‹ Un maître imagierChapitre 5 sur 37 · BOURGUIGNON DE PARIS · texte numérisé non relu

BOURGUIGNON DE PARIS

M. Frémiet dit volontiers : « Né à Paris, je suis Parisien ». Cela est vrai dans les mots, non en soi. On est bien moins du pays où l’on naît que du territoire d’où l’on vient. On appartient bien plus au pays de ses parents, au sang de ses auteurs, qu’à la localité où le hasard peut nous faire venir. M. Frémiet, de famille bourguignonne, est un Dijonnais de Paris. Le vrai Parisien est rare. C’est un fruit des circonstances bien plus qu’un produit du sol. Il n’y a plus de sol parisien. Paris est en l’air sur des catacombes et des égouts. Paris est creux en dessous comme une grosse caisse est creuse en dedans. C’est la ville sonore où se répercutent les échos de partout. Paris est devenu une catégorie de l’air, un carrefour de l’atmosphère. L’esprit public s’y laisse emprisonner dans le tambour de ville et s’agenouille les maintes jointes devant la réclame à gages. La gloire y est dénommée réputation, et la renommée s’’y reflète sur les murs à louer. Paris est une place publique, une manière de Bourse en plein air, où les

E. FRÉMIET

touristes de la vie font leur provision de fortune. Il vaut mieux la traverser que d’y demeurer. Si c’est un endroit pour naître, ce n’en est pas un pour mourir. Paris est une magie, un envoûtement, un sort qu’on se jette à soi-même si l’on y croit trop longtemps. On peut se dire parisien. On n’est pas de Paris, parce que Paris n’engendre pas.

M. Frémiet peut se croire Parisien. Il n’est pas de Paris, encore qu’il y ait vu le jour. Il est surtout fils de la plantureuse et éloquente Bourgogne où le vin puissant qui délie le verbe de Bossuet, aiguise la langue du président des Brosses, en même temps qu’il conduit et affile l’outil qui cisellera le tombeau du Téméraire. M. Frémiet, qui se fera un jour l’historien des âmes de fer du moyen âge, et écrira alors avec l’ébauchoir précis de l’école bourguignonne, débutera dans la renommée par la malice et la délicate observation. Nous le verrons d’abord animalier incomparable, élégant dans la forme comme Buffon, spirituel et attentif comme La Fontaine. Comme personne, il est au fait de la vie des bêtes, petites et grandes. Il possède à fond la chair individuelle de chacune d’elles et leur vie profonde. Il trouvera la race par le type, et la définira par la peinture des mœurs. Il a étudié, dans les plus menus détails, l’anatomie intime de leurs muscles. Et c’est plaisir de voir comme il excelle dans l’art de présenter ses sujets à quatre pattes, par la juste appréciation des grimaces qui sont le propre de leur caractère. Il a appris tout ce qui se peut savoir, lorsqu’il s’emploie à nous découvrir l’air de famille ou d’espèce sous le pli spirituel d’une joue ou dans le jeu intentionnel du regard. L’âme bourguignonne, grave et traditionnelle sous ses rosées denses de

pomard et de chambertin, anime ce Bourguignon de Paris, qui a trempé son talent dès les premiers jours aux sources pures de la nature. Il a scruté de près, avec une méthode rigoureuse, la créature dans ses reliefs et dans ses modulations. De là un dégagement de la personnalité, une subtilité d’aperçus qui émanait tout droit d"une volonté sûre et d’une très réelle limpidité d^esprit. En même temps, la vie prenait cet enfant de Bourgogne, né à Paris, au pied de la lettre, et se posait devant lui comme un problème dont la solution n^’est pas rose.

Enfant, il entra dans l’existence un peu comme dans un roman où il ne se passe rien de très gai. De bonne heure, il apprit à être ce que nous le voyons encore aujourd'hui, un craintif qui a le respect du danger, voit le devoir par-dessus tout, et rentre en soi devant l'éternel péril de la vie. Ses débuts sont d'ailleurs une manière de roman sévère, un peu dans le genre de ceux qui se tissent tous les jours autour de nous, sur le canevas de l’existence crue, où si souvent les mâles fiertés du cœur sont aux prises avec les fatalités de l’existence nécessaire. L’enfance deM. Frémiet fut un roman d’imprévu et de résignation sans relâchement. L’art et les préoccupations qui l’environnent y tiennent la place prépondérante. Mais l’inconnu des jours entrave la route à bien des rêves. Malgré tout, la vocation est là, qui tient bon, éloquente, impérieuse, encourageante.

Ce petit Parisien, qui venait du pays du Téméraire, ne trouva jamais dans ses courses à travers Paris, la ville aux rues distraites, le temps de siffler aux canaris envolés de leur cage sur les toits dans un coup de tête d’oiseau. On ne le vit jamais parmi ces

L'ARTISTE

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