I. — Les Chartes
A. — SERMENT d'un PRÉVÔT DU CHAPITRE ' (1070 environ)
« Hoc audiatis, canonici hujus ecclesie. Ex hac hora inantea, non exigam in terra Sancte-Marie mei ministerii neque ministerii Ingelranni malas consuetudines, quas rétro ibi accepi, unde querelam habuistis adversum me, nec in ministerio mec accipiam scienter, nisi hoc quod ad prepositum inde pertinet, quod jure potero diracionari hic in hoc capitule pertinere ad prepositum. Et si hoc fecero insciens vel ahquis meorum per meum receptaculum, intra quindecim dies ex quo inde monitus cro ex parte cleri hujus capituli, persolvam eis sine lege quidquid inde accepero vel ille, aut diracionabor hic in hoc capitule quod jure acceperim vel ille, nisi talem necessitatem habuero quod inventa non sit ad hoc remanendum, et si eam habuero, postquam inde liberatus ero, infra quindecim dies
^ Cet acte n'a jamais été édité; il est transcrit au folio 138 v° de notre manuscrit.
diracionabor similiter meam justiciam, vel reddam ablatum sine lege, aut infra quadraginta cum lege. Huic sacramento interfuerunt :
Hugo, viccdominus, et filius ejus, Albertus;
Gauslinus de Leugis, et filius ejus Gauslinus;
Gonterius, filius Haimonis;
Teudonis;
Ebrardus Haimonis. »
Ce sermenl, prononcé en réunion capitulaire, a été prêté par un prévôt (lu Chapitre dont le nom n'est pas mentionné dans l'acte. Ce prévôt s'eno-ag'e à ne prélever sur les terres dont l'administration lui a été confiée, pas plus que sur celles du prévôt Eng-uerrand, aucunes mauvaises coutumes. Si par erreur lui ou l'un de ses serg'ents s'approprie ce qui ne lui est pas dû, il devra, sitôt averti, le restituer aux chanoines, sans payer d'amende, dans le délai de quinze jours; ou bien il devra prouver son bon droit en plein chapitre, à moins toutefois qu'il n'ait ag'i ainsi par nécessité absolue. Dans ce dernier cas, dès que cette nécessité aura cessé d'exister, il aura un délai de quinze jours pour se justifier ou rendre ce qu'il aura pris, ou bien un délai de quarante jours, mais en payant une amende.
La formule de ce serment est à rapprocher d'une autre formule analoo'ue publiée par les éditeurs du Curtiilaire de Notre-Dame de Chartres. Nous voulons parler du serment que prêtaient aux chanoines, vers l'année lloO, les serg-ents des prévôts '. Ces deux documents se rattachent à l'histoire des disputes rpii durèrent pendant plus de deux siècles entre le Chapitre de Charti'cs et les officiers charg*és de l'administration des biens capitulaires. Nous avons raconté précédemment ' comment, vers l'année 970. l'évêque Eudes, pour éviter de g*raves abus, remplaça l'économe, qui seul g'érail toutes les propriétés des
* De J.épinois et Merlel, Cart. de \.-D. de Chartres, lome I, p. 157. - Voii- plus haut, pages 134 et 135.
chanoines, par quatre prévôts dont il érig^ea la charg-e en dig-nité canoniale. Mais cette réforme ne fut pas aussi profitable qu'on eût pu l'espérer. Les prévôts entrèrent bientôt dans la voie qu'avait autrefois suivie l'économe. Dès le milieu du XP siècle, le serment que nous venons de publier en fait foi , ils commettaient toutes sortes d'exactions dans leur ministerhim^^ c'est-à-dire dans l'étendue des terres qu'ils administraient ; ils taillaient les prébendes à leur bon plaisir, et, jusqu'à la fin du XIP siècle, ces malversations des prévôts et de leurs serg'ents furent la cause des plus grands troubles dans le Chapitre de Chartres ~.
L'époque à laquelle fut prononcé le serment, dont nous avons fait Tanalyse, peut être fixée avec une certaine précision. Le prévôt Eng^uerrand, qui s'y trouve mentionné, est bien connu. C'est le même officier qui devint plus tard chancelier et doyen du Chapitre ^ En l'année 1072, Eng'uerrand apparaît comme doyen, il avait dû dès lors résig'ner ses fonctions de prévôt. Notre serment a donc été prononcé antérieurement à l'année 1072. D'autre part, parmi les personnag*es qui souscrivirent cet acte, se remarquent le vidame Hugnies et son fils Albert. Hug'ues, nous l'avons vu, était déjà vidame de Chartres en 1044^; il mourut vers 1075. Son fils Albert, ainsi que Goslin de Lèves, a sig-né en l'année 1070 environ diverses chartes de l'abbaye
* Ce mot mlnisterium , qui est employé deux fois dans la teneur du serment, fut l'expression consacrée dès le principe pour désigner la circonscription territoriale confiée à la garde d'un prévôt. Une lettre adressée en 1022 par les chanoines de Chartres à Hugues, archevêque de Tours, en fait foi. On y lit : Terras nostras quse sunt in ministerio Hervei et Tetoldi... predatl sunt (Lettres de Fulbert, édition de Villiers, f" 10'5 v"). Hervé et Tétold étaient deux prévôts du Chapitre et vivaient au temps de Fulbert. •
2 Cf. Lépinois et Merlet, Cartul de N.-D. de Chartres, Introduct., p. XCVIII et sv.
3 L'obit d'Enguerrand se lit au 19 mai dans notre Nécrologe ; il est ainsi conçu : [Oè«V] Ingelrannus , hujus secclesie decanus et prepositus fidelis et cancellarius utilis.
* Voir plus haut, p. 117.
de Saint-Père'. Enfin Gontier, fils d'Haimon, a mis ég-alement sa sis'nature au bas d'un titre de l'abbave de Saint-Père, antérieur de quelques années à 1070 '. Il résulte de là que ce serment, prêté en présence des chanoines par un prévôt inconnu, a été prononcé avant 1072, mais peu de temps auparavant et très probablement vers 1070.
B. — SERMENT DE HUGUES DE GALLARD0:S ^vers 1100)
« Notum sit omnibus tam presentibus quam futuris sancte Carnotensis ecclesie fratribus quod Hugo de Gaulardone abjuravit in capitule Béate Mariç, coram omnibus tam clericis quam laicis, sicut et pater suus ante abjuraverat in presentia comitis Teobaldi, se non ulterius accipere pedagium de re canonicorum communi aut propria que duceretur per castrum suum. Abjuravit etiam se nullum ex rusticis Béate Marie in viaria sua manentibus moniturum de justicia quin prius dicat ammonitionis causam. Moniti autem, sicut supradiximus, denominata offensionis causa, ad castrum suum semel ibunt, et, si légale exonium ipse vel serviens suus habuerit, oportebit eos redire tantum alla vice. Quod si aliquis adversus supradictos rusticos proclamaverit et proclamator légale exonium habuerit, rustico in domo sua contramandabitur. »
Ce serment ' a été publié sans aucun commentaire par M. Benoît dans V Annuaire du département d'Eure-et-Loir pour l'année 1844 (p. 378) ; il a été reproduit par M. L. Merlet dans son Histoire de Gallardon ^ Comme le précédent serment , il a été prononcé en plein chapitre. Hug'ues, seig'neur de Gallardon, à l'exemple de son père, jure de ne jamais faire payer d'impôt pour les marchandises, quelles quelles
* Cartul. de Saint-Père, p. 212-215.
- Ibidem, p. 159.
' II. est transcrit au folio 129 r° de notre manuscrit.
* Mémoires de la Société archéologique d'Eure-et-Loir, tome II, p. 293, note 1.
soient, appartenant à la manse du Chapitre ou à un chanoine en particuher, qui traverseront son bourg" de Gallardon. Il s'eng^ag-e ég*alement à n'appeler à son tribunal aucun des tenanciers du Chapitre demeurant dans l'étendue du ressort de sa justice, sans lavoir averti au préalable du motif de cet appel. Le paysan dûment averti ne sera tenu d'aller à Gallardon qu'une seule fois. Si Hug^ues ou son serg'ent font valoir une excuse lég^ale pour ne pas jug'er la cause du tenancier qu'ils auront ainsi déplacé, celui-ci devra revenir encore une fois à Gallardon; mais après ce second voyag'C il ne répondra plus à l'appel. Si une autre personne que Hug'ues porte plainte contre l'un des dits tenanciers et que le plaig'nant ait une excuse lég'ale pour ne pas comparaître au jour dit . il devra en faire avertir le tenancier à domicile.
Ce serment montre avec quel soin jaloux les chanoines défendaient contre les seig^neurs leurs droits personnels et aussi ceux des paysans qui cultivaient les terres du Chapitre.
M. L. Merlet, dans son Histoire de Gallardon, suppose que cet acte est de la seconde moitié du XIP siècle et que le personnag^e précédemment mentionné est Hug^ues, seig'neur de Gallardon de H70 à 1190 environ. Mais, dans le manuscrit de Saint-Etienne, que M. L. Merlet n'avait pas entre les mains lorsqu'il composa cet article , l'écriture du document révèle une transcription faite dans les premières années du XIP siècle ; il est donc évident que ce serment copié à la suite du Nécrologie en l'année 1100 environ n'a pas été prononcé vers 1180.
M. L. Merlet ne sig'nale point de seig-neur de Gallardon du nom de Hug'ues, vivant au début du XIP siècle: il suppose qu'antérieurement à 1120 la seig'neurie de Gallardon appartenait aux vicomtes de Châteaudun : il v a là, comme on va le voir, une erreur de date. Les vi-
comtes de Chàteaudun étaient suzerains des seig'ueurs de Gallardon , mais, dès le XP siècle, ils n'étaient plus propriétaires de ce château. Nous en citerons comme preuve un acte du mois de décembre 1207, où la série et la filiation des seiguieurs de Gallardon pendant le XP siècle sont
elairemenl indiquées. Par cet acte, Henri, archidiacre de Chartres, confirme à l'abbaye de Bonneval i'ég'hse de Notre-Dame de Gallardon qui avait été concédée en 1118 à ce monastère par Tévêque Geoffroi. On y lit : Ecclesiam de Gualardoue sicut ah Alberto, ejusdem castri domino, fundata est cum ineremeutis et donis que llerveus, ejiis fdius, eidem ecclesie contulit et hiis omnibus que postea filii ejus Ihufo et Garinus et eorum successores addiderunt, eisdem monachis in perpetuum confirmamusK Ce passao'e est très important, parce qu'il nous apprend la g'énéalogne de personnao^es dont les noms étaient déjà connus, mais que l'on ne savait pas avoir été seigMieurs de Gallardon et qu'on ne pouvait rattacher d'une façon certaine les uns aux autres. Le premier est cet Albert, fondateur de l'ég'lise de Notre-Dame , qui apparaît- dans plusieurs documents de 1025 à 1037 environ, et qui porte le titre de dominus castri de Galardone. Voilà donc un seig-neur de Gallardon distinct des vicomtes de Ghàteaudun et vivant dans les premières années du XP siècle. Il faut ajouter cependant qu'Albert tenait sa terre et son château de Gallardon de la munificence de ces mêmes vicomtes, qui, avant lui , paraissent avoir été les véritables seiguieurs du bourg\
L'histoire d'Albert touche de très près à celle du célèbre vicomte de Ghàteaudun, Geoffroi, que la correspondance de Fulbert nous fait entrevoir sous un jour peu flatteur. Cette correspondance nous fait connaître entre autres choses qu'il y avait déjà au début du XP siècle à Gallardon un castellum, lequel fut détruit par le roi Robert le Pieux au cours d'une de ces g-uerres de seig*neur à seig^neur si fréquentes à cette époque. Vers l'année 1020, le vicomte GeofTroi, propriétaire de ce château, entreprit de le réédifier, malg'ré l'opposition du roi et de l'évêque de Chartres. Sur le refus qu'il fit de détruire son nouveau donjon, l'excommunication fut lancée contre lui. GeofTroi s'en veng-ea en ravag'cant les propriétés de l'évêque Fulbert et celles du Chapitre de Chartres. Cette lutte, dont le clerg'é chartrain eut beaucoup à souffrir,
' Archives d'Eure-et-Loir, fonds de l'abbaye de Bonneval.
ne se termina pas à l'avantag-e de Fulbert ; car le donjon de Gallardon resta debout et continua de menacer les terres de Notre-Dame. Geoffroi en confia alors la g-arde à Albert, qui devint ainsi, sous la suzeraineté des vicomtes de Chàteaudun, le premier seig-neur de Gallardon. Albert, au commencement de l'année 1028, souscrivit la charte de restauration de l'abbaye de Coulombs K II vivait encore en 10332. Nous avons vu précédemment qu'il fonda dans son château l'ég-lise de Notre-Dame et qu'il eut un fils, Hervé, qui lui succéda comme seig*neur de Gallardon. En 1052, Hervé assista à la fondation du prieuré de Saint -Thomas d'Epernon ^. Vers 1080, le moine Paul écrivait dans le Cartulaire de Saint-Père : Nmic Herveus , de Walardone dominus, suis viribiis confidens, nuUam consuetudinem vult reddere ''. Hervé fut père d'Hildeburg'c, qui mourut en odeur de sainteté dans l'abbaye de Pon toise, le 3 juin 1115, et dont la vie a été écrite par un contemporain. L'auteur de cette Vie parle de la femme d'Hervé qui se nommait Béatrix et qui était d'illustre orig-ine : Hildeburgis de nohili prosapia in pago Camotensi, Castro Galardone, exorta est. Hujiis pater extitit Herveus., castri Galardonis dominus, potens divitiis et honorihiis, genitrix vero illius Beatrix vocata et ipsa parejitali generositate eximia. Outre Hildeburg-e, Hervé eut quatre fils : Hug*ues, Guérin, Gui et Milon. Il mourut vers 1090^ et fut enterré dans l'abbaye de Bonneval ^ Hug-ues, son fils aîné, hérita de la seig'neurie de Gallardon. Vers l'année 1100, Hug-ues
^ Gallia Christiana, tome VIII, Instrumenta, col. 297.
- II a souscrit une charte de l'abbaye de Saint-Père , rédigée entre 1033 et 1037 [Cartul. de Saint-Père , p. 160).
' Moutié et de Dion, Cartulaire de Saint- Thomas d'Epernon et de Notre-Dame de Maintenon. Rambouillet, 1878, in-8°.
* Cartulaire de Saint-Père , p. 42.
^ Dès 1092 son fils Hugues devait lui avoir succédé à Gallardon. Cf. Cart. de Marmoutier pour le Dunois , p. 135.
*"' C'est ce que nous apprend son fils Hugues dans la charte de fondation du prieuré d'Auneau {Annuaire du département d'Eure-et-Loir, année 1867, p. 95).
apparaît avec le titre de Gualardonenshim dominiis dans la charte de fondation dn prieuré dWuneau. Ce même document montre que Hug'ues avait épousé Ag^nès; qu'il avait une fille, Mathilde, encore toute jeune , parvula ; que ses trois frères s'appelaient Guéi'in , Gui et Milon ; enfin qu'il se préparait à partir pour Jérusalem, dominicwn quoque sepulchrum lerosolifuiis petiturus.
Hug'ues se joig'nit sans aucun doute à l'expédition dirig^ée en Palestine par Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, expédition où péril le comte de Chartres. Étienne-Henri (19 mai 1102). Il est probable ((ue Hug'ues trouva lui-même la mort en Terre-Sainte. Dès les premières années du XII® siècle, ses frères Guérin et Gui lui avaient succédé, le premier comme seig'neur de Gallardon, l'autre comme seig'neur d' Anneau.
C'est cet Hug-ues. seig^neur de Gallardon de 1090 à 1102 environ, qui a prêté le serment précédemment édité. On voit, d'après le texte de ce serment, que le père de Hug^ues, Hervé, avait autrefois fait une promesse analognie en présence du comte de Chartres, Thibaut III; et il est très probable que le père d'Hervé, Albert, fît semblable serment aux chanoines de Chartres lorsque furent apaisées les disputes qui s'étaient élevées entre l'Evêque, le Chapitre et Geoffroi de Chàteaudun à propos de la reconstruction du château de Gallardon.