BOULEVARD D'ENFER
Le jeune Frémiet ne prenait dans ces succès de Sucquet que tout juste ce qu’il lui en revenait pour sa modeste part. Il ne se laissait point étourdir par ces occupations d’un pittoresque lugubre, au point d’oublier le but qu’il se proposait. Sa journée finie au musée Orfila, il rentrait chez sa mère, et, le soir, suivait les cours de dessin de la rue de l’École-de-Médecine* Là, il remportait des prix. En même temps, il accroît ses émoluments. Les cinq francs par mois, gagnés chez Werner, deviennent cinq francs par jour, gagnés en travaillant chez un sculpteur à des sujets de sainteté. Ce sculpteur avait un fils, de son état sculpteur d’animaux. Le jeune Frémiet qui possédait des connaissances techniques, acquises en travaillant à la ménagerie du Jardin de Plantes, entra dans l’atelier de cet animalier. Il fut d’un très grand secours pour ce nouveau patron qui a trouvait tout simple de signer des animaux qu’il demandait à Frémiet, mais auxquels il se gardait bien de jamais travailler luimême (ji). »
(i) L'Art, i5 août 1887.
Tout en préparant des pièces anatomiques pour le musée Orfila dans la soirée, le jeune Frémiet suivait son rêve. Le voisinage de son oncle, l’exemple de ce puissant labeur, la vue des grands combats livrés pour le triomphe d’une idée de l’art, mettaient beaucoup d’entrain au cœur de ce jeune homme réfléchi. Au contact des beaux efforts de son oncle Rude, le futur grand artiste se sentait vivre, se sentait lui-même. Peu à peu, l’art qu’il devait si grandement honorer plus tard, entrait en lui, semant ses douces angoisses. Son âme se fixait, sa vie percevait un but. Pour l’atteindre il n’}^ avait pas une heure de loisir que le jeune homme ne consacrât à l’étude. Tous les matins, avant de se rendre à son travail lucratif, le neveu se glissait presque en cachette dans l’atelier de l’oncle. Comme un musicien qui fait des gammes, le jeune statuaire s’essayait tous les jours aux difficultés du modelage. Une grande conviction le poussait. Et ses ardeurs vaillantes allaient croissant, encouragées par les résultats. Ces heures d’étude, prises le plus souvent sur les heures de sommeil, portaient leurs fruits. Peu à peu, ces essais tentés sans le dire arrivaient à bien. La passion de l’ébauchoir et les charmes du pouce promené parmi les nuances d’une forme qui s’anime en relief, envahissaient ce jeune cœur d’artiste et y faisaient naître des bravoures inouïes.
L’oncle Rude avait comme une grosse voix qui épouvantait bien un peu notre apprenti statuaire quand par hasard il avait envie de s’ouvrir à son oncle d’une idée qui le tourmentait. Rude, très battu en brèche par ses contemporains, ne voyait pas d’un bon œil la perspective pour son neveu d’essuyer à son tour les attaques de l’envie ou de la haine. Le vieux lutteur savait au juste le prix des
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déboires. Son expérience de la douleur profonde ne le rendait pas très encourageant. Quand Emmanuel Frémiet témoignait à son oncle son désir d’entrer lui aussi dans la carrière des arts, le vieux maître grognait un peu, assez pour effaroucher la timidité respectueuse de son neveu.
Pourtant, un jour, il se trouva brave tout d’un coup. Il était décidé à parler, à demander à l’oncle Rude une faveur qu’il considérait comme immense, mais dont il se sentait tout de même un peu digne peut-être. Il avait si bien travaillé. Il se savait piocheur. Cela lui donna de l’audace. Il fallut que Rude entendît jusqu’au bout ce que lui voulait son neveu. Peste ! cela n’était pas une petite affaire ! Emmanuel Frémiet demandait à son oncle Rude l’autorisation d'être admis à l’atelier des élèves. L’atelier des élèves ! Le bon vieux maître eût été moins en peine de répondre si on lui eût demandé de céder séance tenante tout son avoir, quelque besoin qu’il eût de ses économies. L’atelier des élèves ! C’était grave ce qu’il demandait là, le petit Frémiet. Ces jeunes gens, cela ne doute de rien !
Au fond, Rude sentait que son neveu, dont il connaissait la vaillance et les mérites, lui confiait son avenir tout simplement, qu’il plaçait sa vie entière sous sa responsabilité. Le vieil oncle devina que de sa réponse dépendait le bonheur de ce jeune homme plein de courage et de droiture. Avait-il le droit de décourager un cœur ardent, qu’il savait décidé et non hasardeux? D’autre part, ne serait-ce pas se montrer trop sévère que de fermer l’horizon de l’art à un artiste jeune, plein de verve et de vigueur, qui ne demandait qu’à marcher, dont il n’ignorait pas les progrès. En plus il savait que son neveu
avait des qualités natives, qu’il promettait déjà, en un mot qu’il était doué. On lui demandait son avis, donnerait-il un encouragement? Aussi bien le désir du talent n’en est pas toujours la promesse. Rude se disait toutes ces choses, pendant que son neveu, anxieux de la réponse qu’il attendait, cherchait dans l’attitude du vieux maître, ce petit hochement de tête, qui n’est ni oui ni non, semble s’en remettre au hasard pour la décision, refuse en accordant, bref consent mais sans lâcher une parole. Rude ne bronchait pas. Il ruminait la situation. Le jeune homme ne perdait pas courage. Il prenait patience. Il avait gagné sur soi d'adresser cette demande. Comme il y attachait une suprême importance, il s’était armé de bravoure et de patience en proportion. Il attendait la réponse, modeste, sans manifester d’aucune manière l’angoisse de son cœur. Sa réserve était, pour l’oncle un tant soit peu embarrassé, un indice de son état d’âme. Rude n’avait qu’à s’exécuter; il était tenu de formuler sa pensée, d’exprimer une opinion. Aussi bien se sentait-il, le bon vieux maître, mis en demeure de parler, autant par l’affection qu’il portait à son neveu, que par le respect dont il se savait l’objet.
Enfin, il parla. Ce fut pour dire ce que chacun eût dit à sa place, se voyant pris entre l’aftirmation d’une vocation et l’inconnu que l’avenir tient en réserve derrière le voile du présent. Il exprima en termes un peu vagues des craintes sans précision, que l'art est une carrière difficile, aventureuse aussi, pénible même, semée d'obstacles et d’écueils nombreux, plus nombreux peut-être qu’une autre ; l’enfant y avait-il bien réfléchi ? ne s'embarquait-il pas sur cette galère, alléché par les beaux côtés, par le séduisant du titre de
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grand artiste? EnOn, puisqu’il y tenait, et que d’ailleurs il avait donné des preuves de courage... ses efforts... sa persévérance, sa ténacité... oui, il permettait qu’on tentât l’aventure... qu’on essaie..., rien n’était décidé encore... plus tard on verrait. C’était la porte de l’atelier ouverte, la porte de la vie. Le jeune Frémiet n’en demandait pas davantage. Il savait bien qu’une fois au rang des élèves, on ne l’en ferait plus descendre. Il était sûr de lui, de son énergie, de son désir d’arriver.
Ce fut une fête au cœur de ce jeune homme, un de ces jours de bonheur flamboyant, comme il n’en arrive qu’une fois dans la vie. Lejeune Frémiet, élève attitré de l’atelier de la rue d’Enfer, admis à l’atelier des élèves, disciple de son oncle, ayant rang parmi ceux qui avaient droit à ses conseils, c’était une métamorphose. Le jeune homme se sentait grand comme son rêve, et plus fier de son titre d’élève qu’il ne l’eût été de toute autre distinction. Celle-là il l’avait souhaitée. Depuis des mois, il consacrait ses veilles du soir et ses aurores du matin à la conquête de ce titre, ce titre qui lui ouvrait le droit de travailler selon ses espérances. Jusque-làilsouffrait d’êtreemprisonnédans ses travaux de lithographie et ses dessins anatomiques, qui lui paraissaient comme des métiers manuels, faisaient de lui une manière d’apprenti, d’ouvrier. Il se sentait des ailes pour voler plus haut. Par-dessus les besoins de la vie, il entrevoyait la gloire, comme on la voit à cet âge de vingt ans, ailée, avec une longue trompette. Désormais la gloire lui était permise. Il avait le droit d’y songer. Elève du statuaire Rude, il devenait statuaire lui-même. Il était promu artiste. C’était la pensée de toute sa jeunesse, réalisée, le rêve de sa vie
exprimé, avec une forme, qu’on pouvait toucher. Il tenait son rang d’élève statuaire dans les mains un peu comme un enfant tient un oiseau qu’il a pris, serrant les doigts de peur de le laisser échapper.
C’est le temps des grandes colères de Rude, colères héroïques et sublimes, contre l’Institut d’alors. II y avait batailles d’écoles, batailles d’ateliers. Rude était le champion des ateliers libres contre l’art officiel. Ingres, ce beau rageur, dont la brosse était nette et le dessin immuable comme un dogme, comptait lui aussi parmi les adversaires de l’enseignement de l’École. Il voulait que l’élève se bouchât les oreilles pour ne rien entendre et se contentât d’ouvrir les yeux pour tout voir. Il prêchait l’enseignement des yeux, l’éducation de l’esprit par le regard, contre la définition qui va de l’ouïe à la mémoire. Il mettait la notion au-dessus de la formule et voulait que l’élève apprît à voir par lui-même. Chaque jour, on l’entendait répéter aux jeunes réclamant ses conseils : « N’allez donc pas à l’École, car je vous le dis, je le sais, c’est un endroit de perdition. Quand on ne peut pas faire autrement, il faut en passer par là; mais on ne devrait y aller qu’en se bouchant les oreilles. » Le défenseur de l’Institut, le porte-parole de l’Académie était Horace Vernet, « mon colonel )), comme il aimait à se faire appeler. Ingres prenait le ton évangélique du : «Je vous le dis en vérité ». Vernet se fâchait tout rouge, sa colère était toute militaire contre ceux qu’il appelait les « vendeurs du temple ». Écoutez-le, molestant comme il convenait à un colonel Ronchonnot avant la lettre, ceux qui suivent Ingres, Rude et les autres dans leur campagne contre le régime des ateliers officiels : « L’Institut devrait lutter contre les peintres qui font
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école hors de son sein, des vendeurs du teinple, des entrepreneurs de succès de coteries, propagateurs de goûts dissolus, apôtres de l’ignorance. Leur phalange est nombreuse ; ils se faufilent partout; les concours officiels commencent à en être infestés, et, chose inouïe, ils finissent par y obtenir des récompenses, » La colère mettait, on le voit, beaucoup de naïveté dans la rhétorique de ce pauvre Vernet, dont le Siège de Constantine est une belle chose, mais que ses adversaires, pour se venger de l’intempérance de ses discours, avaient surnommé « le Raphaël des cantines. » « Ils finissent par y obtenir des récompenses », en dit long pour nous qui voyons cela de loin, sur les querelles des ateliers d’alors, et sur le désarroi que les idées fixes peuvent jeter dans les meilleurs esprits.
Le jeune Frémiet entra dans cette bataille d’artistes, en conscrit qui veut des galons. Ce conscrit est un engagé volontaire dans la phalange du boulevard d’Enfer. Neveu du patron, on peut dire qu’il est né au régiment. C’est l’enfant de troupe devenu soldat. Et il se mettra à l’œuvre en nouveau qui ne craint pas d’en remontrer aux anciens. Ce bleu est une recrue précieuse. Et puisque Vernet se plaint « qu’ils finissent par obtenir des récompenses », le jeune Frémiet commencera par là. Son premier envoi est reçu au Salon, d’emblée. Voilà comment nous sommes, nous autres dans la famille, pourrait-il dire au terrible « colonel » de l’armée d’en face. Peu d’années après, en 184g, M. Frémiet obtient une troisième médaille, avec Matador et Une famille de chats. Ains’ se trouvaient récompensés les durs labeurs, les longs labeurs du jeune artiste. A l’atelier du boulevard d’Enfer, M. Frémiet n’utilisa jamais sa situation de
neveu, que pour témoigner d’une plus grande assiduité. S’il s’attribue des prérogatives sur ses camarades, c’est pour travailler plus longtemps et rester plus tard que les autres devant sa selle à modeler. Que de fois ne l’a-t-on pas retrouvé, le soir après dîner, à l’ouvrage jusqu’à onze heures de la nuit, tout seul, « dans ce grand atelier du maître, solitaire et noir, d’une simplicité impressionnante », comme il le définit lui-même.