UN COIN DE ROMAN CÉLÈBRE
Rien ne faisait pressentir à l’origine que le neveu du grand Rude suivrait un jour avec éclat la carrière de son oncle. Le jeune Emmanuel Frémiet débuta comme apprenti lithographe. Il manifestait quelque goût pour les choses de l’art, — on appelle cela des facilités, — on le fit entrer chez le peintre Werner, dont il était un peu parent. L’enfant possédait quelques notions de dessin, qu’il devait aux soins de M"'® Sophie Rude, sa tante. Werner était peintre d’histoire naturelle au Muséum. Quand on lui eut confié le petit Frémiet, il l’employa aux travaux ordinaires de son atelier, qui était plutôt un laboratoire d’anatomie. La besogne n’avait, on le voit, que peu de relations avec ce qui constitue l’éducation ordinaire d’un artiste. L’atelier de Werner était un établissement national ; quand, à seize ans, le jeune Frémiet y entra, ses travaux consistaient en des lithographies d’anatomie comparée. Werner le traita en parent : il lui donna des appointements, cinq francs par mois. C’était presque une faveur, un
privilège. Le jeune Frémiet, qui aimait profondément sa mère, ne touchait jamais sa mensualité chez Werncr, sans prélever sur ces pauvres cinq francs de quoi rapporter un cadeau pour maman. — « Je n’y ai jamais manqué, dit-il, et c’est ainsi que j’ai encore à la maison une petite tasse, achetée jadis pour ma pauvre mère, sur mes appointements de Werner. Cette petite tasse, je serais désolé qu’il lui arrivât malheur; j’y tiens, c’est un souvenir qui m’est doux au cœur. »
Je tenais à citer ce trait où se voit la douceur simple qui réside au fond de cet éminent artiste que la vie et ses travaux souvent si rudes auraient pu endurcir. M. Frémiet est, avant tout, un homme de traditions et de famille. La première fois qu’il me reçut dans sa petite maison de Passy, alors rue de la Tour, c’était à la fin de i883. Je vois encore ses angoisses de père. Il me contait divers traits de sa vie, encore ignorés de tous, debout, en hâte, entre deux visites des médecins qui ne quittaient pas le chevet de sa fille bien-aimée,M“® G. Fauré. Toute cette tendresse restée au cœur d’un artiste en vue comme M. Frémiet, alors que Paris a brûlé tant de cœurs et que l’ambition a pourri tant d’âmes, était pour émouvoir et faire penser. Qui sait, en somme, si cette male vigueur dont M. Frémiet empreint chacun de ses ouvrages, n’a point sa source dans les joies et les tranquillités d’une famille où l’on s’aime les uns les autres, où l’on se donne les encouragements nécessaires à soutenir l’énergie et à assurer la sérénité de l’œuvre ?
L’atelier Werner était un lieu qui avait sa renommée, sa clientèle, ses partisans, ses détracteurs, tout comme un autre atelier. La rumeur publique y avait ses entrées comme partout, et il s’y faisait comme
ailleurs des réputations. On sut bientôt dans le monde des préparateurs de pièces anatomiques qu’il y avait chez Werner un jeune homme dont les connaissances spe'ciales pouvaient être utilisées. On était, il faut le dire, à l’époque où s’organisait le musée Orfila. Une certaine rumeur se faisait parmi les gens attachés à ce musée en formation. Les dessins lithographiques du jeune Frémiet étaient très remarqués des gens du métier. On savait aussi que le matin, avant l’ouverture de l’atelier Werner, ce dessinateur de seize ans employait les heures libres à quelques essais de sculpture. Il prenait ses modèles à la ménagerie du Jardin des Plantes, ce qui stupéfiait un tant soit peu le personnel des préparateurs du musée Orfila, employés du Muséum et autres collaborateurs de Werner. La renommée suit parfois des chemins bizarres pour mener ses élus à la gloire. Toujours est-il que le jeune peintre de l’atelier Werner devint tout d’un coup célèbre parmi les embaumeurs, étranges satellites du monde savant. On citait parmi eux le jeune Frémiet comme un « garçon capable », dont on ferait assurément quelque chose. Au fond, ces messieurs voyaient peut-être en lui un collaborateur précieux, adroit et qu’on ne paierait pas trop cher. C’était le temps où l’embaumeur Sucquet cherchait à faire prévaloir son système d’embaumement sur celui de son rival Gannal. Sucquetest un peu oublié aujourd’hui. Je ne connais de lui que ce qu’en raconte M. Frémiet et quelques rapports lus à l’Académie de médecine. Il n’a pas attaché son nom à l’embaumement, comme Gannal y attacha le sien. Pour la masse le nom de Gannalest synonyme d’embaumer, c’est le nom de l’homme-momie.
Il faut relire Manclle Salomon de MM. de Goncourt pour com-
E. FRREMIET
prendre comment ces embaumeurs jouent un rôle dans la vie du statuaire Frémiet. Un jour que je causais avec M. Edmond de Concourt dans l’atelier de ce bon Nittis, devant un pastel où une femme en robe brune traversait un bosquet de feuilles mourantes sous l’automne, nous parlâmes de M. Frémiet. M. de Concourt alors me conta comment un trait de la vie de ce grand artiste se retrouvait tout entier au chapitre xxix de Manette Salomon. Dans ce chapitre, on voit Anatole, ce pauvre bohème torturé par la vie, entrer à la solde d’un embaumeur, « M. Bernardin, le rival de Cannai ». M. Frémiet m’avait en effet révélé comment il entra dans les arts par la peinture anatomique ; il m’avait dit comment, avant d’être un sculpteur illustre, il avait passé par une étape étrange de la peinture, en devenant le peintre de la Morgue; mais il ne m’avait pas dit que les frères Concourt avaient ajouté ce trait aux misères nombreuses qui rendent si sympathique l’histoire de leur Anatole de Manette’Salomon.
Engagé par Sucquet, le jeune Frémiet a désormais pour mission d’appliquer ses connaissances de dessinateur et d’anatomiste à la peinture des raccords sur les cadavres qui relèvent de la médecine légale. Sucquet les embaume, son peintre, « mon petit peintre », comme il disait, les badigeonne. L’histoire contée dans Manette Salomon est toujours restée présente à l’esprit de M. Frémiet. L’artiste la narre aujourd’hui encore avec un fin sourire, tout indulgent, qui ne blesse la renommée de personne, tout en nous éclairant sur les inquiétudes professionnelles du sieur Bernardin, « un préparateur de grand mérite, auquel il n’avait guère manqué jusque-là, pour devenir célèbre, que la chance d’embaumer des hommes connus. »
A défaut d’hommes connus, Sucquet tomba sur le crime célèbre. Un charbonnier du faubourg Saint-Antoine, ayant tué sa femme, la coupa par petits morceaux, sépara les membres du tronc qu’il jeta dans la Seine avec la tête, du haut d’un pont. Ces débris furent retrouvés. La Morgue les recueillit et les confia aux soins de Sucquet. La police voulait exposer le cadavre. Pour aider à établir l’identité, il importait de faire disparaître les taches bleues, suites d’un séjour prolongé sous l’eau. C’était pour Sucquet une occasion admirable de produire un chef-d’œuvre, unique peut-être, une occasion qu’il ne retrouverait pas d’asseoir sa réputation en face de celle de Cannai. Il en appela pour faire les raccords aux talents de « son petit peintre ». Le « petit peintre », dans la circonstance, se montra d’ailleurs tout à fait à la hauteur de sa tâche. Dans le roman de MM.deGoncourt,rembaumeurSucquet anom Bernardin. Les raccords une fois terminés, M. Bernardin venait demander à Anatole de passer des glacis dessus : « Mon cher, c’est mon avenir, disait M. Bernardin à Anatole. Et il lui offrit un gros prix. » Anatole s’était « laissé décider ». Et nous le voyons derrière le rideau de la salle, travaillant à couvrir, « en couleur chair, les taches de la morte, à laquelle le coiffeur de la rue de la Barillerie, plus blanc qu’un linge, faisait la raie, tandis que M. Bernardin, retirant l’un après l’autre de la tête ses yeux en émail, essuyait dessus, soigneusement, la buée avec son foulard. »