UN BANC DU BOULEVARD
voulez-vous absoluraent que je joue d'un instrument à vent?
— Parce que vous avez une voix de mirliton.
Le vieux monsieur en a assez ; il se lève et quitte le banc, poursuivi par les éjlats de rire de cette dame qui s'est moquce de lui; mais tout n'est pas rose quand on court les bonnes fortunes; on en rencontre parfois de mauvaises !
Apres la dame au voile de gaze, qui vient aussi de se lever et de partir, était assise une femme du peuple, fort pauvrement habillée, ia tôle couverte d'un fichu de couleur, mais jeune encore et qui serait jolie si la fatigue, le travail, les privations, la misère, n'avaient pas déjà flétri ses traits.
Cette femme regarde incessamment à sa droite; elle paraît inquiète; elle doit attendre quelqu'un, mais, à coup sûr, ce n'est pas un amoureux ; les rendez-vous galants ne donnent pas un air si triste, si malheureux.
Eidiu, une petite fille de six à sept ans accourt, et la figure de la jeune mère s'éclaircit un peu; elle attire l'enfant tout contre elle, en lui disant :
— Ah! te voilà... je commençais à être inquiète, je craignais qu'il ne te lût arrivé queUiue chose...
— 0 maman, il n'y a jias de danger, je prends bien garde aux voitures comme tu me l'as tant reconnnandc...
— Eh bien, a^lu trouvé ton père?
— Oui, maman; mais pas chez le premier mar-
l'N MARI DONT ON SE MOQUE.
chand de vin que tu m'avais indique... il n'y était pas. Quand j'ai demandé au con ploir : «M. Jean- Louis est-il ici?» on m'a répondu : «Non; il n'y a !>as de danger qu'il revienne; il doit dcrargenl ! On lui a dit qu'il fallait qu'il paye l'ancien avant d'avoir du nouveau ; alors il ne revient plus ! Encore un chien d'ivrogne qui nous met dedans I »
— 0 mon Dieu!
— Alors je m'en allais ; je ne savais plus où chercher pour trouver papa, quand un commissionnaire sortit aussi de chez le marchand de vin, et me dit : « Vous cherchez Jean-Louis, ma petite? — Oui, monsieur; c'est mon papa, et maman l'attend depuis ce malin, et nous n'avons pas encore diné. — Eh bien, tenez, il va maintenant à cet estaminet que vous voyez là-bas au coin, où il y a six billards; vous l'y trouverez. »
— 0 mon Dieu! le billrird à présent! Ce n'était donc pas assez du vin !.., il faudra y joindre le jeu!.., Enfii), tu as été à cet estaminet?
— Oui, maman. J'étais embarrassée, car je me suis trouvée dans une grande, grr.nde salle, où il y avait tout pUin de biliar^'s, et ils étaient tous occupés par des messieurs en blouses comme papa ; je ne savais à qui m'adresser. J'ai demandé à un garçon : « M. Jean-Louis, s'il vous plaît?» Il s'est mis à rire, en me répondant : « Est-ce que vous croyez que je sais les noms de tous ces loupeurs-là?... Cherchez... piomenez-vous, ça n'est pas défendu. » Alurs, je me