ON EST MOL\S TIMIDE
Alors le petit Puceron, \cxé d'en êlre pour ses frais de malice, se disait :
— Il ne donne plus dedans ; c'est ma société, mon voisinage, qui lui ont ouvert l'esprit.
Cependant, depuis quelque temps, Adolphe sortait le matin de bonne heure, avant de déjeuner, et ne rentrait qu'au moment d'aller travailler à son bureau. Ces sorties avaient lieu trois fois dans la semaine. Laurentine ne les avait pas remarquées; mais, un jour, étant descendue dans ses bureaux plus tôt que de coutume et n'y voyant pas Adolphe, elle dit :
— Mon fdleul est un peu paresseux ce matin... Comment! il n'est pas encore levé, à neuf heures et et demie!
— Oh! il y a déjà longtemps que M. Adolphe est levé et sorti ! s'écrie Margotle tout en époussetanl les bureaux... mais c'est aujourd'hui son jour de fderde bonne heure... J'ai remarqué que c'était toujours les mardi, jeudi et samedi qu'il s'absentait le malin... et c'est aujourd'hui jeudi.
Laureiiline demeure toute surprise; elle éprouve comme un serrement de cœur; de ces émotions dont soi-même quelquefois on ne se rend pas bien compte, mais qui ont cependant leur motif. Elle regarde ses deux autres commis qui sont à leur poste, et leur dit:
— Est-ce vrai, messieurs, que M. Coriiiquet s'absente ainsi souvent et comme vient de le dire Margotte?
Le \ieux Putois relève la têle, regarde au plafond et répond enfin :
— Madame... je vous avouerai que je ne l'ai point remarqué.
Mais le petit Puceron se hâte de dire :
— Oui, madame, oui, oui, Margotte a parfaitement raison. Depuis un mois... ou cinq semaines... je ne sais pas au juste, mais il y a bien ce temps-là. Les mardi, jeudi et samedi, M. Corniquet n'arrive qu'après nous au bureau, et il ne descend pas de sa chambre, car il est presque toujours en nage... on voit qu'il vient de dehors et qu'il a couru... beaucoup couru!... Ahl dame!... nos petites connaissnnecsne demeurent pas toujours dans notre quartier... eh! eh!... le jeune homme se lance... Enfant chéri des dames ! je trouve en...
— Et vous lie lui avez pas demandé oii il allait si souvent? reprend Laurentine en interrompant le chant du jeune Puceron.
— Non, madame. Oh! ces choses-là... ça ne se demande pas ! ça se devine ! . . . on a un cœur. . . 11 paraît qu'il ne peut la voir que le matin!...
Laurentine laissj le petit commis faire ses commentaires; elle entre dans son cabinet. Elle se sent attristée, contrariée; elle croyait posséder entièrement la confiance de son fdleul, elle voit qu'il a des secrets pour elle. Cela lui cause une peine dont elle s'étonne elle-même; car elle se dit que ce jeune homme ne peut pas vivre comme une petite pension-
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naire et qu'il est très-naturel qu'il ait, comme dit M. Puceron, fait une petite connaissance. Mais alors elle n'a donc plus sa confiance entière, et il lui a menti la dernière fois qu'elle l'a interrogé sur ce sujet.
Cinq minutes s'écoulent; Adolphe arrive tout en nage ; il essuie la sueur qui coule de son front, en disant :
— Je me suis attardé... je ne croyais pas qu'il était déjà près de dix heures!...
Laurentine, qui a entendu la voix de son filleul, sort de son cabinet, regarde qnchjues instants le jeune homme, qui se hâte de s'essuyer le visage, et lui dit d'une voix altérée :
— Mon Dieu ! mais il ne fallait pas tant courir, Adolphe; vous voilà tout en nage I vous vous rendrez malade ! . . . Votre besogne n'est pas si pressée, . . et je ne veux pas que tous les mardi, jeudi et samedi... puisque ce sont ces }ours-là que vous avez affaire, vous risquiez d'allraper une fluxion de poitrine pour être plus vite à voire bureau. .. restez même plus tard où vous vous plaisez tant, si cela vous est agréable, je ne vous gronderai pas pour cela !. .. seulement, vous auriez pu me prévenir... que vous sortiez ainsi le matin...
— Mon Dieu! ma marraine, c'est vrai... j'aurais peut-être dû vous demander la permission... maisjf n'ai pas osé...
— Oh! vous n'avez pas besoin de ma permission
m MAIU DO.ST ON SE MOQUE.
pour aller chez les personnes qui vous attendent... trois fois par semaine. . .
— Si vous trouvez que ce soit trop, je n'irai que deux fois...
— Allez-y tant que vous voudrez I ce n'est pas moi qui vous en empêcherai !
La belle veuve a dit ces derniers mots avec un accent de dépit assez prononcé et elle s'apprête à rentrer dans son cabinet, lorsque Adolphe reprend :
— C'est mon professeur qui m'avait dit qu'il valait bien mieux 'prendre trois leçons par semaine dans les commencements... ensuite, on en prend moins.
Laurentine s'est vivement arrêtée, elle se tourne vers Adolphe en disant :
— Comment, de quel professeur parlez-vous ?
— De mon professeur d'escrime, M. Gàtechair, de chez qui je viens en ce moment et chez lequel je vais prendre des leçons les mardi, jeudi et samedi... Oh! c'est un des premiers professeurs de Paris, et, avec lui, on est bientôt en état de se défendre.
La physionomie de Laurentine s'est tout à coup éclaircie, son regard n'est plus le même, et c'est maintenant avec un ton affoctueux qu'elle répond :
— Comment! Adolphe, c'est pour prendre des leçons d'armes que vous sortez ainsi le matin?...
— Oui, ma marraine, est-ce que vous trouvez ([ue j'ai tort?
— Je ne dis pas... mais, enfin..., apprendre à tirer
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l'épée... c'est dire qu'on est disposé à se battre si l'occasion s'en présentait... je ne vous croyais pas duelliste !
— Ma marraine, je n'ai nullement le désir d'avoir un duel, mais cependant, si l'on m'insultait... ou bien si quelqu'un se permettait de vous manquer de respect, croyez-vous donc que je le souffrirais?... J'ai vu dans beaucoup de pièces de théâtre qu'il y avait mille circonstances où il fallait se battre, et je me suis dit que c'était bien le moins que l'on sût alors se bien conduire sur le terrain.
— Vous avez raison, mon ami, oui, en effet, l'escrime est une science indispensable à ur* homme,... et j'avais tort de vous blâmer... Continuez donc de prendre vos leçons, mais seulement promettez-moi que vous ne chercherez jamais querelle à personne.
— Oh! je vous le jure, m,a marraine.
Laurerîline adresse à son filleul un charmant sourire, puis remonte dansson appartement, et Adolphe va se placer à son bureau Quant au petit Puceron, depuis qu'il sait que son jeune collègue apprend à faire des armes, il change complètement de ton avec lui, ne lui parle plus que d'un air de déférence et ne se rciinct plus de lui couler la moindre blague.
«6 m MARI DONT ON SE MOQUE.