‹ Un maître imagierChapitre 34 sur 37 · SAINT MICHEL · texte numérisé non relu

SAINT MICHEL

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E. FRÉMIET

que Dieu y trouve son compte». Un homme comme M. Frémiet doit être admiré pour avoir pu et avoir soutenu tout le long de sa vie, la volonté de régler son existence de telle sorte, qu’aucune des heures de la journée ne lui soit un déficit. Cinq heures de chaque jour sont consacrées à la réalisation effective de son œuvre. Les autres sont employées en études de toute espèce, celles de la rue, de l’observation, celles de la conception, celles qu’il consacre à l’affection des siens, et ses soirées, courtes, mais très remplies. Les cinq heures de travail réel, les cinq heures où son inspiration se réalise, doublée de ses études, sont les heures de la fièvre, de la création, les heures où cette intelligence d’artiste, aux prises avec les réalités de son art, va résoudre en relief ce problème de la nature, posé devant tout artiste, pour être résolu à l’aide de la persévérance, de l’observation, de l’attention, de la déduction et de l’intuition, en un mot, tout ce qui constitue le génie.

Au sortir de son atelier, avant de rentrer dans sa demeure de Passy, demeure de paix et de réflexion, il va tous les jours sans exception embrasser ses enfants, sa fille, M™” Gabriel Fauré, M. Gabriel Fauré et ses petits-fils. Il arrive là comme un grandpère bien aimé. Ce travailleur, cet homme qui frappe la glaise à l’empreinte des idées les plus vastes et les plus généreuses, se repose des fatigues de son art, dans les joies d’une famille unie et affectueuse. Sa visite chez sa fille, c’est son escale quotidienne. Après quoi, il regagne sa maison où l’attend sa femme. La personne qui m’écrit ces détails d’intimité précieuse, me révèle un point qui a son prix dans la vie privée de ce grand maître. C’est partout autour de

lui l’affection dans la concorde. Ses mœurs familiales rayonnent autour de ces deux sentiments, avec le travail pour centre opératoire. C’est la stratégie du cœur dans ce qu’elle a de plus accompli. Nous avons vu M. Frémiet évoquer avec admiration et reconnaissance, les inappréciables bienfaits de l’enseignement de l’oncle Rude. Nous avons insisté aussi, au début de ce travail, sur la tendresse émue dont M. Frémiet entoure le pieux souvenir de sa mère, sa bienfaitrice et ange gardien de ses débuts difficiles. Cet homme, voué à la bienfaisante affection de ses proches, a trouvé, au début, dans sa femme, un dévouement des plus courageux. Sans y avoir été préparée, M"'e Frémiet a uni son intelligence éclairée aux travaux de son laborieux époux, au point de devenir une manière de collaborateur, dont les conseils et les vues sont d’un précieux concours. Ces deux êtres, que réunit la double auréole de l’affection et du travail, vivent très solitaires dans leur petit pavillon de Passy, où le plus grand luxe réside surtout dans la richesse des sentiments, et l’étonnante fécondité du talent. L’art du maître et le cœur des grands parents, tiennent toute la place dans la vie de cette demeure. Les enfants et les petits-enfants sont l’objet d’une tendresse et d’une affection totales. Et le bonheur est parfait, dans cette ruche qu’éclaire la lumière du génie, car les enfants rendent à leurs parents, la totalité de cette affection et de cette tendresse, avec le sentiment a qu'ils seraient monstrueusement ingrats s’ils ne le leur rendaient pas ». Je cite cette phrase qui m’est envoyée, comme un signe caractéristique de l’air qui se respire dans le pavillon de Pass}', le pavillon Frémiet.

Cet air de bonté, où le cœur dégage ses plus douces émanations.

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est comme l’haleine des personnes, M. Frémiet l’emporte avec lui partout où il va. Dans ses courses à travers Paris, pour se rendre au Muséum où il continue le cours savant et expérimental de Barye,avec une sûreté et une étendue de connaissances peu communes, la bonté» la générosité, la sensibilité juste et équitable sont les compagnes de sa route. La misère humaine émeut cette âme d’artiste, dans des proportions qui n’ont d’égale que l’invention que son esprit met au service de la charité. Le Paris pauvre, le Paris du matin, celui qui va à son travail, avec la misère pour aiguillon, chaussé de bottines crottées, couvert de hardes souillées par les injures du temps, le Paris qui ne veut pas arriver en retard à l’atelier, qui monte sur les tramways, avec la mine verte, l’œil triste, la tête alourdie par tous les miasmes de l’esclavage, de l’argent à gagner, ce Paris-là est l’objet des sollicitudes de ce maître, attentif à tout ce qui est humain ou vivant. Je vais conter un trait inconnu de la bienfaisance en fonction dans cet homme, qui souligne de façon étrange, cette nature audacieuse dans l’art de savoir faire ce qu’elle veut faire. La chose est inouïe et de rare essence. Il faut savoir apprécier tout ensemble le mérite de l’invention et goûter le charme de la modestie. Suivonsle, dans ces jours où, épris de solitude et d’activité intellectuelle, il s’embarque par le premier train venu pour n’importe où, dans le seul but de résoudre devant la nature, sur l’établi de la vie, les problèmes que le hasard pose ou transpose. Devant lui une pauvre femme, tirant un marmot d’une main, de l’autre portant un paquet, une « toilette » où est empaqueté le travail de la semaine, court pour rejoindre le tramway, qui glisse, rapide, et passera devant la maison

du patron. Lui aussi se met à courir, l’artiste en éveil, chercheur de vérité. Il a vu la misère passer devant lui, dans le vif relief de la figure humaine. Cette femme est un groupe vivant, qu’anime le souffle d’un destin maudit. Elle est pauvre, il le voit bien. Elle a besoin de secours. Son petit baluchon indique bien que son travail ne la soutient guère. Le petiot a froid, ses vêtements sont troués. Et ses deux gilets l’un au-dessus de l’autre, soulignent l’absence du bon petit paletot qui serait chaud à lui tout seul. Le voilà, le statuaire, grimpant lui aussi sur l’impériale du tramway. Il pleut, d'ailleurs. Il n’y a pas grand monde là-haut. Un égoïste est pelotonné sous son parapluie. La femme et son mioche s’asseoient, bien près l’un de l’autre, serrés contre les gouttes. L’esprit de la misère les environne et les isole. Ils sont les diffamés de la pauvreté. Alors cet homme bon, cet animalier qui devine les douleurs de l’âme sous le relief de l’effigie humaine, est heureux car il vient de trouver l’occasion de faire des heureux. Ceux-ci n’en sauront rien, sur le moment. C’est une surprise pour plus tard. Ils seront bien contents quand ils sauront. Ils sauront ce qui leur a été fait. Mais ils ne sauront jamais qui l’a fait. Car M. Erémiet possède un secret pour pratiquer la charité, un secret très personnel, qui ne peut réussir qu’à lui. Il y faut une adresse à mettre en jalousie le plus adroit des voleurs à la tire. Voilà la chose. Un cahot de la voiture a dérangé le pauvre équipage de l’humble femme, de son petit et du paquet. M. Erémiet profite de la bousculade. Il glisse une pièce de cinq francs dans la poche de sa voisine. Celle-ci n’a rien vu, rien senti, rien deviné. C’est à peine, d’ailleurs, si elle ose tourner les yeux vers son voisin,

un monsieur décoré. Et si on lui disait que ce monsieur vient de glisser sa main dans sa poche, pour y passer une bonne aumône, l'aumône anonyme, elle dirait que ce n’est pas vrai. Maintenant que le coup est réussi, M. Frémiet n’a plus qu’à descendre. Il n’est pas d’homme plus heureux que lui. Son aumône ne s’est pas affichée dans les journaux, parmi des souscripteurs empressés de donner leur nom et leur adresse. Sans doute aujourd’hui son secret est divulgué. Mais cette publicité ne saurait en diminuer ni la vertu ni la délicatesse profonde. On saura désormais comment M. Frémiet s’y prend pour faire quelques-unes de ses aumônes, les plus discrètes. Mais le secret persiste quand même, vu qu’on ignorera toujours où et quand il distribue ses aumônes de pick-pocket à l’envers, de voleur négatif. Le pick-pocket prend dans la poche du voisin pour garnir la sienne ; c’est un voleur. M. Frémiet vide son gousset pour porter un bienfait dans la poche d’autrui : c’est un homme charitable. Le geste du voleur, geste adroit comme le sien, est le contre-signe de sa bienfaisance. Il s’y montre si adroit qu’on ne l’a jamais pris sur le fait. Lui seul connaît le secret de ce tronc pour le denier de la veuve. Il faut bien qu’il soit passé maître dans cet art d’emplir la poche d’autrui avec ce qu’il puise dans la sienne ; sans quoi, voyez-vous d’ici les gens crier au voleur, pour dénoncer cet homme de bien, au moment où il introduit son obole dans la poche des besoigneux, dont la misère dolosive et indéniable l’émeut ?

A sept heures et demie, tous les soirs, ce grand laborieux arrive chez lui pour le repas. Pour cet esprit toujours en éveil, c’est le repos

lucratif qui commence. M. Frémiet ne se repose que pour mieux labourer sa terre à modeler. Ses soirées sont courtes, car il se couche tôt. Mais il n’en est pas un instant qui ne soit utilisé pour la culture de l’esprit. C’est d’abord quelques moments consacrés à la lecture des journaux, qu’il fait ou qu^on lui fait. Les feuilles sont parcourues rapidement, d’un œil ou d’une oreille exercée, en homme qui sait où trouver la note vive du jour. Il sait où il faut saigner l’arbre de Tondit quotidien pour en extraire la résine. La lecture des journaux terminée, on passe à la lecture des livres, lecture à haute voix. Le petit pavillon de Passy, silencieux et recueilli, s’emplit des ondes sonores du génie de l’idée active, à travers les âges. Les tragiques grecs, ces géants qui ont escaladé le ciel de l’esprit avec le Proméîhée d’Eschyle, arrivent en première ligne. Puis c’est le tour de nos grands historiens, ceux qu’on déclare anecdotiers, parce qu’ils ont étudié l’homme dans ses prises de corps avec la réalité. C’est Joinville le clairvoyant' le vrai porte-greffe du bon sens et de la clarté de notre race; c’est Froissard, l’homme renseigné; puis Saint-Simon, l’écrivain dont l’encrier déborde de défauts étincelants, plume pittoresque, vigoureuse dans le dessin, et en plus d’une coloration fulgurante, en pleine pâte. Parmi les poètes de chez nous. Clément Marot, qui fut blessé à Pavie et pris comme le Roy, le charme par sa dextérité dans le bien dire. Voici un roman, un petit livre, un de ces petits joyaux bien sertis, qui emplit le monde par l’ingéniosité de ses feux, Daphnis et Chloé. La Grèce évidemment attire cet imagier, pétrisseur de relief, qui eût trouvé des dieux dans le marbre antique, comme il exhume des saints de nos alluvions du christianisme occidental. C'est le tour

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des modernes. Ceux qu’il aime sont des intellectuels intuitifs comme Balzac, des raffinés de la nuance comme Mérimée, des millionnaires de la forme comme Théophile Gautier. D’ailleurs, il a connu ces hommes. Ils sont des compagnons d’hier. Ils se sont battus jadis, du même côté de la barricade, contre l’artifice et le convenu. Victor Hugo tient une grande place dans le cénacle des amis de son esprit, le Victor Hugo incontestable, celui de la Légende des Siècles : « Ouvrir ce livre-là, dit-il, rien que de l’ouvrir, cela me donne le frisson. » Ce livre est, en effet, un reflet de l’au-delà, un écho des grandeurs qu’on pressent, dans un monde de poésie très lointaine, et qui n’a de réel pour nous, que sa fervente poussée vers un idéal transcendant. Pour qu'un artiste en soit impressionné, au point qu’en rapportent les rares hommes d’élite initiés à l’intimité hermétique de M. Frémiet, et de qui je tiens ces détails, on doit croire que l’au-delà résonne en lui d’une façon bien intense. On dirait qu’il en ressent le contrecoup, à la façon d’une personne qui en arriverait tout droit, chercherait son chemin perdu parmi les obscurités d’ici-bas, mais reconnaîtrait la langue du pays natal à l’accent du vent qui parle. Il semble se reconnaître dans l’éclat de cette Légende des siècles, comme se reconnaît un voyageur rentrant chez soi après une longue absence.

Cet état d’esprit lui laisse-t-il le temps de suivre d’aùssi près le mouvement actuel de la littérature? Ceux qui le connaissent n’ont pas pu me le dire. D’ailleurs, son sort en pareil cas est celui de grands producteurs. Il faut se limiter. Tout ce que j’ai appris, c’est qu’il lui reste peu de temps, pour se dépenser en dehors de ce qui touche directement à ses travaux ou à la direction de son esprit. Il a horreur des

dîners où la banalité dîne chez la banalité. L’intimité lui sourit par dessus tout, cette intimité où l’imprévu des souvenirs et des images nouvelles, est goûté par ses amis qui en ont le sens et n’en prennent point d’ombrage. Alors il est à l’aise, et son esprit s’épanouit en des anecdotes abondantes, ou des observations présentées sous un jour nouveau. Le cérémonial des fêtes entre professionnels, ne lui gâte pas son plaisir de se trouver avec ses pairs. C’est toujours l'atmosphère de l’art, de son art. Il s’y plaît et veut plaire. C’est un homme qui a tout vu, et probablement tout compris. La rue n’a plus de secrets pour cet observateur de l’action incessante. Alors il raconte avec une gaîté presque gamine, ce qu’il a vu sur les quais, en flânant aux devantures. Son caractère fin sans acrimonie, donne un tour tout spécial aux ridicules de l’homme, qu’il a relevés chez un passant dans la journée. Il connaît la foule mieux qu’un badaud. Le badaud la compose. M. Frémiet l’étudie. Il a vu la foule des feux d’artifice, celle des illuminations, celle du bœuf gras, jadis, et celle qui attendait l’Empereur et son état-major, allant inaugurer le boulevard du Prince- Eugène, parmi des histoires de bombes renouvelées d’Orsini. Il connaît aussi la foule des révolutions. Il les a toutes vues, sans en manquer une. L’idée du danger ne l’arrête pas devant la curiosité de l’artiste qui veut voir l’homme en action, par tous les états de son âme malléable. Cependant il sort peu. Le théâtre ne l’attire qu’à demi, non qu’il ne sente point le parti qu’un artiste peut tirer de l’art dramatique, mais il ne rencontre pas souvent de spectacle assez intéressant, pour lui faire oublier qu’il est mal assis et à la merci de tous les courants d’air. Ce n’est pas de l’intolérance, c’est

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de l’ennui, du malaise. Il est difficile sur ce point, presque maladivement. Cet homme si bien doué pour faire revivre le relief de la figure humaine, avec le mandat d’une pensée, ne semble pas trouver, dans l’ordinaire des faits et gestes du monde des théâtres, l’équivalent de ce qu’il est en droit d’en attendre, en raison de ce qu’il sait qu’on peut obtenir de la force de projection d’une statue qui peut parler.

Tout ce qui est insuffisant l’énerve et le pousse au rire justicier, le rire qui remet au point les gens sortis de leur place, ou les situations jetées hors de leur cadre normal. C’est dans les dîners forcés où les sots font la loi, qu’il faut le voir, paraît-il, ou plutôt l’entendre. Il se venge des spectacles où il est contraint par la vanité mondaine, à la façon dont les romantiques se vengeaient de l’épicier. On connaît la fameuse anecdote de l’épicier de la rue Mouffetard, que Delacroix Banville, et quelques autres, allaient menacer de quart d’heure en quart d’heure, lui criant : « Épicier, à minuit il y aura un monstre sur ton comptoir. » A minuit le monstre parut en effet. C’était un caïman de l’espèce empaillée. M. Frémieî sort son monstre lui aussi, de temps en temps, sur le comptoir où la sottise débite ses aphorismes. Quand l’ennui intense d’un grand dîner forcé devient intolérable, il se distrait en racontant des histoires lugubres, comme il se pincerait pour ne pas dormir. Ce sont des récits horribles, genre Edgar Poë, un hdgard Poe d’atelier, qui commencent toujours par cette formule, comme pour un conte de fée : « Je me souviens que du temps où j’étais peintre à la Morgue, chargé de raccommoder les taches vertes des noyés... » Ceci c’est les représailles féroces. Une

autre fois, ses narrations s’annoncent dans le genre chaud-froid. Cela débute de façon à mettre en jeu toutes les admirations qu’il refroidira par un parallèle humiliant pour ceux qui ont cru que c'était arrivé : « Un jour, nous étions dix-sept pour étrangler un ours, qui venait lui-même d’étrangler un chat... » Au fond cet homme a le rire incisif, énigmatique, dont il exprime si souvent l’inquiétante image par les lèvres de quelques-uns de ses animaux. Quand on regarde son petit singe de Bornéo, qui assiste au duel terrible où son papa quadrumane vient d’étouffer un homme, on sent que ce statuaire a pénétré ce qu’il y a d’éternel et d’implacable dans la destinée d’un certain rire. Ce rire-là n’est pas une fantaisie, c’est une fonction. Fonction cruelle chez la bête chargée comme le singe d’opposer l’ironie féroce de la matière aux rêves d’espérance, dont l’homme porte le germe sous son front. Fonction sociale et nécessaire chez certains êtres supérieurs, lorsqu’ils se trouvent en présence de ces personnes ou de ces situations, dont le rire qu’elles provoquent est le châtiment de leur aveugle orgueil. Ces gens-là, les histoires sinistres de M. Frémiet, sont faites pour les frapper. La moquerie dans ces cas-làs n’est qu’une forme appliquée de l’esprit de critique, dont les forts et les enthousiastes, ont besoin comme d’un glacis, pour se couvrir contre les assauts de la sottise ou de la vanité perfide.

Sorti de ces états de siège où il est exposé plus que nous tous M. Frémiet, est, paraît-il, bienveillant, sincère et encourageant pour tout ce qui révèle un labeur, un effort, un atome de mérite. Il a cela de commun avec les tempéraments généreux, hautement doués. L’indulgence est le signe de sa vigueur, la bienveillance.

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le ressort de sa fécondité'. Rien ne surprend cet esprit doué de toutes les aptitudes. Rien ne le rebute. Tout ce qui vient de l’homme, tout ce qui af6rme une faculté, un talent, une valeur l’attire, l’enchante et engendre en lui des naïvetés d’écolier généreux, qui serait averti des trésors que peut cacher l’homme ou l’art nouveau qu’on a devant soi. Pris toute sa vie par les arts plastiques et la préoccupation de souder une âme à une figure en relief, M. Frémiet n’avait pas eu de loisirs pour s’arrêter aux discours enveloppés du musicien. Son affection pour son gendre, l’a initié aux enchantements de l'art des sons, fait tout ensemble de rêve ailé et de préeision mathématique. Ça été comme une éducation entre le beau-fils et le beau-père. Le fils enseignant, le père se laissant aller aux sensibilités les plus vives et les plus charmantes. Cet homme qui atout vu et sait tant de choses, touchait à toute minute l’écueil enchanté de l’inédit. Ce travailleur venait de trouver une scène nouvelle à apprécier. C’était une fête et un concert d’émotions délicates et méditées. Cette existence d’artiste est une merveille d’unité devant le travail, devant la culture des parties élevées de son intelligence. Ce qu’il a appris, ce qu’il sait, l’excite à reprendre sa route vers la recherche nouvelle, vers la beauté à démontrer, vers la force à mettre en mouvement, vers la vérité à découvrir. C’est une procession incessante. Les étapes ne sont que des poses entre les exercices continus, réguliers. Ce grand piocheur ne s’arrête pas, il se refait; il ne se repose pas, il se reprend. Son sommeil même est celui d’un esprit éveillé, où l’idée mûrit à l’ombre des paupières baissées, comme un fruit à l’abri d’un espalier. Son sommeil est celui d’un être de pensée laborieuse, qui

s’ejidort le soir en travail d’une idée qui sera éclose le matin au réveil. Ces choses-là ne sont possibles qu’aux hommes de vie régulière, qui se couchent sans excès de fatigue, s’endorment pour entretenir l’équilibre de leurs facultés, non pour réparer des brèches faites à leur santé par les excès des veilles énervées.

M. Frémiet se couche tôt et se lève tard. Son lit ne l’alourdit pas. Il y séjourne comme l’électricité séjourne dans l’élément, pour y puiser des forces. Ce repos prolongé m’a été défini par quelqu’un qui tenait peut-être la définition de l’intéressé. M. Frémiet cherche et trouve dans le repos prolongé u le bien-être fructueux où l’esprit pense facilement, pense à l’aise aux choses à faire. » Ceux qui vivent cette vie des recherches de l’esprit, apprécieront la vertu de ce « bienêtre fructueux », où l’esprit allégé de tout le poids du corps, pense avec souplesse et vivacité. Il suffit d’ailleurs de regarder M. Frémiet, pour voir que son corps ne lui est d’aucun poids, ni d’aucun embarras. Il a tout juste assez de volume, pour conserver à toute sa personne l’aspect subtil d’une silhouette. Dans son paletot, souvent haut boutonné, où le col dégage la tête comme pour mieux l’isoler, M. Frémiet semble une silhouette, captivante par le mystère qui l’environne, mais fugitive par sa réalité sans épaisseur. C’est une silhouette de lointain. On dirait une figure d’horizon. Approchez-vous, ce n’est pas un fantôme. L’homme est pour de vrai, bien vivant. C’est une intelligence qui marche, revêtue de tout juste ce qu'il lui faut d’enveloppe, pour faire figure parmi les autres humains. Ce passant, mince comme un profil, ne vous parlera peut-être pas. Mais il vous entendra sûrement, il vous écoutera surtout et vous regardera.

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M. Frémiet regarde toujours. Il examine plutôt. Rassurez-vous nous ne sommes pas chez un sorcier. Vous n’êtes pas en présence d'une apparition; cette figure est très réelle. Elle est seulement très dégagée, très ferme sur le plan d’où l’on voit, d’où l’on apprécie les hommes et les choses pour ce qu’ils sont. La matière ne le possède pas. C’est lui qui la domine. Il la pétrit, la manipule et la contraint en des expressions de l’esprit où elle n’est point conduite d’ordinaire. Elle n’obtient pas grand chose de cet être réfléchi, cloîtré dans ses affections familiales. En revanche, il obtient d’elle ce qu’il veut, et l’exhausse à des formes qui la produisent sous son meilleur jour de support de l’Idéal. C’est qu’il subsiste autour de cet homme, qui a l’air d’une quintessence, une idéalité qui charme et surprend. Il est de son temps, puisqu’il est là. Mais il appartient aussi à un autre âge, car ses œuvres, fruit des entrailles de sa tête, l’affirment. Il est en même temps de tous les âges, par la clarté du sens et la simplicité forte de l’expression. Une inquiétude nous reste devant ce visage moins énigmatique que mystérieux. Qui est-il au juste? Un sourire sur ses lèvres dessine quelque chose d’inconnu qui se laisse entrevoir, mais ne s’explique pas tout de suite. C’est quelque chose de précis dans l’inexprimé. C’est un trait qu’on croit pouvoir mettre au clair, mais qui rentre soudain dans l’hermétique secret d’une dépêche chiffrée dont tout le monde ne détient pas la clef.

L’âge n’a pas diminué ce fugitif caractère du visage. Un moment M. Frémiet donne l’impression de ces grands maîtres de jadis dont nous n’avons pas le portrait, et dont le nom est à peine connu. Nous possédons d’eux leurs œuvres, surtout. Ces œuvres sont deve-

nues le signe du génie de notre race, le génie puissant et sans lendemain, que la France ogivale a dépensé en prodigue pour enluminer ces cathédrales dressées devant les siècles, comme des morceaux de la terre de France debout. L’œuvre est là. Mais l’artiste? Où estil ? D’où venait-il? Le mystère plane si large sur sa vie, qu'un instant on se demande s’il a vécu, si des hommes l’ont connu, si des enfants l’ont aimé, si des affections l’ont pleuré, quand il quitta cette terre d’où il avait extrait la pierre de son chef-d’œuvre. Avait-il un visage? Comment était ce visage? Jean Goujon n’en eut pas, lui, puisqu’on ne le retrouva pas. Ce grand artiste, ce maître statuaire qui semait des merveilles dans le Paris de Charles IX, est mort sans qu’on puisse retrouver son image dans le souvenir de personne. Aussi bien ne nous reste-t-il de lui ce qu’il tenait sans doute à nous laisser, l’héritage de son génie, comme preuve de son existence.

Cette nuit de l’oubli qui nous rend invisible à distance, la figure d’un homme comme Jean Goujon, ne saurait se produire dans notre siècle de photographie à outrance, et de vulgarisation par la reproduction imagée. Il faudrait ne pas vouloir connaître M. Frémiet, si réservé que soit ce travailleur puissant et modeste, pour ignorer son visage. Cet homme dont l’œuvre sera étudiée par l’avenir, si Dieu veut que la France ressaisisse ses facultés de sens droit et de juste observation, n’arrivera pas aux disciples dont il sera le chef d’école, décapité comme son précurseur Jean Goujon, dont nous ne connaissons pas la tête. L’avenir saura comment l’auteur du Credo avait le

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regard, et connaîtra la charpente de son cerveau de grand producteur. Peut-être découvrira-t-il, dans cette architecture d’une tête bien en équilibre, des signes plus caractéristiques que ceux que nous y voyons, des capacités intellectuelles dont nous ne pouvons qu’entrevoir l’énergie, étant trop près du modèle, et surtout trop occupés de choses étrangères au labeur de cet homme de réserve. Toujours est-il que nous y apercevons déjà, assez de virtualité idéale pour nous demander ce qu’un peintre de triomphateurs matériels, comme M. Donnât, par exemple, pourrait trouver d’éléments descriptifs, dans cette figure dont le véritable modèle est en dedans, s’il était appelé à en peindre le portrait. On cherche par où passerait l’œil extraordinairement précis de ce maître portraitiste, pour arriver au point interne et intime, où le caractère de M. Frémiet se noue pour la floraison de sa personnalité. Je choisis M. Donnât parce que ce peintre manie un pinceau puissant dans l’art du portrait. Sa pâte massive exprime une formule de chair où la carnation épouse la saillie du muscle. M. Donnât dessine comme un laminoir dessine le morceau de cuivre qu’il travaille. C’est d’une exactitude qui donne l’idée d’une construction mécanique. Aussi bien M. Donnât ne regarde pas son modèle. Il le mesure. Cet œil est un des plus extraordinaires que j’aie vus. Il brille comme un diamant serti dans de l’ombre. Mais le regard qui sort de cette lueur profonde, vous saisit comme un compas entre ses deux branches. C’est un œil de dessinateur, assurément, c’est surtout un merveilleux appareil visuel On devine que toute forme arrive dans cet appareil, avec tout ce qui la distingue de ce qui n’est pas elle, son relief propre, ses dimen-

sions spécifiées, ses contours particuliers, et la pâte de ses modelés, au point de pouvoir donner l’illusion d’un trompe-l’œil. L’art qui jaillit de là est forcément un peu massif, et le rêve est aveuglé par l’intensité du signe extérieur. Toutefois, une science infinie de la ligne donne à cet art trop solide, la solennité d’une grande force.

II faudrait de la force pour peindre M. Frémiet. Mais où prendrons-nous cette force, dans sa réalité immédiate ou dans sa projection? L’art de M. Frémiet est un art de projection. Son idéal décrit une parabole par-dessus les siècles, pour comparer le passé au présent avec un sens étonnant de l’avenir. Il faut en chercher le ressort, loin, très loin, au fond de lui, tout au fond de ce regard qui traverse la nature vivante comme un coup de sonde de puisatier. Pour qu’un portrait de M. Frémiet soit ressemblant, il nous faut celui de son art. Il nous faut retrouver dans l’image qui nous en serait donnée, le signe particulier de cet artiste, qui met tant d’invisible dans ce qu’il nous donne à regarder. C’est une figure à peindre en esprit, pour ainsi dire, plus encore qu’avec esprit. Il faut y penser en la regardant, et non la regarder pour y penser. Il est nécessaire que la pensée passe devant, et serve d’étoile conductrice à la main habile qui retracera l’inaperçu de cette âme d’artiste. Celle-ci se fait voir dans ses œuvres, sans se laisser tout de suite apercevoir. On est tenté de comprendre pourquoi M. Donnât ne serait pas le peintre de tout cet intangible. Et l’on ne le met en cause, que pour mieux se persuader à soi-même, que ce n’est pas dans la substantielle vigueur de ce peintre, qu’il faut fixer une figure comme celle du statuaire Frémiet, qui est surtout une figure du Présent dans l’Au-delà. Alors on

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pense à tout ce queM. Bonnat a extrait de l’actualité triomphante. On revoit la série des présidents de la République, des triomphateurs de la gloire et de la popularité, les Lesseps, les Lavigerie, M. Renan lui-même, parmi les portraits de belles dames, très du monde, dont M. Bonnat raconte l’impérieuse beauté, en peintre officiel des belles carnations que capitonnent des muscles bien dessinés. Personne mieux que lui ne saura comment on bat la mesure à l’orchestre des tons rouges, dans le concert de pourpre du cardinal Lavigerie, enlevé en haut relief sur son fonds de Marseillaise à l’usage des congrégations religieuses. Le Lesseps qui surgira de cette palette, sera le vrai Lesseps, un peu voûté, l’œil oriental, le nez levantin, le Lesseps des conférences lucratives et des champagnes d’honneur, là-bas, sur le Chagres, vers la ligne du Panama-rail-road. La redingote marron de M. Thiers, sera elle-même un portrait historique; dans sa couleur de bois ciré, elle nous apparaît comme l’armoire où l’historien du Consulat et de l’Empire, enferma pour son usage, une autre redingote plus célèbre encore, la grise, celle du Premier Consul, devenu l’Empereur.

Par sa substance même, l’art de M. Bonnat est approprié à ces figures de surface, dont la renommée tient de la place, cause du bruit et se mesure à l’étendue des ondes sonores. C’est du portrait en pleine pâte, comme l’original est en pleine chair triomphante. Il n’y a pas à chercher l’au-delà de ces physionomies qui n’ont que des (c dessous ». M. Bonnat évolue avec une maîtrise sans égale, dans la transcription de ces personnages qu’il suffit de montrer tels que chacun les voit, pour les montrer ressemblants tels que chacun les

connaît. Dans son portrait de M. Puvis de Chavannes, M. Donnât a peint l’homme qu’on voit passer dans la rue, personnage de belle mine, et qu’on devine un homme d’élite. Mais ce portrait de style noble et ferme, n’est pas celui de l’artiste dégagé qui porte en soi les litanies esthétiques du Bois sacré. Cette toile est un bel hommage d’un artiste à un artiste. Mais on n’y retrouve pas l’écho du poème mystérieux du Pauvre Pécheur. M. Donnât a souligné avec maestria, le côté chevaleresque de la figure de M. Puvis de Chavannes, sans en exprimer la douceur et la finesse profondes. C’est un Puvis vainqueur, et nous aurions aimé à retrouver sur la toile, ne fût-ce que pour mémoire, un reflet de cette âme dont le rêve fut contesté, et que le succès émeut comme il émeut les natures vraiment distinguées, dont le signe caractéristique est de ne pas croire que tout leur soit dû. Dans la vie, par l’aspect extérieur, M. Puvis de Chavannes, comparé à M. Frémiet, aurait plutôt l’air du sculpteur. C’est M. Frémiet qu’on prendrait à première vue, pour le peintre des portatives fresques de Marseille, d’Amiens et de Lyon. M. Donnât a précisé dans son portrait de M. Puvis de Chavannes, le côté du sculpteur qui serait en même temps quelque chose comme un général. Enlevée sur un fond obscur, cette image vigoureuse reçoit sa lumière de dehors, en plein sur le front, qui s’éclaire ainsi sans être illuminé. ÛI. Donnât, en face du portrait de M. Frémiet, devrait renverser son ordinaire méthode. Il nous semble qu’une œuvre curieuse sortirait de sa palette si précise, s’il arrivait à peindre M. Frémiet, comme M. Puvis de Chavannes peint ses figures de Muses, transparentes avec le trait lumineux au dedans. Pour être très ressemblant, un portrait de

M. Frétniet, devrait être evécaté avec la constante préoccupation, qu’une âme hermétique peut aussi fournir son expression visible. Le peintre ne devrait pas perdre une minute l’idée qu’un artiste comme IM. Frémiet est surtout lui-même, au dedans de lui-même. Il serait tenu de nous faire sentir, avant tout, que cet homme est un intellectuel, un attentif, un intentionnel qui ne travaille pas au hasard. Il ne serait pas suffisant de lui poser un grand jet de lumière sur le front, pour nous dire que cet homme est de la catégorie des êtres lumineux.

Il faudrait encore le peindre avec cette lumière devinée, entr’aperçue, surnaturelle. Il faudrait appeler du dedans à la surface, toute la lumière dont cet esprit rare et étendu, tire l’éclat silencieux de son art prophétique. En un mot, il faut le peindre comme s’il avait avalé une étoile, une bonne étoile, s’entend, non celle de Mercure ou de Saturne, mais bien l’étoile du bon berger, le doux pasteur de l’Art, de la Poésie et de la Charité.

Ce sculpteur donne l’idée d’un peintre des choses éthérées, car chez lui le corps a peu de poids et semble une apparition. Pour s’en canvaincre, il suffit de le regarder ou de l’entendre. Cet homme apparaît comme voilé sous l’ouate d’une voix douce. Il n’appartient pas à la gloire des rues. Son art n’est ni populaire, ni officiel. C’est un art sûr, d’une grande distinction d’esprit, et d’une étendue qui dépasse la popularité, d’ordinaire inattentive et emballée. Il émane d’une pensée libre, profonde et perspicace. Il est l’écho harmonieux d’un registre très étendu, qui se met au ton de tout ce qui chante les puissances de la vie sur le clavier de la nature. Tout cela comporte une grande modestie, et une prudence délicate devant les sauts de

loup de l’existence à Paris. Cloîtré dans son inspiration réfléchie d’homme laborieux, ce maître travaille pour faire son témoignage personnel. On ne le voit pas courir les bureaux de rédaction pour devancer la renommée authentique par la réclame de complaisance. Il travaille, il attend, il travaille encore, et toujours il est au travail. Le reste viendra par surcroît. Sa maison de Passy n’est pas, qu’on sache, un hôtel à fracas. C'est la maison d’un artiste qui vit entre sa femme et ses enfants, et va de son atelier, à cette demeure où il se repose et retrempe son idéale vitalité de grand compositeur. Dans son portrait nous voudrons retrouver le signe même de cet esprit qui surmonte, comme un épi signal, toutes ses constructions de leur signe précis, distinctif et particulier. Nous demandons à retrouver dans son image cet air de tête, ce trait du visage, cette lumière du regard qui nous rappellera, que le jour où M. Frémiet compose une Jeanne d’Arc, il n’oublie rien de ce qui est essentiel pour la faire entrer dans la mémoire des yeux qui la contemplent. Le jour où c’est du grand Moldave Étienne qu’il s’agit, c’est bien Étienne de Moldavie qu’il construit, et point un héros quelconque. Il n’avait pas de portrait précis. Mais il avait la race du Bas-Danube devant les yeux. Il consultait aussi l’esprit local, qui est l’atmosphère des peuples. Et comme il savait le surnom porté par ce héros retrouvé sous les alluvions de la patrie roumaine, il coiffait sa statue d’une couronne de croix, puissante manière de souligner par en-dessus, comme d’une auréole, le souvenir de cet « athlète du Christ ».

La marque personnelle de M. Frémiet, c'est de saisir comment cet artiste trouve en lui des ressources, pour traduire la note dominante

E. FRÉMIET

de son sujet, sans avoir l’air d’y toucher. En cherchant bien, dans tout son œuvre on découvre toujours le caractère intellectuel, traditionnel, moral ou physique, de la figure qu’il représente. Dans ce groupe de Jassy, il n’est pas jusqu’au cheval qui ne porte, lui aussi, le signe voulu pour marquer la terre des Scythes, cavaliers éternels. Ce toupet puissant, qui roule ses vagues sur le front large de la bête, est comme le panache d’une espèce de chevaux puissants, chevaux pour les centaures de Scythie. Ces traits sont exprimés dans une forme claire, tout ensemble et simple, où le mystère des signes distinctifs des races et des terroirs, occupe précisément la place la plus en vue. Un portrait de M. Frémiet, pour être complet, devra nous faire sentir le sculpteur qui met du clair-obscur dans la statuaire, et en triture les effluves mystérieuses, au point de les faire éclater comme le soleil d’un esprit extraordinairement délié et intentionnel. Il porte en soi une étrange symphonie intérieure, cet artiste qui pour un monument à Raffet, explique le buste du peintre par la statue en pied de son tambour fantôme de la Revue nocturne. Son monument à Meissonier déconcerte les badauds, par son allure si précisément pareille à celle du peintre de /ô'/5. La foule voyait Meissonier membre de l’Institut, peintre officiel de batailles gagnées ou perdues. Ce Meissonnier ne représentait qu’un côté de cette figure du peintre; le vrai Meissonier, le Meissonier complet, est celui qui ajoute au membre de l’Institut, le petit homme cambré, en bottes à l’écuyère, tel qu’on le voit sur une place de Poissy. Ce Meissonier-la présidait les opérations du jury avec une cravache, et répondait un jour à l’Impératrice qui l’invitait à prendre place dans sa voiture ; « Non, merci, pas

aujourd’hui, je monte à cheval ». Meissonier avec ses bottes, c’est Stefan le Grand, avec sa couronne de croix, saint Louis avec sa Sainte-Chapelle dans les bras, et saint Hubert avec son drapeau dans le dos et son air arrogant, comme pour nous rappeler, que le vrai saint Hubert, celui du calendrier du Paradis, n’est devenu un saint, que le jour où il cessa de ravager les terres de ses voisins, et de tuer des animaux pour son plaisir, avec le sans-gêne d’un seigneur orgueilleux et grossier, qui se croit tout permis.

C’est cela que j’appelle le clair-obscur de la statuaire, tout comme le sourire de la Monna Lisa représente le clair-obscur du cœur féminin traduit par le Vinci, grand peintre, mais surtout radieux artiste. Peintre, sculpteur, architecte, musicien, cela peut représenter un métier, une profession, une spécialité : le talent y suffit, l’habileté fait les frais, et la réputation est étalie. L’art, c’est autre chose. L’artiste, le vrai, le véritable artiste, celui qui au métier, ajoute le mystère de l’inspiration et la sève vivifiante de la vision, préside aux fiançailles de l’idéal et du réel. Il 3^ a le métier et l’état d'âme. Le talent suffit au métier. L’état d’âme constitue l’artiste. Le portrait de M. Frémiet devra symboliser ce qui s’appelle aujourd’hui l'état d’âme. Le talent est un instrument par où s’extériorise la pensée de l’artiste. Il n’y a pas de grand artiste sans grand talent, vu que le talent est comme la belle voix, dont le chanteur a besoin pour se faire écouter. Mais dans cette belle voix, dans ce talent pour mieux dire, nous voulons sentir le souffle de cet au-delà m}'stérieux, qui nous arrive comme le certificat du génie. C’est ce certificat qui permet à l’artiste, le voyage de la vie sous le pavillon amiral de l'art parlait.

E. FREMIET

Corot donna un jour une précieuse définition de l’artiste. Il ne voulait pas être pris pour un simple praticien. Une personne lui demandait s’il n’était pas un libre-penseur. « Libre-penseur, libre-penseur ! s’écria-t-il, me prenez-vous pour un peintre en décors ? » Le brave homme ne permettait pas qu’on lui fermât le ciel. Il répudiait ce demisavoir dont se contentent les esprits moyens, ce demi-savoir qui émancipe l’orgueil. Il sentait bien que l’artiste vrai, est celui qui ose introduire les énergies de l’apostolat dans la technique. Il aimait et cultivait son art de peindre, avec cette énergie de la foi qui proclame l’humilité comme la première vertu de l’esprit. C’est en cela que le grand artiste est un être complet, autant qu’il est permis à l’homme de le devenir. Il est une âme éclairée. La vraie lumière l’invite à la résignation, au courage dans la patience, à la tolérance et à la justice. Le faux artiste est orgueilleux et intolérant. Il nie autrui pour trouver le moyen de prouver que lui-même il existe. La jalousie fait le fond de son esprit féroce, et l’envie guide ses efforts.

L’artiste véritable comme le fut Corot, comme l’est M. Frémiet, modeste et puissant, se contente de bien faire et il attend, sans violer la renommée, désormais prostituée au plus offrant. Il est spirituel sans aigreur, gai avec clairvoyance, et incapable de haine. C’est un être total, et doué de toutes les ressources propres â asseoir la durable harmonie entre la réalité de la vie et l’idéal de ses aspirations. Sa supériorité réside précisément, dans cette force intime qui le conduit aux réalisations de l’idéale harmonie. Le portrait d'un véritable artiste est l’étude psychologique d’un oratorio vivant, où l’enthousiasme créateur se mêle à la foi vivace de la décision et de la dédicace

de soi-même. Un artiste est un être privilégié, j’entends un artiste muni d’une âme dont les ressorts sont ceux de la vision imagée. Il y a de tout dans l’art complexe du portrait ; il y faut de la couleur et de la musique ; l’architecte y joue sa partie sous le nom de science d’anatomie, de connaissance des proportions et de sens de l’équilibre. Il y faut joindre aussi de la philosphie et de la critique, la figure humaine étant le poème le plus extraordinaire de la création, un poème qui va du chaos au ciel limpide de l’espérance azurée. Les destins mystérieux de l’âme, les vives lueurs de l’intelligence, constituent le clair-obscur de cet art profond, dont le but est d’exprimer la créature humaine semblable à elle-même, semblable surtout à ses fins suprêmes.

Pour l’instant, regardons bien ce visage de M. Frémiet, tout plein de lointain et tout pétri d’attention réfléchie. Sommes-nous bien certain que notre curiosité ne l’offense point dans sa discrétion surfine et presque impénétrable ? Approuvera-t-il notre investigation ? A tout prendre, elle n’est pas nécessaire. Les œuvres de ce maître n’en disent-elles pas assez? C’est la réponse que semble nous imposer le sphinx enclos en lui, sous la garde de sa volonté, et qui ne paraît pas décidé à nous laisser pénétrer, au delà de ce qu’il a livré de lui-même dans ses œuvres variées et définitives. Aussi bien cette figure n’est pas aisée à dévisager. Un portraitiste comme Saint-Simon y regarderait à deux fois avant de se prononcer. Elle exprime des choses qui se contrarient. Est-ce pour nous dérouter ou nous inviter à plus de discrétion ? Cet homme paraît impuissant et pourtant fort. I) semble tout à la fois léger et sérieux, sceptique et convaincu. En

E, FRÉMIET

lui tout paraît atténué et tout révèle pourtant une intense énergie. Quelle est cette âme voilée d’un Lohengrin dont le casque est celui du chevalier Credo^ dont la cuirasse est celle de saint Michel ? D’où vient-il, cet artiste impénétré? Où va-t-il, cet homme rare, dont la silhouette passe là, tout debout, légère sur l’horizon profond, entre Jeaime d'Arc et le Credo ? Où ira-î-ii, où s’arrêtera-t-il ? Où nous entraînera-t-il ? Il ira où ne saurait nous mener l’actuelle disposition esthétique de la férocité dans le blasphème, et de raffinement dans l’obscénité. Les jeunes gens désireux de s’instruire feront bien de regarder du côté de cet homme-là. M. Frémiet est un homme fort, qui se possède, et dont l’art est toujours l’épanouissement d’un besoin de l’esprit. Il sait ce qu’il faut montrer aux hommes sans les mettre en péril. Son art est resté pur dans un temps où il suffit presque, pour devenir fameux, d’exprimer le contraire de la pureté. C’est l’art d’un brave homme, qui s’oppose tout naturellement à l’esthétique actuelle des dévoyés illustres, méthodiques pourrisseurs d’âmes par le mauvais exemple de leurs œuvres, dont les doctrines, très lancées aujourd’hui, font frayeur en tant que racines des périls publics.

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