‹ Un mari dont on se moqueChapitre 21 sur 22 · XI · texte numérisé non relu

XI

Une première nuit de noces doit néccssniromcnl *'"Qpproclicr les gens qui s'entendaient le moins ; Clo- ..mde est donc un peu plus aimable avec son mari, cl Adolphe est beaucoup moins gauche près de sa fernirie.

Cependant, en ouvrant ses yeux le lendemain malin, Clorinde dit à son mari :

— Mais où donc m'avez -vous conduite, mon ami ? oti sommes-nous, ici?

— Ma bonne amie, nous sommes chez nous, naturellement.

— C'est singulier... je reconnais ce logement... C'est ici que demeurait votre marraine et que je suij venue dîner avec mon père.

— En effet, c'est ici que logeait ma marraine; mais en me cédant sa maison de commerce elle m'a aussi cédé son appartement, qui est très-commode, puisqu'on peut descendre dans les bureaux sans sortir par la cour.

La jeune femme fait la moue et répond :

— Mais il ne me plaît pas du tout, ce logement 1 il est très-lriste!... on ne voit que sur la cour! J'en veux un autre... Je m'ennuierais à périr, ici!

— Mais, cependant...

— Ohl il n'y a pas de cependant! Soyez tranquille, je trouverai autre chose...

Adolphe ne veut pas contrarier sa femme, et, après avoir déjeuné avec elle, il descend dans ses bureaux; là il trouve Puceron, qui s'écrie en le voyant :

— Madame m'a-t-elle pardonné ma bousculade d'hier, en valsant? Faut-il que j'aille lui présenter mes excuses?

— Il faut vous tenir tranquille, mon pauvre Puceron, ma femme ne songe plus à vous, et il est probable qu'elle ne vous verra pas de longtemps...

— Cependant, quand madame descendra par le pelit escalier pour venir parler à monsieur dans son cabinet... comme je fais face à la porte...

— Elle ne viendra pas dans les bureaux... D'ailleurs, le logement ici dessus lui déplaît... elle en veut un autre!...

— Bon! voilà le commencement! se dit le petit commis.

Madame Doubleton n'a pas manqué, dans la journée, de venir voir son amie; elle trouve Clorinde horriblement logée, lui déclare que personne no viendra la voir si elle reste dans un pareil trou, et l'emmène pour chercher avec elle un appartement. Mais dans la cour la nouvelle mariée voit que quelqu'un déménage, elle demande au concierge quel est le locataire qui s'en va.

— Celui du premier, sur le devant, madame ; c'est dommage! une crème de locataire.

— Et son logement, est-il loué?

— Pas encore, madame.

— Est-il beau?

— Je crois bien ! tout fraîchement décoré... avec des glaces qu'on se voit les pieds... c'est superbe 1

— Allons le voir, Malvina.

Ces dames montent l'escalier qui conduit aux appartements situés sur le devant. Elles visitent celui du premier, il plaît à Clorinde ; elle dit au concierge :

— Je prends ce logement. Faites venir qucUjues commissionnaires, et que l'on transporte sur-lechamp ici tous les meubles qui sont à l'entresol que nous avions. Dépèclioz-vous... voilà de l'argent, il faut que tout cela soit lini à six henres. Ah! je ris d'avance de la figure que fera mon mari lorsqu'il vien' dra tantôt, et qu'il trouvera son logement vide.

En clïet, sur les six heiu os du soir, Adolphe quitte

son bureau, monte son petit escalier de communication et entre dans son appartement de l'entresol, dans lequel il ne trouve plus de meubles, excepté son secrétaire, que l'on semble avoir laissé là avec intention.

— Comment! déjà déménagée! et sans me prévenir I... se dit le jeune mari. J'ai une femme expéditive... 0 mon pauvre logement, que je trouvais si joii quand ma marraine l'habitait!.., il m'en coûterait trop de te quitter... je te garderai, je viendrai y travailler. On a bien fait d'y laisser mon secrétaire... il semble que l'on ait deviné mes intentions... Voyons... allons demander au concierge; il m'apprendra peut-être ma nouvelle adresse.

Adolphe apprend par le concierge que sa femme a loué le logement du premier, et qu'elle y est déjà installée. 11 se rend à son nouvel appartement, et trouve Clorindc entourée de cartons, de chiffons de toute espèce ; elle se met à rire en le voyant.

— Eh bien, j'espôie (jue je vous ai ménagé une surprise?... Vous ne vous doutiez pas que vous étiez déménagé ?

— En effet, ma chère amie, je ne croyais pas que vous mettriez si vite votre projet à exécution !

— Est-ce que ce logement n'est pas cent fois préférable à ce triste réduit dans lequel vous m'aviez cachée?... Il y a de l'air, ici, et de la vue... Ce salon est parfaitement carré.

— Oui, ce logement est très-joli, j'en '^•^ m vien:^...

— Et dans la maison où sont vos bureaux... Vous devez être enchanté? Je ne vous éloigne pas de vos commia,

— Sans doute; mais combien coûte cet appartement?

— Une misère ! dix-huit cents francs!

— Vous appelez cela une misère ! dix-huit cents francs de frais de plus par an?...

— 0 monsieur, je vous en prie, n'allez pas déjà me parler d'économies, je vous ai prévenu que je n'entendais rien sur ce chapitre-là... 11 me semble que j'ai eu une dot assez jolie [lour pouvoir me loger à ma guise I

Adolphe se tait, mais il se dit : Si les femmes savaient calculer, elles sauraient que cinquante mille francs font à peine deux mille quatre cents francs de revenu. Qu'elle me fasse encore une dépense semblable par an, et je vous demande comment sa dot la payera.

Mais on ne se dispute pas un lendemain de noces. Adolphe accepte sans murmurer son rouveau local, et sa femme veut bien ne point lui faire la moue.

Les premières semaines se passent assez bien, seulement Adolphe trouve fort emmyeux d'être obligé de faire des visites à des gens qu'il ne connaît pas. Mais sa femme lui dit : « 11 le faut! » et il obéit. Le soir il mène madame au spectacle ou à la promenade, et il s'clonne que cette continuité de plaisirs

ne fatii^ue pas sa femme. Ce qui lui est le plus insupportable, c'est lorsque Clorinde lui dit :

— Nous allons ce soir dans le monde, il faudra \ous habiller.

— En soirée? chez qui?...

— Cliez d'anciens amis de mon père...

— Mais je ne les connais pas, moi...

— Mais je les connais, moi... C'est une maison où l'on s'amuse beaucoup. On fait de la musique, on danse, on joue... c'est charmant I

— Et l'on y reste tard ?

— Ah ! monsieur, nous resterons tant que je m'amuserai... et je m'amuserai tant que je danserai...

— Mais nous nous couchons en général fort tard; ne craignez-vous pas, ma chère, que cela ne vous fatigue'.'...

— Non, monsieur, je ne suis jamais fatiguée quand je m'amuse... Je voudrais passer ma vie au bail

« Ma femme aurait dû entrer à l'Opéra, se dit Adolphe en retournant dans ses bureaux, où il liavaille avec plus d'ardeur que jamais, pour que madame puisse ne se refuser aucun plaisir. »

M. Eiutayot vient assez souvent voir sa Glle, il admire sa toilette, et lui dit :

— Eh bien, et ce mari, se conduit-il comme nous voulons?... Te rend-il bien heureuse?...

— Pas mal, mon père, pas trop mal... il \cut

quelquefois me parler d'économies, mais vous concevez que je l'envoie promener...

— Et tu as bien raison... Écoute donc, ce n'est pas un aigle...

— Oh! nonl il s'en faut. Quand il vient avec moi en soirée, il n'a pas quatre mots à dire...

— C'est un homme né pour faire des additions, et pas autre chose. C'est une machine à calculer; mais qu'il gagne beaucoup d'argent, c'est tout ce qu'on lui demande.

Un malin madame Beaunoir entre dans ses anciens bureaux ; elle est amaigrie et très-pàle, mais elle est toujours belle. Saluant les commis avec bienveillance, elle va vers Adolphe, qui est dans son cabinet, et pousse un cri de joie en la voyant.

— C'est vous, ma chère marraine I Ah ! que je suis content ! . . . J'ai cru que vous m'aviez abandonné pour toujours... Il y a six semaines que je ne vous ai vue... pas depuis mon mariage...

— C'est vrai, mon ami, mais j'ai voulu laisser passer votre lune de miel... à cette époque-là les visiteurs sont souvent importuns...

— Oh ! jamais vous, ma chère marraine... Je suis allé m'informer de vos nouvelles à votre logement, on m'a dit que vous étiez à la campagne.

— En effet, j'y ai passé un mois...

— Auriez- vous été malade? Je vous trouve un peu pâle...

— Non, je me porte bien. Mais j'étais montée à

PREMIÈRE ANNÉE. — TJN ENFAKT. 189

votre appartement pour dire bonjour àvotre femme... j'ai sonné, personne n'a répondu.

— Ah ! c'est que... ce n'est plus là que nous habitons; ma femme trouvait le logement triste, petit... elle en a loué un autre qui se trouvait vacant dans la maison... il est au premier sur le devant... Clorinde s'y plaît beaucoup...

Le front deLaurentine s'assombrit, elle murmure :

— xUi! vous avez quitté ce logement... que j'ai occupé si longtemps?

— Oh! pas tout à fait!... Je le garde... j'y travaille même souvent... car je l'aime, moi, ce logement... Je l'aime parce qu'il me rappelle le temps où vous l'habitiez. Tant que je serai dans cette maison, je ne m'en séparerai pas.

Un doux sourire reparaît sur les lèvres de Laurentine; elle tend la main à Adolphe en lui disant :

— Mais, mon ami, cela vous fait double dépense. Vous n'aviez pas besoin d'un autre appartement, il fallait faire comprendre cela à votre femme.

Le jeune mari sourit amèrement :

— Faire entendre raison à Clorinde! Ohl il n'y n pas moyen. Elle se f:khe dès que je veux lui faire un<> observation.

— Mais vous auriez le droit de vous fâcher aussi, vous.

— Oh ! je ne veux pas en user.

— Eh bien, je vais aller la voir. Peut-être, de ma

î9) UN MARI DO.NT ON SE MOQUE.

part, quelques bons conseils ne seront-i!» pas n^al reçus.

— Essayez, ma chère marraine; mais, entre nous, je doute qiie vous soyez plus heureuse que moi.

Madame Beaunoir se rend chez la jeune mariée, qu'elle trouve avec son amie Malvina et en train de parcourir un journd de modt s. Cloiindc reçoit Laurentine poliment, mais avec froideur, tout en lui disant :

— Il y a bien longtemps qu'on ne vous a vue, madame; votre filleul élait très-inquiet devons.

— Je suis heureuse, madame, de savoir qu'Adolphe ne m'avait pas entièrement oubliée.

— Madame n'a point paru au ba) de tes noces, il me semble? dit madame Doubleton.

— Non, madame, j'étais fatiguée, et, comme je ne danse pas, le bal a peu d'attrait pour moi...

— Ah ! je ne vous ressemble pas, s'écrie Clorinde, je vouerais aller au bal tous les soirs.

— Mais vous tomberiez bientôt malade.

— Par exemple! ce sont ceux qui ne dansent plus qui disent cela.

Malvina se pince les lèvres en riant. Laurentine reprend :

— Je suis allée pour vous trouver dans votre logement de l'enlrcsol. J'ai été fort surprise d'apprendre que vous l'aviez quitté.

— Ah! Dieu merci! 11 était coquet, le logemenî de l'entresol! j'y serais morte d'ennui.

— Je l'ai habité dix ans, moi, et je ne m'y buis pas ennuyée un seul instant.

— Comment! madame, vous avez habile dix ans cet affreux repaire? dit Malvina, mais vous avez dû y avoir dix fois la jaunisse!

— Pas que je sache, madame; il est vrai que je m'occupais toute la journée de mes affaires, et c'est très-bon pour la santé.

— Enfin, madame, vous conviendrez, je pense, que ce logement est plus beau, plus gai que n'était votre entresol.

— Cela est vrai, madame, mais c'est un grand surcroît de dépenses dont vous chargez votre budget.

— Je crois avoir apporté une assez belle dot à mon mari pour qu'il me loge convenablement.

— Mon Dieu, madame, si votre mari n'avait que cela pour soutenir sa maison, je vous certifie qu'elle ne tiendrait pas longtemps, ileureusemoiit elle valait bien quatre fois votre dot, et Adolphe ne songe pas qu'à danser, lui.

Clorinde devient écarlate ; elle s'écrie :

— Est ce donc pour me donner des leçons que vous êtes venue ici, madame? Je vous préviens que je n'en reçois de personne, pas même de mon père. Mais il ne m'en a jamais donné, lui.

— Ne vous fâchez pas; je n'ai nullement l'intention de vous donner des leçons. Je vous parle dans votre intérêt. Vous avez un mari qui vous aime, qui fait toutes vos volontés. C'est donc à vous de ne ['Oint

UN MAP.I Di'NT ON SE MOQUE.

aljuscr (le cet ascendant pour l'entraîner dans des dépenses folles.

— Si mon mari fait tontes mes volontés, c'est son devoir. Je ne l'ai épousé qu'à cette condition. Et je saurais fort mauvais gré aux personnes qui l'engageraient à se conduire autrement.

Laurentine se lève en disant à Clorindc :

— Adieu, madame. Vous repoussez mes conseils; je désire qu'un jour vous ne regrettiez pas de ne point les avoir suivis.

— On se salue avec cérémonie, et Laurenîine s'éloigne ; mais, dans la cour, elle trouve Adolphe, qui l'attendait et lui dit :

— Eh bien, vous avez parlé à ma femme?

— Oui, mon ami, et je dois convenir que vous aviez raison : je n'ai pas été mieux écoutée que vous.

— A'ous ne vous êtes pas fâchée, j'espère?

— Non. Seulement, je crois que mes visites sont peu agréables à votre femme, et je ne lui en ferai guère.

— Ah 1 ma marraine. Et moi, moi! dois-je souffrir des torts d'une autre?

— Non, je viendrai vous voir quelquefois, vous, mais à votre bureau, car je suis bien sûre de n'y jamais rencontrer votre femme. Au revoir, mon ami, au revoir 1

Et Laurentine s'éloigne en portant son mouchoir sur ses yeux.

Un mois après celle visite, Cloiinde, qui, de^ ;.i5

quelque temps, devenait très-maussade et se plaignait sans cesse de maux de cœur, annonce à son mari qu'elle est enceinte. Adolphe pousse un cri de joie en disant :

— Quel bonheur!

Mais sa femme secoue la tête en murmurant :

— C'est cela, vous êtes content, vous ! Voilà bien les hommes : leur femme est enceinte, cela ne les prive de rien ; ils ne sont pas malades, ils peuvent continuer de courir, de s'amuser comme à leur ordinaire.

— Ceci ne saurait s'adresser à moi, Clorinde, car vous savez bien que je ne cotlrs pas, et que mon seul amusement est de m'occupcr de mes affaires.

— Mon Dieu, c'est possible; mais ce que je sais, c'est que bientôt Je serai privée de danse, de soirées, de parties de plaisir... Ahl c'est affreux!... Et à l'enlrée de l'hiver!... Toute la saison des bals sera perdue pour moi.

Adolphe ne dit plus rien, mais il est affligé de voir sa femme conlrarice de ce dont ordinairement les autres se montrent ficres ; il se demande comment on peut préféri-'r des bals à ce doux titre de mère, le plus beau qu'une femme puisse porter.

Pcndanl quelque temps encore, Clorinde se livre avec ardeur à ces [ilaisirsqui vont lui échapper pour quelque temps; et lorsque enlin elle csl oblii^ée d'y renoncer, elle devient d'une humeur insupportable, et son mari ne peut plus obtenir d'elle un sourire.

Neuf mois juste après son mariage, elle donne le jour à une fille. Adolphe aurait (iésiré que madame Beauuoir fût la marraine de cette enfant; mais sa femme accueille fort mal cette proposition et lui dit:

— La marraine de ma fille, c'est Malvina, et le parrain, M. Edouard Valdeville. Il y a longtemps que cela est convenu entre nous.

— Mais je connais fort peu ce M. Valdeville, el il me semble qu'il eût été plus convenable de prendre votre père.

— Vous n'entendez rien à tout cela, monsieur; ce qui est convenable, avant tout, c'est que Malvina ait pour compère une personne qui lui plaise.

— Et comptez-vous nourrir, ma chère amie, ou faut-il s'occuper d'une nourrice?

— Nourrir!... moi, nourrir! Ah! voilà qui serait joli! Vous méprenez donc pour une fermière, monsieur? J'ai déjà retenu une nourrice qui emportera l'enfant.

— Vous ne voulez pas d'une nourrice sur lieux?

— Non, vraiment! pour entendre toute la journée les criaillements, les pleurs d'un enfant I Ce serait à n'y pas tenir... D'ailleurs, les enfants sont beaucoup mieux à la campagne qu'à Paris... vous devez savoir cela, monsieur?

— Au fait! se dit Adolphe, je crois que ma fille sera mieux là qu'auprès de sa mère.

Laurenline était venue quelquefois voir Adolphe à son bureau pendant la grossesse de sa femme; celui-ci n'avait pas voulu dire à sa marraine combien l'humeur de Clorinde était devenue insupportable; )nais il ne peut lui cacher le chagrin qu'il éprouve de ce que Clorinde a refusé qu'elle soit marraine de sa fille.

— V^otre femme ne m'aime pas, dit Laurentlne en soupirant. Elle s'est olfenscc de quelques conseils que je lui donnais dans l'inlérêl de votre avenir. Mais la voilà mère, elle comprendra, je pense, les devoirs que ce titre lui iinj)ose el deviendra plus raisonnable.

Bien loin de là, aussitôt après ses relevailles, b jeune femme recouiinence sa vie de plaisirs, de fêtes,

de dissipations; elle s'y livre avec une ardeur nouvelle ; on voit qu'elle tient beaucoup à regagner le temps qu'elle a perdu; et comme son mari n'est pas toujours prêt à l'accompagner, elle va en soirée avec son amie et se passe fort souvent de la compagnie de son époux.

Mais pas une seule fois elle ne songe à aller voir sa ^fille, sa petite Juliette, qui est en nourrice à Chantilly, et quand Adolphe lui propose de faire avec lui ce petit voyage, qui peut s'accomplir en deux heures, elle répond :

— Oh ! rien ne presse ; nous avons le temps ; les enfants se ressemblent tous quand ils sont si petits.

Alors Adolphe n'insiste pas ; mais il court au chemin de fer et se fait emporter près de sa fille. Il passe quelques heures près d'elle, l'embrasse, la caresse, l'admire et s'en revient en se disant: « Clorinde ne se doute pas du bonheur que l'on goûte en pressant son enfant dans ses bras. »

Puceron s'est permis une fois de demander à son patron quelques dragées du baptême. Mais Adolphe lui a répondu tristement :

— Hélas! mon ami, je ne sais pas s'il y a eu dea dragées, mais je n'en ai pas vu une seule.

— Cependant, patron, il n'y a pas de baptême sans dragé(^s, et puisque c'est ce beau dandy... ce superbe Valdeville qui a été parrain, il doit avoir fait les choses galamment.

— Ma femme a probablement tout gardé pour elle,

SECONDE AKNÉE. — SECoîsD ENTANT. 197

mais si vous voulez aller lui en demander, Puceron, je vous y autorise.

— Moi!... moi, patron, que je me présente devant madame, qui ne m'a pas revu depuis le jour de ses noces ! Oh ! il n'y a pas de danger que je me risque, et je suis bien heureux de ce qu'elle n'entre jamais dans les bureaux.

Quatre mois se sont écouîés depuis que Clorinde a donné le jour à une fille, lortqu'un matin, eu se rendant près de sa fenmie pour déjeuner, Adolphe est reçu par elle absolument comme un caniche qui veut traverser un jeu de quilles.

— Qu'y a-t-il donc, ma chère amie, et d'où vient celle humeur... celle colère môme que je lis dans vos yeux? Nous étions encore fort bons amis, cette nuit... Que s'est-il donc passé depuis pour que je vous trouve toute autre?

— Ce qu'il y al... ce qu'il y a, monsieur, c'est que vous êtes un monstre, un homme affreux ! . . . qui avez probablement résolu de me faire mourir de chagrin...

— Moi! qui ne cherche qu'à vous être agréable.

— M'élre agréable!... et si je suis encore grosse, monsieur! Croyez-vous que cela me soit agréable?

— Connnent! vous pensez que...?

— Oui, je viens d'avoir detj maux de cœur... déjà j'avais des crainîes. Ah! s'il faut que je sois encore enceinte, je ne vous le pardonnerai pas, monsieur ! . . . vous me serez odieux I

198 UN MARI DOKT O.N SE MOQTJE.

— En vérité, madame, je ne comprends rien à voire colère : ce qui fait le bonheur des autres femmes est pour vous un supp'ice. Et vous haïrez le père de vos enfanis!... Ahl ne répétez pomt ces paroles, madame; dans votre bouche elles me font trop de peine.

— Ta ! la ! ta ! il ne s'agit pas de faire des phrases, monsieur. Si vous avez envie d'avoir une trôlée d'enfanls, moi, je ne le veux pas. Je ne veux pas être condamnée, tous les hivers, à ne plus m'habiller, à garder la chambre. Il fallait épouser une boulangère, monsieur, ou quelque cho;-e dans ce genre-là; vous lui auriez lait tous les ans des petits mitrons. Mais moi, me gâter la taille ! Je vous le jure, monsieur, si mes craintes se réalisent, si je suis encore enceinte, tout sera fini entre nous.

Clorindc quitte la salle et va s'enfermer dans son boudoir. Adolphe sort de l'appartement du premier et retourne dans ses bureaux en se disant :

« Quelle femme!... me faire un crime de ce cjuc je lui fais des enfants! Pourquoi s'esl-elle mariée, alors?»

Et Puceron, qui voit son patron revenir tout soucieux, se dit :

« S'il y a des dragées , je crois qu'elles sui;t anières. »

Quinze jours après cette scène, M. Flutayot :iirive un malin et va trouver son gendre dauo son cabinet. Le bc;iu-père a mis son chapeau sur roroille el a

SECONDE ANNÉE. — SECOND ENFANT. lyj

presque un air tapageur. Il aborde son gendre en lui di.sant :

— Je suis bien aise de vous trouver, monsieur Corniquet; j'ai à vous parler.

— Je suis tout disposé à vous entendre, mon cher beau-père.

— Je viens vous gronder, monsieur.

— Me gronder! et sur quel sujet?

— Sur un sujet... Tort délicat. Il s'agit de ma fille, monsieur.

— De ma femme, alors?

— De votre Icmme... soit... je le veux bien.

— Mais vous ne le voudriez pas, que ce serait absolument la même chose.

— C'est possible. Mais enfin, mon gendre, je vous ai confié une jeune vierge charmante, et, au lieu de la ménager, d'en avoir soin, crac! vous lui faites tout de suile un enfant.

— Il me semble, beau-père, que c'est là le but du mariage. L'Ecriture dit : « Croissez et multipliez. »

— On n'est pas obligé de savoir l'Ecriture par cœur... Enfin, je vous passe ce premier enfant. Mais, au lieu de vous arrêter là , vous en faites tout de suite un second, sans donner à Clorinde le temps de se remettre. Ah! ceci est fort ridicule. Si vous vouliez, comme le roi Dacjobert, avoir un enfant chaque hivei\ il fallait prévenir ma fille ; elle vous eût envoyé à Tours, autrement dit refusé.

— Muiisieur mon beau-père , permettez-moi Je

VOUS dire que je trouve ces observations fort inconvenantes, surtout dans voire bouclie. Quoi ! vous venez me reprocher d'aimer ma femme, de lui être fidèle!... Ah! si j'avais des maîtresses, si j'entretenais quelque danseuse, vous trouveriez sans doute ma conduite méritoire !

Adolphe appuie sur cette dernière phra?e, parce qu'il a su par Puceron, qui sait tout, que M. Flutayot, son beau-père, a depuis quelque temps pour maîtresse une danseuse de l'Opéra, et qu'il fait pour elle des dépenses excessives.

En entendant parler d'une danseuse, le beau-père baisse le ton, cherche quelques cheveux derrière ses oreilles et balbutie :

— Je ne prétends pas dire que vous avez tort d'aimer votre femme... ceci est une affaire de sentiment. Après cela, il y a des honnnes qui ont des maîtresses... et qui rendent leur femme très-heureuse. Nous ne sommes pas parfaits. Tout le monde ne peut pas avoir une danseuse de l'Opéra. Mais, du reste, c'est bon genre, c'est Louis XV, c'est Pompadonr. . . Je vous disais donc... qu'est-ce que je disais?... Ma foi, vous vous arrani^crez avec votre femme, après tout. C'est Clorinde qui est venue me trouver en me priant de vous avertir ([u'elle ne veut plus vivre avec vous que séparée de corps.

— Qu'c: [-ce à dire, monsieur, ma femme veuf que nous nous séparions?

— Non, ce n'est pas cela. Vous ne comprenez pas

bien. Tout le monde n'a pas la compréhension facile. Clonnde entend par là qu'elle ne veut plus s'exposer à imiter la mère Gigogne. Y êtes-vous?

— Assez, monsieur, assez! Il y a de ces détails de ménage dans lesquels nul ne doit s'immiscer. Vous jouez en ce nioinent un rôle fort ridicule.

— Ridicule!... Comment?... Yous avez dit ridicule, je crois.

— Oui, monsieur, je l'ai dit et je suis prêt à le répéter.

— Ahl c'est trop fort. Vous m'étonnez beaucoup dans ce moment. Je dirai plus... non, je n'en dirai pas plus. Adieu, mon gendre. Je suis attendu... je suis très-attendu même. .. Ah ! je suis ridicule ! .. . Pardieu, si un autre m'avait dit cela... Mais dans votre bouche cela ne peut pas me fâcher... Il y a quelque chose qui ne va pas.

M. Flutayot part en essayant de sautiller, mais comme il n'est [dus léger et n'a jamais été leste, il va se cogner contre le bureau de Puceron, qui lui dit en riant :

— Yous ne pouvez pas encore débuter à l'Opéra. Cependant Adolphe est demeuré triste et pensif;

ce que sa fennuc vient de lui faire dire lui prouve que. loin de parvenir à se faire aimer d'elle, il ne peut t.rouver une petite place dans son cœur. Mais il cherche encore à l'excuser en se disant :

— Dans sa position, les femmes ont presque toujours de l'humeur, des caprices. Il faut donc lui par-

donner cette nouvelle boutade. Elle est encore mère, ne la contrarions pas.

A l'heure du dîner, Adolphe monte à son appartement. Clorinde reçoit son mari d'un air rogue, insolent, et lui dit aussitôt :

— Je pense, monsieur, que vous avez vu mon père. Vous savez quelle est maintenant ma résolution : je veux coucher seule, c'est un parti bien arrêté.

Adolphe rapproche sa chaise de celle de sa femme et essaye de lui prendre la main, en lui disant avec douceur :

— D'abord, ma chère amie, il n'était pas nécessaire de faire intervenir M. Flutayol dans cette affaire. Quand vous avez quelque chose à me dire, je ne crois pas que vous redoutiez de me parler. Si votre nouvelle résolution est prise dans l'intérêt de votre santé, de votre commodilé, vou? savez bien que je serai prêt à m'y soumettre. S'il en est aulremeiil, je puis vous demander en quoi j'ai mérité d'être traité par vous avec tant de rigueur.

— Mon Dieu, monsieur, je n'ai pas besoin devons répéter ce que je vous ai déjà dit! s'écrie Clorinde en retirant vivement sa main, que son mari avait prise. Je veux coucher seule. J'aurais dû le vouloir plus tôt, je ne serais pas encore condamnée à me priver de tous plaisirs pendant six ou sept mois.

— Il suiïil, madame; je ferai dresser un aulrt> lit près i'u vôire.

— Par exemple!... pour que ma chambre aill'air d'un hôpital ! No vous en avisez pas, monsieur! Vous avez gardé votre joli entresol, je le sais. Vous allez •iouvent vous y enfermer... y rêver sans doute, car ce logement doit vous rappeler de tendres souvenirs. Vous pouvez fort bien y coucher et me laisser mon appartement.

— En effet, madame, j'ai gardé le petit entresol habité autrefois par ma marraine, et s'il me rappelle de doux souvenirs, c'est que je ne suis point un ingrat, moi; c'est que je conserverai toujours dans mon cœur la plus tendre amitié pour celle à qui je dois tout.

— Ah 1 ah ! ah ! vous n'aviez pas besoin de nous dire cela, monsieur. Mon Dieu! on sait bien quels sentiments vous avez pour cette femme... tout le monde le sait. C'est assez vibible, d'ailleurs, et, le jour de mes noces, tout le monde a été frappé de la layon indécente dont vous vous regardiez tous les deux.

— Que voulez vous dire, madame, et de qui parlez-vous en disant : cette femme?

— De quiV mais de votre maîtresse ! de celle que vous aj)pelez si tendrement votre marraine !... de la belle madame Beaunoir enlîn.

— Ma inaiLrcssc! vous osez dire que ma marraine était ma maîtresse! Ah! c'est infâme, cela ! oulraiier la plus vertueuse, le plus honorable des femmes !

AJulplic ii'ciL iovc, il lii^aciic a grands pas dans la

chambre, ses traits sont contractés par la colère, elle éclate dans ses yeux. Clorinde rit beaucoup de le voir dans cet état. Elle reprend :

— Ah ! monsieur est furieux, parce qu'on n'est pas dupe de sa liaison intime avec celte ilame ! . . . Mais vous croyez donc le monde bien bête ! Si vous n'aviez pas été son amant, est-ce que madame Beaunoir se serait dépouillée en votre faveur de la plus grande partie de sa fortune? On peut faire du bien à un filleul, mais cela ne va pas jusqu'à lui donner pour rien sa maison de commerce. Oh! ce que j'en dis n'est pas que je sois jalouse de cette dame. Qu'elle vous adore tant qu'elle voudra, cela m'est bien égal; seulement, ce que je veux, c'est qu'elle ne se permette plus de venir ici pour m'y donner des leçons d'économie. Je vous préviens que je la recevrai fort mal.

— Vous n'aurez pas cette peine. Madame Beaunoir ne reviendra plus ici; je ne soufirirai pas qu'elle s'expose à entendre les propos odieux que l'on y tient sur son compte. Mais que d'antres que vous no les répètent pas, ces calomnies infâmes, car je vous jure que je ne serais pas alors aussi patient que je l'ai été avec vous.

Adolphe a quitté brusquement sa femme, qui a beaucoup ri et est enchantée de l'avoir mis en colère. Les natures méchantes font le mal pour le plaisir de le faire; Clorinde ne gagnait rien à rendre son mari malheureux; mais son amie Malvina lui avait dit qu'une femme ne doit jamais craindre de faire de la

SECONDE AN.NEE. — i^ECOND ENFANT. 205

peine à son mari, et que c'est le meilleur moyen pour être moîtrcssc chez soi.

Quand il ne s'agissait que de lui, quand c'était sa personne ou ses actions dont on se moquait, le jeune mari avait toujours été très-palient; il supportait sans se plaindre les moqueries de sa femme, les railleries de son amie et les sottises de son beau-père. Mais on vient d'outrager une personne qu'il vénère, qu'il respecte, pour laquelle il donnerait ?a vie ; cette fois, il ne pardonne pas. Il est rentré dans son petit logement de l'entresol, il envoie chercher un tapissier et lui ordonne d'y apporter sur-le-champ tout ce qu'il faut pour qu'il puisse y demeurer. Dès le même soir il s'y établit tout à fait et éprouve comme un secret bien-être en se retrouvant là, comme au temps où sa marraine l'habitait. En se couchant, il ne peut s'empêcher de se dire :

« Elle, ma maîtresse !... Ah .'j'aurais été trop heureux, et jamais je n'aurais changé ce bonheur-là contre la fortune la plus brillante. Ils disent que nous nous aimons, que tout le monJe s'en aperçoit. Si cela est, nous avons donc été bien bêtes tous les dcu.K de ne point nous contenter de ce bonheur. Moi, je n'en demandais pas d'autre. C'est elle qui a voulu me marier. Ah! quelle sottise de vouloir faire des mariages! Laissez-les donc se faire tout seuls, et ne vous mêlez jamais de nouer ensemble deu.K existences (;ui souvent n'ont pas entre elles la moindre sympathie.

XYÎ

Lorsque Laurentine vient un jour dans les bureaux de son filleul, croyant le trouver dans son cabinet, Puceron salue prolondément son ancienne patronne en lui disant :

— M. Corniquet était un peu indisposé hier, il n'est pas encore descendu ; vous le trouverez chez lui, madame.

— Très-bien I répond la belle veuve, qui se dispose à sortir par la cour pour se rendre au logement du premier.

Mais le petit commis l'arrête, en ajoutant d'un air mystérieux .

— Pas de ce côté, madame. Monsieur est chez lui ci non pas chez madaïuc. Ne coaioiidons pas,

— Que voulez-vous dire par là, monsieur Puceron?

— Je veux dire, madame, que depuis un mois environ monsieur n'habite plus avec sa femme... je pourrais même ajouter ne cohabite plus. Mais l'un est toujours la conséquence de l'autre. Monsieur a tout à fait repris son entresol ; il l'a fait remeubler, il y couche, il y mange même assez souvent.

— Mon Dieu ! qu'esl-il donc arrivé pour amener cette séparation?

— Ah 1 madame ne sait pas... parce que madame ne vient plus ici que fort rarement.

— En effet, il y a trois mois au moins que je n'y suis venue.

— Depuis ce temps, madame, il est survenu un second poupon... c'est-à-dire il n'est pas encore né, mais il pousse; il paraît qu'il pousse très-bien.

— Ah! madame Adolphe est encore enceinte?

— Justement, madame.

— Mais ce ne peut pas être cela qui ait brouillé les deux époux?

— Il paraît que si... d'après quelques mots que j'ai entendus par- ci par -là... Pauvre patron! un homme si bien fait pour être heureux... qui travaille comme quatre!... Mais il paraît que son épouse trouve qu'il travaille trop.

Laurentine n'en écoute pas davantage; elle se hâte de monter le petit escalier de communication et arrive diins son ancien logement, oîi elle trouve Adolphe

seul, triste, pensif, au coin de son feu. Il jette un cri de joie en apercevant sa marraine. Celle-ci lui prend la main, qu'elle presse avec force dans les siennes, en lui disant :

— A'ous êtes souffrant, vous avez des chagrins, des ennuis, et vous ne me le faites pas savoir!

— A quoi bon vous affliger par le récit de peines^ auxquelles vous ne pouvez rien?

— Je ne puis rien!... Quoi! pas même vous consoler?

— Oh! si fait, votre présence seule dissipe mon malaise; près de vous, je ne suis plus malade, je me sens guéri.

— Que s'est-il passé entre vous et votre femme? Vous avez chacun votre apparlement, à présent?

— Ceci n'est que la suite de la position de Clorinde. Elle est furieuse contre moi, parce qu'elle est encore enceinte. Elle m'a pris en aversion. Je crois que cela lui a été facile, car elle ne m'a jamais aimé. Elle m'a banni de sa présence... je me soumets.

— Mais, mon ami, cela n'a pas le sens commun. Que, se sentant souffrante, votre femme veuille faire lit à part, cela peut se comprendre ; mais vous bannir de sa présence, vous si bon... trop bon pour elle! Non, ce sont de mauvais conseils qui perdent votre femme. Je vais aller lui parler.

Laurentine a fait un mouvement pour se lever; Adolphe la retient vivement en s'éciiant :

— Non, VOUS n'irez pas la voir... Une le faut pas, je ne le veux plus I

— Comment! vous me défendez d'aller voir votre Icmme? Qu'est-ce que cela signifie?

— Cela signifie que je ne veux pas que vous vous exposiez aux impertinences de quelqu'un qui a osé vous outrager... vous soupçonner, vous! Ah! de grâce, ne m'en demandez pas davantage, ma chère marraine. J'ai pu supporter les sollises, les mauvais procédés qui ne s'adressaient qu'à moi. Mais entendre calomnier une personne qui a droit à mon respect, à ma reconnaissance!... je ne le pourrai pas. Oh ! non, je ne le soul'i'rirai jamais.

Laurciitine n'en demande pas plus; elle devine ce qu'Adolphe n'a l'ait que lui laisser entrevoir; on sait que les femmes devinent à demi mot, surtout quand il s'agit d'affaires de cœur. Elle passe près d'une heure avec son filleul et lui dit en le (juitlanl :

— Mon ami, si j'étais de ces l'cmmes que de méchants propos effarouchent, je vous dirais : « Ne venez pas me voir, car ce serait encore donner prise à lu médisance. » Mais moi, je vous dis, au contraire : « Venez me voir le plus souvent que vous pourrez ; noire conscience est pure, il ne faut pas que la calomnie jette du froid sur noire amitié. »

Plus la belle Clorinde avance dans sa grosses.se, plus son humeur devient intolérable, parce qu'il lui f;iuL iilors se priver entièrement de ces plaisirs qui sont pour elle indis|:en.-ahles au bou'heui'. M;iis son

mari ne s'expose plus que très-rarement à ses reproches, car lorsqu'il lui demande des nouvelles de sa santé, elle lui répond avec aigreur :

— Ma sanlé, monsieur, je vous conseille, en effet, de vous en informer! Elle est ce que vous l'avez faite, c'est-à-dire que je souffre continuellement; mais, grâce au ciel, cela va finir et ne recommencera plus.

En effet, Clorinde met au monde un fils, et Adolphe, enchanté d'avoir un garçon, fait demander à sa femme si, cette fois, elle s'est occupée d'une marraine et d'une nourrice, à quoi madame répond :

— Je ne me suis occupée de rien. Que monsieur fasse ce qu'il voudra, mais qu'il me laisse tranquille, que je n'entende plus parler d'enfant 1 II est bien temps que je songe à refaire ma santé.

Aussitôt Adolphe monte en voiture, se rend chez madame Beaunoir et lui demande si elle veut bien encore accepter le titre de marraine pour son fils. Laurentine, non-seulement accepte, mais elle se charge de trouver sur-le-champ une bonne nourrice pour le nouveau-né. Le baptême est fixé au lendemain. Au moment de quitter sa marraine, Adolphe songe qu'il n'a point de parrain et demande à Laurentine si elle a quelqu'un à lui proposer.

— Personne, mon ami.

— Diable! il nous faut un parrain, cependant... Ah 1 si je prenais Puceron ? Ce pauvre garçon a été si malheureux le jour de mon mariage, que cela le dé-

dommagera un peu des ennuis qu'il a éprouves ce jour-là.

— Vous avez raison, mon ami, prenez Puceron, c'est un honnête garçon, et je suis sûre que cela lui fera grand plaisir d'être parrain de votre fils.

— C'est convenu, je vais le prévenir.

En apprenant que son patron le clioisit pour parrain de son fils et lui donne madame Bcaunoir pour commère, Puceron est si content qu'il jette sa plume en l'air, renverse son encrier et va embrasser le père Putois ; puis il prend son chapeau et se sauve en disant :

— Je vais m'occuper des préparatifs, des détails, des cadeaux qu'exige mon nouvel emploi.

— Puceron, ne faites point de dépenses, point de folies... madame Beaunoir vous le défend.

— Mon cher patron, quand on a l'honneur de tenir votre fils sur les fonts... on ne doit pas craindre d'en dépenser... Tiens! c'est un jeu de mots... J'ai tout ce qu'il me faut pour m'habiller... seulement je voudrais... mais j'en aurai... Je vais m'en faire mettre des neufs... oui... je serai digne de donner la main à ma ci-devant patronne.

Puceron disparaît sans en dire davantage, et Adolphe va voir son fils, que la garde a porté dans son entresol, parce que ses cris incommodaient madame sa mère.

Une heure ne s'est pas écoulée, lorsque Laurenlinc amène à Adolphe une bonne grosse paysanne

de Moifontaine, qui a du lait pour nourrir les quatre fils Aymon, si ce quatuor était revenu au monde. Le petit Jules, c'est le nom que Laurentine donne d'avance à son nouveau filleul, se jette avec ardeur sur le globe qu'on lui présente. Tout annonce que ce sera un gaillard qui ne demande qu'à bien vivre. Le lendemain à dix heures du matin, Puceron, habillé de noir, chargé de boîtes de dragées et de cartons à gants, se présente devant Adolphe, en lui disant :

— Me voilà sous les armes...

— Très-bien, Puceron... mais, c'est singulier... je vous trouve plus grand qu'à l'ordinaire... Vous n'êtes pas monté sur des échasses, cependant?

— Non, patron, mais je me suis l'ait poser des talons beaucoup plus hauts... quatre cenlimètres de plus... Comme (;a vous rend tout de suite bel homme!... Tous concevez que pour donner la main à madame Beaunoii", qui est grande, j'ai dû me rendre digne d'être son cavalier.

— Je vous certifie t]ue ma marraine vous trouvait fort bien connue vous étiez.

— C'est [iossible, mais maintenant elle me trouvera mieux.

— Moi, je crams que ces hauts talons ne vous fassent tomber.,.

— Oh! il n'y a pas de danger!,., j'y suis déjà habitué!.,.

Et pour prouver qu'il est habitué à ses nouveaux talons, Puceron veut arpenter vivement la salle des

bureaux, il glisse, et va s'étaler sur le vieux Putois, qu'il entraîne avec lui en voulant s'y retenir. Le vieux commis ramasse sa perruque, qui s'est détachée dans sa chute, et Puceron se relève en s'écriant :

— Ce n'est rien!... j'ai glissé, mais ce n'est pas la faute de mes talons... c'est une pelure de pomme que j'ai rencontrée...

— Personne n'a mangé de pommes ici, dit le père Putois avec humeur.

— Mettons une poire, mettons une orange, si cela vous l'ait plaisir... mais certainement j'ai glissé sur quehjiie chose.

On monte en voiture avec la nourrice et l'enfanl, et l'on va prendre la marraine, qui ne peut s'empêcher de rire en voyant Puceron grandi. Celui-ci présente ses dragées, ses gants, fourre des bonbons dans toutes les poches de la nourrice, puis on part pour la mairie et l'église. Puceron ne glisse qu'une fois dans l'escalier et ne trébuche que deux lois dans l'église, mais Adolphe, qui veille sur lui, le retient à temps.

Le petit garçon est baptisé et nommé Jules-Laurent Corniquet, puis on revient chez Adoli)lie. La nourrice doit repartir à (juatre heures, dans la mcmc journée. 11 faut que Laurenline achète sur-le-chani[) une layette complète pour l'enfant, car sa mcre ne s'était occupée de rien. Mais à Paris, avec de l'argent, on a bientôt tout ce qu'on désire. Avant que la nourrice parte, Adolphe fait demander à sa

femme si elle veut embrasser son fils; madame fait répondre qu'elle a mal à la tête et ne veut recevoir personne.

— Pauvre petit! dit Adolphe en couvrant son fils de baisers, ta mère te repousse déjà !... Elle ne te pardonne pas de l'avoir privée de quelques bals, de quelques fêtes!...

— Que sera-ce donc, murmure Laurentine, quand elle saura que je suis sa marraine !

— Et moi son parrain, dit Puceron.

— Mais sois béni, pauvre enfant! si ta mère te ferme ses bras... nous t'aimerons bien, nous... J'apprendrai à ta sœur à te chérir, et nous irons souvent te voir... N'est-ce pas, madame, que vous voudrez b ien venir avecmoi voir votre nouveau filleul?

— Assurément, mon ami, c'est mon devoir d'ailleurs... mais ce sera aussi un plaisir.

— Eh bien! et moi donc? s'écrie Puceron, est-ce qu'on croit queje n'irai pas lui porter des bonbons?... seulement je ne mettrai pas mes hauts talons ce jour-là, parce que à la campagne ce n'est pas la peine.

La nourrice est bien étonnée de ne point voir la mère de son petit nourrisson. Elle s'écrie que c'e^^l la première fois qu'elle emporte un enfant de Paris sans que sa mère l'ait tendrement embrassé; elle assure que cela n'est jamais arrivé à aucune nourrice de sa connaissance. Alors Puceron s'écrie :

— On prétend qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil : voilà la preuve du contraire!

LE TiiJil'S MARCHE. 215

XVJI

Laissons trois années s'écouler depuis la naissance du petit Jules. Pendant ce laps de (erups aucun rapprochement ne s'est opéré entre Adolphe et sa femme; cette dernière, une fois remise des suites de sa couche, a recommencé sa vie de folies, de dissipations. Elle va dans le monde sans son mari, auquel elle a donné la réputation d'un ours; bien heureux encore lorsqu'elle n'y ajoute pas l'épithète d'imbécile. Ma s tout occupé de ses affaires, de son commerce, le pauvre mat i ne prête aucune attention aux sots propos qui quelquefois bourdonnent autour de lui; il ne soi!ge ([u'à gagner de l'argent, il lui en faut d'abord pour subvenir aux dépenses de sa femme; celle-ci le prodigue sans jamais compter. Lorsqu'elle i»'a plus

2ie IJA î'IAIil DOM OX SE MOQUE.

lie fon.ls, on voit la femme de cuanibrc de madame arriver dans le hnrcau avec un pi lit mot de sa maîtresse, qui ne contient que ces mots :

« Monsieur,

« Remettez, s'il vous plaît, mille francs pour moi à ma femme de chambre; je n'ai plus d'argent. »

La somme seule varie, suivant les emplettes que madame a l'intention de faire, et monsieur fait toujours honneur à celte lettre de change de sa femme, quelquefois en levant les yeux au ciel, car il pense à ses enfants; mais alors il travaille avec une nouvelle ardeur, pour réparer les brèches que madame fait à sa fortune.

Tant que ses enfants ont été en nourrice, le plus grand bonheur d'Adolphe a été d'aller les voir, accompagné de Laurentiiic, qui a pour eux la tendresse d'une mère. Lorsqu'ils sont d'âge à quitter leur nourrice, c'est encore madame Beaunoir qui trouve à Auteuil un établissement fort cher, mais parfaitement tenu, dans lequel on se charge des tout petits enfants, trop jeunes encore pour être en pension; là on s'occupe d'eux constamment, rien ne leur manque, ce qui n'em|ièche pas Laurentine d'aller encore souvent les visiter, et Adolphe de courir les embrasser lorsqu'il a un moment à lui.

Avant de mettre la neliti' ni'- ^ «ijns cette pension,

Adolphe a demandé à Cloriiide si elle désirait prendre la petite Juliette avec elle. Mais la jeune femme s'est éciiée :

— Prendre avec moi une enfant qui n'a pas encore trois ans?,., par exemple! Et qu'en ferais-je? Est-ce que vous croyez que je vais me mettre bonne d'enfant, monsieur?

— Une mère ne ressemble jamais à une bonne d'enfant, madame... le monde ne s'y trompe pas.

— C'est pus.^ible, monsieur, mais moi je ne veux pas me faire promeneuse d'enfanis. Quand ma fille aura dix ou douze ans, à la bonne heure, elle marchera toute seule I...

— Mais comment voulez-vous que vos enfants apprennent à vous aimer, madame, si vous les tenez si longtemps éloignés de vous?

— Ceci me regarde, monsieur, ne vous en inquiétez pas.

Après celte conversation Adolphe s'était borné à donner à sa femme l'adresse de la pension de ses enfants; mais madame déclare qu'elle ne va pas voir sa fille, de peur de voir en même temps son fils qu'elle a en horreur, surtout depuis qu'elle sail qu'il a eu pour parrain et marraine Puceron et madame Beaunoir.

Lauienline a essayé, mais eu vain, d'opérer un rapprochement entre les deux époux. Loin de s'y prèlei', Cloriude évite toutes les occasions de se trouver avec son mari. Elle dine en ville presque tous

218 UN MA.PJ DONT UN SE WUQîifc.

ies jours, et lorsque, par hasard, elle dîne chez elle, elle s'arrange de façon à ce que ce soil toujours deux heures avant ou deux heures après celle du diner de tiun mari. Fatigué de ces mauvais procédés, Adol(the a cessé entièrement de se rendre chez madame aux heures du repas. 11 mange chez un traiteur, cunuue s'il était garçon.

— Quel ménage ! ... se dit Puceron, et quelle mauvaise idée a eue madame Beaunoir de marier un tourtereau avec une pie grièche... Mais il est impossihle que cela dure longtemps comme celai

Depuis quelque temps M. Flutayot ne paraît plus chez son gendre ni chez sa (ille. Adolphe s'en élonne, bien qu'il ne regrette nullement les visites de son heau-père. Mais le petit commis, qui sait tout ce qui se passe, lui dit un jour :

— Savez-vous, cher patron, ce que votre honoré beau-père fait en ce moment?

— Mais... la cour à sa danseuse, probablement!

— Oui, il est plus que jamais épris de la belle Aminlas, qui se moiiue de lui et de ses quatre che- \cux, cela va de source... Comme cette dame voit ({d'elle a affaire à un vieux toqué, vous concevez qu'elle ne ménage pas ses écus. Or, pour subvenir aux dépenses folles que lui fait faire sa maîtresse, M. Flutayot s'est mis à jouer à la Bourse. Mais il ii'y est ni heureux ni adroi!, et on en inomenl il est euUain de se ruiner, si ce n'est pas déjà fait.

— Vraiment, Puceron, vous croyez que mon beau-père joue à la Course?

— J'en suis posilivcment cerlain... je le sais d'un employé d'agent de change qui connaît mieux que persounne l'état de forlune de M. Flutayot, et prétend qu'avant peu ce monsieur n'aura plus la moindre couvcrlure, ce qui, en terme de bourse, signifie qu'il n'a plus le sou.

— Diable!... à son âge... se conduire ainsi I... Que fera-t-il, s'il est ruiné?...

— Je lui conseille de se faire claqueur de sa danseuse... vous me direz qu'il l'est déjà! mais moi j'entends applaudisseur... romain... chevalier du lustre enfin!... C'est, je crois, le seul emploi qu'il sera en état de remplir.

Quatre semaines après cette conversation, la femme de chambre de Clorinde arrive le malin dans les bureaux et se dirige vers le cabinet d'Adolphe; mais Puceron lui dit :

— Le patron est absent, mademoiselle.

— S'il est chez lui, à l'entresol, je vais y monter...

— Non, il n'est pas chez lui, je vous réjvjte qu'il vient de soi tir pour affaires...

— Qui est-ce qui me donnera de l'argent, alors?... car madame m'a dit : « Vous me rapporterez douz-.' cents francs... »

— Mademoiselle, ce ne sera ni moi ni mes collègues... ceci regarde monsieur; ayez la complaisance de revenir...

— Allons, je vais dire cela à madame, mais je suis sûre qu'elle va me gronder...

— Pourquoi? Ce n'est pas votre faute si le patron est sorti!

— C'est égal, madame me grondera tout de même. . . Je reviendrai dans une heure.

La femme de chambre est partie. Puceron se frotte les mains en se disant :

— Dans une heure le patron ne sera pas rentré, car j'ai bien dans l'idée qu'il est allé voir ses enfants à Auteuil. Je ne l'ai pas dit <à cette fille, parce que nous n'avons pas de comptes à rendre à madame... qui ne nous rend jamais compte de ses actions. Pauvre patron!,.. Et si ce qu'on dit est vrai!... Mais ce n'est pas moi qui irai lui rapporter ces nroposlàl... Il le saura toujours assez tôt!... 11 y a de bonnes gens... de ces bons amis qui ne manf|uoroiit pas de lui dire : « Mon cher, votre femme vous trompe... elle vous en fait porter!... Ouvrez donc les yeux!...» Comme c'est aimable de dire cela à un mari! et comme ça lui fait plaisir!... C'est pour lui rendre service, dites-vous! Non! c'est pour faire du scandale, pour amener des scènes dramatiques entre les époux... et après lesquelles le pauvre mari n'est pas moins ce qu'il était auparatant. Il faut donc prendre cela sans sourciller et sans souffler mot? me direz-vous. Non... mais il faudrait être assez adroit pour punir les coupables en prenant toute

LE TE:.iP3 rvIALCIiE. 221

autre raison pour^aotivor votre vengeance... C'est difficile... mais ce n'est [.is im:ios?ihie.

L'heure est à peine écoulée, et la femme de chambre revient avec son petit papier à la main.

— Monsieur est revenu, j'espère?

— Non, mademoiselle, monsieur n'est pas encore rentré.

— Ahl mon Dieu! comment donc vais-je faire? Madame m'a dit : « Ne revenez pas sans l'argent. »

— Alors vous pourrez rester ici fort longtemps.

— Miiis voilà le petit reçu de madame... elle m'a dit : « Avec cela, un des commis peut vous donner ce (pie je demande; il n'est pas indispensable que ce soit monsieur. »

— Mademoiselle, c'est monsieur qui a les clefs de la caisse. Quand il y a quelque effet à payer, il nous laisse l'argent nécessaire, m:iis pris davantage... Oh! le patron est un homme d'ordre! il sait à un centime près ce que l'on doit [)ayer ou recevoir dans la journée.

La femme de chambre attend encore cinq minutes, puis elle s'en va en s'écriant :

— Ah ! ma foi, tant pis ! je ne peux pas passer ma journée ici ; j'ai ma loilclte à faire aussi.

Mais, quelques instants après le départ de cette fdle, on voit pour la première fois l'épouse du patron entrer dans les bureaux. Clorinde est pfde, agitée par la colère ; ses yeu>; semblent voiiloii- f;iire tout trembler dcv.mt elle, et elle s'écrie d'un air arrogant :

222 m MARI DOÎ^T ON SE MOQUE.

— Qu'est-ce que cela signifie, messieurs? J'envoie ici ma femme de cliaiiihie pour qu'on lui remette douze cents francs qu'il me faut ce matin, et on ne lui remet pas cet argent, sous prétexte que monsieur n'y est pas !

— Ce n'est point un prétexte, madame, répond Puceron en saluant la femme de son patron. M. Corniquet est absent, et madame doit savoir que c'est toujours son mari qui donne l'argent qu'elle fait demander ici.

— Je dois savoir ! Non, monsieur, je ne dois point savoir. Que ce soit M. Adolphe ou tout outre qui donne l'argent, peu m'importe!... Qu'est-ce que cela me fait, pourvu qu'on remette ce que je demande?

— Je ne dis pas le contraire, madame, mnis euliu c'est monsieur qui a les clefs de la caisse, et jias nous.

— Mais c'est intolérable, cela! Et si j'ai besoin d'argent quand monsieur est sorti, il faut que je m'en passe! Cela ne peut aller ainsi... Comment! messieurs, vous n'avez pas d'argent ici?

— Pardonnez-moi, madame, j'ai là trois mille flancs (jue niousieur m'a laissés, mais c'est pouipayer un billet qui échoit aujourd'hui et qu'on va venir toucher.

— Ah I vous avez là trois mille francs, et vous refusez de donner douze francs à ma femme de cluuu bre I Voilà qui est joli! Allons, monsieur, comptez moi vite douze cents franc». Quant à voire biilet, vous le payerez plus tard ; ya ne me regarde pas.

— Non, madame, cela ne se peut pas.

— Qu'est-ce que vous dites, monsieur?

— Je dis, madame, que je ne puis satisfaire à votre demande, car le payement d'un billet ne se remet pas. 11 y va de la répulalion, de l'honneur de mon patron. Ne point payer un billet à l'cchéiince! vous ignorez, madame, tout ce que cela peut avoir de grave pour un négociant. C'est risquer de perdre son crédit, c'est presque se déclarer en faillite. Je tiens trop à l'honneur de mon patron pour lui faire cette injure. Je garde les trois mille francs pour payer son billet.

— Monsieur, vous me dites un tas de choses qui me touchent fort peu et auxquelles je ne tiens pas à rien comprendre. Finissons-en, je vous prie, car ma patience se lasse. Vous avez des fonds, j'ai besoin de douze cents francs, donnez-les-moi sur-le-champ, je le veux.

— Non, madame, non, je ne vous les donnerai pas. Cet argent est sacré, il n'est pas pour vous.

— Savez-vous bien que vous êtes un drôle... un polisson 1

— Je serais tout ce que vous dites, madame, si je cédais à votre demande.

— Oser résister à la femme de votre maître !

— J'ai un patron, madame, mais je»ne suis pas un domestiiiue, je n'ai pas de maître.

— Oh 1 je devais m'attendre à cela de vous. Je vous reconnais... nous êtes cet affreux nain que

M. Adolphe avait pris pour son témoin, et qui avez fait tant de sottises à ma noce.

— C'est vrai, madame, j'avais fait une chanson où je célébrais vos vertus, vos qualités. Je ne faisais que des bêtises, ce jour-là.

— Et M. Adolphe vous a pris, je crois, pour le parrain de son fils?

— Il m'a fait cet honneur, madame.

— En vérité, c'est à ne pas le croire. Voyons, monsieur Puce... Puceau...

— Puceron, madame.

— Pour la dernière fois, voulez-vous me donner cet argent?

— Je suis désolé d'être obligé de vous refuser, madame, mais je vous répète que cela m'est impossible.

— C'est bien, monsieur. Je vais trouver mon père ; il me donnera la somme que je demande; puis je l'enverrai ici pour qu'il vous en fasse chasser.

Puceron sourit légèrement, tout en répondant :

— Madame... pour envoyer ici monsieur votre père, je crois que vous éprouverez quelques difficultés, et qu'il vous faudra plus de douze cents francs.

— Qu'est-ce à dire, monsieur?... Qu'entendezvous par là?

— Madame ignore probablement où loge M. Flutayoten ce moment?

— Mon père demeure rue Joubcrt; je ne pense pas qu'il soit déménagé, car il me l'aurait fait savoir.

LE TEMI'S MARCHE. V.'i

— Je puis vous certifier, madame, que maintenant M. Fiutayot n'est plus logé rue Joubert ; vous ne l'y trouverez pas.

— En vérité! Et où donc est-il, à présent? vous le savez probablement, monsieur, qui savez tant de choses !...

— Oui, madame, je le sais... M. Fiutayot est pour le moment rue de Clichy, à la prison pour dettes, où ses créanciers l'ont fait incarcérer depuis huit jours.

— Quelle horreur I quelle infamie I oser me dire que mon père est en prison!... Vous mentez! vous êtes un misérable, un calomniateur!... Mon père viendra vous traiter comme vous le méritez, monsieur.

— Madame, je ne suis point un calomniateur, je n'avance qu'un fait dont je suis sûr. Au reste, il vous est lacile de vous en assurer. Allez rue Joubert, vous n'y trouverez plus M. Fiutayot; mais allez à la prison de la rue de Clicliy, vous l'y trouverez; vous verrez alors que je n'ai point menti.

Clorinde marche à grands pas dans la salle ; elle est en proie à la plus vive agitation; ses doigts sont crispés, sa respiration haletante; enfin elle frappe avec violence sur un meuble, en s'écriant :

— Je vais chez mon père, monsieur, et si vous m'avez mcnli, comme je n'en doute jia?, tremblez! Aujourd'hui même, vous serez cha:;sé d'ici.,. Et si

M. Adolphe ne le faisait pas, mon père viendra luimême se faire justice!...

— Je serai bien ch;irmêde le voir, madame... car cela me prouverait qu'il a payé ses dettes.

Clorinde est sortie furieuse, en fermant les portes avec fracas.

— Messieurs, que pen?cz-vous de la femme du patron? dit Puceron en s'adressant à ses deux collè- !L;ues. Elle est airaaljlc, n'est-ce pas?... Maij; aussi quel changement en cinq années!... Celte dame, qui était jolie, fraîche, mignarde... et qui n'a encore que vingt-trois ans, en paraît près de trente. Plus de fraîcheur, d'embonpoint ; un teint paie, des yeux fermés, maigre comme un clou... Tout cela ne serait rien, si elle était bonne... mais vous venez d'avoir un échantillon de sa douceur.

Peu de temps après la sortie de madame, un garçon de caisse vient toucher îe billet de trois mille francs. Puceron le paye avec iierté, et s'écrie ensuite :

— Si j'avais donné les douze cents francs à madame, quelle figure aurais-je faite devant cet homme?... Oh! non, non, il ne faut jamais transiger avec riioimeur, avec l'exactitude, lors même que l'on devrait ameuter contre soi toutes les méchantes femmes de Paris I

LA UOi. — DEUX AiUES. 227

Lorsqu'AJolplie roiilre chez lui, le premier soin de Puceron est de lui apprendre ce qui s'est passé et de lui demaiider s'il a eu tort de refuser à madame la somme qu'elle demandait.

— Vous avez parfaitement agi, répond Adolphe ; je ne vous aurais [)oiiit panlonué de toucher à la somme destinée à payer un billet... cet argent était sacié... j\lais que m'apprenez-vous? M. Flulayotesl en j)rison?

— Oui, monsipur,etpour une somme assez ronde... on parle d une vingtaine de mille francs.

— Pourquoi ne me l'avicz-vous pns dit?

— Ma foi, monsieur, s'il laul vous l'avouer, c'est

que je craignais qu'il ne vous prit envie de payer pour lui...

— Rassurez-vous, Puceron, telle n'est point mon intention. Si mon Leau-père était malheureux sans l'avoir mérite, s'il avait éprouvé des revers de fortune, des faillites, je me serais fait un devoir de venir à son aide; mais M. Flutayot se ruine avec des danseuses... il se fait moquer de lui et trouve mauvais que je fasse des enfants à ma femme. Il est trop juste qu'il reçoive le prix de ses folies. Je travaille pour mes enfants, et non pas pour que moi. beau-père donne des voilures et des diamants à ses maîtresses... Il est très-bon d'obliger les gens... mais quand ils en valent la peine ; et c'est de la duperie, de la sottise, de venir à l'aide de ceux qui se conduisent mal... on ne les corrige pas, et on y perd son argent.

— Bravo, mon cher patron, bravo ! Je suis enchanté de vous entendre parler ainsi... mais madame a tlit qu'elle vous prierait de me chasser.

— Ne craignez rien, mon ami, madame n'a aucune puissance ici... et elle n'en a plus que bien peu ailleurs; les cinq années qui se sont écoulées m'ont donné de l'expérience... Je ne respecte plus en elle que la mère de mes enfants... mais il est temps aussi que je mette un ternie à ses folies... Je crois Clorinde incapable d'oublier ses devoirs...

Ici Puceron fait une ligère grimace, mais il a bien soin de se retourner.

— Mais elle jette l'arg^'nt par les fenêtres... Je ne dois plus le soufirir... En cinq années, savez-vousce qu'elle a dépensé pour sa toilette, Puceron?...

— Ma foi nonl

— Cinquante mille francs... Toute sa dot y a passé, moins trois cent cinquante francs que je vais aller lui porter...

— Cinquante mille francs !... 0 les femmes !,.. ô les chillonsl... En cinq ans, je suis bien sûr, moi. de ne pas avoir dépensé plus de cinq cents francs... il est vrai que je ne porte pas de crinoline... Ainsi, madame n'aura pas ses douze cents francs?

— Non, elle recevra le solde de sa dot. Et, à l'avenir, je lui ferai pour sa toilette une pension raisonnable, mais sur(i>ante... Deux mille francs par an pour sa toilette... trouvez-vuus que cela soit suffisant, Puceron?

— Deux mille francs!... rien que pour sa toilette! Mais c'est trop, monsieur, c'csl beaucoup trop... Je ne gagne que dix-huit cents francs, moi, vous le savez, et je vi:, je paye mon loyer, je m'haljille, je fais honneur à tout avec cela... et j'éconouiise encore queUiues napoléons.

— Ce n'est pas la même chose... et deux mille francs paraîtront fort (leu d'argent pour une femme qui en dépensait dix mille... jN'iniporte ! l'avenir de mis enfants veut que je mcltle de l'ordre dans ma maison. Je vais trouver Clorinde et lui apprendre quel est son nouveau budget.

— Ah! sa[)risli, patron, je ne voudrais pas être à votre place...

Adolphe se rend chez sa femme. En lui ouvrant, la femme de chambre semble embarrassée, et dit :

— Je ne sais pas si madame est. . . visible. . .

— Visible!... Est-ce qu'on ne l'est pas toujours pour son mari?

— Mais... c'est que... madame a du monde...

— Eh bien... elle est donc visible, alors?

Et, sans s'arrêter davantage avec la camérisie, Adolphe marche vers la chambre de sa femme, qu'il ouvre brusquement; il aperçoit alors le bel Édouaid Valdeville, assis avec beaucoup de sans-fagon sur un divan, près de Clorinde, qui demeure fort surprise et ne peut s'empêcher de rougir à l'aspect de son nr.a. i.

M. Valdeville semble ne pas savoir s'il doit se deranger pour ce mari qui se permet d'entrer chez sa temme sans y être attendu. Cependant il daigne saluer légèrement Adolphe, mais sans se lever. Clorinde, qui a bien vite repris son air impertinent, s'écrie :

— Ahl c'est vous, monsieur... vous venez m'apporler de l'argent... Mon Dieu! i! ne fallait pas vous déranger pour cela... j'aurais renvoyé ma femme de chambre.

Adolphe, voyant qu'on ne lui offre pas de s'asseoir, prend un fauteuil dans lequel il se jette, tout en disant :

— Pardonnez-moi , madame, il était nécessaire

que je me dérani^pnssc et vinsse moi-même, car j*ai des comptes à régler avec vous.

— Des comptes! je n'entends rien aux comptes, monsieur, faites-m'en grâce et donnez-moi l'argent ({lie je demandais et que votre affreux nain de commis n'a pas voulu me donner... J'aime à croire, ronsieur, que vous chasserez cet insolent subordonné qui a été foit maliiontiête avec moi...

— Non, madame, non, je ne chasserai pas mon commis, parce qu'il a fait son devoir en ne touchant point à la somme destinée à payer un effet; je l'aurais chassé s'il avait fait le contraire.

— Très-bien, monsieur, très-bien I On insulte votre f(MHme, et vous approuvez celai... Je vous en fais mon compliment.

I,e beau Valdeville voit que la discussion va se prolonger ; il se décide enOn à se lever, fait un gracieux salut à Clorinde, en murmurant :

— Je vois que vous êtes en affaires sérieuses, je vous laisse, belle dame, mais n'oubliez pas que demain nous avons une cavalcade arrangée pour aller jusqu'à la Marche!...

— Oh! soyez tranquille, je n'oublie jamais ces choses-là.

Ce monsieur s'éloigne alors, après s'être à peine .nclincen passant devant Adolphe; celui-ci fronce II! sourcil et murmure :

— On croirait que ce monsieur ne me reconnaît

pas, il était votre témoin à notre mariage... Ces! r. peine s'il m'a salué...

— Mon Dieu ! ce monsieur vous a vu si peu depuis, il a bien pu vous oublier!... Vous n'allez pis apprendre la politesse à M. Valdeville, qui est un dos cavaliers du meilleur monde!...

— Je ne sais pas si, dans le meilleur monde, on • e tient près d'une dame comme ce monsieur se tenuit près devons, mais je trouve cela très-peu convenable, moi... un peu plus, et ce monsieur metlait ses bottes sur le divan...

— Encore une fois, monsieur, vous n'avez p s riiabitude du grand monde... vous vous étonnez de ce qui est reçu partout...

— C'est possible, madame, laissons là ce monsieur. Voici la somme que j'ai à vous remettre... trois cent cinquante francs...

— Comment dites-vous, monsieur? trois cent cinquante francs! Vous faites erreur, c'est douze cens francs qu'il me faut et que j'avais fait demander en bas.

— Je le sais fort bien, madame, mais cette somme est tout ce qui vous revient maintenant. Je ne vous en donnerai pas davantage.

— Qu'est-ce à dire, monsieur? cpie signifie cette plaisanterie?... Vous osez me refuser de l'argent!... vous n'en avez pas le droit, vous avez touché cinquante mille francs pour ma dot, ne l'oubliez pas I

— 01»! je ne l'ai pas oublié un moment, et c'est

pour cela que jusqu'à ce jour j'ai bien voulu satisfaire à vos demandes de fonds. Mais votre crédit est épuisé : en cinq années, madame, vous avez dépensé ou plutôt gaspillé vos cinquante mille francs moins ces trois cent cinquante francs que je vous apporte et qui complètent la sonune.

— Moi ! j'ai dépensé cin(|uante mille francs en cinq ans 1... Ce n'est pas vrai, monsieur... vous en imposez !

— Madame, je ne marche jamais qu'avec les preuves à l'appui de ce que j'avance... j'ai tous vos reçus... les voici, il n'en manque pas un... Je ne pense pas que vous vouliez renier votre écriture?... il y en a làpour quarante-neuf mille six cent cinquante francs.

Clorinde est un moment atterrée, elle regarde quelques-uns de ses reçus, puis les jette en l'air en s'écriant :

— Eh bien, monsieur, que me fait tout cela, après tout... si j'ai dépensé cette somme, c'est que j'en ai eu besoin! I^st-ce donc à dire que maintenant il faudra que je me prive de tout... que je ne suive plus les modes... que vous me forciez à me cacher à tous les yeux'.'

— Non, madame, non... vous ne serez point obligée de vous cacber... Seulement, je ne vous donnerai plus dix mille francs par an j)our votre toilette... mes moyens ne me le peruiclteul pas. Nous avons des enfants, madame, et si vous ne songez pas à eux, je ne les oublie pas, moi.

•2-4 Un MARI DONT ON SE 5I0QUE.

— Et VOUS dépensez ciix mille francs par an puer eux?

— Non, madame, mais je veille à ce qu'ils no manquent de rien. S'ils n'ont pas les caresses de leur mère, c'c^^t biin le moins qu'ils en soient dédommaf:;és par les bons soins des étrangers.

— Au fait, monsieur, combien com| tez-vous me donner par an pour ma toilette?

— Deux mille francs, madame.

— Deux mille francs!... Ah! quelle horreur!... Mais il n'y a pas là de quoi payer mes chapeaux!... Deux mille francs!.., une épicière en dépense davantage!

— Je ne crois pas, madame.

— Vous oubliez comment j'ai été élevée, monsieur.

— Ohl fort mal, madame, cela se voit...

— Vous profilez de ce que mon père est malheureux en ce moment jiour agir ainsi... car c'est affreux, cela... mon pauvre père I... il est en prison... pour avoir été trop bon sans doute... Vous le savez, et vous n'allez pas le délivrer !... Fi, monsieur!... c'est indigne, cela!

— Non, madame, je n'irai pas délivrer monsieur votre père, car s'il est en prison, c'est pour avoir fait des folies impardonnables à son âge... il entrelient des danseuses de l'Opéra... il leur donne des voitures...

— Mais c'est très-bon genre tout cela.

— Oui, madame, le même genre sans doute que coliii qui permet à M. Valdeville de se vautrer près

j dii vous sur im divan...

- — Se vautrer ! , . . quelles expressions !

— C'est la plus juste pour donner une idée de la tenue de ce monsieur. Quant à M. Flntayot, qui a trouvé l)on de se ruiner avec des rats de l'Opéra, je n'irai point faire ouvrir les portes de sa prison... car le meilleur moyen de le corriger, c'est de le laisser réfléchir où il est sur le rc.sultatde sa conduite...

— Fort bien, monsieur, gardez votre argent, n'ouvrez pas votre bourse à votre heau-père. Grâce au ciel, il ne manquepas d'amis qui lui tendront la main.

— Je le désire, madame, mais j'en doute.

— Et vous êtes décidé à ne me donner que deux mille francs pour ma toilette?

— Oui, madame.

— C'est sans doute votre maîtresse qui vous a donné ce conseil ; elle vous aura dit que c'était bien assez pour habiller votre femme!

— Je n'ai point de maîtresse, madame, et pour ce que je fais, je n'ai pris conseil de personne.

— Ahl vous oubliez, monsieur, que l'on connaît l'intimité de votre liaison avec votre chère marraine... que personne n'en est la dupe...

Adolphe se lève brusquement, en disant :

— Je suis venu ici, madame, pour régler nos comptes, vous apprendre ce que vous aurez à touchtT désormais pour votre toilette, et non pas pour

enlendre outrager une personne digne de tout mo:î respect... de toute ma reconnaissance... Quant a c monsieur que j'ai trouvé près de vous, conseille; lui, madame, d'être plus poli avec moi, à l'avenir... croyez-moi... conseillez-lui cela.

Adolphe est parti. Clorinde est furieuse, elle se hâte de mettre un chapeau, un chàle, et se rend bien vite chez son amie Malvina, à laquelle elle conte tout ce qui vient de se passer entre elle et son mari. Madame Doublelon semble fort étonnée de ce qu'elle apprend ; elle s'écrie :

— C'est bien singulier 1 Ton mari t'a dit tout cela? Mais il est donc moins bête qu'il n'en avait l'air?

— Eh non, ma chère, je suis certaine que tout lui aura été soufflé d'avance par sa marraine... sa maîtresse... cette femme qui, dès le commencement de mon mariage, est venue pour me prêcher réconomie... et tu te rappelles comme je l'ai reçue... M'offrir deux mille francs par an pour ma toilette, n'est-ce pas révoltant?... Comment faire?... Si je plaidais en séparation?...

— Il faut des motifs graves... des preuves de l'infidélité de ton mari...

— Diable! ce sera difficile...

— Si tu pouvais le surprendre en tête-à-téte avec cette belle marraine... dans une position délicate...?

— Tu as raison... il faudra que je les fasse guetter... Et conçoit-on ce monsieur qui se permet de

trouver mauvais que M. Valdeville soit assis à côté de moi sur un divan...?

— Ah ! M. Valdeville était donc chez toi quand ton mari s'y est rendu?... ,

— Oui, ma chère... nous causions... Edouard me liiconlait je ne sais quelle aventure fort drôle...

— Edouaid!., .Ah! lu le nommes rien qu'Edouard, à présent? interrompt Malvina en se mordant les lèvtes et s'eflorçanl de sourire pour cacher le dépit, la ialousie qui brillent dans ses yeux.

— Eh bien, oui... .Mon Dieu!... pourquoi pas?... nous nous voyons assez souvent pour ne plus être en rérémonie...

— Oui... en effet... j'ai remarqué que depuis quelque temps il y avait entre vous deux très-peu de cérémonie. . . Mais M. Valdeville. . . ou Edouard, comme tu l'appelles si bien, m'avait refusé hier de me conduire au bois aujourd hui, parce qu'il avait, disait-il, affaire à Versailles... il parait que c'était toi qui étais son Versailles?

Cliirinde fait un mouvement d'impatience en répondant :

— Mon Dieu ! il aura changé d'idée, voilà tout. . . A propos, ma chère, sais-tu que mon père est en prison, àClichy?

— Oui, je l'avais entendu dire il y a quelques jours...

— Est-ce (|iie ton mari ne pourrait pas se charger de le faire sortir?...

— Comment cela?

— Mais... en lui trouvant de l'argent, en lui cm lisant prêter... ou en lui en prêtant lui-même ,.

— Mon mari, prêter de l'argent î... Ah! on voit !iien que tu ne le connais pas ! Et puis, il paraît qnc ;on père est entièrement ruiné... nettoyé, comme disent ces messieurs...

— Mon Dicn ! comment donc le tirer de là?

— Alîl une idée... dis à M. Valdeville de cnulionner ton père... il le peut, ilesttrès-riclie... alors cela ira tout seul.

— Ah I je n'oserai jamais lui demander cela...

— Pourquoi donc?... quand on est sans cérémonie, comme vous l'êtes ensemhlo!... Demande-lui cela, et je suis certaine qu'il te saura gré de cette marque de confiance.

— Eh bien... je verrai... Au revoir, chère, et merci de ton conseil.

« Oui, demande-lui cela! se dit Malvina en regardant Clorinde s'éloigner. Je connais aussi Edouard, moi, et mieux que toi, j'espère... Il ne prêterait pas deux sous à sa sœur ! Demiande-lui de prêter del'argenl à ton père, et je gage bien (|u'il ne retournera plus chez toi. Ah! tu l'appelles Edouard... ah! il va chez toi quand il se dit à Versailles... C'est bien, j'éclaircirai mes doutes... et si tu me trompes, ma chère Clorinde, je sais comment on se venge, moi... et ce ne serait pas long. »

En quittant sa femme, Adolphe trouve dans ses bureaux Augustin BrcLhartl, qui l'attendait; celui-ci court lui prendre la main en s'ccriant :

— Oui, mon cher ami, c'est moi... ton ancien camarade, ton fidèle et dévoué Augustin... Me voilà de retour enfin... Ouf! j'en avais assez de la Russie... cin(j ans, mon cher... cinq ans et un «nois absent... Tu dois bien le savoir, car je suis parti le surlendemain de ton mariage, où j'ai eu l'avantage d'clre ton témoin... avec ce petit monsieur que je vois là-bas à ce bureau...

— Oui... oh! je me rappelle fort bien cette époque... Et as-tu lait fortune eu llussie? es-tu content do Ion voyage?

— Je suis content d'être revenu... A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère!... J'ai gagné beaucoup d'argent là-bs'S... mais on en dépense tant!... Rien que pour se vêtir, se mettre à l'abri du froid... tiens, figure-toi que je me suis fait faire une pelisse qui m'a coûté trois mille roubles...

— Diable! c'est cher.

— Mais aussi qu'elle était belle!... tout en astracan et en poil d'ours gris de Sibérie... C'était magnifique!

— Tu l'as rapportée avec toi, j'espère?

— Oui... c'est-à-dire je l'avais rapportée... mais voilà qu'en traversant la Pologne... je ne sais comment elle avait été placée à la gare d'un chemin de fer, mais deux chiens énormes... de ces chiens qui ont l'habilude des grandes chasses, l'ont aperçue, l'ont prise pour un ours véritable, se sont jcités dessus et l'ont mise en lambeaux... c'est-à-dire que si j'avais été dedans dans ce moment-là, j'aurais infailliblement été dévoré avec ma pelisse.

Un rire étouffé se fait entendre du côté du bureau de Puceron ; Adolphe lui-même a de la peine à garder son sérieux, tout en répondant au commis voyageur :

— Alors tu as couru un grand danger?

— Oui, parbleu!... j'en ai frémi après... mais, en voyageant, on est exposé à tant de choses !

— Tué par une pelisse, c'est un nouveau genre de

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