumineux dans le cœur des siens. Lors de ces guerres d’antan avec l’Islam ambitieux, la terre roumaine avait été la terre d’avant-garde. Elle avait fourni ses athlètes pour les avantpostes, elle manqua longtemps d’historiens pour consigner ses services au grand livre des peuples. Désormais tout ce passé revit. La terre d’Etienne le Moldave s’est ouverte pour livrer son passé, sa gloire et ses sacrifices, dont seule jusqu’ici elle n’avait pas eu la gloire. Ses paysans armés depuis les bords du Sireth jusqu’aux rives du Danube, avaient sauvé le monde chrétien, en lui faisant un rempart de leur corps. Le monde chrétien en avait retenu le bénéfice- La terre roumaine n’en n’avait même pas conservé la gloire. C’était comme une victoire où l’on ne saurait pas le nom du vainqueur. L’amour du sol est tel chez ces Danubiens héroïques, qu’ils ont ressuscité tous leurs morts d’antan, dont Etienne le Grand, pour asseoir la preuve de leurs mérites anciens. Etienne, lui aussi, était perdu dans la nuit muette d’un peuple, qui attend le jour de la liberté, pour prouver son existence et faire déchiffrer ses parchemins. Maintenant que ce peuple voit clair autour de lui, il s’est reconnu et s’est fait reconnaître comme collaborateur de la gloire roumaine. Il a proclamé ses grands noms en plein ciel de l’histoire. Étienne le Grand et Michel le Brave ont repris la tête de leurs milices triomphantes. Étienne a été retrouvé dans sa double physionomie d’Athlète du Christ et de premier apôtre de l’Indépendance roumaine. L’idée de cette indépendance servit de ressort à ces populations, parmi les épreuves

des siècles. La volonté de la conquérir, fut le secret de leur résignation durant les générations de vie tributaire. Survint Toccasion de 1877 qui fut la détente du ressort. Alors ces fils des soldats d’Étienne le Grand, se retrouvèrent comme au temps d’Etienne, dans les plaines de Rahova en face des musulmans du Grand Turc. Cette fois encore, c’était pour l’Indépendance. Il y eut comme Jadis des prodiges inattendus. Les Musulmans repassèrent le Danube à peine franchi. Et l’on vit ces paysans du Danube, en bonnet de fourrure, les pieds calfatés de laine de mouton, traverser le fleuve géant, sous le feu des Turcs, en petites barques comme pour des régates, cueillant une par une, avec des crochets, les torpilles comme des fleurs au fond de beau bleue.

De Plewna, ils revinrent peuple libre, peuple autonome, peuple indépendant, ainsi que du vivant d’Étienne le Grand. Mais comme au temps d’Étienne, il fallut compter avec les appétits ordinaires de la politique, compter avec les chrétiens d’alentour et de partout, qui exigeaient un droit de péage, pour reconnaître cette indépendance conquise à la pointe de l’épée. On avait eu sa part de victoire sur les Turcs. Cela revenait à dire que les peuples reconnus, exigeraient leur part de la rançon, pour reconnaître le nouveau peuple. Celui-ci paya comptant avec la Bessarabie et l’article 44 du traité de Berlin. Dès lors, la terre roumaine se savait désormais responsable. Son passé lui appartenait comme son avenir. La statue d’Étienne le Grand surgit de cet état de l'esprit public. La Roumanie avait le droit de parler d’elle-même chez elle, de se raconter à ses enfants. On alla à Étienne le Grand des premiers. Son nom était

quelque chose comme le surnom de l’Indépendance. Ce soldat qui ne remportait jamais une victoire sans la consacrer par l’édification d’une église, avait sauvé la vie historique de son peuple, par le seul procédé qui permît à la Roumanie de se ressaisir, au jour venu. Étienne s’est montré dans son testament, un barbare d’une extraordinaire sagesse. Il plaça en mourant, sa patrie qu’il avait libérée, sous la protection de Tlslam qu’il avait vaincu. Les Polonais de Jean Albert, les vaincus de Kotnar, et les Hongrois de Mathias Corvin, auraient supprimé ce peuple, effacé son nom en se partageant sa terre. Étienne savait par expérience ce qu’il pouvait attendre du pharisaïsme incurable des Chrétiens corrompus qui renvironnaient. Il se tourna vers l’Islam de Soliman, pour lui donner la suzeraineté sur sa terre, impuissante à rester libre après lui. Sous cette protection, au moins la Roumanie aurait la vie sauve. La vie, c’était tout, c’était le ressort pour atteindre au but, un jour. Ce jour est venu. Il fut longtemps pour arriver. Enfin l’Indépendance est un fait accompli. Le testament d’Étienne le Grand est entré dans sa réalisation pleine et entière. La terre roumaine est vivante et elle est autonome. Aussi la statue du grand moldave dans la ville de Jassy, est plus qu’un monument public. C’est une image de la Patrie reconstituée, ressuscitée. Je le regardais, écoutant ces hommes d’enthousiasme, qui se disaient si fiers de devoir ce témoignage de leur piété traditionnelle à un artiste français. Une pensée venait toute naturelle à l’esprit. Je l’exprimai devant ces Roumains dont la ferveur était touchante par sa grandeur toute simple : a Chez nous, en France, il y a aussi dans la rue, comme ici, une effigie de la Patrie personnifiée, elle s’appelle

Jeanne d’Arc. Elle est comme celle-ci l’œuvre de M. Frémiet. Il n’est pas douteux que cet artiste, qui est un grand artiste, beaucoup plus grand qu’on ne le dit, sait mieux que tous les autres par où pénétrer dans l’àme des peuples ».

Sur cette place de Jassy, où circulent des hommes de tout visage et de races si différentes, au pied d’une statue équestre qui est l’œuvre d’un grand maître français et l’image du passé de la terre locale, on se sent pris dans une atmosphère très précise et très nette. Un vent souffle là, un vent général pour tout le pays, qu’on ne peut pas éviter une fois qu’on a mis le pied en cet endroit. C’est le vent du patriotisme roumain, une sorte de vent alizé dont on connaît la marche, quand on connaît le peuple de cette terre du Bas-Danube, et qui prend possession de votre être aussitôt que vous entrez dans son courant. Au vrai, c’est l’âme du pays qui est là, s’exprime et parle avec l’animation et l’intensité d’une personne qu’on verrait devant soi, debout et très vivante. Depuis que la Moldavie et la Valachie sont soudées comme les deux moitiés du cœur, pour constituer le centre de l’organisme roumain, il n’y a plus ni Moldaves, ni Valaques, ni principautés danubiennes. Il reste des Roumains qui pensent à l’unisson, et qui, riches ou pauvres, gens de la ville ou Roumains des campagnes, sont tous égaux par leur façon de comprendre la vie de cette terre où ils voient les fibres de la patrie. Les principautés jadis devaient l’hommage au suzerain de Turquie. Désormais à leur place vit la Roumanie. C’est le nom collectif adopté par la terre des principautés englouties dans l'oubli des douleurs finies, fusion-

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nées dans le creuset de l’Indépendance conquise. La statue de M. Frémiet est comme la pierre milliaire de ce triomphe; elle est là pour faire la preuve que la terre de Roumanie avait des droits anciens, à la liberté de porter son nom à elle. Combien de paysans roumains, qui labourent aujourd’hui leur petit champ, étaient parmi les chevaliers combattant avec Etienne le Grand ? Si j’insisîe ainsi sur ces paysans du Danube, au point qu’on pourrait croire que j’englobe tous les Roumains dans cette appellation, c’est pour ce motif historique très important, qu’on retrouve beaucoup des anciens boyards d’Etienne le Grand, parmi ces paysans appelés aujourd’hui Roumains. La terre a repris ses anciens défenseurs et maîtres. C’est à eux qu’elle a confié le souci de sa conservation, pendant que la domination étrangère envoyait ses hommes de proie. La vraie noblesse de ce pays, est tout près du sillon, j’entends la noblesse de race roumaine, celle dont les noms de famille sont contemporains de ce qu’on sait de ce pays, que les troupes de Trajan appelaient Dada felix. Il existe entre ces gens et leur terre roumaine, qu’ils qualifient d’un titre quasi-impérial, tsara ronmaneasca^ une communion directe, comme fluidique. Ils vivent de la même vie, l’un de l’autre et l’un par l’autre. Si l’on écoute, si l’on regarde les Roumains pendant qu’ils parlent de leur patrie, qu’ils nous racontent les prouesses d’Etienne le Grand, on comprend que leur âme, est l’âme d’un pays qui possède une âme. Pour eux, la patrie n’est ni un mot, ni un argument de rhétorique, ni un moyen de gouvernement. Elle est plus que tout cela ; elle est autre chose qu’un terme de politique ; elle est en dehors de la courante phraséologie ; elle réside au-dessus des ambitions de l’esprit de con-

quête. Chez les Roumains qui ont souffert durant des siècles, pour leur pays, tout ce que des hommes peuvent endurer, brutalités, ingratitudes et humiliations renouvelées, la patrie a pris la forme intense, profonde, presque surnaturelle d’un sentiment que rien ne détruit ou n’atténue, parce qu’il doit sa vitalité à la grandeur qui naît de répreuve. Ce sentiment est un composé de patience et de résignation, les deux termes suprêmes de la vigueur morale, les deux vertus qui sont comme les pilotis de l’Espérance, inébranlable devant le cataclysme.

Nous autres, en Occident, des siècles de gloire et de bien-être nous ont gâtés. Nous sommes familiarisés avec l’idée de patrie, l’idée du chez nous dans notre pays. C’est au point que nous n’avons plus de pensers très nets sur ce sujet. Pour un peu, la définition nous ferait défaut, devant le besoin d’expliquer ce que nous entendons par la patrie. Le sentiment est bien là, mais très large, rendu élastique par l’invasion des idées universalistes. Nous tenons à cœur une hospitalité pleine de pièges et de surprises, et nous nous croyons très bien gardés par une loi de naturalisation qui ressemble à un tunnel ouvert aux deux bouts. Nous laissons passer qui veut passer. Mais nous n’avons plus les connaissances nécessaires, pour savoir qui passe, reconnaître à leur nez, les intentions de qui passe. Nous n’avons plus le mot de passe. Aussi nous sommes incapables de le reconnaître, même dans la bouche de ceux qui ont de l'accent en le prononçant. Chez nous, l'idée de patrie s'est développée en largeur, et la trame en se distendant s’est amincie. Làbas, chez ce peuple roumain oublié, renié, répudié, trahi ou mé-

connu par ceux dont il servait la cause ou réclamait la parenté, l'idée s’est développée en profondeur, s’entaillant en un creux profond, comme une goutte d’acide qui aurait gravé le nom de cette terre, dans le cœur de ceux qui l’habitaient. Refoulé sur lui-même, ce peuple malheureux s’est tassé, s’est assis en réserve sur sa conscience individuelle, prête à faire ressort au jour marqué par le destin. Pris entre le ciel et sa terre, comme un navire au large, avec sa seule espérance pour boussole, ce peuple a vu sa patrie, entre le ciel qui l’éclairait et cette terre qui le nourrissait. Son patriotisme germa dans cet état de constriction séculaire. Comme une fleur de serre il poussa sous l’action de cette culture intensive. Et aujourd’hui, cette fleur est d’un éclat inexprimable, d’une intensité de parfum où il faut reconnaître la vitalité de plusieurs siècles d’emprisonnement. Tous les Roumains ont au cœur l’amour puissant de cette fleur vitale, dont les feux allument les yeux de tous ces hommes, séculaires martyrs de l’Idée de patrie.

C’est cela l’étrange vent alizé, le vent général qui souffle autour de la statue de Stefan-cel-Mare, à Jas.sy, et il n’est pas de puissance humaine ou politique, qui puisse en éteindre le foyer, serti en plein cœur de tout homme de ce pays. On pourra en atténuer les effets, pallier les conséquences de cette tempête généreuse et fière, on n’empêchera jamais cet alizé de suivre son courant, partout où il y aura des Roumains pour lui servir de condensateurs. On raconte qu’à l’inauguration de cette statue de M. Frémiet, le 5/17 juin 1S82, un discours fut prononcé devant le roi Carol, d’où jaillit un incident diplomatique, épreuve de douleur pour l’âme du pa3^s. C’était un

toast aux absents. Il y était dit, qu’eux comme les autres, voyaient dans le Roi, «non pas le Roi de la Roumanie, mais le Roi des Roumains ». Uorateur parlait comme particulier, et il ajouta qu’avec le concours de ces Roumains absents, il pourrait reconquérir les pierres précieuses qui manquent à la couronne d’Étienne-le-Grand. En face du Roi, c’était la patrie toute entière, hardie qui se délivrait en aspiration. L’Autriche-Hongrie prit de l’ombrage devant cette qualification de Roi des Roumains. Elle montra la grosse dent, pour rappeler qu’elle n’était pas disposée à rendre à la Roumanie ses Roumains de Bukovine, de Transylvanie et du Banat. Des pourparlers officieux réglèrent cette question d’intérêts par des procédés humiliants pour le cœur. Mais comment faire autrement ? Au-dessus de la vérité des traditions, pèsera toujours le joug des exigences politiques. Les voisins de la Roumanie trouvent que c’est déjà beaucoup qu’elle soit devenue indépendante. Ils ne sont pas disposés à laisser la Roumanie entière s’émanciper. Il n’empêche que le discours du banquet d’inauguration delà statue d’Etienne le Grand, est le cri de tous les cœurs de ce pays. C’est même parce qu’il est le cri de tous, que ce cri est réprimé si vite, étouffé, bâillonné par ceux qui ont besoin de ne pas l’entendre. Mais ces paroles d’audace et et d’ardeur, elles sont inscrites en lettres de feu sur toutes les pierres du monument d’Étienne le Grand. On peut les lire en relief, en creux, en telle forme qu’on voudra, sur tous les cailloux des chemins de ce pays. Il n’y a pas un paysan, si pauvre d’esprit qu’il soit, qui ne lèvera les bras pour applaudir à toutes mains, aux paroles du banquet de Jassy, qui n’étaient que la réalisation en un langage

E. FREMIET

ardent, de tout l’Idéal de l’atmosphère publique. Ces gens-là seraient capables d’assiéger les nues dans leur joie, si leurs absents de Bukovine, de Transylvanie et du Banat leur étaient rendus. Mais ils ont appris la résignation à l’école des épreuves interminables. Ils aimeront leurs frères absents comme s’ils étaient là, plus encore en raison du joug étranger. Ils y penseront constamment, et en parleront sans relâche, car personne ne saurait les empêcher d’en parler. Iis ont créé un parti d’irredentisme, sans lequel les Roumains indépendants ne se croiraient pas au complet. C’est le point extrême de ce sentiment poétique. Au moins cette protestation leur donne l’illusion d’être tous ensemble. Ils voient dans cette situation des absents, l'image de ce qu'ils furent jadis. Et, de temps à autre, ils se rendent en pèlerinages, sans fracas, comme le jour où ils m’y conduisirent, pour parler de la patrie, pour invoquer la gloire douloureuse de leur terre martyre, devant la statue d’Étienne le Grand, comme on prie devant une icône pieuse.

Alors c’est une évocation épique de tout ce qui vit de la vie de l’Espoir et de la vie du Souvenir. La patrie, dans la bouche de ces hommes qui furent privés pendant des siècles du droit de se dire patriotes, devient une idée générale dont l’ampleur dépasse tout ce que nous pouvons concevoir là-dessus. La terre est comme soulevée à pleins bras, et l’air qu’on respire, passe dans les paroles articulées, avec la nervosité magique d’un ouragan qui soufflerait depuis cinq siècles. La patrie n’est plus ni un mot, ni même une chose. Elle évoque l’idée d’un édifice construit dans une cervelle infinie, et qui condenserait tout ce qu’il y a dans tous ces mots et fait la force de toutes ces choses réu-

nies. Il y a autant de lumière à la base qu’au sommet. Cela éclate sans se rompre, cela brûle sans s’enflammer. On a devant soi l’image d’un rêve réalisé en paroles et en gestes, où les hommes et la terre, symbolisent comme en une apothéose de féerie, la suprême signification de cette réalité idéale, la patrie. C’est une chanson qui serait comme un chant de l’espace, où l’esprit donne tout entier, tout ce qu’il peut et tout ce qu’il a de mieux, afin de réaliser cette cnose pleine, totale et absolue, une idée pour laquelle on meurt. Ces occidentaux d’Orient sont instruments de complète poésie. Comme des harpes éoliennes, devant l’amour de leur Roumanie, le lyrisme des choses les envahit. Leur âme d’aurore, qui frissonne sur une terre plus voisine que la nôtre du soleil levant, se mêle aux bruissements des fleuves et aux frissons des vallées roumaines, pour entonner l’hymne en commun. Étienne le Grand célébrait sa terre moldave en la défendant contre l’ennemi, avec le Sereth sur son front et les Karpathes pour adosser sa ligne de défense. Le patriotisme roumain exalte la poésie en action de cette statégie du grand soldat. Cette crête des Karpathes, les eaux bleues de ces affluents du Danube, ces vallées, ces montagnes, tout cela vit, chante et pleure dans l’esprit de ces Roumains dont l’âme, est l’âme de cette terre descendue des Karpathes, baignée par ces fleuves qu’ils aiment, et dont ils parlent comme d’êtres vivants et chéris ? « Dimbovitza, Dimbovitza, chantent les Roumains du Sud, onde douce, qui en a bu une fois, ne te quitte plus jamais ».

Nous n’avons pas dans le répertoire de notre cœur français, un refrain de cette envolée sur la Seine, ni sur la Loire, ni sur le Rhône,

E. FRÉMIET

et la Garonne lanturlu, de M. Nadaud, est un piètre spe'cimen à opposer à ces doïnas des rives de la Moldau et du Sereth. Là-bas, au pays des paysans du Danube, l’âme du sol électrise le pays, vivifie les fleuves et sème les montagnes d’échos humains, échos de douleur ou de fête. Longtemps privés de patrie, ces hommes ont capté le charme magique de leur terre natale, comme on capte une source. C’est par là qu’ils sont restés des soldats pleins de poésie. Une littérature assez récente a retrouvé dans les villages ces chants et ces plaintes où survivaient les larmes anciennes. Les guerres, les invasions, rien ne fut plus fort que l’amour du sol au cœur de ces Roumains. Rien ne réussit à effacer l’histoire de leur terre roumaine, que la politique effaçait de l’histoire. Leur patrie n’était qu’un rêve, un souvenir ou un espoir. Mais elle était vivante dans leur pensée de tous les jours, vivante dans leurs chants du foyer qui étaient comme inscrits sur le blanc de leur épée. Ils n’ont jamais vu autre chose que la douleur ou les joies de la terre natale. Aujourd’hui encore ce qu’ils voient, avant tout, par-dessus tout, c’est leur terre vivante, de qui l’on parle comme d’un être bien-aimé, à qui l’on s’adresse, qui s’invoque et que l’on évoque. Il n’y avait pas autre chose dans la voix des hommes qui me racontaient l’histoire d’Etienne le Grand. Il n’y a pas autre chose dans la musique faite de larmes et d’étincelles, dont les Lautari ont conservé le rythme ardent. On les a vus à Paris, ces musiciens au teint bistré et dont les doigts crépitent. Ils amusaient le Paris luxurieux du sabbat international, en lui chantant les échos de leurs vallées lointaines, où le rêve flotte et s’accroche aux arbres comme la poudre dorée du matin. Paris s’est épris du ton étrange de ces mélopées,

récitant des histoires qu’il ne connaissait pas et ne comprenait pas. Mais ce Paris de la rue du Caire venait là pour chercher des sensations, non pour comprendre. La cadence des instruments l’intéressait surtout. Et la flûte de roseau l’enchantait. Cette flûte dit tout sur rétat d’âme des paysans roumains. Les tziganes hongrois sont restés chaudronniers, et leurmusique est un poème de bronze. Les Lautari ont retrouvé parmi les forêts de Roumanie la douce flûte pastorale. Les voilà les échos de la terre bien-aimée, de la terre fertile et martyre. Le roseau soupire, respire pour chanter la complainte du peuple envahi, refoulé dans la montagne, loin de son blé qui ne poussera plus pour lui et ses enfants. Le Parisien n’avait pas le temps, rue du Caire, de s’arrêter à ces détails. Il voyait dans la mélopée de ce roseau enchanté, une invite du dieu Pan, et il s’éloignait bien en point, énervé par une musique toute d’héroïsme, de larmes et de cris de douleur. Paris transposait pour ses besoins privés de citadin corrompu, une poésie traditionnelle, où tout un peuple jeune et malheureux depuis six siècles, avait retrouvé les éléments de sa vie publique et la source de sa régénération. Parmi les légendes contées par le roseau des Lautari, Paris entendit aussi cette histoire de Stefan le Grand, que sa mère refuse de reconnaître et de recevoir. Stéfan, épuisé, n’en peut plus. Il va être écrasé. Il arrive chez sa mère, la nuit, demandant asile. Mais on le laisse à la porte. Sa mère ne le reconnaîtra que mort ou victorieux. Elle ignore un fils en fuite. Stefan reprend courage, part et triomphe. Cette légende retrouvée parmi les rayons de ce bazar de luxure qui fonctionnait rue du Caire pendant l’Exposition, me rappela lepat's d’Etienne le Grand, où les champs

L'ARTI STE

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de blé sont infinis, où les cœurs simples espèrent et se souviennent. Je revo3’ais les évènements qui m’avaient conduit là-bas, pour parler de la terre de France à des milliers d’êtres assemblés devant le portrait de Michel le Brave à Bucarest. Chacun puisait dans cette musique des Lautari, les sensations conformes à ses instincts. Je ne pouvais pas me méprendre sur le sens intime et héréditaire de cette flûte de roseau. J’y retrouvais la patrie roumaine, je la reconnaissais vibrante, endolorie encore, mais rebondissante et lumineuse d’espoir, telle que Je l’avais vue à Jassy, charger d’éloquence les lèvres des Roumains qui me montraient la statue du grand Voïvode Etienne, œuvre du statuaire Frémiet.

En 1886, devant ce monument équestre qui est comme une image de la patrie roumaine dans la rue, il m’a semblé comprendre ce que vaut un artiste comme M. Frémiet, en raison de ce qu’il donne au.v gens qui lui demandent quelque chose. Cette statue d’Etienne le Grand, fut commandée à M. Frémiet, paraît-il, par un des princes Ghika, pour la ville de Jassy, où les Ghika furent voïvodes. Pendant que nos compagnons me disaient : « C’est à un Français que nous devons cela », j’ai pensé qu’il faudrait un jour écrire sur un artiste dont l’œuvre correspond à des sentiments comme ceux que je voyais exprimer sous mes yeux. Un instant, il m’a paru que ces Roumains, qui sont braves et généreux avant tout, comprenaient peut-être mieux que nous ce qu’il y a dans un homme comme M. Frémiet. Comprenaient, n’est peut-être pas le mot juste; c’est sentaient qu’il faut dire. Il y avait entre ces patriotes, dont l’indépendance actuelle est un des

UN MAITRI-: IMAGIER

problèmes les plus curieux de l’histoire contemporaine, et le rôle de ce statuaire chargé de réaliser la plus intense de leurs aspirations, comme une secrète harmonie, comme un mystère de liens visibles seulement par l’esprit. M. Frémiet m’apparut alors comme un de ces artistes de premier rang, qui sont de leur temps parce qu’ils sont de tous les temps, en ceci qu’ils paraissent prédestinés à fournir aux peuples qui s’adressent à eux, les témoignages absolus de leur vie historique. Il semblerait que les peuples ont besoin de ces grands créateurs d’images solennelles, pour établir leurs droits à l’existence, devant l’aréopage des autres peuples. Pour un paysan roumain qui ne connaît pas Jeanne d’Arc, le jour où il entend parler d’elle comme d’une personnification de la patrie, Etienne le Grand est une figure du même ordre. Il lui apparaît comme une humaine réalisation de l’idée de sa patrie, avec son cortège de dévouements, de douleurs subies en commun, d’espérances retrouvées ensemble, de respects et de larmes pour des morts qui sont siens, en un mot avec son cortège de sacrements qui constituent la patrie intégrale.

Etienne le Grand fut baptisé l’athlète du Christ, Jeanne d’Arc en fut la messagère. Le nom de ÙI. Frémiet est lié à ces deux évocations de la patrie comme le nom du missionnaire est lié au pèlerinage dont il est le fondateur. En outre M. Frémiet est l’auteur du Credo. Nous sommes là dans un monde d’idées tout à fait élevées. Ce n’est ni du Vaudeville, ni du drame, ni même de la tragédie. C’est du grand art, et du très grand art, car on n’y voit pas de place pour l’artifice ou la convention. Les personnes en cause sont surtout grandes par l’idée qui les anime. Cette idée commence au foyer pour finir à la

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frontière que l’étranger viole. Ce n’est pas une plaisanterie puisque la vie est en cause. La mort est une sanction finale. Il faut bien qu’un ressort puissant anime les êtres constitués représentants de cette idée de la Patrie. Ce ressort c’est la foi, qui est tout ensemble la force et la dédicace de soi-même, c’est le Credo. Le talent de M. Frémiet étant si souvent employé à donner une forme humaine, à des idées de cette envergure, j’ai pensé qu’il y avait là matière à réflexion. Les yeux de mes Roumains regardant cette statue d’Étienne le Grand, qui traversa Paris un peu comme un produit d’exportation, m’ont éclairé ce jour-là, sur la distance entre des gens vivant trop vite, comme les gens de Paris, et des hommes qui ont conservé, comme ces Danubiens, le temps de vivre simplement, et à qui il suf&t d’un certain nombre d’idées, celles réputées les meilleures, les essentielles. Le déluge d’esprit qui tombe en averse sur les cervelles parisiennes, nous a retiré le loisir d’être heureux de ce qui est simple. Nous mettons en France notre distinction à devenir compliqués. Le vent de l’idée souffle des quatre points cardinaux à la fois. La pensée n’est plus un bienfait. Elle jette le trouble en tant que tourbillon. L’esprit public ne sait plus où se fixer. Il bourdonne comme un essaim d’abeilles sans ruche. L’attention générale s’égare dans la vase du délire. Et les gens titubent dans l’ivresse du trop de choses en mouvement. On cherche à qui peut profiter ce déséquilibre des facultés d’un peuple. A ceux qui attendent tout de l’étourderie, de la légèreté, et qui trouvent dans nos défaillances répétées, l’occasion de multiplier les transactions de toute espèce. Un mauvais livre, un système pernicieux, s’installeront d’autant plus aisément, que l’atten-

tion publique, étant sollicitée de tous les côtés à la fois, aura moins le temps de s’arrêter sur le point où elle devrait tenir bonne garde. Il y a tant d’artistes, tant de livres, tant d’œuvres d’art, tant de journaux, tant de tout à Paris désormais, que l’habitude est prise de lire sans conclure, de voir sans regarder. La critique est ironique, elle n’est jam.ais au point. Elle nie ce qui la gêne, détruit ce qui ne rentre pas dans son programme déterminé. On nous impose des succès, des gens. On nous confectionne des atmosphères d’opinions, des renommées, dont nous refuserions de prendre la défense pendant deux minutes, s’il nous était possible de nous y arrêter une seconde. Ce qui s’intitule le mouvement parisien, le train, est en effet un train, mais si rapide que c’est un déraillement sur toute la ligne. Si l’on prend un peu de recul, si l’on regarde d’où vient le vent, on voit que nous sommes dupes d’une effervescence qui ne profite qu’à ceux qui la créent, histoire d’obtenir à l’aide de notre aveuglement, certains résultats dont nous sommes stupéfiés quand ils nous éclatent sous le le nez. Il n’y a pas à refaire le procès de notre légèreté. C’est un procès que nous font les pédants qui en tirent parti. D’ailleurs, les mots comme celui-ci n’ont de valeur que corroborés par les faits. Et notre légèreté n’est un péril, que depuis qu’elle est portée à l’extrême, par un état d’esprit public, qui nous fait attacher de l’importance à une foule de gens et de choses sans valeur. Notre sottise, c'est de nous laisser obscurcir l’esprit par un tas de personnalités dites parisiennes, qui surtout sont tout en vent. Le mérite est bien en peine de prendre sa place, depuis que c’est la réclame qui fait l'estime, la réclame mercenaire.

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L’admiration bonne enfant, naïve et fraîche, de ces Roumains pour le monument de M. Frémiet, précisait en moi ces réflexions. Cette statue équestre, qui est parmi les plus belles pages de Thistoire du peuple de Roumanie, éveillant chez ce peuple tout ce qu’il y a de plus simple et de plus dégagé dans l’homme, j’ai compris que la vie de ce grand artiste, restera dans notre époque dévergondée, comme une étrange preuve que l’homme a tout de même quelque chose de bien à faire, ici-bas, malgré tout. J’ai vu dans ce statuaire un artiste complet, armé pour la vraie gloire, d’essence trop réfléchie pour répondre aux exigences de la moderne réclame. M. Frémiet s’adresse aux délicats comme à la foule. Celle-ci ne l’a pas encore vu à son point. Il a tout le talent voulu pour plaire aux spécialistes, à ceux qui savent la valeur d’un morceau de sculpture bien étudié, su, compris, clair et juste. Il va à la masse par l’intensité de l’inspiration, par l’énergie de ce qu’il affirme, par ram.p!eur de ce qu’il voit, par la hauteur de ce qu’il évoque. Seulement l’esprit public n’est pas actuellement en état de réceptivité, et le génie calme, résolu, de cet homme, reste en réserve pour une admiration future et certaine. Il parle aux hommes le langage de l’humanité, d’où il advient qu’il a parlé aussi clair pour les compatriotes d’Étienne le Grand, de Moldavie, que pour les dévots de la Jeanne d' Arc de la rue de Rivoli. Il émet dans son art des idées qui sont la preuve que l’homme est un être prédestiné, subordonné, malgré ses révoltes et ses blasphèmes, à l’idée du Devoir, entre les liens qui le soudent à la terre d’où il vient, et le Credo du ciel où il doit aller.

Cette statue de Stefan le Grand symbolise la patrie h Jassy, comme

la statue de Jeanne d’Arc la repre'sente à Paris, sur la place des Pyramides. A Jassy comme à Paris, M. Frémiet exprime une réalisation plastique de cette idée-mère, qui est elle-même un relief de l’àme, vu qu’elle est un signe de l’homme en action. Je me suis demandé ce qu’il y a de si éternellement humain au fond de cette mystérieuse question, également vraie, également vivante, également ressentie, éprouvée aux deux extrémités de l’Europe transversale. J’ai pensé qu’il ne suffisait pas d’en conclure avec la sagesse des badauds, que l’art n’a pas de patrie. Si l’art n’avait pas de patrie, c’est Offenbach qui serait Beethoven, et le temple de Salomon aurait été construit sur les plans et sur le parvis de Notre-Dame de Paris. M. Frémiet, plantant sur la terre des paysans du Danube, une image de leur patrie comme il nous en avait planté une en France, cela invite à penser encore autre chose. L’art pur a le droit de prouver pour son compte et par ses moyens d’action, que l’idée de patrie est une idée commune à tous les peuples, et que si la patrie peut varier selon les territoires, le principe même de la patrie est indissolublement lié à l’intime de la vie humaine.

De telles images donnent naissance à des sentiments, dont la vigueur apparaît partout la même. Et l’on est autorisé, en les examinant, à s’enquérir d’où viennent les énergies qui s'en dégagent et paraissent germer comme des fleurs naturelles, au pied de ces figures héroïques. J’étais venu là pour parler de la France aux Français, à cette époque lointaine, 1886, où cette formule de nos revendications locales n’était pas encore populaire comme elle l’est aujourd'hui, devant des milliers d’hommes qui me parlaient de leur terre roumaine,

avec la même intensité de terreur, et le même sens de la vérité devant le péril cosmopolite. Les circonstances, par le plus humble de leur détail, nous invitaient à chercher les sources de ce puissant mystère de la patrie, commun à tous les hommes, à tous les peuples, que chacun défend chez soi, possède en soi, chacun pour soi, contre les autres peuples qui en font autant. On se trouve aussitôt en présence d’un internationalisme tout de même étrange, puisqu’il se résout en un localisme féroce, meurtrier, avec la mort au bout, devant la nécessité de se protéger, et en un lieu délimité, sur un emplacement assigné à chacun de nous. Il me parut déjà que la devise la France aux Français, donnait une explication insuffisante, vu qu’à un moment quelconque, cette formule de la première heure, née de l’improvisation, pouvait être retournée contre nous et devenir la France juive aux Juifs français, le jour où un ambitieux politicien, un entrepreneur de patriotisme d’affaires, se déclarerait prêt à trouver un terrain de conciliation, un terrain d’entente qui livrerait à jamais la terre de France à des hommes notoirement étrangers comme les Juifs. Alors, me tournant de là-bas, vers l’occident de France, où notre Jeanne d’Arc s’inscrit comme un signe sur l’horizon de nos espoirs, je me rappelai ces paroles que la Pucelle d’Orléans prononçait sans cesse, paroles qui contiennent une définition de l’idée de patrie, au-dessus de toute équivoque : Les gens du sang DE France. Le jour où je relevai dans la vie de Jeanne d’Arc cette magique parole, pour la mettre en circulation à l’encontre du régime élastique de la naturalisation, j’ai fait comprendre autour de moi qu’il y a dans cette idée de patrie plus qu’une idée humaine, mais

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quelque chose comme un des m3^stères primordiaux de la nature vivante, un ressort de fonds soudé malgré tout à l’inconnu de la vie de l’homme.

Cette définition exprimée par la Pucelle d’Orléans est un mot inspiré, une harmonie totale, dont l’unique vibration frémit pleine et sonore comme un symbole. En la creusant, elle pourrait bien nous donner la clef de ce mystère, le mot de cette énigme dont l’enthousiasme humain constitue l’indissoluble tabernacle. Le sang présenté comme principe de l’idée de patrie, c’est l’homme lié par sa propre sève à la sève de la terre natale. Ceci est à expliquer ailleurs, afin d'en extraire la lumineuse clarté. Pour l’instant, il peut nous suffire de relever en passant cette formule de Jeanne d’Arc, formule en relief comme une parabole, tout ensemble une pensée et une image. Le « sang de France » permet de concevoir que ce n’est pas pour rien, que les hommes naissent en des endroits déterminés, en des pat's distincts, dont ils sont l’image animée, avec un cortège de facultés morales et intellectuelles, générosité, dureté, lucidité, autant de preuves exprimées de la terre d’où ils sortent. Devant cette image de Stefan, le grand Roumain, on voit que ce qui est vrai du sang de France peut l’être aussi du sang roumain. C’est un principe que les hommes portent dans leur sang. La terre fait les différences. Mais l’idée de patrie est le vrai terme de ce qu’il faut appeler le mystère du sang, ce mystère qui rattache les destinées de l'homme terrestre aux assises supérieures de l’espérance infinie. L’homme moderne tient beaucoup à savoir pourquoi il est sur la terre. Il s’y trouve peut-être tout simplement pour se souvenir, pour espérer et pour remplir les

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obligations attenant à ce persistant état de son âme. C’est en cela que la patrie du « sang », constitue très probablement ce ressort de fonds, qui va du passé au futur, et relie les origines de l’homme à ses fins suprêmes. Il serait hors de proportion, d’établir ici en quoi l’idée de patrie est d’essence très religieuse, puisque religion signifie ce qui relie. Qu’il suffise de constater que les modernes sans-patrie sont logiquement athées, en révolte contre le ciel, en rupture avec la loi profonde qui lie le sang de Thomme à la terre, et rattache son humanité à l’idée sacramentelle de la vie. Ils errent, exaspérés et sans conscience, entre l’orgueil et le suicide, dans le désert de la malédiction, qui pèse sur ceux qui ont refusé leur adhésion à la divine promesse de la Rédemption. Le sacrement delà vie, base de l’idée de patrie^ date de cette promesse d’en-haut. C’était la sanctification de la patrie, offerte à l’homme comme protection contre les attentats de l’Injustice et de la Malédiction. La guerre est le signe formel, l’œuvre réalisée de la Malédiction et de l’Injustice, en constante hostilité contre les hommes dont le sang a été racheté. Dans la guerre, en combattant pour la patrie, nous sommes appelés à défendre, contre l’Injustice, au prix de notre vie, ce point de territoire, cette parcelle de la terre, où nous avons mission de faire la preuve des idées que nous incarnons ici-bas en tant qu’hommes liés avec le Ciel par le sang de la Rédemption. L’homme qui méconnaît ce mystère de son sang, perd pied sur la terre. Il devient errant, sans patrie, puisqu’il veut exister en dehors du sacrement de la vie et de la patrie sacramentelle. Il lui reste la resssource infernale de nier le sacrement par l’ironie, chez ceux qui n’en sont pas déliés, ou de le détruire par la violence, par le

crime, afin d’anéantir la preuve de ce qufil a perdu par sa faute. 11 fut un croyant de génie, un croyant inspiré, cet anonyme qui, dans le silence d’angoisse du conseil de guerre, pendant la lecture du verdict contre le traître Alfred Dreyfus, proféra ce cri : «. Vive la patrie ! » Cet homme-là a parlé pour tout le monde, et il a dit, d’un mot, tout ce que la France offensée tout entière, pouvait dire devant un attentat contre son sang. Son éloquence venait tout droit de ces instincts héréditaires que M. Bernard Lazare, qui veut voir en Jésus- Christ un petit prophète hébreu, compatriote de M. Albin Valabrègue, n’apprécie pas chez les gens du sang de France. Dans ce cri symbolique de la cour martiale assemblée à la prison militaire du Cherche-Midi, le passé et l’avenir du sang de France se sont rejoints, comme se rejoignent, dans le firmament en feu, les deux étincelles de l’orage, qui roule sur les jours de l’histoire, les instincts irréductibles d’une race et les facultés morales qui la distinguent des autres races. Ce cri anonyme de Vive la patrie! c'est le cri de la voix du sang; comme témoignage du lien entre l’homme et le point du globe où chacun de nous, a mission de prouver que le sang est la rosée de la race, que l’idée de patrie en aromatise le goût de terroir, avec ces nuances délicieuses de l’esprit et du cœur par lesquelles nous sommes gens d’ici et point d’ailleurs.

La statue à' É tienne-le-Grand à Jassy, comme le monument de Jeanne d'Arc à Paris, tous deux œuvres de M. Frémiet. établissent la preuve qu’en quelque lieu de la terre qu’on s’arrête, on trouve partout, et partout aussi vivaces, ces énergies intérieures qui se tra-

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duisent par l’idée de patrie. Partout elles justifient l’expression de Jeanne d’Arc, qui voit la patrie dans le sang, tant elles paraissent liées partout aux racines même du cœur humain. La ferveur vraiment inébranlable de ces Roumains qui me montraient cette statue de M. Frémiet, m’invitait à admirer tout à fait cet artiste qui semble, pour ainsi dire, chargé par destin, de conduire le cœur humain au point le plus élevé de lui-même. Notre grand imagier de France m’est apparu, là-bas, comme un artiste d’une étrange destinée, une manière de missionnaire, délégué pour éveiller à l’aide du plus puissant, du plus significatif de tous les Arts, dans l’âme des hommes, ce qiFils aiment le mieux à travers les siècles, la preuve de leur vitalité, le signe de leur existence individuelle et collective, leur patrie, autrement dit, le témoignage de leur devoir accompli au nom de la foi. Il devenait évident, que M. Frémiet est l’instrument d’une pensée qui n’est ni celle du plaisir intéressé, ni celle d’un art inutile et agréable. Cet homme, auteur du Credo^do. Jeanne d'Arc^ se retrouvait ici, non loin des rives scytiques de la Mer Noire où Ovide le jouisseur, s’ennuyait si fort, avec un monument, où l’airain en arrivant, s’est animé sous la montée ardente du sang de la terre roumaine. Son œuvre est d’une portée haute, qui met en nous, ou y ressuscite des sentiments qui ne sont ni ceux de l’oisiveté, ni ceux de l’indillurence. Son art n’est ni sensationnel, ni purement figuratif. Chez lui, la pensée crève l’écorce du bronze et filtre à l’intérieur, pour y souffler la vie. Le pittoresque du relief professionnel, semble dans la main de ce maître du relief, un engin propre à porter à la vue des hommes, l’image des idées qui sont les plus essentielles de la

vie. Ce que les compatriotes d’Étienne le Grand retrouvaient dans le monument équestre de M. Frémiet, c’était sans doute l’effigie d’un des grands parrains de leur indépendance. Mais ce qu’ils v retrouvaient surtout, c’était l’écho vivace des raisons supérieures qui les avaient guidés pendant des siècles, à travers les douleurs et les épreuves de leur histoire méconnue. Il ne suffit pas de poser un bonhomme sur un cheval, pour obtenir un résultat pareil. Une statue de ce genre, une statue de cet ordre patriotique, est une statue ou un poème. Tout le monde fera la statue. M. Frémiet signera le poème. Il donnera à la Roumanie un monument d’Étienne le Grand, où tout ce peuple poète et chevaleresque, verra apparaître la poésie de son âme et la générosité de sa hardiesse de cœur. M. Frémiet est mieux armé que tout autre de ses contemporains, pour réaliser à ce point l’idéal qu’on réclame de son talent, parce qu’il est, de tous les artistes de son temps, le seul qui ait pu trouver assez de ressort dans son sang d’artiste, pour mettre à la lumière du monde le poème considérable de son Credo.

C’est là-bas, entre le Dniester et le Danube, qu’on voit ce que vaut un artiste comme IM. Frémiet, si merveilleusement doué pour atteindre les hommes, tous les hommes susceptibles d'émotion grande et simple, à l’endroit le plus élevé et le plus désintéressé. C’est là, parmi des gens d’un autre pat's, des étrangers en somme à nos mœurs et à la plupart de nos goûts modernes, qu’on reconnaît combien un artiste dont l’œuvre marche à son but d’un pas si assuré, est un homme fort. On comprend la nature de son mérite, en raison de la nature des émotions qu’on reçoit de lui, et qu’on est en droit

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d’attendre, puisqu’on les lui demande. Somme toute, la critique a bien le droit ddntroduire en compte la valeur morale d’une œuvre pittoresque, surtout lorsqu’elle voit que ce pittoresque, n’est là que comme fil conducteur d’une activité de l’esprit et du cœur. Les joies qui se dégagent de l’œuvre de M. Frémiet, n’ont rien de brutal, rien de matériel ni de passionnel. Cet œuvre évolue dans la pure atmosphère de l’esprit appliqué à l’intelligence de la mission humaine sur la terre. C’est du moins ce que j’ai vu dans cette série animée, qui va du Gorille inquiétant à l’affirmation du Credo. Sur quoi on peut penser qu’on n’attend pas de M. Frémiet ce qu’on attend de AI. Sardou ou de MM. Meilhac et Haiévy. On attend de ces amuseurs habiles, des pièces d’où le public sortira un peu plus dépravé qu’en entrant. On attend de M. Frémiet une Jeanne d' Arc., un Saint-Lonis.,Vir]. Étienne-le-Grand, propres à consoler un peuple, et un Credo bon pour lui garantir l’espérance. Ce Credo est un document unique, définitif et sans autre exemple dans l’histoire de l’Art et de l’Inspiration. L’artiste qui l’a conçu et en résuma le sens universellement humain, par cette formule d’une simplicité stupéfiante, peut être considéré comme un autre homme que les amuseurs de niais, les marchands d’œuvres sans conclusion, débitants d’artifices pervers, et pontifes d’une esthétique sensationnelle. Il ne travaille pas pour glorifier la science défendue des gnostiques, ni pour justifier la science erronée des agnostiques. Le Credo est le contraire du désespoir en Dieu, le contraire aussi de la religion laïque des Huxle}^ la négation formelle des sacerdoces démonomanes, qui vont des rives perdues d’un druidisme exaspéré, aux ruines sinistres d’un chai-

déisme arrogant. Le jour où j’ai compris la différence entre le Credo, cette lumière de l’œuvre de M. Frémiet, et l’art pestilentiel qui nous environne, j’ai compris que cet artiste est plus voisin de l’esprit de Vérité, que ses contemporains énivrés sous le )oug attrayant de la matière triomphante. Ce jour là, j’ai vu en lui ce qu’on appelle aujourd’hui « un rude monsieur », et j’ai pensé qu’il fallait dire pourquoi.

EXMAGEÎON

Les œuvres de M. Frémiet sont expressives et lumineuses. Des idées s’en dégagent, qui les animent comme l’âme anime ie corps, et sont des idées de premier ordre, des idées importantes, des idées directrices de la vie et de la conception de la vie. Pour s’en apercevoir, il suffit d’y consacrer l’attention et un peu du soin que tant d’esprits alertes emploient à prendre au sérieux la fausse gaîté des comédies de boulevard, et la plaisanterie lugubre des gens à sensations détraquées. Ces idées sont l’essence même des œuvres de M. Frémiet. On pilerait dans un mortier l’ensemble de tout ce qui est sorti du ciseau de ce maître pétrisseur du limon de la terre, qu’on les verrait se dégager comme une vapeur parfumée, comme un nuage aromatisé, de qualité très supérieure à tout ce qui se chante autour de nous, dans les concerts de la réclame triomphante ou dans les chœurs de la camaraderie agglutinée. Il serait superflu de

les célébrer pour se faire valoir à l’occasion d’un artiste éminent. Elles ne doivent rien à celui qui les constate ; ellles doivent tout à l’artiste dont elles animèrent l’invention. Elles vivent en dehors de la critique la plus éclairée, et les oeuvres qui leur doivent la vie resteraient belles et importantes, dût l’obscurité de l’esprit public répandre sur elles la nuit du silence ou de l’ignorance. Il est très facile de les expliquer sans rien y ajouter, sans inventer. L’important est de les voir, après quoi il n’y a pas de mérite à essayer de les laire voir. On y peut réussir sans substituer ses imaginations à la place de la vérité. Il suffit d’être pénétré de l’équité d’un grand hommage rendu à un très grand artiste, en comptant, pour lui rendre cet hommage, sur les rares hommes de France, en qui survit la faculté de s’intéresser à des œuvres sérieusement intéressantes, tant par les idées qu’elles expriment, que par les pensées qu’elles engendrent.

Somme toute, il n’est pas indifférent que l’œuvre de ÛI. Frémiet, sous le couvert du pittoresque, embrasse la création toute entière, en y réveillant l’idée de miséricorde et de foi ; que son art, sous sa forme savante et réalisée du relief, marque autant de soins pour la plus humble figure d’animal, qu’elle montre d’égards, envers la plus haute expression de la destinée humaine. La pensée de M. Frémiet va du petit oiseau piquant son bec dans une jatte de lait, à l’homme dégagé et presque surnaturel du chevalier Credo. Il est à remarquer que ce phénomène d’étendue de l’esprit, de l’envergure, de l’attention et de l’observation, est le signe caractéristique de l’œuvre de M. Frémiet, et ne s’observe que chez ce maître homme. On ne voit que lui, dans notre époque de surproduction artistique, s’arrêter en

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même temps devant la petite bête aimée de La Fontaine, et saisir toute l’ampleur de la mission de Jeanne d’Arc. Ce statuaire obéit à une étrange préoccupation de reconnaître et d’exprimer la vie sous toutes ses formes animées, selon les destinées devant l’épreuve, avec les bontés dues à tout être vivant, au nom de la compassion.

Il est clair, d’après lui, que les animaux sont des êtres créés pour mériter, non les duretés de l’homme, mais sa bonté pour leurs services, et pour exercer sa patience par leurs misères et leurs infériorités irréductibles. Faut-il s’étonner que l’auteur du Credo n’ait pas hésité à établir cette vérité sous les yeux des hommes durs et égoïstes de son temps ?

L’homme qui a osé le Credo obéissait à une inspiration au-dessus des petites appréhensions. Il a trouvé, dans les ressources hermétiques de son art, le moyen de poser des problèmes humains et d’en fournir la preuve, sans être obligé de recourir à l’aggression ou à l’invective. Il travaillait comme travaille un esprit clair, sûr de soi et qui sait trouver en soi la preuve à faire, sans subir le piment de l’envie ou de la haine comme condiment de son génie. La solution venait d’elle-même, en quelque sorte intrinsèque à l’œuvre proposée. On ne voit pas que, dans cette voie, l’auteur de Saint-Louis^ de Saint-Michel, de Jeanne d’Arc, ait jamais eu besoin de reculer devant les conséquences de son inspiration. Il ajoutait Saint-Louis à Jeanne d’Arc, Saint-Michel à Saint-Louis, et sans s’arrrêter à la surprise qui pouvait en résulter pour son temps, porté à tout autre chose, surmontait le tout de sa lumineuse effigie du chevalier Credo. Celle-ci, d’ailleurs, avait été annoncée par le Chevalier errant, qui

entra le premier parmi nous, passant devant le Credo., comme l’ombre, à certaines heures du jour, précède la figure dont elle est la projection en clair obscur. Ce n’était peut-être pas le moyen de condenser sur soi l’admiration d’une époque toute à M. Zola, et à la monotonie pittoresque de cet art exagérément au gras-double. Heureux celui qui est assez bien doué pour échapper aux pièges du siècle ! Au lieu de déchoir, il grandit et s’améliore dans le sens secret de sa mission individuelle. Si la vérité ne se réservait pas de généreux avocats parmi les mensonges de la gloire contestable, l’idée du vrai quitterait la terre, et les hommes erreraient sans port d’attache pour se retrouver dans le naufrage de leurs âmes égarées. Nous venons de traverser et nous traversons encore un cyclone de matérialisme et d’erreur orgueilleuse, qui serait la mort des meilleurs d’entre nous, si nos yeux n’apercevaient pas à l’horizon le Credo de i\I. Frémiet, nous indiquant la voie du salut, et l’entrée du port ami. C’est tant pis pour notre époque si M. Frémiet, malgré les honneurs qui lui vinrent de ses pairs, n’y tient point le rang qui lui revient, un rang d’exception parmi les meilleurs. On lui saura peut-être gré bientôt, d’avoir subordonné les appétits de l’ambition et du succès facile, au besoin supérieur d’assurer la prépondérance à ce qu’il cro3^ait devoir être dit. Il est probable que l’artiste qui eut cette bravoure, sait mieux que nous à quoi s’en tenir sur ces détails de son œuvre et de sa vie immédiate. L’homme qui a donné à son temps des effigies de Jeanne d’Arc, de Saint-Louis, de Saint-iMichel et de la Foi en action, lorsque ce temps est le nôtre, attend autre chose de la vie que le succès complaisant. Aussi bien le retour de l’esprit

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public vers Jeanne d’Arc, prouve que M. Frémiet voyait juste et loin, quand il édifiait en 1874 une en pleine rue de Paris. Après Jeanne d’Arc ce sera le tour du Credo, de triompher, peutêtre. On verra bien qui se sera fourvoyé, de M. Berthelot ou de M. Frémiet, de la Science orgueilleusement athée, ou de l’Art qui ne rapporte pas aux hommes ce qui revient à Dieu.

L’art en vogue se disait expérimental par la recherche du morceau. Il se déclara moderne pour accréditer ses abus de matérialisme. Sa philosophie ne chercha qu’à l’extérioriser, à le soustraire aux lueurs intimes de la conscience, pour le mieux cantonner dans la contagion du jour. La réalité de ce qui se touche du doigt, se prouve par la duperie du fait, qui ne prouve pas tout. Cela s’appella de différents noms : le morceau, la nature. Pendant longtemps un mot d’ordre mystérieux, classa un saumon baigné dans le beurre de jM. Vollon, plus haut que la mélopée de misère du Pauvre pêcheur de M. Puvis de Chavannes. Les théoriciens du sensualisme pur, voulaient imposer à l’art français, l’auréole d’un chaudron bien peint et bien luisant, confondant ainsi auréole avec casserole. Il a fallu beaucoup de temps et d’efforts pour rapatrier des artistes comme M. Puvis de Chavannes, que l’école de M. Taine ne pouvait pas ne pas frapper d’ostracisme. On ne permettait plus à l’art de penser. On lui ordonnait de voir et de s’en tenir là. Il circulait des formules toutes faites, solennelles, plastiques, bien triviales, en dehors de quoi rien n’avait droit à l’existence. Le morceau, rien que le morceau. Et, cependant que les procédés de la peinture envahissaient les écritoires, on refusait aux arts de la forme le privilège d’introduire une

âme dans le relief de leurs figures. La réaction du vrai contre la factice aboutissait à une erreur, la même que celle où tombait la science de son côté, en niant les destins de Tâme, par besoin d’exalter les instincts du corps. On oubliait la puissante poésie des clairsobscurs de Rembrandt, pour ne plus aimer que le sang de son quartier de bœuf. Et pour être plus sûr de donner tort aux madones de M. Hébert, on en venait à répudier une madone comme celle que le Giotto donna à Pétrarque en héritage, et qu’on voit sur un pilier d’église à Padoue.

M. Frémiet a vécu parmi cette querelle. Il ne paraît point s’y être attardé. Il ne fut ni un réaliste, ni un idéaliste. Il fut un artiste dans le sens complet, impliqué par ce terme de langage. Il fut un homme .d’intelligence, qui voit la nature par l’entremise d’un don très élevé d’en reproduire Timage tout ensemble et l’expression. Son talent, instrument supérieur de cette claire vue, lui servit à exprimer sa compréhension de son art. Ceux qui exploitèrent la réalisation puissante de ses œuvres en faveur du réalisme pur, comme les matérialistes, et pour lui reprocher l’énergie de son faire, comme les catholiques, étaient engagés dans une fausse voie. Ils se laissaient tromper par des apparences qui ne peuvent tromper que les inattentifs ou les gens dénués de perspicacité. M. Frémiet est un maître statuaire qu’il faut regarder de très près, si l’on désire apercevoir dans ses œuvres ce qu’il veut nous y faire apercevoir. Toutes les ressources de son art sont à sa disposition, pour réaliser une pensée dans le sens formel du haut relief. Mais l’éducation artistique du peuple français est assez mal conduite, pour que le public ne voie jamais dans un œuvre d’art

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que ce qu’il y met lui-même, c’est-à-dire rien, ou peu de chose. En suivant la foule aux expositions, on a vite touché le fonds de la misère générale, en ces matières. Chacun veut se retrouver dans une œuvre d’autrui, et personne n’a dans l’esprit le point de comparaison qui y projeterait la lumière. Or, jamais la pensée n’est absente dans les œuvres de Frémiet. Elle y apparaît partout, à tous les degrés de l'humeur, de l’esprit ou de la conviction. C’est beaucoup de choses à la fois, pour un public d’amateurs, en qui ne vit ni l’amour ni l’intelligence de l’art.

M. Frémiet est un très grand artiste, parce que tout morceau sorti de sa main est une gangue appropriée à une pensée déterminée. De même qu’il a traduit le Credo par la figure d’un chevalier de la première croisade, de même il a monté sa Jeanne d'Arc sur un cheval qui est le collaborateur né des héroïsmes humains. L’artiste qui a trouvé l’idée du Credo en soi, ne compose pas ainsi ses œuvres, par hasard. Une inspiration le guide, qui a son siège dans une pensée haute et sûre. Ne connût-on de lui que ce Credo, il conviendrait d’avouer que ce bronze est tout de même bien extraordinaire et vient sûrement d’un autre monde que celui où le satanique Vaintras disait la messe noire, avec une croix la tête en bas, sur le ventre. M. Frémiet est un intellectuel qui sait ce qu’il veut et ose vouloir ce qu’il sait. Son procédé est celui des grands artistes qui voient tout? regardent partout, utilisent les ressources à leur disposition, pour extraire de la vie son sens intime, et trouvent, dans l’art où ils sont passés maîtres, le moyen de mettre au jour les clartés de leur intelligence. On doit voir plus qu’un sculpteur dans l’auteur de la Jeanne

cCArc de la place des Pyramides. M. Frémiet représente, en outre, un être intellectuel, qui reconstitue la figure oubliée de Jeanne la Pucelle, à une époque où cette tradition de l'ancienne France allait se retrouver aux prises avec les mêmes périls sociaux, et proposer à la France nouvelle la même méthode de salut, en relevant par la foi et le dévouement, l’âme abaissée par la rapacité et la simonie. En quoi ce statuaire est un poète social, une manière d’avertisseur qui explique la vie par la pureté de ses symboles.

L'homme qui suit cette méthode de travail est un grand artiste. L’avenir s’en apercevra. Cet avenir s’appelle déjà peut-être un futur prochain. Alors on verra plus clair, et l’on ne s’étonnera pas que l’homme du Credo se soit trouvé quelque peu isolé dans notre époque, toute à l’art des conteurs obscènes, et très humble servante des philosophes agnostiques, lesquels inaugurent sous nos yeux, avec succès d’ailleurs, leurs cours en Sorbonne, par l’aveu, dépouillé d’artifice, qu'ils ne sont pas croyants et qu’il y a lieu de les en féliciter. On reconnaîtra sans doute aussi que, vu l’art très intégralement traditionnel de M. Frémiet, il était impossible de s’attacher à cette grande figure d’artiste, sans posséder jusqu’à un certain point, le sens de ce qui constitue le véritable esprit de la France, de ce qui est conforme aux facultés morales, aux aptitudes indélébiles de ce pat’s-ci. M. Frémiet est un intellectuel dont la formule d’art est moins celle de la vogue que de la réserve. Il paraît voir surtout ce qui est vrai de tout temps, plutôt que vrai seulement selon la mode. S’il ne s'exprime point assez dans le sens habituel aux triomphateurs du réalisme moderne, il s’explique sans contredit en conformité évidente avec l’art

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contraire au sensualisme contemporain. Par son talent sûr, réel, expressif et informé, il est de son temps. Son signe très personnel, c’est qu’il est dans son temps, avec ses qualités, sans que son temps soit en lui avec ses défauts. Il a scruté son époque au point d’en connaître l’oiseux et l’inutile, tout en y puisant, avec maîtrise, ce qui survit d’éternellement humain dans ce présent qui ne se possède pas. Il est de son temps à la façon d’un homme venu trop tard, dans un siècle trop vieux, tout en arrivant à point pour remettre les choses en place. C’est un précurseur qu’on prend pour un archaïque. Il a vu ce qui reviendra, en paraissant très occupé d’un passé qu’on ne croyait plus devoir revenir. La beauté de son cas, c’est de faire voir ce qu’il a vu, de nous planter devant les yeux les jalons de l’avenir, retrouvés dans le lointain passé. Ceci n'est pas la tâche d’un ordinaire faiseur d’images. C’est l’œuvre d’un artiste, avec tout ce que ce mot magique contient de vision secrète et pénétrante. lia soufflé l’esprit tenace de la tradition, dans des œuvres où d’autres auraient trouvé des sujets de surtouts et de dessus de pendules. Il a mis dans le commerce des statuettes qui ne paraissent à leur place que dans le cabinet de travail chez des hommes de pensée et d’opinion. En quoi il date d’avant la Renaissance joyeuse et libertine, et prépare les jours, lointains ou proches, qui marqueront la reprise de la tradition ogivale coupée par le paganisme du xvi® siècle.

Un homme qui conçoit ainsi son métier de sculpteur, n’est ni un païen sans intimité avec l’idéal, ni un vulgaire brasseur de glaise, un boueux, comme on dit en jargon d’école. C’est un artiste dans le sens où ce mot comporte la plus pleine vision de la nature ; c’est un poète

dont le métier monte à la hauteur d’une mission. L’artiste qui extrait d’une boule de cire ou d’un pain de terre du chemin, ce mystérieux Saint-Louis, ce Credo définitif et la triomphante Jeanne d'Arc, transpose la vertu du talent pour lui donner la marque du rêve réalisé. On doit le regarder comme un être intellectuel de première ligne, qui découvre dans sa conscience individuelle la lumière qui rendra clairs à ses yeux les diaphanes mystères de la création.

Ce qui est plus simple que tout ce qu’on peut dire pour saisir le sens aigu de cette personnalité perspicace, c’est de regarder le portrait de M. Frémiet, d’examiner son visage tout ensemble souriant et grave, pénétrant et pénétré, où l’enveloppe réelle est mince, et qu’illuminent les discrets rayons d’un regard sûr, attentif, réservé, avisé dans son silence d’observateur. C’est l’image d’un intellectuel silencieux, où la bouche transporte l’éloquence qui lui descend des yeux, dans des mains habiles à faire parler la matière. L’intelligence qui domine la longue carrière de cet homme, se manifeste sans paroles inutiles, mais avec une exactitude de réalisation que contresignent la volonté et l’inspiration. Toute l’intensité de cet esprit s’accuse par le puissant effet de l’expression en relief. Hippocrate, qui nous a laissé des apophtegmes très vécus, nous donne l’impression d’un esprit qui se fait entendre sans flot de paroles, à l’aide de mots complets où tout un monde d’études, d’observations et de parallèles se résume, au delà de quoi il ne reste plus rien à dire. Les œuvres de iM. Frémiet, caractéristiques de son génie familier, sont, elles aussi, des manières d’aphorismes qui disent tout. Le Credo est un axiome, l’évi-

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dence de la foi. Saûit-Louis constitue une preuve, la preuve des devoirs de l’Etat, exprimés par ce terme somptueux et désormais hors d’usage, la Responsabilité. Saint-Michel nous représente un geste de la conscience humaine, le geste du Bien en lutte avec l’esprit de malfaisance. La Vierge de Bethléem implique la reconnaissance du mystère de la Virginité et de cet autre, l’Incarnation, qui restera un mystère malgré les investigations delà science impérieuse. Jeanne d' Arc nous est venue à son heure, comme un avertissement, un écho, un témoignage de la pérennité de la France des accomplissements. Sainte-Cécile avec sa harpe incarne le signe absolu de la musique, celui delà mélodie, ce frisson enchanté, dérobé, pour la consolation de la terre, à l’invisible concert des harmonies insaisissables. Le Gorille peut être compris comme un démenti, et Vélasquei doit être admiré comme une apothéose personnifiée du génie de la lumière. Saint Georges symbolise l’esprit chevaleresque comme le Cheval de Montfaucon représente l’esprit de miséricorde. Dans leur ensemble de grâce, de noblesse et de mouvement idéalisé, les statues équestres racontent à nos yeux curieux, la conquête par l’homme et par l’art, de ce surnaturel vertige dont le cheval est l’héroïque aventurier.

Parmi ses pairs du ciseau, M. Frémiet m’apparaît comme un artiste d’une éloquence concrète et toujours renouvelée. Il parle la langue éminemment claire et distinguée, propre aux esprits en pleine maîtrise des formules simples et harmonieuses. Son ciseau échappe à son destin d’outil de matière, pour devenir sur l’enclume d’une forme précise et observée, une manière de marteau enchanté, où circule

l’induction vivace d’un esprit toujours en éveil. L’art issu de ce contact n’émane pas d’un artiste sans horizon, dont la pensée s’éteint sous l’éclat du relief de la réalisation. L’étincelle du signe intérieur jaillit sous le choc, et la lumière, pour qui prend la peine de la voir, envahit le sujet depuis le mystère de son origine jusqu’au terme secret de sa revendication. La Jeanne d'Arc de la rue de Rivoli, par exemple, est complète, par le passé qu’elle ressuscite et par l’avenir qu’elle annonce. Le Credo, de son côté, n’est pas moins absolu en tant qu’affirmation de la suprême loi des âmes. On sait très bien d’où viennent de tels monuments, et on n’a pas le droit d’ignorer le sens profond de leurs intentions dernières. Leur forme sonore et vibrante, ne semble pas destinée à étouffer le souffle de pensée en circulation sous cet enduit d’airain. L’esprit est là, l’idée tient bon sous ces chairs de métal. Le signe de la volonté expressive les a marquées à jamais

Oui ; mais tu le sais bien,

La forme, ô grand sculpteur, c’est tout et ce n’est rien.

Ce n'est rien sans l’esprit, c’est tout avec l’idée.

Je ne voudrais pas, pour mettre en valeur la figure que je veux peindre, lui sacrifier tous ses contemporains, et discréditer les autres au profit du prestige de j\L Frémiet. Je transformerais en Moloch de la renommée, une physionomie d’artiste qui, doué lui-même de grandes facultés de labeur, ne peut pas ne pas pratiquer l'estime du travail chez autrui. Mais il me sera peut-être permis de souligner, par la comparaison avec ce que l’art produit autour de lui, le trait essentiel de ce puissant artiste, que son temps n’a pas su voir à son vérita"

ble plan. Partout, c’est le pittoresque qui domine, le pittoresque un peu trop exclusif, voué à la recherche de l’effet nouveau pour la plus grande joie des dilettantes et des amis de ce qui ne fatigue pas l’esprit. La sculpture moderne, pour réagir contre le classicisme et ses sujets rebattus, a confondu le sujet avec l’idée. Elle s’est rejetée sur le motif d’un beau morceau, et exécute avec talent toutes les variations permises sur le thème d’un beau modèle. Une Source, une Immortalité pour un tombeau, un groupe d’après Homère sont œuvres méritoires quand l’effort y double le talent. Mais, quand on regarde la variété et le nombre infini de travaux de M. Frémiet,où l’on trouve toujours une matière à réflexion, on comprend qu’avec lui la sculpture n’est pas seulement un ornement, mais encore un agent de la pensée humaine. De tous les artistes de son temps, M. Frémiet m’a paru celui qui donne le plus à penser. J’en ai conclu que c’était lui qui met le plus de pensée dans ses œuvres. Son art, sa méthode, la direction de son esprit, qui rayonne en rose des vents aux quatre points cardinaux de l’inspiration, indiquent un attentif très en possession de soi, un observateur ouvert à toute espèce d’observation, un silencieux, dont le silence n’est que de la concentration tassée sur un ressort toujours armé pour une détente efficace. Ses œuvres sont d’une éloquence totale, ce qui le dispense de toute loquacité superflue. Il ne perd pas de temps en théories. Il fait sa preuve en travaillant. Aussi bien a-t-il tout dit sur un sujet quand il l’a traité. Or, il le traite toujours à fond. Mais, s'il y revient, comme pour sa Jeanne d’Arc^ c’est pour affirmer une fois de plus qu’il n’entreprend rien sans la volonté de fournir son témoignage jusqu’au bout. Ce qu'il

ajouterait en paroles à l’œuvre qu’il achève, ne donnerait pas vingt lignes de copie au reportage le plus assoiffé d’inédit. Les gens qui fréquentent M. Frémiet, ne disent pas que cet artiste se raconte en dehors de ce qu’il met de son âme et de sa pensée dans ce que son ciseau projette sur le siècle. Il est un intellectuel plus qu’un expansif. Il compte sur la clarté concrète, totale de ses œuvres pour être compris, pour nous révéler toute l’étendue du monde intérieur qu’il porte en soi-même. Ce monde invisible, qu’il réalise avec une puissance de travail peu commune, est considérable autant par l’inspiration que par la réalisation.

M. Frémiet est mêlé au mouvement artistique depuis sa Jeunesse. Ses travaux sont publics depuis le Salon de 1843. Baudelaire a déclaré que le génie consiste à travailler tous les jours. M. Frémiet ne reste pas une heure sans travailler. Pendant que beaucoup de Parisiens en vue, dépensent la plupart de leurs journées à monter les escaliers des bureaux de rédaction, à la conquête d’un écho utile au succès d’une œuvre plus ou moins inutile, M. Frémiet se donne la joie toute intellectuelle de travailler, pour lui seul, à des esquisses qu’on ne connaît pas, de préparer du travail pour faire suite à des travaux en train. Ces esquisses sont en nombre incalculable. Elles représentent un grand siècle au delà du jour présent. Ce travailleur extraordinaire disait à une personne de sa famille, qu’il possède « en esquisses et en projets pour plus de cent ans de travail »- La vie de cet homme est évidemment celle d’un cerveau équilibré par une conscience profonde. Il emploie toutes les heures du jour et du soir, à rendre compte à Dieu des dons merveilleux qu’il a reçus, de penser et de faire pen-

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ser les hommes. Faut-il s’étonner qu’un jour, l’équilibre de ce poète robuste, dont l’instrument est l’airain, se traduise par la mise dehors d'une pensée totale et sans précédent comme le Credo ? Un symbole de cette simplicité ne peut être que le résultat d’une continuité infatigable, d’un extraordinaire esprit de suite dans l’ordonnance de la vie cérébrale. Un homme qui règle sa vie sur une semblable accumulation de travaux, ne peut pas échouer. Les écueils, où se brisent ceux qui sont trop pressés, perdent leur résistance devant cette volonté décidée à ne jamais s’arrêter, à toujours pousser plus avant ses investigations. Sous les doigts de ce pétrisseur de glaise, la matière n’est plus ni un obstacle ni un prétexte. Elle est un collaborateur dont l’esprit reste le maître. Un tel artiste a trop bien étudié les inconvénients de la pratique et les dangers du seul talent, pour 3^ laisser s’engloutir le flux de sa pensée. De nos jours le talent a tué l’art, en partie. Il est devenu un fétiche, et les esprits de surface s’agenouillent devant lui, comme des idolâtres d’eux-mêmes s’agenouilleraient devant leur miroir. Le talent est le trompe-l’œil du génie. Il est illusion et mensonge, car il substitue le culte de la matière au divin souci de l’âme exprimée. Le talent crée les habiles, il ne consacre pas un artiste. L’artiste est un agent de l’idéal. L’homme de talent traduit la réalité. L'art veut le mariage des deux termes. Il faut que le ciel pénètre la terre. Sans la rosée, les roses ne fleurissent pas. Le talent, quand il est lâ, peut être qualifié rose; mais l’art, c’est la rosée d’en haut. Le mot art, au sens étymologique, signilie vertu, dans son principe générique, le principe qui engendre, qui féconde. Chez les Grecs, on qualifiait ainsi la fertilité d'un territoire, arclc.

Le talent est l’explosion ultime de la matière. Celle-ci, dans les mains d’un e'vocateur comme l’artiste du Credo^ demeure à son poste, reste à son rang subalterne de support visible de la pensée. Elle agit, sous son impulsion, comme un filtre qui serait assez parfait pour clarifier de l’eau déjà pure. Après cela, comment nier que l’eau soit pure? Ce filtre constitue l’agent matériel, la preuve pour tout le monde que la pureté de l’eau est obtenue. Mais l’eau était pure d’avance, ne l’oublions pas. Le talent pratique de M. Frémiet s’exprime très bien par cette image du filtre. Il est assez grand pour que personne n’en conteste la valeur visible. Mais la pensée intime, facteur primordial de cette valeur, devient claire pour tous, même pour ceux qui n’ont pas le temps d’y voir clair.

Nous voilà transportés loin des lieux-communs de la réclame courante. Une étude précise des œuvres de M. Frémiet nous pique des ailes au cœur, et l’on se sent en route pour les régions de l’intellectualité supérieure, bien au-dessus, avouons-le, de celles où évoluent les vaudevillistes et autres créateurs inanes d’œuvres inanes.

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