GASTON, SABINE
SABINE ) entrant p&r la droUo, tine lettre ouverte à la main, ' très. agitée.
Ab, mon ami, quel événement! quel malheur !
Uue robe manquée?
THÉÂTRE DES GENS DU MONDE
SABINE
Pis que cela! M. de Pédrigo...
GASTON
Il s’est battu avec M. de Vosas...
SABINE
Au contraire, mon ami . Sans me prévenir, il est parti ce matin pour Monaco. Voici la lettre que je viens de trouver sur ma toilette .
GASTON
Quoi!.. Si subitement. . .
SABINE
Vous l’aurez trop effrayé avec la photographie de M. de Vosas; il ne se sera cru en sûreté qu’en passant la frontière! Ah ! je ne prévoyais pas cet excès de prudence !
GASTON
Quel inconvénient voyez-vous à ce qu’il soit allé à Monaco?
Vous ne savez donc pas qu'il s’y est ruiné deux fois ! Monaco! Monaco!... mais j’aimerais mieux encore la Valnani !... Me voilà dévalisée comme dans un bois !
GASTON
Pauvre chère Sabine !
SABINE
Ne riez pas ! Au printemps, je n’aurai plus rien à me mettre. Il me faudra prendre une petite couturière à la journée, pour tirer parti de mes vieux chiffons!... Oui, Verdan, je vais en être réduite là, moi qui me faisais habiller chez Couturin, moi qui le comblais de Malaga, son
vin de prédilection, moi qui daignais serrer la main à sa femme et à sa Clle , afin d’être sa cliente préférée. Et qu’est-ce que j’ai fait pour être si cruellement punie, je vous le demande ! Ah ! c’est à douter de la Providence.
GASTON
On en douterait à moins.
Mon ami, mon cher ami, donnez-moi une preuve de votre affection, rendez-moi un service, un tout petit service.
GASTON
Encore une photographie à glisser?
SABINE
Non, ce moyen m’a trop mal réussi. '
GASTON
Quoi donc alors?
SABINE
Partez ce soir pour Monaco.
GASTON
Hein! quoi! vous voulez?... Ah! bieni si je m’attendais!...
SABINE
Monaco est une ville charmante qui vous plaira, à coup sûr.
•>. GASTON
Maisjela connais !...
SABINE
Vous ne l’avez jamais visitée dans l’état d’èsprit où vous êtes.
THÉÂTRE DES GENS DU MONDE
GASTON
Je ne comprends pas.
SABINE
Vous avez des ennuis; vous venez de me les conter. Vous cherchez des consolations; vous avez même pensé que je vous en donnerais. Eh bien, je fais plus... Je vous envoie à Monaco où vous trouverez des distractions de toute sorte.
GASTON
Quoil vous me conseillez^...
SABINE
Oui, dans votre intérêt.
GASTON
Mille fois trop bonne !
• SABINE
Et dans le mien.
CASTON.
Oui, dans le vôtre surtout. Mais qu’est-ce queje peux faire à Monaco qui vous soit utile et agréable?
SABINE
■ Arracher mon mari à la banque.
Deux gendarmes feraient bfen mieux l’aSaire.
SABINE
Je vous en prie, ne plaisantons pas .
GASTON
'Mais èomment voulez-vous que je...
SABINE
En lui laissant entendre que je cours un grand danger
GASTON
Quel danger?
SABINE
Vous le savez bien, puisque vous n’êtes venu me^voir aujourd’hui que dans l'intention de me le faire courir vous-même.
- GASTON
Quoi, vous me faites aller à Monaco pour dire à votre mari...
En mettant, bien entendu, l’anecdote sur le compte d’un autre.
GASTON
Naturellement. Mais il ne me croira pas.
SABINE
Vous lui rappellerez Thistoire de madame de la Rondière.
GASTON
Avec l’inspecteur de&douanes ?
Sabine.
Vous lui ferez comprendre que la situation est identiquement la même, et il vous croira...
GASTON
S’il n’est pas jaloux ...
SABINE
Il le deviendra... à regret, j’en conviens, parce que ses habitudes de jeu vont être dérangées; mais il le deviendra
THÉÂTRE DES GENS Db MONDE
sûrement, je vous l’affirme, le jour où il sera suffisamment inquiété ; et c’est à vous à l’inquiéter comme il faut. Voilà qui est convenu, je compte sur vous, vous consentez... Bon voyage... adieu... et merci!
Permettez... Je ne suis pas encore parti.
‘ SABINE
Vous me refusez ?
GASTON. '
Pas précisément; mais avant de me mettre en route, j’ai un conseil à vous donner... (a pan.) Voici mon affaire!
SABINE
Un conseil... qui est?
GASTON
De partir à ma place.
SABINE
Moi?
GASTON
Vous.
SABINE
Vous n’y pensez pas...
GASTON
Pardon... et très-sérieusement encore, (a pan.) Comme cela, je l’éloigne de ma femme. (Haut.) J e ne' vous serais d’au, cune utilité. Et, en admettant même que Pédrigo, rendu jaloux par moi, revînt bien vite à Paris, à la première occasion, il repartirait de plus belle, et ce serait toujours à recommencer.
SABINE
C’est vrai. Ab ! les femmes sont bien à plaindre.
GASTON
Tandis qu’en allant le trouver vous-même, vous avez cent cordes à votre arc pour le guérir du jeu.
SABINE
Je vous serais obligée de m’en indiquer une seule.
GASTON
Supposons un instant qu’il se soit adonné à cette funeste passion pour les mêmes raisons qui m’ont déjà fait déserter le toit conjugal.
SABINE
Ï1 s’est souvent servi de ce prétexte pour essayer de se justifier.
GASTON
J’en étais sûr. Eh bien, il faut lui enlever cette dernière excuse.
Comment cela?
SABINE
GASTON
En vous rappelant que vous êtes femme et ... . sa femme.
SABINE
Croyez-vous donc que je l’aie oublié ?
GASTON
Complètement! (So reprenant.) Non, Sabine, car je suis persuadé que votiS allez rejoindre votre mari, afin de le contraindre, par votre coquetterie, à retomber à vos pieds.
24 THEATRE DES GENS DU MONDE
SABINE
Vous voulez?
GASTON
C’est une cmelle nécessité, j’en conviens.
SABINE
Oh ! oui !
Gaston.
Mais, une fois à vos pieds, il tourne le dos au baccarat.
Je nedis pas!..
GASTON
Il se trouve face à face avec les chefs-d’œuvre que vous confectionne Couturin.
SABINE
C’est juste.
GASTON
Et... dans l’intérêt de votre garde-robe!..
SABINE
Vous avez raison... je partirai ce soir.
GASTON, à part.
Enfin. *
SABINE
Mais il me le paiera... Me forcer à courir après lui... pour m’en faire adorer... c’est d’un sans gêne...
. GASTON, à part. ^ ^
Elle est étmirdissante !
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