L’ART ET LE PÉCHÉ
M, Frémiet a connu Carpeaux. Ils ont même travaillé ensemble. Cette féerie de bronze, la fontaine du Luxembourg, émane de leur collaboration. Carpeaux avait, lui aussi, traversé l’atelier de Rude. Il en était sorti rutilant de fougue. Sorti n’est pas le mot juste; échappé vaudrait mieux. M. Frémiet est un talent fort et normal. L'outil de Carpeaux passe souvent la mesure. Dans cette fontaine du Luxembourg les figures humaines sont de Carpeaux, les chevaux de M. Frémiet ; or, des deux, c’est Carpeaux qui a le mors aux dents. Je suis persuadé que ce maître sculpteur fut un brave homme. Son art marche souvent vers un autre but que celui du bon exemple. Néanmoins, rapproché de l’œuvre de M. Frémiet, l’œuvre de Carpeaux, d’un pittoresque excessif, invite à penser que ce brave homme fut dominé par son talent, par son époque aussi. L'auteur de la Danse fut-il bien un homme maître de soi? Les gens qui l'ont connu.
E. FRÉMIET
les témoins de sa boiihommie sans façon, ceux qui ont ri de ses bons mots, savent bien à quoi s’en tenir sur ses intentions. Ils sont persuadés qu’il n’a jamais voulu de mal à personne, et qu’on l’eût stupéfié, en lui démontrant que la plupart de ses œuvres équivalaient à un mauvais livre bien écrit. Il n’empêche que si l’on n’examine que les productions de son ciseau, on en prend une opinion où se mêle de la crainte. Le talent de Carpeaux fut grand, mais il s’en dégage une inquiétude. Les esprits qui aiment à rechercher l’impulsion morale d’une œuvre d’art, ne s’en vont pas en paix d’une exposition des œuvres de ce statuaire. Malgré tout Carpeaux, restera l’homme du groupe de la Danse^ à l’Opéra, comme M. Frémiet demeurera l’auteur de la. Jeanne d' Arc dQ la place des Pyramides. Eh! bien ce groupe de la Danse troublera toujours les âmes limpides, qui attendent de l’Art autre chose qu’un attentat à la pudeur, une excitation à la débauche. Devant ce groupe on pense aux démoniaques de la luxure oiganisée. Cette gaîté toute chargée d’angoisse, reste prisonnière entre la danse érotique et la grimace du péché. On regarde, tout autour de soi, les sculptures de Carpeaux. On se dit : les groupes sont possédés. Les bustes ne se possèdent pas. On voit plus de sarcasme que de bonne humeur sur ces visages de marbre. Ce rire est effrayant. Il s’envole et crépite sur des lèvres brûlantes, d’une àmc qu’on dirait abandonnée par un mystérieux jugement intérieur, à la dépravation d’un cœur en délire.
Plus on regarde ces figures terriblement lascives de Carpeaux, plus il semble que cet art a pour principal dénominateur, la passion charnelle, l’envoûtement du sexe, la volupté affolante, féroce mangeuse
d’hommes. On y voit par les yeux tout le pittoresque érotique, dont notre littérature de chaise-longue, grave la description savante dans notre esprit. Les romanciers et les auteurs de théâtre nous donnent la sensation de cette chaise-longue. Carpeaux nous montre les dents et les écarts des personnes qui y prennent leurs ébats. La Danse, la Danse de Carpeaux ! Regardons-la sans fausse pudeur, sans honte superflue. Il n’y a pas à s’y méprendre, l’œuvre est d’autant plus terrible, que le talent de l’artiste est plus grand. Mais avant de l’admirer, laissez-nous dire qu’elle nous épouvante. Elle nous effraie, parce que nous savons ce que c’est que la tentation, et que nous pensons au mal qui en résultera pour ceux qui ne sont pas taillés pour la lutte. Oui, certes le talent de Carpeaux est énorme, ici plus que partout ailleurs. Pensez-vous que s’il eût été un moins habile tailleur de pierre, il eût exprimé la lubricité avec cette vérité, en plein signe de son éternel attentat? Un artiste sans puissance y eût échoué dans le ridicule. Carpeaux 3'^ a conquis la suprême notoriété. Il élevait à la hauteur d’une grande œuvre d’art, cette fonction animale que les dégénérés actuels comptent parmi les élégances de la chair. Au seuil de l’Opéra, le groupe s’adressait aux clients de la maison. Ce n’est pas un spectacle pour les pauvres. C’est de la volupté pour gens riches, de l’amour qui coûte cher. Carpeaux n’a sans doute pas vu si loin. Grand remueur de glaise, passé maître dans l’art de faire parler le muscle, on lui demandait de la chair, il exécuta comme il savait exécuter, en agitant du muscle. On voulait de lui des carnations affriolantes. En voici, et de fameuses. Il pétrit si bien ces chairs, qu’il atteignit à une vérité terrifiante de brutalité. Ne cherchez pas l’âme
E. FRÉMIET
là dedans, vous n’y trouverez que de l’ivresse. C’est bien fini pour ces femmes en danse, ne leur demandez pas de cesser, elles sont folles de leur chair, et tout ce qui survit de leur personnalité est là, à fleur de peau. Elles tournent comme des machines, la tête noyée dans le tourbillon de leurs veines où coule, non plus du sang, mais de la débauche en fusion. Leurs chairs sortent toutes chaudes du pétrin de luxure, pétrin maudit de messe noire comme en a vu M. Huysmans, où se manutentionnent des lascivités venues de très loin, de plus loin que Là bas. Le boulanger qui utilisa ce levain de folie, est un mitron de l’Enfer, en tout cas, un gaillard qui s’y connaît en damnation.
Pauvre Carpeaux, il porte le poids du méfait, le crime n’est peutêtre pas tout entier de lui. Il a un complice quelque part. Ce n’est pas lui tout seul, qui souffla tant de perversité dans cette apothéose de la folie amoureuse. Entre les taches d’encre, quelques-uns voyaient le vilain démon, dont le brave artiste fut le docile instrument. On se le représente volontiers, le bon sculpteur, un peu rustre et jovial, travaillant sa glaise comme une manière de Faust bon garçon, bien doué, ami du bien faire et sans penchant à méfaire. Mais voilà qu’une visite lui arrive, un seigneur non sans importance. C’est l’ami Méphisto, fonctionnaire à l’Opéra, autrement dit, premier sujet à l’Académie impériale de musique. Carpeaux ne l’attendait pas. Il ne pensait même pas à ce personnage quasi officiel, attaché aux théâtres de l’Empire français. Enfin, qu’y a-t-il pour votre service? Il fallait une nudité exaspérée. On promettait la gloire en récompense. Comme une alouette, Faust Carpeaux va droit au miroir.
Il est pris au piège du Malin. Et comme tous ceux qui y sont pris, il ne se de'prendra pas de longtemps. Désormais l’Art lui est montré comme un joli morceau de chair indécente. Il s’excusera sur le prétexte d’exprimer la passion. Il ne voit plus la limite, passé laquelle l’inutile acte pervers commence. Il joue sur le velours d’un succès assuré, d’une renommée, qui se claironne tous les jours un peu plus fort, et l’aveugle sur la valeur immorale de ses œuvres, où les gens les plus indulgents, seront contraints de constater le méchant exemple d’un art impur.
Le signe essentiel de la Danse^ c’est l’impureté, autour de laquelle évoluera désormais l’inconscience du talent de Carpeaux. Voulez-vous de la chair à péché ? on en a mis partout. Le grand écart des membres, du haut en bas, ne laissent aucun doute sur ce qui nous est donné à comprendre. Tout cela, dit assez ce que cela veut dire! A la façon d’arcs, pour le triomphe de ces anges déchus, aux cheveux sauvages, à la perruque flambante, les membres s’écartent. Telles les branches d’un X, ouvert au carrefour delà damnation. D’ailleurs tout le monde est damné dans ce ballet de Palladium, et les flammes éternelles crépitent sous ces pieds de pécheresses, dont elles règlent le rythme furibond. L’art de la Danse se condense dans ce creuset du délire. Il en sort pour la foule, l’énervement que provoque l’odeur de la chair en feu. Le principe de l’Art est faussé! L’atmosphère est corrompue. L’âme n’est pénétrée que pour entrer en folie. Le talent n’agit plus que sur le corps des hommes, comme une liqueur forte pour obscurcir à jamais les droits sacrés de l’esprit. Carpeaux est passé maître malgré lui dans cet art corrompu et corrupteur. Sa volonté évolue
E. FRÉMIET
sans frein intérieur, livrée par son sort à tous les assauts de la corruption. Un beau jour, ce statuaire s’est laissé étourdir par les maudits conseils du discours sur la montagne du gros succès. Dans le principe son esquisse delà Danse n’était pas nue. La commission d’examen la refusa. L’esprit du jour, décidé à abaisser les mœurs dans la rue comme dans la maison, imposa au pauvre artiste pour réussir, l’œuvre de damnation qu’il signa sans en assumer toute la responsabilité.
Carpeaux malade ne songeait qu’à réparer le mal qu’il avait causé avec son groupe de l’Opéra. Il redevint le brave homme que son siècle induisit en péché. L’esprit malfaisant qui dispose des honneurs, utilisa le grand talent de cet honnête homme pour le service de sa mauvaise cause. Peu importait de contrarier une destinée, qui voulait autre chose que la perversion de l’esprit public. « Si j’avais toujours vécu comme un moine, dit-il un jour, je serais devenu l’égal de Michel-Ange. » Il regardait son groupe d’ZTg'o/m, comme son œuvre la plus forte. Quant à son groupe de l’Opéra, peu de temps avant de mourir, il en parlait avec tristesse. Il ne le jugeait pas « très orthodoxe. » Puis s’adressant au curé de Courbevoie, il ajouta: « Ce n’est pas çà ; j’avais de meilleurs et de plus nobles sujets dans la tête.. . . Mais que voulez-vous ? J’ai été lancé dans une mauvaise voie. » Comme Pasteur, il mourut avec le crucifix dans les mains. Il le regarda en grand artiste qui se retrouva chrétien au moment d’entrer dans l’éternité. « Comme ils l’ont traité », soupira-t-il, sur un ton d’effroi et de reproche. Et le sculpteur encore vivant en lui, dans une dernière lueur d’espoir, ajouta : « Si je reviens à la santé, je vous
ferai un Christ mieux que celui-ci ; ce ne sera pas difficile. » Il agonisait quand le prince Stirbey lui annonça son élévation au grade d’officier de la Légion d’honneur. A cet instant, le vrai Carpeaux, le brave homme, prit sa revanche, d’un mot, sur l’infortuné pécheur, sur le coupable artiste « lancé dans une mauvaise voie, » malgré lui.
« Merci, dit-il à son ami, c’est le bon Dieu qui en aura l’étrenne. »
M . Frémiet lui aussi est un brave homme . Mais il a résisté malgré le siècle, aux subtiles incantations du potentat cornu. Carpeaux laissa courir son art sur le chemin de la damnation de Faust. L’art de M. Frémiet qui aboutit au carrefour du Credo, et conduit le conège de Jeanne d’Arc, de Saint-Michel et de Saint-Louis, émane d’une volonté inflexible et saine. Il n’est pas sorti de sa destinée pour faire plaisir aux gens de plaisir. C’est très différent. Comparé à la Danse de Carpeaux qui met en branle toutes les saouleurs de la chair en frénésie, l’art deM. Frémiet, l’art du Credo^ éveille en nous ce que le Créateur y déposa de meilleur. C’est un appel à la contemplation de ce qui est bon pour le salut de l’homme. Il met en mouvement dans le cœur, des facultés morales qui grandissent l’homme à ses propres yeux. Cet art possède un sens avouable, et sa portée est bienfaisante. Il nous atteint dans les replis de la pensée d’où sortent les louables actions. Il puise sa vigueur ailleurs que dans la seule force de l’expression plastique. Celle-ci aboutit presque toujours, témoin le paganisme de la Renaissance, à l’explosion des sensations charnelles. L’allure des statues de M. Frémiet, porte l’empreinte d’un caractère
L'ARTISTE