IV. — Costume des personnages représentés dans la miniature
d'André de Mici.
Nous avons décrit et étudié dans les pag'es précédentes la basilique qu'André de Mici a peinte en tète de sa miniature ; il nous reste à ajouter quelques mots sur les personnag-es fig^urés dans la partie inférieure du tableau ^ ,
L'évêque Fulbert, suffisamment désig^né par les mots FiibeJtus episcopus, occupe le milieu de la scène. Il est en costume de gu^ande cérémonie, et notre miniature nous fournit ici quelques renseig-nements précieux sur la façon dont, au début du XP siècle, s'habillait un évêque officiant. Nous n'oserions prétendre qu'André de Mici , quoique contemporain , ait cherché à rappeler dans son dessin les traits du pontife de Chartres; mais il est presque certain qu'il a représenté, tels qu'on les portait de son temps, les vêtements épiscopaux.
Les parties visibles du costume de Fulbert se composent des sandales, de lamict, de l'aube, de l'étole, du manipule, de la chasuble et de la crosse.
Tout ce que l'on peut dire des sandales , qui se disting'uent à peine sur la miniature orig'inale, c'est qu'elles semblent être de cuir doré et
' Sur le manuscrit de Saint- Etienne, les diverses couleurs, dont l'artiste du XP siècle a fait usage , se sont fortement altérées et même ont complètement disparu en quelques endroits. Nous devons à notre confrère, M. Raoul Denisart, d'avoir rendu à cette peinture tout l'éclat qu'elle devait avoir dans le principe. La chromolithographie, placée au commencement de ce volume, reproduit exactement l'œuvre de notre confrère.
envelopper le pied tout entier'. Quant à l'amict, ce carré de loile blanche dont le prêtre s'enveloppe les épaules avant de revêtir Taube, il n'apparaît sur notre peinture qu'autour du cou de Fulbert. On voit qu'il n'était point encore, comme il le fut un peu plus tard, ^'arni à sa partie supérieure d'un collet de soie brodé. Outre l'amict, Fulbert porte, sous son aube, une tunique dont la manche est visible au poig-net droit.
L'aube est ce vêtement talaire de couleur blanche, orné à sa partie inférieure d'un parement d'or, et dont la manche , apparente au bras droit de l'évéque, est décorée d'un g'alon d'or semblable au parement. On aperçoit au bas de la chasuble les deux extrémités de l'étole ; leur forme sensiblement pattée se rencontre rarement à une époque aussi ancienne.
Par un fait difflcile à expliquer, Fulbert n'est pas vêtu, pardessus l'aube et l'étole , de la dalmatique , insig'ue des diacres. L'évéque , dans l'esprit de l'Eg'lise , réunissant en sa personne toutes les qualités que confèrent les divers deg-rés de l'ordre sacerdotal, devait réunir aussi dans son costume les divers vêtements du sousdiacre, du diacre et du prêtre. Il y a donc ici une exception à la règMe g-énéralement adoptée pendant tout le Moyen-Ag*e dans l'ag'encement des ornements épiscopaux '. Fulbert, sur notre miniature, est
' Antérieurement au XI" siècle, les sandales des évêques sont généralement découvertes sur le dessus du pied.
- On lit dans l'Expositio ruhrlcarum ritualis Romani, de l'abbé Bouvry (Paris, 1864, in-8°, p. 204, note 1): Dalmatica , utpote vestis festiva et lœtitiœ , omittitur temporibus pœititentiœ et mœrori destinatis , c'est-à-dire qu'on ne portait pas autrefois la dalmatique pendant l'Avent, le Carême, les Quatre-Temps, les Vigiles et les Rogations. 11 est à remarquer que c'est pendant le même temps que les prêtres officiants revêtent la cbasublc de couleur foncée, violette ou noire (Guil. Durand, Rationale divinorum offtciorum , liv. III, cli. XI, par. x. et ch. XVIII, par. vi etx). C'est peutêtre pour exprimer le deuil causé par la mort de Fulbert qu'André de Mici a supprimé . dans le costume du prélat chartrain la dalmatique, tandis qu'il peignait presque en noir la chasuble dont ce pontife est revêtu.
habillé comme un simple prêtre. Seule, la crosse qu'il tient en main permet de reconnaître en lui un pontife.
Le manipule posé sur son bras g*auche se termine par le bas en forme de battoir. Il y a lieu de répéter pour le manipule ce que nous avons dit pour Fétole. La forme qu'affecte ici cet ornement ne se montre pas habituellement avant rextrême fin du Moyen -Ag-e sur les monuments fîg'urés. Antérieurement aux XIP et XIIP siècles, le manipule, comme l'étole, se compose dune pièce d'étoffe de même larg-eur depuis le haut jusqu'en bas. Le manipule du diacre qui accompag'ne Fulbert paraît être de dimension moindre que celui du prélat ; mais à son extrémité il a ég^alement la forme très caractérisée de battoir qu'ont aujourd'hui même ces sortes d'insig-nes sacerdotaux.
La chasuble, dont André de Mici a revêtu Fulbert, est la planeta des temps anciens, c'est à dire une rotonde très ample et très long'ue, non fendue, mais ayant une ouverture au centre pour permettre de passer la tête. Les bras se trouvaient comme emprisonnés sous ce vêtement . et , afin d'avoir la liberté des mouvements , on était obligée de retrousser la chasuble sur chacun des avant-bras. La chasuble de Fulbert est en étoffe brochée, d'une couleur bleue très foncée, tirant sur le violet ; elle est couverte par devant et par derrière de g'alons d'or. — Quant à la crosse, c'est une simple canne à tête recourbée. L'époque n'était pas encore venue où l'on ornait avec luxe la volute de ces bâtons pastoraux.
Derrière Fulbert se tiennent deux diacres. L'un porte comme costume l'aube et la dalmatique ; il a dans la main g'auche le manipule. L'autre ne montre que sa tête et l'une de ses mains ; le reste de son corps est dissimulé derrière une colonne. La dalmatique du premier est de couleur pourpre, à larg'cs manches évasées et bordées de deux parements juxtaposés, l'un bleu et l'autre d'or.
Fulbert, on s'en souvient, est représenté harang-uant le peuple chartrain assemblé dans la cathédrale. Nous avons déjà eu l'occasion de parler du costume civil au début du XL siècle, à propos des dessins
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qui sont placés dans notre manuscrit en tête de chacun des mois du Martyroloo'c *. Mais ce que nous avons dit alors se rapportait aux vêtements quotidiens des hommes de la ville ou de la campag'ue. Les dessins dont nous nous occupions représentaient en effet les travaux manuels des diverses saisons, et les personnag-es , (|ui s'y trouvaient fîg'urés, étaient presque tous des artisans. André de Mici , au contraire, a peint les hourg'eois de Chartres en costume d'apparat , endimanchés pour ainsi dire, comme on Tétait les jours de fête lorsqu'on assistait au service divin. Ce ne sont plus ces vêtements, connnodes pour les travaux des champs , mais si courts f[u'ils cachent à peine les braies. Ici les tuniques des hommes tombent jusqu'à mi -jambes, et le riche coloris des étoffes montre suffisamment que ce sont des habits de cérémonie^.
D'après notre miniature, il aurait été encore d'usag'c à Chartres, sous le règ'ue de Robert le Pieux , de séparer les hommes des femmes à l'ég'lise. La mode du costume féminin n'avait g^ière varié depuis près de deux cents ans. C'est toujours le long- pallium . couvrant la tête et remplaçant le voile sans lequel les femmes ne pouvaient assister aux offices relig-ieux. On dirait presque dun vêtement uniforme, d'une couleur blanche lég"èrement bleutée; quelques-uns de ces manteaux cependant, à la différence des autres, sont bordés d'or. Mais ce qui permet de disting'uer le luxe de telle ou telle bourg^eoise , c'est la richesse de la fibule qui sert à attacher le pallium sur la poitrine.
* Voir plus haut, pages 22, 23.
- Nous serions assez porté à croire qu'André de Mici a voulu représenter quelque grand seigneur dans l'homrae à longue barbe qui fait face à Fulbert. Certains même ont voulu reconnaître dans ce chartrain le comte Prudes II, qui fut un des principaux bienfaiteurs de la cathédrale. (\ oir plus loin le Nécrologe, à la date du 17 des col. de déc.) Il est impossible, bien entendu, de rien affirmer à ce sujet; nous nous contenterons de faire observer que les vêtements de ce personnage semblent plus luxueux que ceux des autres assistants ; les couleurs en sont éclatantes ; on remarquera en outre le galon d'or qui orne ses souliers et qu'il est seul à porter.
Certains de ces bijoux sont d'une g'rosseur remarquable. Sous le pallium on disting'ue le bliaud à larg-es manches , dont l'ouverture évasée est ornée de g'alons de couleur. Cette tunique descendait si bas que ses plis recouvraient entièrement les pieds. Le bliaud de Tune des femmes fîg'urées au premier plan est orné à mi-jambes d'un parement bleu en étoffe brochée. Sous le bliaud on portait la chainse ou chemise, dont la seule partie apparente était le bas des manches.
Quant aux hommes, leur costume se compose de souliers couvrant le dessus du pied , de chausses aux couleurs variées , du bliaud et du g^rand manteau attaché , comme à l'époque carolingienne , sur l'épaule droite par une fibule. Chez eux la chainse n'est pas apparente. Presque tous ils portent la barbe taillée en pointe. Un certain nombre de jeunes g^arçons semblent prêter attention au discours de Fulbert ; ils sont habillés comme les hommes, mais ils n'ont point de manteau.
Telles sont les réflexions que nous a inspirées la curieuse miniature d'André de Mici. Il v aurait encore sans doute bien des choses à en dire ; mais à défaut d'autres commentaires , les diverses reproductions insérées dans ce volume permettront aux érudits d'étudier à tous points de vue cette peinture, comme s'ils avaient l'origùnal même sous les veux.
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LE NECROLOGE
Le Nécrolog'e est la troisième pièce importante de notre manuscrit par sa valeur et son étendue. Plusieurs fois déjà, nous en avons tiré de précieux renseig^nements, soit pour dater le Martyrolog^e , soit pour déterminer l'époque à laquelle vécurent les personnag'cs qui ont pris part à l'œuvre de la cathédrale de Chartres : mais il convient de l'examiner ex professa et plus à fond, et d'en extraire tout ce qui peut servir à l'histoire de l'égalise de Notre-Dame et du Chapitre: c'est ce que nous allons faire dans l'introduction au Nécrologie.
Nous irons plus loin : pour permettre à nos lecteurs de vérifier nos assertions, et d'apprécier par eux-mêmes la valeur de ce document, nous le reproduirons in extenso. Sans doute il a déjà été publié en 1860 par MM. de Lépinois et Lucien Merlet dans leur excellent Cartulaire de Notre-Dame de Chartres; mais ces érudits n'ont point eu sous les yeux le manuscrit origùnal de Saint-Etienne. Dès lors ils n'ont pu connaître les diverses écritures qui s'y rencontrent et qui permettent de rattacher la plupart des obits à des époques assez précises. Plusieurs fois ils ont attribué à un obituaire subséquent des mentions cpii appartiennent à celui-là. On peut donc le publier de nouveau sans crainte de recommencer une œuvre déjà faite'.
' .MM. Henoit et Lejeune, en 1841, ont, il est vrai, transcrit le Nécrologe d'après l'original même de Saint-Itltienne, mais en y ajoutant quelques notes de peu d'inipor-
D'ailleurs le procédé que nous emploierons dans cette réédition la justifierait à lui seul. Comme nous l'expliquerons plus au long^ dans l'introduction qui va suivre, nous représenterons les écritures de chaque époque par des caractères spéciaux; ce qui donnera, avec toute la précision possible, la physionomie de l'orig'inal lui-même. On ne connaît, croyons-nous, qu'un seul obituaire édité ainsi, et encore a-t-il paru en Allemag^ne : c'est le livre de confraternités de Saint -Gall, publié par M. Piper.