‹ Un manuscrit chartrain du XIe siècleChapitre 12 sur 37 · III. — La cathédrale de Fulbert de i098 à · texte numérisé non relu

III. — La cathédrale de Fulbert de i098 à

D'après la miniature d'André de Mici, exécutée Tannée même de la mort de Fulbert, le g'ros de l'œuvre de la cathédrale était achevé en 1028 ^ Avant de faire la dédicace de la nouvelle basihque, on n'avait plus sans doute qu'à mettre la dernière main aux travaux d'ornementation et d'ameublement de l'intérieur, lorsqu'un incendie, survenu le 11 septembre 1030, la seconde année de l'épiscopat de ïhierri, successeur de Fulbert, vint retarder la date de la cérémonie. On a g-énéralement passé sous silence ce sinistre de l'année 1030; aussi croyons-nous qu'il est utile d'attirer l'attention des historiens chartrains sur ce désastre et sur ses conséquences au point de vue de la cathédrale.

Outre le texte précis que nous citons en note ~, l'une des épitaphes, consacrées à la mémoire de l'évêque de Chartres Thierri, mentionne en ces termes l'incendie de 1030 :

' Nous avons montré ailleurs que Fulbert avait terminé la construction de ses cryptes en l'année 1024. Il n'employa donc que quatre années à achever la cathédrale tout entière (1024-1028). Ce laps de temps est relativement fort court et les travaux durent être poussés avec activité : mais les ressources pécuniaires, qui avaient manqué au prélat chartrain dans les premières années qui suivirent l'incendie de 1020, ne lui firent pas défaut plus tard. Les rois et les seigneurs de tous pays le comblèrent alors de largesses; il reçut surtout un aide précieux de la part du duc d'Aquitaine, Guillaume, avec qui il entra en relations d'amitié en l'année 1024 (Voir R. Merlet, Dates de la construction des cryptes de Chartres).

^ Quarta \succensio'\ facta est anno M° tricesimo, die tertio idiis scptembris , domni Theodorici episcopi anno secundo (Abbé Clerval, Translationes S. Ania/ii, dans les Analecta Bollandiana, t. VII, p. 331).

DU XP SIECLE 79

Virginis arsit adliuc fanum, te préside, quo non

Cïarius in terris tdlihi adhuc fuerat. Illud et arte tune rénovas moderamine dextrae

Et Vindociniam C07istruis abbatiam ^

Le fait d'un incendie, arrivé en l'année 1030, sous l'épiscopat de Thierri, est donc certain. La basilique de Fulbert ne fut pas d'ailleurs excessivement endommag'ée par les flammes. Il est probable que le feu prit dans les charpentes de l'ég'lise, car le roi Henri I", qui monta sur le trône de France en 1031, renouvela à ses frais le lambris de bois, lacunar, qui couvrait la nef. Voici comment s'exprime le Nécrologie du Chapitre de Chartres à ce sujet : // nonas augusti^ obiit Henricus rex, qui hujus ecclesiae lacunar construxit. Un autre document permet d'affirmer que la cathédrale n'eut à soufTrir de l'action du feu que depuis le faîte juscfu'au niveau des fenêtres supérieures éclairant la nef. Ce document n'est autre que l'épitaphe qui fut gravée sur le tombeau même de l'évêque Thierri dans l'ég-lise de Saint-Père. Cette

* CeUe épitaphe était autrefois inscrite sur la muraille du chœur de l'église de l'abbaye de Saint-Père à Chartres. Déjà, au XVIP siècle, par suite de l'antiquité de l'inscription, ces vers étaient devenus très difficiles à lire (Voir Souchct, Histoire du Diocèse de Chartres, tome II, p. 2G0). La place qu'occupait cette épitaphe et l'état de vétusté de l'inscription montrent que ces vers durent être gravés sur la muraille dans le temps même où l'on entreprit de reconstruire le chœur do l'église, c'est-à-dire au Xll^ siècle, quelques années après l'incendie de 1134, qui réduisit en cendres l'abbaye. Thierri avait été enterré à Saint -Père au mois d'avril 1049; le moine Paul, qui écrivait à la fin du W'^ siècle , nous appi"end que le tombeau de ce prélat était situé dans le chœur de l'église, à la droite du tombeau de l'évêque Haganon : Ad Haganonis dexteram quiescit Teodericus episcopus , cujiis Ambrosiae opes velut torrens affliientes , praeclaruin opus alniae matris Domini aulae complentes , sacro dignum praecoiiio efficiunt (Cart. de Saint-Père, I, 12). Ces expressions un peu obscures du moine Paul se réfèrent à la cathédrale de Chartres restaurée et achevée par Thierri. L'incendie de 1134 fit disparaître le tombeau de Thierri, sur lequel se lisait une autre épitaphe que nous reproduisons plus loin. — Voir aussi ce que nous avons dit, page 49, note 3, à propos du tombeau de Fulbert.

épitaphe n'a jamais été, croyons-nous, intégralement éditée; elle est ainsi conçue :

Extitit antistes Teodericus hic vocilatus, Sed factus pulvis hic jacet inanimis.

ViRGO DeI GENITRIX, TIBl TEMPLUM TEGIT HABENDUM , GUJUS OPUS SUPERIS SUMPSERAT A VITREIS.

Vivendo soUers trihuit quibiis ecce refiilget.

Munera , Petre, tuis sacra dédit monachis. Fessus Ovis, conjunx Phebi, cum poneret estiis,

Membra dédit matri, dans spirit aie Patri K

Tliierri , d'après ce document , n'aurait eu qu'à reconstruire l'étag'e supérieur de la cathédrale de Fulbert. Toutefois, s'il s'était contenté d'exécuter cette reconstruction, on s'expliquerait difficilement qu'il y eût employé sept années, depuis 1030, époque de l'incendie, jusqu'en 1037, date de la dédicace de la basilique. Mais nous avons déjà vu qu'indépendamment de la charpente et des parties hautes

' Le texte de ce document se lit dans le manuscrit latin 17177 de la Bibliothèque Nationale, f" 68 v°. Il a été copié au XI^ siècle sur un cahier de parchemin au milieu d'autres inscriptions funéraires , tirées de différents tombeaux de l'église de Saint- Père; parmi ces inscriptions, on remarque celles de l'évêque Fulbert et des abbés de Saint-Père, Gisbert (984-1002), Arnoul (1013-1033), Landri (1033-1069). Les Bénédictins, auteurs du Gallia C/iristiana , ont eu entre leurs mains ce manuscrit, mais ils ont mal déchiffré l'épitaphe de Thiei'ri. Au 3^ vers, ils n'ont pu lire le mot tegit; ils ont défiguré le 4" vers, dont le sens est important; ils l'ont ainsi publié : Cujus opus siiperis sumpsernt auctor eis. Enfin, ils n'ont pas compris la signification des deux derniers vers , qu'ils ont édités comme il suit :

Fessus onus . . . Phehi cum poneret estus, Membra (ledit cineri, dans spiritale patri.

La véritable version est celle que nous donnons; elle indique que Thierri mourut dans le temps où le Soleil était sur le point de sortir du signe du Bélier. Suivant le Gomput chartrain du XI'' siècle, le Soleil quittait le 17 avril le signe du Bélier, pour entrer dans celui du Taureau. Or Thierri mourut le 16 avril (Voir plus bas le Nécrologe à la date du 16 avril).

de la nef, l'un des elocliers avait été ruiné par les flammes. Ce clocher était situé au nord, à la naissance du déambulatoire. Thierri profita des suhslructions de cette tour pour édifier à la même place un transept qu'il reproduisit symétriquement au midi '.

Le chevet de la cathédrale i qui était tout entier couvert par de fortes voûtes, résista mieux à l'incendie. Cependant, une centaine d'années plus tard, vers le milieu du XIP siècle, on fut forcé de réparer toute l'abside, dont les toits, et les voûtes aussi sans doute, étaient g'ravement détériorés ~.

Quand Thierri eut achevé tous ces travaux de restauration et d'ag*randissement, il célébra solennellement la dédicace de la cathédrale, le lundi 17 octobre 1037 ^.

Dans le cours du XP siècle, la basilique chartraine ne subit que quelques modifications architecturales peu importantes. Nous savons d'ailleurs assez exactement quelles furent ces modifications. Car, aussitôt qu'un bienfaiteur de la cathédrale venait à mourir, son nom était inscrit dans le Nécrolog'e du Chapitre, et l'on joig-nait à cette inscription la mention des embellissements ou des restaurations dont l'ég'lise était redevable au défunt. Nous publierons plus loin le Nécrologie même dont les chanoines de Notre-Dame firent usag-e pendant toute la durée du XP siècle. Grâce à ce manuscrit, on peut, en étudiant attentivement les différentes écritures des divers obits, jug-er approximativement à quelle époque tel ou tel donateur est décédé.

Nous montrerons que ce Nécrolog'e, ouvert vers l'année 1027, fut abandonné entre les années 1124 et 1137, définitivement sans doute

' Voir plus haut, pages 65, 66.

- On lit en effet dans l'obit du prévôt Henri, décédé vers 1150 : Tectiim capitis ecclesiae qiiod pêne ruehat multo suniptu de veteri novuin fecit, angeliun superinipositum cum acu ad dccorem doiniis Dci fecit et deauravit. ( De Lépinois et Merlet , Cartul. de N.-D. de Chartres, III, 80).

' Cf. Chronicon Andegavense , dom Bouquet, XI, 29.

après l'incendie de la ville de Chartres en 1134. Il en résulte que tous les personnag-es, qui s'y trouvent cités, sont morts avant l'année 1134, et par conséquent, lorsqu'à côté de leur nom, on lit la mention d'une amélioration quelconque apportée par eux à la cathédrale de Chartres, c'est que cette amélioration est elle-même antérieure à l'année 1134.

D'autre part, quand ce livre obituaire fut abandonné, on le remplaça par un autre Nécrolog'e, qui est actuellement conservé parmi les manuscrits de la Bibliothèque communale de Chartres sous le numéro 1032 ^ Dans ce nouveau livre, ouvert en 1134 environ, tous les obits qui sont écrits de seconde main se réfèrent nécessairement à des personnages morts après l'année 1134. Ces deux manuscrits permettent donc de classer chronologiquement, avec assez de certitude, les diverses notices nécrolog'iques qu'ils contiennent. Nous ne nous occuperons ici que des textes relatifs à l'histoire architecturale de la cathédrale, nous réservant d'examiner ailleurs plus en détail, les autres questions que soulève l'étude de ces obituaires.

Parmi les modifications apportées à la cathédrale de Chartres durant le XP siècle , il y a d'abord à sig-naler la construction de trois porches , l'un bâti à l'ouest, vers l'année 1050, sur la façade principale^, les deux autres édifiés un peu plus tard sur les façades méridionale et septentrionale de la basilique '. Ces derniers donnaient accès dans

^ Toutes les notices nécrologiques, contenues dans ce second manuscrit, ont été éditées dans le Cartidaire de Notre-Dame de Chartres, tome III, par MM. de Lépinois et L. Merlet. C'est à cet ouvrage que [nous renverrons pour les obits postérieurs à 1134. Quant aux obits antérieurs à 1134, nous les publierons nous-mêmes plus loin d'après le Nécrologe du XP siècle , et c'est à notre publication que nous nous reporterons.

- Voir plus loin le Nécrologe à la date du 13 avril, où est mentionné l'obit du chanoine Raimbaud, mort vers 1050, qui donna une grande partie de ses biens, ad aedificationeni vestihidl frontis Itiijus aecclesiae.

^ Cf. dans le Nécrologe, au 27 septembre, l'obit du chanoine André, décédé vers 1090, et, au 25 décembre, l'obit du médecin Jean, qui mourut vers 1080, et qui construisit le porche méridional , istius aecclesiae de.vtri lateris vestihulum fecit.

DU XF SIECLE

rég'lisc supérieure et bouehaient nécessairement de part et d'autre une fenêtre de la crypte.

C'est par suite de cette circonstance que s'est conservée jusqu'à nos jours, au milieu de chacune des g-aleries soutei'raines, tant au nord qu'au midi, une fenêtre ayant l'aspect antique et datant du temps même de Fulbert. En eftet, lorsqu'à la fin du XII" siècle on exhaussa et on élarg'it toutes les baies de la crypte pour donner plus de jour dans ces g-aleries, on ne toucha point aux deux fenêtres totalement obstruées déjà par les porches latéraux. Nous avons parlé plus haut de ces deux fenêtres que des fouilles récentes ont mises au jour '. Nous donnons ci-contre la vue extérieure de l'une d'elles, parce qu'elle offre un spécimen intéressant d'une construction où la brique alterne

rég'ulièrement avec la pierre , et parce que la date de cette construction se place d'une manière certaine entre les années 1020 et 1024.

Vers l'année 1075, le roi d'Ang-lelerre , Guillaume le Conquérant, fît élever sur le toit même de la cathédrale un campanile en charpente, campanarium, pour le repos de l'àme de sa fille Adelize '-. Dans le même temps, le Chapitre fît bâtir une tour en maçonnerie, tiirris. Le doyen Adalard, mort le 26 août 1092 , contribua pour une g-rande part à cette

' Voir page 59, plan n" I , fenêtres i, i', et aussi page G2, planches n" H et 111.

- Cf. Nécrologe, au 8 décembre: Ohiit Adeilza , filia régis Anglorum , pro ciijus

aiiiina jxitcr ejtis rcx j assit fieri campanarium rjuod est super ecclcsiam. Adelize, Glle

de Guillaume le Conquérant, mourut vers 1075 (dom Bou((uct , XII, 582 et 015).

construction, ad aedificationem turris plurimum pj'ofuit '. Nous ne saurions dire s'il s'a^ùt ici d'un clocher, ni en quel endroit était placé ce nouvel édifice. Quoi qu'il en soit, il ne faut pas confondre cette tour avec l'une de celles qui subsistent encore aujourd'hui près de la façade occidentale et que l'on n'érig-ea que quarante ans plus tard, après l'incendie de 1134.

L'évéque de Chartres, saint Ives (1090-1115), fit faire quelques restaurations à la basilique ; mais il ne modifia nullement l'ensemble du monument. On a g"énéralement beaucoup exag-éré l'importance des travaux entrepris par lui pour améliorer son égalise. Il s'occupa surtout d'embellir l'intérieur, mais, à l'exception de la couverture des toits, il ne cliang'ea, croyons-nous, rien au-dehors. Le Nécrologie siguiale le décès de plusieurs donateurs, qui, entre les années 1100 et 1110 environ, participèrent aux frais occasionnés par la réparation des toits 2. Cette réparation, qui dura plusieurs années, consista à chang-er en une couverture de plomb l'ancienne toiture de la cathédrale qui était en tuiles ^.

Tels sont, d'après le plus ancien livre obituaire du Chapitre, les divers travaux exécutés à la cathédrale de Chartres depuis l'année 1037, date de la dédicace, jusqu'en l'année 1134, date de l'incendie

* ^'oir plus loin l'obit d'Adalard à la date du 26 août.

- Nous citerons entre autres Tobit du jeune Eudes, qui était fils du comte de Chartres, Etienne, et qui mourut vers l'année 1100, le 25 décembre : Obiit Odo, fUiiis coinitis Stephani, pro ciijus anima Aclela , iiobills coniitissa, mater cjus,... precepit dirui quandam stallam niacellarU ante Portant Novani , quia carreciis nostris et plaustris inducendis atquc educendis , pro tectis hujus aecclesiae reparandis , plurimum nocebat.

' La reine d'Angleterre Mathilde, morte en 1118, contribua aussi pour une grande j)art à cette restauration. Le Nécrologe, au 31 octobre, porte ces mots : Obiit Matildis, Anglorum reginn , qnae hanc aecclesiani plnnibco legniinc dccoravit. On lit encore dans rObituaire du Chapitre au 12 septcml)re : Obiit Adelais monacha, quae niulluni lahoravit ad cooperturam liujus aecclesiae de pliunbo. Cf. Lettres de saint Ives, Migne, Patrologie latine, tome CLXII , col. 148 et 149.

qui occasionna quelques dég-àts au monument. Gomme on en peut jug'cr, Taspect primitif de la basilique ne s'était encore g'uère modiflé.

Le 5 septembre 1131, la ville de Gbartres fut de nouveau dévastée par les flammes. Au dire d'un chroniqueur contemporain, la cathédrale fut préservée de la destruction '. Toutefois, il est certain que les parties occidentales de cet édifice eurent à souffrir de l'intensité du feu; car l'Aumône ou Hôtel-Dieu du Chapitre, située à quelques mètres seulement au sud-ouest de l'égalise, fut entièrement ruinée par l'incendie -. D'ailleurs, aussitôt après ce sinistre, on refit de fond en comble la façade occidentale de la basilique ainsi que le vieux clocher qui était bâti tout à côté : ce qui prouve que ces constructions avaient été fortement endommag-ées par les flammes qui les enveloppaient, flammis incumbentibus ^ .

Ce fut sur un nouveau et vaste plan que l'on entreprit en 1134 de réédifier les parties occidentales de la cathédrale de Chartres. On sait par les récits contemporains avec quel enthousiasme tout le monde se mit à l'œuvre. On jeta par terre tout ce qui restait de l'ancienne façade et du clocher ; on étendit vers l'occident la nef et les bas-côtés de la long^ueur d'une travée, et. au lieu d'un seul clocher hors-œuvre, on en éleva deux, chacun à l'extrémité de l'un des bas-côtés. Enfin,

* Quinta [succensio] facta est anno M^ centesimo triccsiino IIIP, quarta feria , nonas septcrnhris , in qua fere tota civitate co/isunipta , scd, per mirabllein Jesu Christl misericordiam , siiae genetricis aecclesia a flammis incumbentibus liberata (abbé Clerval , Translationes Sancti Aniani, dans les Analecta Bollandiana, tome VII, p. 335-336).

2 Ce fut le chefcier , Bernard, mort vers l'année 1140, qui reconstruisit l'Hôtel- Dieu incendié en 1134. On lit dans le second Nécrologe du Chapitre à la date du 0 mars : Obiit Bernardus , qui Eleemosinam hujus ecclesiae post incendium de proprio rccdificavit [Cartulaire de N.-D. de Chartres, tome III, p. 58).

' Néanmoins on comprend l'expression du chroniqueur, liberata aecclesia , car la plus grande partie du monument resta indemne, tandis que toutes les autres églises de la ville avaient été littéralement anéanties. C'est alors qu'on commença la reconstruction totale (les églises Saint-Père, Saint-André, Saint-Aignan , et de plusieurs autres qui n'existent plus aujourd'hui.

entre les deux clochers, on construisit un porche. On voulut en un mot restaurer et ag*randir à la fois les parties de la basilique que l'incendie avait atteintes, ad emendandam piae Domini (fenitricis basilicam, comme s'exprimait en 1145 Haimon, abbé de Saint-Pierre-sur-Dive, dans la fameuse lettre où il parle à plusieurs reprises de la restauration de notre cathédrale K

C'est à l'occasion de tous ces travaux que se formèrent à Chartres ces actives corporations d'ouvriers où se faisaient honneur d'entrer les plus riches seig-neurs et dont parlent avec enthousiasme un gTand nombre d'historiens du temps ~.

Les améliorations qu'on fît alors subir à l'égalise de Notre-Dame furent considérables, comme on peut s'en rendre compte encore aujourd'hui, puisque la majeure partie des constructions, entreprises à Chartres dans ces temps de ferveur relig'ieuse, se sont conservées jusqu'à nos jours : c'est à savoir la façade principale de la cathédrale depuis la base jusqu'à la naissance de l'ancien pig-non, le clocher méridional tout entier et le clocher septentrional jusqu'au niveau du troisième étag^e.

Le second Nécrolog-e du Chapitre nous a g'ardé la mémoire de beaucoup de personnag^es qui participèrent aux frais de ces travaux, et il est possible dans bien des cas de déterminer la date, sinon précise, du moins approximative, à laquelle tel ou tel donateur coopéra à l'embellissement de la basilicpie. Ainsi, l'archidiacre de Chartres,

^ Comperto quod in Galliis plaustra cjuaedam novi fièrent apparatus atque a Galliaruni populis Carnotum onusta einendandae piae Domini genitricis basilicae necessards duccrentur (Bibl. de l'Ecole des Chartes, année 1860, p. 124).

- Cf. Robert du Mont, Perlz^ Monunicnta Germaniae , SS. VI, 496; l'annaliste de Saint- Evr oui , édit. d'Orderic Vital dans la Société de l'Histoire de France, V, 162; l'annaliste du Mont-Saint-Michel, dom Bouquet, XII, 773; les Chroniqueurs de Rouen, dom Bouquet, XII, 785; Hugues d'Amiens, archevêque de Rouen, Mabillon, Annal. Bened., VI, 392; Haimon, abbé de Saint-Pierrc~sur-Dive , Bibliothèque de l'Ecole des Charles, année 1860.

DU XI- SIRCLK 87

Gautier, qui décéda entre les années 1134 et 1138, lég*ua, en mourant, au Chapitre, une somme de 20 livres, destinée à l'œuvre de la tour, ad opus turris^. De même, l'archidiacre de Blois, Ansg-erius, dont le décès se place entre 1139 et 1142, donna 20 sous pour contribuer à l'érection de la tour, ad edificationem tiirris \ Dans le principe on ne trouve mention que d'une seule tour, et il semble bien que jusque vers l'année 1140 on ne travailla qu'à celle-là-'. Mais quelques années plus tard, on se mit certainement à édifier à la fois les deux clochers. En 1144, d'après Robert du Mont, on avait entrepris la construction des deux tours; ttinc Hirres Carnoti fiebant, dit la Chronique de Normandie *.

Dans le courant de cette année 1144 et de l'année suivante 1145, se place, suivant le témoig'nag'e des auteurs contemporains, la principale activité des travaux. C'est vers ce temps que furent faites les merveilleuses statues et verrières qui décorent aujourd'hui encore la façade principale de la cathédrale do Chartres. Un texte curieux tiré du second Nécrolog-e du Chapitre permet de fixer assez exactement l'époque où furent exécutées les riches sculptures du portail royal. L'archidiacre de Châteaudun, Richer, qui mourut le 12 janvier 1150, décora, dit le Nécrologie, l'une des portes d'entrée de cette ég'lise d'une

* Cf. Nécrologe à la date du 4 juin [Cartulaire de N.-D. de Chartres, III, 124). - Ibidem, au 25 juin, III, 131.

* Comme nous l'avons dit plus haut, l'ancien clocher carolingien qui touchait pour ainsi dire à l'Hôtel-Dieu du Chapitre , avait dû être fortement éprouvé par l'action du feu en 1134. On dut songer d'abord à le remplacer par un autre clocher tout de pierre, capable de résister aux flammes. C'est ce qui explique pourquoi, dans les années qui suivirent immédiatement celle de l'incendie, le Nécrologe mentionne les donations faites à l'œuvre d'une seule tour, ad opus turris, ou bien encore, ad restaurationein turris [Cartulaire de N.-D. de Chartres, 111, 212). Cette dernière expression semble bien prouver que l'on ne songeait alors qu'à remplacer le clocher détruit par l'incendie de 1134.

* Cf. dom Bouquet, XIII, 290.

statue de la Vierg-e Marie, richement peinte en or K La statue, dont il est ici question, existe encore à l'entrée de l'égalise, au tympan de la porte de droite. « C'est, écrit Paul Durand, un mag^nifique bas-relief » représentant l'enfant Jésus assis sur les g-enoux de sa Mère. La » Sainte Vierg-e est à son tour assise sur un trône richement décoré. » Un dais, supporté par des colonnes, protégeait autrefois ces deux » précieuses fig*ures. On voit encore à g'auche une des bases de » colonnes supportant ce dais ou ciborium, aujourd'hui brisé. Ces » sculptures étaient primitivement peintes et dorées. On en trouve » encore des traces é^àdentes ~. » Et ailleurs il ajoute , en parlant des trois portes d'entrée : « C'est au fond d'un vestibule et à l'abri des » intempéries atmosphériques que s'ouvraient ces trois belles portes, » entourées de statues, de bas-reliefs et d'ornements sans nombre, » aujourd'hui pâles et décolorées, mais apparaissant autrefois resplen- » dissantes d'or et enluminées des couleurs les plus vives et les plus » harmonieuses. Des traces nombreuses en sont encore visibles ^. » La statue de la Vierg-e donnée à la cathédrale par l'archidiacre Richer était et est, aujourd'hui même, l'un des plus beaux spécimens de cette réunion d'œuvres d'art. A cause de l'endroit élevé où elle se trouve, il y a lieu de croire qu'elle fut posée, alors que la plupart des autres statues étaient déjà achevées et mises en place, et, comme Richer mourut en 1150, on peut dire que la majeure partie des sculptures qui ornent la façade principale de la cathédrale de Chartres, furent exécutées entre les années 1134 et 1150, c'est-à-dire dans le second quart du XIP siècle.

Quant à la construction des deux clochers, elle était, croyons-nous, terminée vers l'année 1170. Les deux dernières mentions du Nécrolog-e

* Decoravit etiam introitum hujus ecclesie imagine béate Marie aura decenter ornata [Cartul. de N.-D. de Chartres, III, 19).

2 Monographie de la Cathédrale de Chartres, p. 53 et 54.

' Ibidem, p. 27.

à ce sujet sont deux donations faites à l'œuvre des toiuN. lune par le prévôt. Eudes, mort après iJ59, l'autre par le g'rand-chantre Hugaies, décédé entre 1159 et li6i '.

En résumé, depuis l'année 1028 jusqu'à la fin du XII" siècle, la cathédrale construite par Fulbert subit les modifications suivantes :

Le 11 septembre 1030, destruction par les flammes du vieux clocher situé au nord de l'ég-llse , à la naissance du déambulatoire ; ruine totale de la charpente qui couvrait la g*rande nef.

De 1030 à 1037, reconstruction par l'évêque Tbierri de la charpente et des parties hautes de la nef; création d'un transept en avant de l'abside.

Aux environs de l'an lUoO, érection de trois porches, deux sur les façades latérales, l'un au nord, l'autre au midi, le troisième à l'ouest, en avant de l'entrée principale de la cathédrale.

Quelques années plus tard, vers 1075, Guillaume le Conquérant fait élever un clocher en charpente sur le toit de l'ég-lise, au-dessus de la nef. Dans le même temps, construction d'une tour ou clocher, dont l'emplacement ne nous est pas connu.

Saiiit Ives, élu évèque de Chartres en lODO, refait à neuf les toits de la basilique ; il remplace l'ancienne couverture en tuiles par une couverture en plomb; on travaillait en 1106 à cette restauration. Vers la même époque , un chanoine nommé Henri reconstruit à ses frais le toit du chevet de la cathédrale, et place au-dessus, sur un pivot, un ang'e doré.

Le 5 septembre 1131, un violent incendie endommagée g*ravement le clocher caroling*ien situé près de la façade principale et dég-rade cette façade elle-même.

De 1134 à 1170 environ, réparation des dég*àts causés par ce sinistre. On jette par terre le clocher et l'ancienne façade; on aug*mente la nef et les bas-côtés de la long^ueur d'une travée; on réédifie la

' Cartul. de N.-D. de Chartres, III, 137 el 14.}.

90 UN MANUSCRIT GHARÏRAIN

faoade principale; à Textrémité de chacun des bas-côtés, on élève un clocher, et, entre ces deux tours, on lait un porche.

Enfin , dans les dernières années du XIP siècle , on élarg'it et on exhausse toutes les fenêtres de la crypte, qui ne recevait plus de l'extérieur un jour suffisant '.

Tel était l'état de la cathédrale de Chartres, lorsqu'un autre incendie vint ruiner encore une fois ce beau monument. Le désastre eut lieu dans la nuit du 9 au 10 juin M94 ~. Cette fois, ce furent les parties de l'édifice, nouvellement construites à l'occident, qui résistèrent le mieux aux flammes; tout le reste de la basilique, abstraction faite de la crypte protég'ée par ses voûtes, fut détruit de fond en comble. L'auteur du Livre des miracles de Notre-Dame de Chartres , qui écrivait quelques années après l'incendie de 1194, raconte cet événement avec quelques détails ^. II mentionne incidemment la chute du

' IjR crypte de b^ulbert, dans la seconde moitié du XII*^ siècle, reçut divers embellissements. C'est à cette époque qu'il faut attribuer la construction de la jolie porte décorant l'entrée de l'escalier qui donne accès dans les galeries souterraines du côté du midi. C'est également aux dernières années de ce siècle qu'appartiennent diverses peintures qui ornent encore les murs de la crypte. Depuis la restauration qui a fait disparaître sous des rejDrésentations symboliques un certain nombre d'anciennes fresques très curieuses, il n'y a plus dans l'église souterraine que deux peintures murales datant de la iin du XI I'^ siècle; l'une située dans la galerie méridionale représente une Nativité de Jésus-Christ, l'autre plus grande, mais plus effacée, se trouve dans la chapelle dite de Saint-Clément. Cette dernière fresque a été publiée dans la Monograp/iic de la Cntliédrale de Chartres (planche LXXII). Elle représente une série de personnages nimbés, ligures sous des arcades, au-dessus desquelles est peinte une sorte de basilique. Nous avions espéré que cette basilique était une représentation de la cathédrale de Chartres au XII* siècle; mais un examen attentif nous a forcé de reconnaître que ce n'était qu'une œuvre de fantaisie.

- Voir plus haut, page 57, note 5.

^ Aniio igittir ub incaviiaùoue Doiiiiiil MC^ fionagcsii/io quarto, cuin ecclesia Carnote/tsis , ///" idus junii, mirabili et miserahiti fuisset incendio devastata , iia ut, conquassatis et dissolutis postmodum parietibus et i/i terrain prostratis , necessarium foret a fundamentis repararc et novam dcnuo edificare ecclesiain [Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, année 1881, p. 509).

DU xp su: CLE i)i

lambris de bois qui couvrait la nef. Quelques clercs, au moment de l'incendie, s'étaient retirés en toute liàte dans le caveau de Saint-Lubin, sous le sanctuaire, emportant avec eux la châsse où était le voile de la Vierg'e. On descendait alors dans ce caveau par un escalier, dont l'entrée, située près du maître-autel, se fermait par une trappe en fer. Les clercs, ayant tiré sur eux cette trappe, vécurent deux ou trois jours enfermés dans le souterrain, et, quand le feu se fut éteint, ils sortirent de là sains et saufs. « Les poutres ardentes qui tombaient du haut » de la nef, n'ébranlèrent point, dit le chroniqueur, la porte de » fer, et le plomb liquéfié <|ui coulait des verrières, ne put la traverser'. » La chute, près du sanctuaire, de ces poutres enflannnées, prouve que, depuis le temps de l'évèqueThierri, la nef n'avait point été voûtée en pierres et qu'elle était encore couverte par une charpente apparente.

On peut voir aussi dans le même opuscule avec quelle énei^g'ie on se remit à l'œuvre pour reconstruire à nouveau la basilique ruinée. Ce fut de Li94 à 1230 environ qu'on édifia, sur les fondations mêmes de l'ég'lise de Fulbert, cette mag-nifique cathédrale g^othique que tout le monde peut encore admirer et dont la Société Archéolog"ique d'Eureet-Loir publie en ce moment la Monographie -.

' Hostiuni quoddam ferreum , quo cripte superficies tegebatur, nec lignoruin ardentiiun et ex alto cadentium ruina quassavit, nec liquefacti plumbi dislillatio penetravit [Bibl. de l'Ecole des Chartes, année 1881, p. 509, 510).

- Celte Monograpliie , commencée par M. labbé Bulteau, a été achevée et complétée par M. le chanoine Brou. Deux tomes ont déjà paru; l'ouvrage complet formera trois volumes.

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