‹ Un mari dont on se moqueChapitre 11 sur 22 · ON EST MOINS TIMIDE · texte numérisé non relu

ON EST MOINS TIMIDE

Un cerlain jour, pcndan! que la patronne était sortie, on flânait un peu dans les bureaux, suivant l'iisoge immcuiorial de missiours les employés. Adolphe luimême parcourait un journal ; le pore Pulois essayait avec de l'eau de faire disjiaraître des taches au revers de son paletot, et le petit Puceron, debout contre une croisée, regardait passer le monde dans la rue do Rivoli, où il en passe beaucoup.

Tout à coup, ce dernier s'écrie :

— Ah! voilà deux jeunes filles fort gentilles!... figures mutines, tournures lestes... mise assez coquette... mais mal chaussées!... ah! très-mal chaussées, voilà ce qui me désenchante!... Êtcs-vous comme moi, monsieur Corniquet? une femme qui

porte des souliers éculés ne m'inspire pas la moindre confiance!...

Adolphe continue de parcourir le journal, tout en répondant :

— Ma foi, je ne fais pas grande attention à tout cela I . . .

— A tout cela!... Comment! ce sont les femmes que vous appelez : tout cela ! En vérité, je ne vous comprends pas... Est-ce qu'àBrives-la-Gaillarde, les hommes ont le cœur en papier mâclié?... A votre âge, lavued'unjoliminois doit cependant faire dereffet... quant h moi, je déclare que je suis amoureux de toutes femmes qui en valent la peine...

— Même quand elles portent un tablier et font la cuisine? dit Adolphe en souriant.

— Eh bien, oui, monsieur, même quand elles font la cuisine... Ah! ah! je comprends pourquoi vous me dites cela!... c'est à cause de Margotle... vous jetez des pierres dans mon jardin . . . Tiens I . . . tiens ! . . . vous vous lancez!... Mon Dieu! je ne m'en défends pas .. cette grosse mafflée me revient assez... Mais il y a ici une autre femme dont j'aurais été volontiers amoureux... si je l'avais osé... mais il ne fallait pas oser, vu que c'est la patronne...

— Ma marraine I vous auriez été amoureux de ma marraine?

— Pardieu I il me semble qu'elle en vaut bien la peine : l'air un peu sévère, c'est vrai; le teint légèrement brun, mais tout cela donne du cachet à sa

Om EST MOINS TIMIDE.

beauté. Est-ce que vous ne trouvez pas que c'est une superbe femme, monsieur le filleul?

— Ma marraine... mais... je crois que oui...

— Vous n'en êtes pas certain?

— C'est que... je ne l'ai pas encore bien regar- (Ic...

— Quoi! vous dînez tous les jours en face de madame Beaunoir, et vous ne l'avez pas encore bien regardée '....Allons, dccidcmcnt, je vois que le potage et le beefsteak ont plus d'attraits pour vous qu'une jolie femme I

Adolphe ne répond plus rien. Mais, au dîner, il se rappelle ce que lui a dit Puceron, et, pour la première fois, se hasarde à regarder sa belle marraine. Lauronline était justement, ce jour-là, coiffée rien qu'avec ses cheveux qui étaient magnifiques, et cette coiffure est toujours celle qui sied le mieux à une femme, lorsque sa figure a déjà du charme. Adolphe qui, jusque-là, avait eu peur de sa marraine, à laquelle il croyait autant de sévérité dans les traits que dans la voix, est tout surpris de voir une physionomie douce, aimable, rien enfin qui annonce ce tyran femelle que son imagination s'était forgé. Il peut d'autant mieux alors contempler Laurentine, que celle-ci, tout en dînant, s'amusait à examiner des images de modes et ne regardait pas de son côté.

Adolphe éprouve comme un sentiment de bienêtre, il lui semble qu'il respire plus à son aise; il commence à se trouver bien niais d'avoir eu peur

d'une femme jeune encore, et dont le sourire est si agréable ; car Laurcntine souriait de temps à autre, en regardant des modes qui lui paraissaient bizarres ou ridicules. Cette confiance qui renaît dans le jeune homme lui ôte un peu de sa timidité, et il se permet de dire :

— Il y a là des modes bien originales, n'est-ce pas, marraine?

La belle veuve relève la tête avec surprise : c'était la première fois qu'Adolphe parlait sans être questionné. Elle le regarde d'un air étonné, en disant :

— Comment! mon cher filleul, c'est vous qui venez de faire cette réflexion?

— Oui... sans doute... est-ce que cela vous fâche?

— Nullement, bien au contraire, je suis charmée que vous trouviez enfin quelque chose à dire! Mais j'en suis toute surprise, car depuis que vous demeurez ici, que vous dînez tous les jours avec moi, voilà la première fois que vous parlez autrement que pour répondre à mes questions. Ah ! vous n'êtes point bavard, je dois en convenir I

— Ma marraine, je suis très-timide...

— Vous l'êtes trop, mon ami; chez les hommes, cela peut souvent être nuisible; non pas que j'admire ces messieurs qui veulent étourdir par leur babil et cherchent à imposer à ceux qui les écoutent; les fats, les suffisants, les menteurs sont insupportables ! Mais ne jamais oser se mêler à une conversation, rester muet quand tout le monde cause, crainilre de dire

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