SE REGARDE BEAUCOUP
— Je ne crois pas, ma marraine... ou du moins je ne les aimerai pas autant que vous I
En disant cela, Adolphe regarde Laurentine ; ses yeux expriment bien tout ce qu'il ressent pour elle, ils sont pleins de feu, de dévouement; ia belle veuve porte, de son côté, ses regards sur lui, et cette fois le jeune homme ne baisse pas les yeux, il ose affronter l'éclat de ce regard alors si doux et si tendre ; il éprouve une émotion qui lui était inconnue, il lui semble que son âme, que son cœur viennent de puiser une nouvelle existence dans les yeux de sa marraine, il ne peut plus en détacher les siens... C'est î,aurcntine qui, la première, détourne la tête en rougissant, tandis qu'un léger soupir s'échappe de son sein.
A dater de ce jour, Adolphe ne se sent plus le même, il ne pense, ne rêve plus qu'à sa marraine; il saisit avec empressement toutes les occasions qui peuvent le rapprocher d'elle ; il attend avec impatience le moment du dîner, alors il peut la contempler tout à son aise, car maintenant c'est elle qui a presque toujours ses regardsbaissés,c'estelle qui évite de rencontrer les siens. Mais il y a cependant des moments où l'on s'oublie, où il faut bien regarder celui qui nous parle ; alors avec quel bonheur ces deux regards se confondent, s'entendent, et maintenant c'est toujours la bille veuve qui baisse les yeux la première, comme si elle craignait de trop laisser voir ce qu'elle éprouve.
Dans les premiers temps de son séjour chez sn marraine, Adolphe Irouvait le temps long, le travail 'ïionotone, la journée étemelle; maintenant tout est changé : il n'éprouve plus un seul moment d'ennui, Je temps passe vite ; il travaille encore avec plus de zèle, et tout cela en pensant toujours à sa belle marraine, en se disant :
— Je veu'v qu'elle soit contente de moi, de mon travail, de mon zèle... elle me récompensera par un sourire... et un doux regard... Ah ! pour un de ses regards... il n'est rien que je ne sois capable de faire.
Et, en effet, le filleul travaillait comme quatre, il en faisait plus à lui seul que les deux autres commis, et c'était Laurentine qui était souvent obligée de lui (lire :
— Mon ami, vous travaillez trop... vous ne vous reposez jamais, vous vous rendrez malade... je veux que vous vous amusiez et sortiez plus souvent... songez que vous devez m'obéir !
Adolphe allait au spectacle ou se promenait pour obéir à sa marraine, mais quand elle lui demandait s'il s'clait amusé, il répondait :
— Non, je ne m'amuse plus loin de vous... ah ! ^i /ous veniez avec moi! c'est alors que je m'amuserais I mais vous m'accordez bien rarement celle fiivcur... dans les ])remiers mois que j'étais ici, vous consentiez quelquyibis à venir avec moi, soil à la proiaenude, soit au spectacle... mais maintenant c'est î>i
ON SE REGAr.DE BE\UCOUP. &1
.*arc I si rare... que je crois que cela ne vous est pas agréable!...
Cela était au contraire trop agréable à Laurentine, elle prenait trop de plaisir à être en lète-à-téte avec Adolphe et elle en sentait le danger, c'est pour cela qu'elle voulait fuir les occasions. Car il n'y avait plus à se le cacher, c'était de l'amour qui se glissait dans son cœur, de l'amour pour son filleul !... elle se trou- • vait très-blâmable et ne voulait j)as y céder.
Plus d'une fois après le dîner, pendant lequel Adolphe la regardait fort tendrement, Laurenlmeest remontée dans son appartement, en se disant :
« Cela ne sauraitdurer ainsi... Chaque jour jcsens que ma raison est plus faible que mon amour... Ah ! je suis folle I aimer mon filleul... moi qui, jusqu'à présent, n'avais point connu l'amour... qui avais liravé ce sentiment... Je suis ridicule... je le sens... à quoi peut me mener cet amour?... Adolphe n'a que vingt-deux ans à peine, moi, j'en ai trente bientôt... en supposant qu'il m'aime maintenant, dans cinq ou six ans il ne m'aimera plus... je ne puis donc être sa femme, ce serait me préparer et à lui des regrets éternels... car je sens bien que je serais jalouse... très-jalouse... Non, je suis trop vieille pour être sa femme... et quant à être sa maîtresse... je ne le veux pas 1 ce serait me rendre méprisable à ses yeux... et me préparer encore des tourments éternels... D'ailleurs, Adolphe semble m'aimer maintenant, mais à son âge ou aime toutes les femmes... il ne voit que
moi, c'est vers moi que se portentsesyeux... demain, qu'il se trouve avec une femme jeune et jolie, il cessera de penser à moi. Il faut donc que je surmonte ce sentiment qui m'entraîne vers lui, ou que je trouve un moyen pour changer notre situation. Pauvre garçon I...je ne puis le renvoyer cependant... oh! non, il a l'air si heureux près de moi ! Et je ne veux me séparer de lui que si son avenir était assuré.
A la suite de ces raisonnements, Laurentine s'efforce d'être plus froide, moins aimable avec son filleul, mais alors Adolphe se montre si triste, si inquiet, il semble si malheureux lorsque sa marraine a cessé de lui sourire, que celle-ci ne se sent pas le courage de l'affliger longtemps et, avec un tendre regard, un doux serrement de mains, elle lui rend bien vite sa gaieté et son bonheur.
Le petit Puceron observe en silence tout ce qui se passe, mais il ne se permet plus la moindre réflexion et se borne à fredonner entre ses dents:
« Du moment qu'on aime, on devient si doux !.,. » puis à pincer Margotte quand il peut l'atlrapcr.
M. FlLÏAVOT El SA FILLE. 93
VÏII
n. FLUTAYOT ET SA FILLP
Quelques semaines s'écoulent encore sans changer la situation de la marraine avec son filleul, lorsqu'une après-midi un nouveau personnage se présente chez madame Beauuoir.
C'est un monsieur de cinquante ans bien sonnés, mais qui fait encore le jeune homme, cela se voit de suite à sa mine, à sa tournure, à ses manières et surtout à son langage. C'est un grand homme maigre, flnct, pourvu d'une de ces figures que l'on appelle: en couperet, parce qu'elles présentent un angle parlait vues de profil et même de face. Ce sont des yeux petits assez vifs (jui veulent être spirituels et ne sont que curieux; c'est un grand nez pointu, une bouche rentrée, des pommettes saillantes et sur cette tète des
Qi UN MARI DONT ON SE MOQTJE.
cheveux poivre et sel, qui deviennent fort rares sut le devant, mais que l'on tâche de faire mousser avec la pommade et la frisure. Tel est M. Flulayol, ancien négociant en soieries, qui avait une excellente maison de commerce où il s'est enrichi, grâce à sa femme, qui, ainsi que madame Beaunoir, s'occupait des affaires beaucoup plus et beaucoup mieux que son mari. Celui-ci était fort lié avec le mari de Laurenline ; ces messieurs faisaient souvent ensemble des parties de plaisir, pendant lesquelles leurs femmes étaient plusieurs jours sans les voir. La mort de l'époux de Laurentine avait mis fin à ces relations. De son côté, M. Flutayot avait perdu sa femme, il avait aussitôt quitté son commerce, et comme un héritage assez considérable était venu alors augmenter sa fortune, il s'était plus que jamais abandonné à sou penchant pour les belles et les plaisirs.
M. Flutayot entre dans la pièce où travaillent les commis, regarde auiour de lui et s'écrie :
— C'est ma foi toujours comme autrefois I... madame Beaunoir n'a rien changé dans son intérieur; c'est d'autant plus étonnant que maintenant la mode est de tout changer..., de se faire beau, magnifique I... même quand on n'a pas le sou. Rien, jusqu'au père Putois, le vieux commis, que je retro;;v. I sa place... Oh I c'est superbe !... Bonjour, p;qia Vu iois... est-ce que vous ne me reconnaissez pas?... crpendant tout le monde m'assurcquojcnechangcp.is...
Le vieux commis relève ses lunettes, regarde ce
monsieur qui se dandine devant lui, et dit enfin:
— Pardon, monsieur, mais je ne me rappelle pas... Ah ! si... attendez... je crois me souvenir... monsieur Flûte... Flute...
— Flulayot, Lucas Flutayot, c'est cela même... Je savais bien que vous me reconnaîtriez I...
— Oh 1 j'ai eu de la peine. . . monsieur a beaucoup changé...
— Vieille brute I murmure le monsieur, en faisant un tour sur lui-mênc.
Pendant ce temps, Adolphe et Puceron examinaient ce nouveau personnage. Adolphe lui trouvait un air sans façon qui l'intriguait, et Puceron, qui le trouvait ridicule, disait à son voisin :
— C'est un rameneur... il a bien quinze cheveux sur le devant de la tôle; mais, avec ceux de derrière, qu'il ramène sur le front, il s'en fait une trentaine.
— Madame Bcaunoir est-elle chez elle'.' redemande le grand monsieur, en regardant les jeunes employés d'un air assez impertinent.
Le petit Puceron se caresse le menton, regarde ce monsieur en .^ourlant et ne lui répond pas. Mais Adolphe s'empresse de dire :
— Ma marraine était là il n'y a qu'un instant, monsieur; elle vient de monter chez elle, mais elle ne va pas larder à redescendre.
— Votre marraine?... ah! madame Beaunoir est votre marraine! et elle vous a recueilli chez elle !... c'est très-bien... c'est d'une excellente marraine...
96 UiN MARI DOM ON SE MOQUE.
mais je ne vois pas pourquoi je ne monterais pas chez elle... elle m'y recevra même plus commodément qu'ici.
Ce monsieur se dispose à quitter les bureaux, lorsque Laurentine y reparaît; elle pousse un cri de surprise en l'apercevant :
— Monsieur Flutayol!... ah! quel hasard...
— Oui, belle dame, c'est moi ; mais ce n'est point le hasard qui m'amène, je suis bien venu exprès... heureux de vous revoir et de vous présenter mes hommages...
— Mais il y a au moins cinq ans qu'on ne vous a vu!...
— Eh! mon Dieu, oui!... j'ai voyagé, couru le monde... comme Joconde ! Nous le savez, je suis naturellement volage et coureur... eh! eh! eh!... il faut bien que jeunesse se passe ! . . .
— Est-ce qu'il se ligure que nous allons le prendre pour un conscrit! murmure Puceron. Si c'est après sa jeunesse qu'il court, il aura beau faire ! ça ne se ramène pas avec un peigne comme des cheveux.
Laurentine a l'ait passer M. Flutayot dans son cabinet, où elle le fait asseoir. Ce monsieur, après avoir promené sa main par-dessus sa lètc, pour s'assurer que ses mèches sont bien à leur place, fait un sourire infiniment prolongé et s'écrie :
— En vérité, chère dame, je suis charmé de constater que le temps n'a pas fait le moindre tort à vo-
M. Fl.UTAYOT ET SA FILLE. 97
tre beauté!... loin de là!... je vous trouve plus belle encore que je ne vous ai laissée I
— Ah ! (le grâce I point de compliments, monsieur Flulayof, vous savez que je ne les aime pas!...
— Je sais que vous m'avez toujours traité avec beaucoup de rigueur, lorsque, du vivant de ce pauvre Bcaunoir, j'essayais de vous consoler de sa conduite un peu volage...
— Mais vous ne valiez guère mieux que votre ami, vous, et vous aviez cependant une femme qui méritait tout voire amour...
— Ma femme!... oh! je l'aimais très-convenablement et comme un mari doit aimer sa femme... eh ! eh I eh!... mais elle est morte... je l'ai regrettée... je vous jure que je l'ai regrettée I
— Je n'en doute pas, monsieur!
— Me voilà veuf!... Ah! par exemple, je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je n'ai point la moindre envie de me remarier !... je trouve qu'on est si heureux d'être son maître... de pouvoir voltiger... faire toutes ses volontés, sans quoi il y a toujours quelque chose qui ne va pas!...
— Et vous avez donc beaucoup voyagé, monsieur?
— Mais oui, pas mal... J'ai vu l'Allemagne, l'Angleterre, l'Italie... j'ai eu des bonnes fortunes partout... Ce n'est pas pour me vanter, mais si j'écrivais une relation de mes voyages, ce serait piquant... ce serait fort amusant!
— Pourquoi ne l'écrivez vous pas?
— Oh! je n'ai pas le temps... Et puis, écrire!... vous comprenez, il faut laisser cela à ceux qui en font leur métier...
-- Enfin, vous voilà revenu à Paris...
— 11 le fallait bien î Et ma fille, ma Clorinde, qui était en pension ici!... elle commençait à s'y ennuyer!
— Ah! c'est vrai, vous avez une fille! et j'oubliais de vous demander de ses nouvelles!...
— Oui vraiment, j'ai une fille, qui vient d'avoir dix-huit ans, et qui est charmante... belle comme un ange... On assure qu'elle rne ressemble beaucoup... Et de l'esprit! ah! de l'esprit comme un démon! Elle était dans un des premiers pensionnats de Paris; aussi elle a reçu une éducation extrêmement distinguée : elle joue la comédie... fait des charades... danse comme à l'Opéra... Je ne parle pas de la musique, cela va sans dire!... toutes les demoiselles aujourd'hui savent toucher du piano I... on sera même plus distingué quand on ne le saura pas!... Bref, Clorinde fait ma gloire ; elle n'ignore rien absolument ! . .. Son éducation m'a coulé fort cher, mais mes moyens me le permettaient!... Vous savez que peu après la mort de ma femme, j'ai hérité d'un vieux cousin auquel je ne pensais pas du tout, et que je croyais pauvre comme Jobl... aussi je n'allais jamais le voir! Le gaillard nous avait attrapés; il cachait son jeu! il était riche... et tout son bien m'esl revenu.
— Et marlemoiselle votre fille est toujours dans son pensionnai?
— Non pas!... oh ! elle en avait assez de sa pension; elle ne voulait plus y rester... La dernière fois que j'allai l'y voir, elle m'avait dit : « Papa, si tu ne me retires pas d'ici, je te préviens que je me ferai enlever!... » Ah ! ah! elle a tant d'esprit, et une petite tête si vive... si étourdie I... je me suis empressé de lui faire quitter sa pension, et maintenant elle est avec moi.
— Et cela vous rend très-heureux?
— Non, au contraire; je vous avouerai que cela me gêne... parce que, moi, accoutumé à la vie de garçon... moi... qui ai toujours quelques petites intrigues en train... vous comprenez... je recevais souvent des visites de femmes... et avoir ma fille avec moi... cela dérange mes hahitudes... il y a quelque chose qui ne va pas!... Aussi, je compte marier Clorinde le plus tôt possible, afin de reprendre bien vite ma chère liberté.
— Et mademoiselle votre fille désire-t-elle se marier?
— Oui, oui; elle me l'a déclaré très-franchement I Elle m'a dit un malin : « Mon cher père, je ne m'amuse pas du tout chez toi; ce n'est pas ainsi que j'entends l'existence. Je veux aller dans le monde, et lu me laisses sans cesse à la maison; marie-moi bien vite... afin que je puisse aussi m'amuser. » Ah! ah!.,, elle est ravissante! elle croit qu'on se marie pour
s'amuser! N'importe, je vais m'occiiper de cela... Oh! Clorinde ne manquera pas de pnrtis! Jolie, de l'esprit, des talents, et cinquante mille francs comptant que je lui donne pour dot, il me semble que c'est gentil!... Qu'en dites-vous, chère dame?
— Mais, assurément, mademoiselle votre fille trouvera très-facilement un mari. Je voudrais bien la voir; est-ce que vous ne me l'amènerez pas?
— J'allais vous le proposer et vous demander quel jour je pourrais vous la présenter?
— Faites mieux; venez dîner avec mademoiselle votre fille... Tenez... après-demain, cela vous convient-il?
— Parfaitement! C'est une chose convenue alors; après-demain, je vous amène ma Clorinde, dont j'espère que vous me ferez compliment.
— Je n'en doute pas, et je serai charmée de faire sa connaissance.
M. Flutayot a pris congé de la belle veuve en lui baisant la main comme un ancien preux, et il a traversé les bureaux presque en sautillant, ce qui fait dire à Pui oron :
— Il n'est pas possible! ce monsieur-là a été papillon... Seulement, il a commencé par là... et la métamorphose a eu lieu dans le sens inverse!
Laurcntine semble préoccupée pendant le restant de la journée. Au dîner, Adolphe se hasarde à lui dire :
— Ce monsieur qui csl venu vous voir dans la jour-
née a paru tout surpris de trouver vos bureaux, votre maison sur le même pied qu'autrefois...
— Ahl M. Flutayot!... Oui, il est grand amateur de changement, et croit que dans le commerce il faut jeter de la poudre aux yeux pour réussir; je ne suis pas de cet avis. C'e.^t un ancien ami démon mari... ce n'est point un mccliant homme, mais il a le défaut d'avoir encore, à son âge, les prétentions d'un jeune homme !
— C'est ce qu'il m'a seniblé...
— Au reste, vous ferez plus nmpic connaissance avec lui après-demain, car il viendra dîner avec sa Elle.
Adolphe n'en dit pas davantage sur M. Flutayot, dont il cesse de s'occuper; et Laurenlinc, toujours pensive, se relire chez elle plus tôt qu'à l'ordinaire.
Le surlendemain, sur les six heures, M. Flutayot arrivait chez madame Beaunoiravccsafdle; et la domestique, au lieu de les laisser entrer dans les bureaux, les faisait monter sur-le-champ à l'entresol, où Laurentine les attendait.
Mademoiselle Clorinde, qui entre dans sa dix-neu- \ième année, est, en effet, une fort jolie personne d'une taille moyenne, mais bien prise ; c'est une brune aux yeux noirs, très-vifs, très brillanis, qui ne se baissent pas facilement et n'annoncent point la timidité; son nez est légèrement aquilin, sa bouche fort petite, ses dents irréprochables, son teintd'une extrême friiîcheur; tout cela ne pouvait former qu'un ensemble
très-agréable. Le seul reproche que l'on pouvait faire à sa physionomie, était d'avoir une expression dédaigneuse qui frisait l'impertinence; mais lorsqu'elle riait, ce qui lui arrivait souvent, elle était vraiment fort séduisante.
— Voilà ma fdle, ma Clorinde que je vous présente!... ditM. Flutayot en saluant Laurentine, qui examine avec attention la jeune fille qu'on lui amène. Celle-ci sourit fort agréablement à la belle veuve, en lui disant :
— Mon père m'a dit, madame, que vous étiez une ancienne amie de ma famille; à ce titre, j'espère que vous aurez aussi pour moi quelque amitié.
— Je ne doute pas que vous la méritiez, mademoiselle, repond Laurentine, en embrassant sur le front mademoiselle Clorinde, tandis que son père se frotte les mains en murmurant :
— Comme elle sait trouver de jolies phrases ! ... et ce n'est pas moi qui la lui avais soulflée... d'autant plus que je ne sais pas faire des phrases... Je suis pour les mois, moi 1 oh ! je lance le mot très-facilement. J'en ai parfois de très-heureux.
Mademoiselle Clorinde, qui n'a pas l'habitude d'écouter parler son père, examine déjà le logement, en disant :
— C'est ici votre appartement, madame?
— Oui, mademoiselle.
— C'est bien bas!
— Un entresol 1 mais c'est au-dessus de mes bu-
M. l'LUTAYOT ET SA FILLE. 103
reaux... par cet escalier je puis y descendre sans sortir; c'est très-commode.
— Vous allez donc parfois dans vos bureaux, malame?
— J'y suis presque toute la journée, mademoielle.
— Pourquoi faire?
— Mais pour m'occuper dames affaires, surveiller mes employés...
— Ah! que c'est drôle ! Je croyais que c'était seulement les hommes qui se mêlaient de tout celai...
— On ne vous a donc pas dit, mademoiselle, que madame votre mère en faisait tout autant que moi?
Clorinde rougit jusqu'au blanc des yeux. Elle se •lince la bouche, puis répond :
— Mais non, non, on ne m'a jamais dit cela! Après tout! c'est que ça l'amusait probablement... mais, moi, ça ne m'amuserait pas!
— Obi toi, tu n'as pas du tout de goût pour les affaires sérieuses! dit M. Flutayot; aussi il faudra que je te choisisse un mari qui aime le travail et qui ne compte pas sur toi pour tenir ses écrilurcs.
— Des écritures 1 ô mon Dieu I qu'est-ce encore .]ue cela?
— Rassurez-vous, mademoiselle, dit Laurentine en souriant, les femmes sont rarement chargées d'une pareille besogne... et il y a d?ns un ménage mille soins plus agréables et qui leur plaisent mieux.
Margolte vient annoncer que le diuer tt^t servi.
toi UN MARI DONT ON SE MOQIE.
— Descendons alors, dit Laurentine, car ma salle à naanger est on bas.
On descend un escalier étroit, mais fort bien ciré, qui donne justement dans la salle à manger, où le couvert est mis. En voyant cinq couverts sur la table, mademoiselle Ciorinde s'écrie :
— Ah! vous avez du monde?... tant mieux ! j'aime la société, moi.
— Ce sont mes commis, mademoiselle.
— Ahl vous faites dîner vos commis avec vous!...
— Pas tous... Mais l'un est un vieil employé qui mérite bien cette faveur, et l'autre est mon filleul. Avertissez ces messieurs, dit Laurentine à Margotte.
Presque aussitôt Adolphe arrive, suivi dn vieux Putois. Le jeune homme devient rouge et embarrassé en apercevant du monde. Mais sa marraine va le prendre par la main, en disant à ses hôtes :
— Permettez-moi de vous présenter mon filleul, M. Adolphe Corniquet.
Mademoiselle Ciorinde part d'un éclat de rire, en s'éci iant :
— Corniquet!... ah! ce nom!... comment peut- Du s'appeler ainsi!...
— C'était le nom d'un parfait honnête homme, mademoiselle, ré|iond Laurentine d'un ton un peu r.évère; et je ne doute pas que son fils ne soit toujours digne de le porter, car depuis près de dix-huit mois qu'il est chez moi, je n'ai qu'à me louer de son zèle, de son travail et de sa conduite.
Mademoiselle Clorinde sent qu'elle a dit une sotlise, et, remarquant d'ailleurs que le jeune filleul est assez joli garçon, elle s'empresse de répondre :
— Ah I madame... ce nom de Corniquet m'avait fait rire... mais je n'ai pas voulu offenser monsieur... je n'en ai jamais eu l'intention...
— Je ne suis pas fâché I halbutie Adolphe.
— Tout ceci n'était qu'une plaisanterie, répond Laurenline; maintenant, à table! car le dîner se refroidirait...
— Et un dîner réchauffé ne valut jamais rien I ajoute M. Flutayot.
Laurentinc se place entre M. Flulayot et Adolphe, mademoiselle Clorinde se trouve près de ce dernier et du vieux commis, auquel elle n'adresse pas la parole; en revanche, elle s';idrcssc souvent à son père, à Laurentinc et même quelquefois à son jeune voisin, qui ne répond ijue par monosyllabes. Mais la jeune fille paraît aimer beaucoup à causer, à faire parade de ce qu'elle sait; on voit déjà qu'elle voudra tenir le dé dans la conversation. Laurentinc l'écoute en souriant, Adolphe d'un air surpris, et M. Flutayot d'un air admiratif, laissant quelquefois échapper ces mots, qu'il adresse à Laurentinc:
— Hein! qu'est-ce que je vous avais dit?... de l'esprit comme Voltaire! capable de vous tenir tcte sur tout ce qu'on voudra!... Elle me pose quelquefois des questions auxquelles je ne peux pas répondre.
Cependant mademoiselle Clorinde voudrait surtout
106 m MARI DONT ON SE MOQUE.
faire parler Adolphe, qui se borne à l'écouter, à la regarder et à lui offrir à boire. Elle se tourne tout à coup vers lui :
— Monsieur, aimez-vous les bals, les concerts, les spectacles, les courses à cheval? êles-vous musicien, peintre, poëte? faites-vous des vers, des pièces ou des romans?
Etourdi par ce déluge de questions, Adolphe balbutie :
— Mademoiselle... je ne sais rien du tout... je ne sais faire que des additions et des arbitrages...
— Oh! mais ça ne se fait pas en soirée, cela!... Vous aimez le bal, au moins?...
— Non, mademoiselle...
— Mais la danse?
— Je ne sais pas danser.
— Vous ne savez pas danser I . . . Ah ! par exemple ! voilà une chose que je n'aurais jamais crue, c'est qu'il y eût à Paris un jeune homme qui ne sût pas danser. Où donc avez-vous été élevé, monsieur?
— A Brives-la-Gaillarde, mademoiselle.
— Oh ! je ne m'étonne plus alors. Mais depuis quand êtes-vous à Paris ?
— Depuis dix-huit mois.
— En dix-huit mois, moi, j'aurais voulu savoir toutes les danses à la mode.
— Mademoiselle, dit Laurentine, mon filleul est trop modeste. Il apprend avec une extrême facilité tout ce qu'il veut savoir et, certes, si la danse lui
M. FLUTAYOT ET SA FiLLE. 107
plaisait, il ne mettrait pas des mois à l'apprendre I mais tous les hommes n'aiment point danser.
— Vous croyez, madame? vousm'étonnezi... c'est si gentil le bal !... Je croyais que tous les jeunes gens en étaient fous !
— C'est surtout un grand plaisir pour les jeunes filles, je conçois que vous l'aimiez beaucoup...
— Oh ! j'en suis folle, madame !
— D'autant plus, dit monsieur Flutayot, qu'au bal Clorinde a des succès éclatants... elle ne saute pas, elle s'envole!... elle enfoncerait Terpsychore si cette déesse descendait des cieux. . . quand je dis des cieux . . . je ne suis pas bien sûr... Clorinde, est-ce dans les cieux qu'on place Terpsychore?
— Non, mon père, c'est dans l'Olympe.
— Ah ! je me disais aussi, il y a quelque chose qui ne va pas I
Après le dîner, la compagnie, excepté M. Putois , remonte chez Laurentine, qui a un piano dans son petit salon à l'entre-sol. Mademoiselle Clorinde ne se fait pas prier pour en jouer, elle court se placer au piano et ses doigts voltigent avec rapidité sur le clavier. Elle touche fortbi(!n, elle attaque avec vigueur l'instrument; puis, sans qu'on la prie, elle se met à chanter le grand air du Barbier, puis le grand air de la Pie, puis le grand air de la /tare; .<a voix a de l'éclat, du brillant, elle prodigue les cadences, les horilurcs, le point d'orgue. M. Flutayot reste en admiration ; s'il est en train de se moucher, il n'a-
cliève pas, et se tient le nez jusqu'à ce que sa filie ait fini sa roulade. Quant à Adolphe, il est tout étourdi pir les talents de celte demoiselle et surtout par la facilité qu'elle met à les faire valoir.
Après avoir tenu le piano près de deux heures, mademoiselle Clorinde le quitte enfin, et dit à Adolphe :
— Et vous, monsieur, chantez-vous?
— Oh 1 non, mademoiselle... je m'en garderais bien ! . . .
La demoiselle regarde alors son père, qui est en train de ramener ses cheveux ; il s'écrie :
— Mais madame Beaunoir chantait autrefois et avec beaucoup de sentiment, je me le rappelle...
— Ma marraine chante encore, murmure Adolphe.
— Alors, madame va nous chanter quelqise chose...
— Mademoiselle, j'ai fort peu de voix, moi, et je ne pourrais pas me permettre comme vous d'attaquer de grands airs. Si vous voulez vous contenter d'une simple romance, c'est tout ce que je puis vous offrir.
— Nous acceptons tout, belle dame! s'écrie Flutayot; dans votre bouche, une romance nous rappellera Euterpe jouant de la flûte en gardant ks troupeaux d'Admète, roi de Thcssalie... quand je dis Euterpe... est-ce bien elle qui gardait les moulons...?
— Mais non, mon père, c'est Apollon !
— Ah ! je me disais aussi... il y a quelque chose qui ne va pas.
Laurcntinc chante le Bouquet fané, charmante romance qu'elle dit avec autant de goût que d'expression; mais cela ne semble pas amuser beaucoup mademoiselle Clorinde, qui, pour se distraire, examine alors la figure que fait Adolphe, et celui-ci était ravi en écoutant sa marraine. Quant à M. Flutayot, il est fort inquiet, parce qu'il y a une de ses mèches qui ne veut plus revenir par devant.
On cause encore quelque temps, puis le père et la fille prennent congé de madame Be:iunoir. Mademoiselle Eulerpe lui fait promettre qu'elle viendra la voir et qu'elle lui dira son goût pour les robes qu'elle veut acheter. M. Flutayot tend la main à Adolphe en lui disant :
— Monsieur le filleul... je veux dire monsieur Cornu... votre nom m'échappe, cane fait rien... d'après le bien que votre belle marraine dit de vous... certainement je serai flatté... quand l'occasion se présentera...
— Venez-vous, mon père ; je vous attends...
— Me voilà, Clorinde, me voilà... et ça me fera le plus grand plaisir.
Quand M, Tlulayot est parti avec sa fille, la marraine et le filleul gardent quelques instants le silence.
Enfin Laureuliue dit à AJulphe :
• — Comment la trouvez-vous celte demoiselle, mon ami?
— Ah I elle est bien jolie I
La belle veuve change de couleur, son cœur se serre, mais elle s'efforce de surmonter son cmolion, en reprenant:
— Oui, elle est très-jolie, en effet.,;
— Et des talents: une très-belle voix; elle (ouche du piano parfaitement.
— Je suis charmée qu'elle vous plaise... mais je me sens très-fatiguée. Bonsoir, Adolphe, à demain...
— Bonsoir, ma marraine... bonne nuit.
Et le jeune homme avance, comme à l'ordinaire, sa main pour presser celle de Laurenline, ainsi qu'il le fait chaque soir; mais cette fois cette main a évité la sienne, sans avoir pourtant l'air d'y mettre del'iutenlion.
FALTi: L-E S'EMLNLhE 111
Chez Laurentine, une fois un projet arrêté, elle le mettait aussitôt à exécution. D'un caractère vif, bouillant, elle n'avait jamais compris que l'on remît au lendemain une affaire dont le résultat devait être important. C'est pourquoi, après avoir passé toute la nuit sans fermer l'œil, mais à méditer ce qu'elle voulait faire, dès le lendemain elle se rend chez M, Flutayot.
Ce monsieur était seul et en train de se bichonner. Quand il voit arriver Laurentine, il s'écrie:
— Ah ! que c'est aimable de venir tout de suite nous voir ! mais combien ma bile sera fâchée! die est allée avec une dame de nos amies acheter des étolfes...
— Je suis au contraire fort aise de vous trouver seul, monsieur Flutayot, car pour ce que j'ai à vous dire, je désirais d'abord vous parler sans témoins.
— Vraiment? alors tout est pour le mieux. Vous avez donc quelque chose de mystérieux à me confier?... ohl tant mieux, j'adore les mystères, moi I
— Cela n'en sera un que si l'offre que je viens vous faire ne vous convient pas. Eceutez-moi : vous désirez marier mademoiselle votre fille?
— Oh ! le plus tôt possible I c'est le plus ardent de mes vœux. Auriez-vousun mari à nous proposer?
— Oui, j'en ai un...
— D'abord, est-ce un jeune homme? C'est que Ciorinde m'a bien dit: Avant tout, mon cher père, songez que je ne veux épouser qu'un jeune homme. J'ai dix-huit ans, un homme au-dessus de vingt-cinq serait trop vieux pour moi.
— Eh bien, de ce côté, mademoiselle votre fille sera complètement satisfaite : le mari que je vous propose n'a que vingt-deux ans.
— Ohl parfait, parfait I... mais est-il joli garçon? c'est encore une des conditions de Ciorinde,
— Il est fort bien. Au reste, vous avez pu en juger vous-même, vous l'avez vu hier chez moi : c'est mon filleul.
M. Flutayot fait un geste de surprise et s'écrie :
— Votre filleul I . . . comment ! ce jeune homme que j'ai vu hier... qui a dîné avec nous?...
— Lui-même; vous ne pouvez pas dire qu'il est laid?
— Non. . . non. . . assurément. . . la figure. . . lataille. . . tout cela n'est pas mal, mais c'est la tournure qui manque!... Et puis... tenez, entre nous, il ne me semhle pas hien spirituel votre fdleul... il a l'air embarrassé... il ne sait pas dire trois mots de suite... tandis que Clorinde parle si bien... il y aurait incompatibilité d'esprit !...
— Monsieur Flutayot, vous jugez Adolphe sur l'apparence; rappelez-vous qu'elle est souvent menteuse ; j'y ai été trompée comme vous. Moi aussi, dans les premiers temps de son séjour chez moi, j'ai cru mon fdleul fort peu capable; depuis, je me suis aperçue que je l'avais mal jugé. Adolphe est timide, Ircs-timide et trop modeste, voilà ce qui lui fait du tort dans le monde; mais c'est un défaut qui passera avec l'âge; ce qui restera, c'est la droiture du caractère, c'est l'amour de l'ordre, du travail, c'est une grande aptitude dans les affaires. Aussi je suis bien persuadée que celle qui épousera Adolphe n'aura jamais à craindre qu'il néglige ses devoirs de chef de famille.
— Belle dame, du moment que vous me dites tout cela, je dois vous croire; mais il y a une autre question...
— Celle de la fortune? je vais sur-le chaii;p y ré-
pondre : vous donnez à mademoiselle votre fille cinquante mille francs comptant pour dot?
— En signant le contrat ! Moi, avec le reste de ma fortune, je m'amuse, je tripote un peu à la bourse... je fais des reports... enfin je fais ce que je veux...
— Vous en avez le droit; moi, de mon côté, je quitte les affaires, j'ai assez pour vivre selon mes goûts... j'aime la campagne, et il e^t probable que je m'y retirerai. Mais je laisse à mon filleul ma maison de commerce, c'est mon cadeau de noces ; elle n'est grevée par aucune dette et rapporte au plus bas de huit à neuf mille francs de bénéfices net par an ; et je suis certaine que, par son industrie, Adolphe fera monter les bénéfices beaucoup plus haut ! Trouvezvous maintenant que ce jeune homme soit un mauvais parti?
— Oh ! mais non ! non assurément, ce n'est point un mauvais parti... avant que vous m'annonciez cela, je me disais : Mais il manque quelque chose... à présent il ne manque plus rien ! Savcz-vous que c'est un fameux cadeau que vous faites là à votre filleul?...
— Je suis heureuse de pouvoir le faire. Adolphe n'a plus de parents, je suis sa marraine, je dois assurer son avenir.
— Fichtre ! toutes les marraines n'agissent point ainsi ! moi, je n'ai jamais reçu de la mienne que des petites tapes sur les joues et la recommandation d'être bien sagel...
FAUTE DE SEKTENDRE. 115
— Eh bien, monsieur Flutayot, que répondezvous à ma proposition? vous convient-elle?
■ — Elle me convient beaucoup à moi !... elle me charme!... D'abord, marier ma fille, c'est le plus ardent de mes vœux... c'est me rendre mes ailes !
mais il s'agit de savoir maintenant si le jeune homme que vous m'offrez plaira à Clorinde... car si elle n'en veut pas, vous comprenez que je ne suis pas un tyran!...
— Cela va sans dire!... Tout dépend à présent de mademoiselle votre fille. Si elle ne veut point épouser Adolphe, il ne sera plus question de ce mariage. J'attendrai donc sa réponse pour annoncer ce projet à mon filleul, car je dois vous avouer que je ne lui en ai pas encore dit un mot; il ignore la démarche que je fais près de vous. Si mademoiselle Clorinde consent à être sa femme, alors seulement j'annoncerai à Adolphe que je le marie, et je ne doute pas qu'il n'accepte avec joie la main de mademoiselle voire fille.
— Ah ! pardieu, je n'en doute pas non plus, moi I qui est-ce qui ne serait heureux d'épouser Clorinde!... un modèle de grâces, d'attraits, d'esprit, de talents... de danse I... Il manque encore quelque chose, n'importe? j'ai déjà cru remarquer hier que ma fille avait fait une profonde impression sur le cœur de ce jeune homme... cela n'aurait rien d'élonnant... dès qu'on voit Clorinde on est pincé.
— Je sais que mon filleul l'a trouvée très-jolie...
116 UN MARI DOîsT ON SE MOQUE.
Maintenant, monsieur Flutayot, comme, lorsqu'i' s'agit d'un mariage, je trouve qu'il faut mener le choses promplement ; je désire que vous parliez à mademoiselle votre fille dès aujourd'hui.
— C'est bien ce que je compte faire. Aujourd'hui, sitôt qu'elle rentrera, je lui fais pari de votre démarche.
— C'est très-bien, et demain vous m'écrirez un mot, pour que je sache si mademoiselle Clorinde accepte ou si elle refuse.
— Demain? diable ! mais c'est bien prompt... il faut le temps de réfléchir !...
— Un jour et une nuit, c'est plus qu'il n'en faut à une jeune fille pour savoir si elle veut ou non du mari qu'on lui propose. Je suis pcr.-uadéc, moi, que mademoiselle Clorinde sera décidée bien avant.
— Au fait, c'est probable... D'abord, Clorinde dit tout de suite : Je veux ou je ne veux pas I.,. C'est convenu, demain dans la journée vous recevrez ma réponse... je puis aller vous la porter moi-même...
— Non, non, il vaut mieux m'écrire... une seconde visite de vous, si prom[)tcmcnt, ferait deviner quelque chose, et si l'affaire ne se fait pas, il vaut mieux qu'elle reste ignorée.
— Vous raisonnez comme un avocat. C'est entendu ; demain vous recevrez ma réponse.
— Adieu donc, monsieur, et si votre réponse est favorable, nous ferons cette union le plus vite possible.
— Oh ! ce n'est pas moi qui mettrai du retard dans tout ceci !
Laurentine est partie. Resté seul, M. Flutayot se frotte les mains d'un air radieux et se promène dans sa chambre en faisant ses réflexions :
« Ce jeune filk-ul devient un excellent parti!... la maison de commerce de madame Beaunoir va très- })ien... je m'en étais déjà informé avant d'aller lui rendre visite... Neuf à dix mille francs de bénéfices par an... c'est très-joli I... Je sais bien que Clorinde a tout pour ellel... qu'elle peut prétendre aux plus beaux partis... mais cependant je sais aussi que j'ai déjà essaye deux fois de la marier et que cela n'a pas réussi... Un imbécile ne m'a-t-il pas dit : «Votre fille brille trop dans le monde... elle aura bientôt mangé sa dot I...» Brute! idiot!... mais il y a des gens qui ne comprennent pas le progrès... Ah ! qu'il me larde de voir revenir Clorinde ! pour lui apprendre ce que madame Beaunoir vient de me proposer. »
Et M. Flutayot court à sa fenêtre pour voir plus tôt revenir sa fille; celle-ci rentre enfin, suivie d'un jeune commis qui porte les étoffes qu'elle vient d'acheter.
— Tenez, mon père, voyez comme tout cela est de bon goût! dit Clorinde; c'est Mnlvina qui est venue avec moi... vous savez comme elle se met bien, Malvina? elle sait ce qui est le mieux porté pour soirée, pour bal, pour promenatle...
— Oui, ma fille, oui, jo ne doute pas du bon goût
118 IJN MARI DOÎiT ON SE MOQUE.
de Ion amie Malvina... qui a épousé un huissier, je crois?
— Priseur, mon père.
— Comment ! primeur?
— Huissier priseur ; vous ne comprenez donc rien ! . . . Son mari gagne beaucoup d'argent, et il laisse sa femme faire tout ce qu'elle veut I
— Est-ce qu'un mari comme cela ne te plairait pas?
— Mais si, beaucoup au contraire!
— Très-bien, alors je pense que tu accepteras celui que j'ai à te proposer.
— Vous avez un mari à me proposer ce matin, et vous ne m'en avez pas parlé avant que je sorte!
— Alors je l'ignorais encore. Voilà ce que c'est : madame Beaunoir, chez qui nous dînâmes hier, sort d'ici... et c'est elle qui est venue m'oifrir un mari pour toi.
— Tiens! pourquoi ne nous en a-t-elle pas parlé hier?
— Parce que probablement le jeune homme n'est tombé amoureux de toi qu'après le dîner... Eh bien, devines-tu?
— Ma foi! non... Dites donc vite...
— C'est son filleul, M. Adolphe Corniquet, qu'elle désire te faire épouser...
— Son filleul !... ce jeune homme qui ne sait pas dire deux mots!... Ah! ahl ah! la bonne plaisante-
rie!... Voyons, c'est pour rire, n'est-ce pas?... car il a l'air d'un serin ce garçon là...
— Je ne te dis pas le contraire, mais les serins sont ordinairement de très-bons maris... C'est sérieux, ma fille; et, comme parti, ce serait fort avantageux...
— Mais il donc tombé amoureux de moi tout de suite, ce monsieur?
— Probablement. Sa marraine ne me l'a pas avoué, mais il n'y a pas à douter que tu n'aies fait sur lui la plus profonde impression...
— Il n'est pas trop vilain. . . mais il a l'air si bête, . . si gauche I... et puis il s'appelle Corniquet!... Quel affreux nom!... Je ne pourrai jamais me décider à être appelée madame Corniquet!...
— On t'appellera madame Adolphe, du petit nom de ton mari... cela se fait souvent...
— Vous croyez? ... on pourra ne m'appeler que madame Adolphe?
— Parfaitement ; tu l'ordonneras à tes gens... Car, avec un tel mari, comprends bien une chose! c'est toi qui seras la maîtresse, tu ne Icras que tes volontés, ton mari sera trop heureux de t'obéir!...
— Ohl j'y compte bien... Est-ce qu'il a de la forlune, ce jeune homme?
— S;i marraine lui laisse comme cadeau sa maison de commission, qui est exrellente; elle vaut dix mille francs de rente, et cela ira en augmentant...
— Une maison de commerce!... j'aurais préféré épouser un agent, de change!
— C'est possiljle ; mais un agent de change ne se contente pas d'une dot de cinquante mille francs ; il lui en faut au moins trois fois autant I
— Mais je ne veux point me mêler en rien des affaires de commerce... c'est ma première condition!
— Tu ne t'en occuperas nullement... Ce jeune homme adore le travail ; c'est donc lui seul qui travaillera. C'est lui qui se chargera de gagner beaucoup d'argent, et loi de le dépenser...
— Ah ! comme cela, ça me déplairait moins...
— Et puis ton mari, sans cesse dans son bureau, ne serait jamais sur tes pas pour t'empécher de faire tes volontés...
— Au fait... c'est commode, cela...
— Vois, Clorinde, réfléchis; je ne prétends pas t'influeucer ; mais, franchement, je crois que ce marilà te rendrait heureuse, d'autant plus que tu en ferais tout ce que tu voudrais ; il connaît fort peu le monde : c'est une pâte toute neuve que tu pétrirais à ta volonté...
— Il est certain qu'il a l'air de ne pas en avoir de volonté!...
— Madame Beaunoir, qui désire que cette union se fasse promptemcnt, veut avoir ti réponse demiin...
— i/'fiboid, je veux une robe de noces superbe, de la musi(iue à l'église ; je veux un grand bal à l'hô-
■el du Louvre... un souper... un orchestre excellenti Je ne me marie pas sans tout cela !
— Parbleu I cela coule de source; je te promets tout cela... Eh bien?...
— Eh bien...
— Ah ! tu as jusqu'à demain pour réfléchir !
— C'est inutile, j'accepte, j'épouse le filleul.
M. Flutayot saute de joie, embrasse sa fille et ramène ses cheveux sur son front.
Laurentine était rentrée chez elle et n'avait pas dit un mot de la démarche qu'elle venait de faire. Au dîner, il n'est plus question de M. Flufayot ni de sa hlle. Mais Adolphe remarque que sa marraine est sérieuse, préoccupée; elle ne semble nullement en train de cau.^cr; et, le soir, se retire chez elle en disant à son filleul :
— Allez vous promener, mon ami, ou aliez au spectacle ; enfin faites ce que vous voudrez; moi, j'ai la migraine et je désire être seule.
La belle veuve avait en effet la fièvre ; elle ne pou- \ait prendre aucun repos jusqu'à ce qu'elle sût la réponse de Clorinde. Il y avait des moments où elle désirait que cette réponse fût un refus, mais l'instant d'après elle se disait :
— Non, il vaut bien mieux qu'elle accepte et que mon filleul l'épouse. Cette union assurera son avenir... 11 trouve relie demoiselle jolie... spiriluelle; il sera heuieuÀ délie son mari. Mademoiselle Clorinde m'a paru uu peu légère, évaporée... mais elle
n'a que dix-huit ans; l'âge et le mariage la rendront raisonnable.
Le lendemain, Laurentine attend avec impatience cette lettre qui doit mettre fin à ses irrésolutions. Elle ne peut se résoudre à descendre dans ses bureaux avant de l'avoir reçue. Enfin, sur les midi, la lettre arrive. Laurentine la décacheté d'une main tremblante et lit :
« Ma toute belle dame,
« Ma fille accepte avec joie monsieur votre filleul pour son mari. C'est donc une affaire arrêtée. Amenez-moi dès demain le jeune homme, afin qu'il fasse plus ample connaissance avec Clorinde ; ensuite nous nous occuperons des détails et prendrons jour pour la perpétration du mariage. Il faut que la noce soit très-brillante ; ma fille y tient, moi aussi ; fiez-vous à moi pour ordonner tout cela.
« Votre tout dévoué et tendre serviteur, « Flutayot. »
La lettre s'échappe des mains de Laurentine et deux grosses larmes coulent de ses yeux, tandis que sa bouche murmure :
— Elle consenti... ah! je devais le prévoir... Pourquoi donc ce mal que cela m'a fait là... au cœur?... Allons! plus de faiblesse... cette union, n'est-ce pas moi qui l'ai voulue?... ne doit-elle pas faire le bonheur d'Adolphe et me guérir, moi, de cet
amour insensé qui s'était em[)aré de mon cœur?... Essuyons ces larmes qui me l'ont rougir, et hàtonsnous (l'apprendre à Adolphe ce que j'ai fait pour qu'il soit heureux.
Elle sonne sa bonne, lui ordonne de prier son filleul de monter un moment près d'elle. Margotte fait sa commission, et Adolphe se hâte de se rendre près de sa marraine. Celle-ci affecte un air content, satisfait, tandis qu'Adolphe s'écrie :
— Allez-vous mieux, ma marraine? Je craignais que cette migraine d'hier ne vous eût rendue malade.
— Non, mon ami, je vous remercie, cela est passé. Je vous ai fait prier de monter ici, parce que j'ai à vous entretenir de quelque chose de fort grave, et je ne veux pas que nous soyons interrompus. Asseyezvous, Adolphe.
Le jeune homme s'assied vis-à-vis de sa marraine, en disant :
— Je vous écoute... parlez...
— Mon ami, je suis votre marraine, et comme telle je dois m'occupcr de votre honheur, de votre avenir... vous assurer dans le monde une position...
— Mais, ma marraine, que pourriez-vous faire de plus pour moi que ce que vous avez fiiit depuis que je suis à Paris? Vous avez daigné me recevoir chez vous; me loger, me nourrir, m'apprendre le commerce... la tenue des livres... Enfin, si je sais (juclque chose maintenant, c'est à vous que je le dois...
— Vous ne dites pas, Adolphe, que vous avez travaillé avec ardeur, si bien qu'en moins d'un an, vous en faisiez plus à vous seul que mes autres commis, et qu'aujourd'hui enfin vous êtes en état de tenir celte maison, et de la faire marcher mieux que moi!...
— Oh 1 mieux que vous.. . jamais !
— Pardonnez-moi, car les affaires commencent à me fatiguer... Il vient un moment où, nous autres femmes, nous avons besoin de repos... et pour moi ce moment-là est venu.
— Eh bien, ma marraine, ne travaillez plus, reposez-vous sur moi pour vous remplacer... Vous verrez avec quel zèle je m'occuperai de tout... Oh! la maison marchera bien, je m'y engage !
— Je n'en doute pas, mon ami. Mais pour que les clients vous voient avec confiance à la tète de cette maison, il faut que vous soytz marié... c'est indispensable; voilà pouicjuoi j'ai résolu de vous marier.
Adolphe demeure tout interdit, une vive rougeur lui monte au visage; il regarde Laurentine avec anxiété et en même temps avec amour; puis, il balbutie :
— Me marier ! . . . moi ! . . . déjà ! . . . mais je ferai tout ce que vous voudrez, ma marraine!...
— C'est ce que j'espère; aussi je vous ai choisi une femme...
— Une femme!... vous m'en avez choisi unel...
ce n'était pas la peine... je pouvais bien... je savais bien...
— Rassurez-vous, Adolphe; la personne que je vous destine est jeune, jolie. . . elle a tout ce qu'il faut pour plaire... et elle vous plaît déjà... En un mot, c'est mademoiselle Clorinde, qui était ici avant-hier.
— Mademoiselle Clorinde ! . . .
Au lieu de paraître enchanté, comme Laurentine s'y attendait, Adolphe semble consterné ; il baisse les yeux, son air devient sérieux et sa voix est altérée en murmurant :
— Comment!... c'est avec mademoiselle Clorinde que vous voulez me marier?...
— Sans doute... vous ne l'aviez pas deviné?
— Oh 1 non... non... je ne l'aurais jamais deviné... car ce n'est pas avec cette personne-là que j'aurais voulu... me marier...
— Mais avec qui donc alors?...
— Je croyais... j'espérais... Ohl mais je vois bien que je m'étais trompé et que j'avais tort d'espérer...
Laurentine pâlit; elle comprend qu'elle s'est méprise sur les sentiments d'Adolphe pour Clorinde; elle a besoin de tout son courage pour ne point dire à ce pauvre garçon, qui a l'air si désolé : « Et moi aussi, je vous aime! » Mais elle se dit encore : « Je serais ridicule si je l'épousais... je le rendrais malheureux par ma jalousie! » Et rappelant sa fermeté, elle prend la main d'Adolphe, la presse doucement dans la sieime et reprend :
— Allons, mon ami, point d'enfantillage!.., à votre âge on croit toujours éprouver de l'amour... mais la raison arrive, et l'amitié nous guide mieux que notre cœur. Mademoiselle Clorinde vous accepte avec joie pour mari, ce qui vous prouve que vous avez surle-champ fait sa conquête. Vous voyez que j'ai mené les choses promplement; c'est parce que je désire que ce mariage se fasse le plus tôt possible... Je réglerai moi-même vos affaires d'intérêt avec M. Flutayot; vous n'aurez pas à vous en occuper. Vous n'avez plus maintenant qu'à faire votre cour à votre prétendue, chez laquelle vous irez dès demain... Eh bien, Adolphe... vous consentez... n'est-ce pas?
— Vous avez le droit de disposer de moi, madame, et je vous obéirai toujours aveuglément.
C'était la première fois qu'Adolphe appelait Laurentine : madame ! Aussi ce mot la rend toute triste, mais déjà le jeune homme l'a saluée respectueusement et s'est hâté de partir, lorsqu'elle était prête à le rappeler.
— C'est moi qu'il aimait!... se dit-elle en poussant un profond soupir.
Et, de son côté, Adolphe s'éloigne en se disant :
— Je croyais qu'elle m'aimait comme je l'aime... >«, m'étais trompé ; elle m'aime comme son filleul et «oilà tout!... Ah! je n'étais pas digne d'elle! Comment ai-je pu croire un moment qu'elle jetterait les ^eux sur moi pour remplacer son premier maril
LES CONDITIONS DE LA FUTl'r.E. i27