UN BANC DU COULEVARD
suis promenée autour desbillurds; mais, comme tous ces messieurs fumaient en jouant, il y avait tant de fumée dans la salle que c'est à peine si on pouvait y distinguer le mnndc. Enlin j'ai reconnu papa qui élailen train de joL;er; j'étais bien contente de l'avoir trouvé; j'ai couru à lui et je l'ai tiré par sa blouse pour qu'il voie que j'élais là... mais apparemment que j'ai eu tort de le toucher, car il s'est mis à jurer bien fort, en disant : « Quel est l'animal qui vient me cogner pour me faire m.ar:quer mon cr.rambclage? — C'est moi, papa, lui dis-je en trcn:i!)lant. Alors... oh! alors... il m'a donné un qros soufllet... »
— Pauvre Julienne!... il t'a frappée... toi, son enfant!... le méchant!,..
— Oh! ra ne m'a pas fait bien mal, va, et puis il m'a dit : « Qu'est-ce que tu viens faire ici, toi? — Je viens, papa, parce que maman m'a envoyée pour te chcrclîer; nous n'avons pas dîné, nous t'attendions toujours, et si tu ne veux pas revenir, donne-moi au moins un peu d'argent... maman n'en a plus du tout... » Mais il a juré encore... il avait l'air fort en colère; il s'est écrié : « On ne me laissera donc jamais tranquille !... Tu m'as fait manquer un superbe carambolage qui m'aurait fait gagner la partie!... Va t'en, fiche-moi le cani{)... et dis à ta mère que je ne veux pas qu'on se melle sur le pied de m'envoyer chercher. » Je lui tendais la main pour avoir de l'argent, mais il m'a repousséc, en s'écri :nt : « Est-ce que j'ai de l'argent à vous donner! allons! allons!
file bien vite... » Et comme j'avais peur d'être encore battue, je m'en suis allée et me voilà.
La pauvre mère presse sa fille contre son cœur, en murmurant :
— II n'a pas d'argent pour nous ; il nous laisse sans pain! et il passe sa journée à jouer au billard, ta fumer, à boire!... Ah ! quel malheur!... Et pourquoi donc de tels hommes se marient-ils, puisqu'ils ne veulent pas travailler pour nourrir leurs enfants!...
Quelques ir.stanls s'écoulent; la petite fille se tenait toujours debout entre les jambes de sa mère, qui semblait absorbée dans sa douleur. Enfin, l'enfant balbutie :
— Maman... j'ai bien faim... est-ce que nous ne mangeons pas aujourd'hui?
Alors la pauvre mère éprouve comme un mouvement nerveux et presse avec plus de force sa fille contre son cœur en élevant ses regards vers le ciel ; puis, au bout d'un moment, de grosses larmes s'échappent de ses yeux et inondent son visage. Quand la petite Julienne voir pleurer sa mère, elle s'écrie •
— Maman... je n'ai plus faim!... ne pleure pas... je t'assure que je n'ai plus faim !...
Pauvre enfant! qui pourrait rendre ces accents partis de l'ànie!... ce pitux mensonge, auquel sa mère ne peut répondre que par des baisers! Celle-ci a reporté ses regards vers la terre, j)ui--, tout à coup, en voyant sa main à laquelle est un anneau d"or, son alliance de mariage, elle s'écrie :
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— Ah! j'ai encore cette ressource... Tiens, ma fille; il y a des bijoutiers par ici... tu vas avoir div pain... C'est bien le moins que cette alliance qui a fait mon malheur t'empcche au moins de mourir de faim!
Et la pauvre femme s'éloigne précipitamment en tenant son enfant par la main.
Toutes les scènes ne sont pas gaies. sur les bancs de bois... mais il faut prendre les choses comme elles se présentent.
11 reste encore sur le côté du banc une espèce d'ouvrier; mais il dort ou du moins il en a l'air. Quant aux amoureux assis de l'autre côté, ils continuent à se parler de très-près, sans s'occuper de ce qui se passe autour d'eux.
Deux personnes viennent s'asseoir à la place où était la pauvre mère. C'est un couple d€Jà sur le retour ; mise bourgeoise, tournure province, porteurs, l'homme et la femme, d'un assez gracieux embonpoint.
C'est le monsieur qui s'assoit le premier, en s'écriant :
— Ah I sapristi! je ne suis pas fâché de me reposer... les jambes me renirent!... ettoi, Octavie?
Octavie répond d'un air d'assez mauvaise humeur, et en étalant sa robe avec précaution avant de s'asseoir :
— Les jambes vous rentrent!... vous êtes toujours éreinté maintenant! Il ne faut pas grand'chose pour
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VOUS f.; liguer !... Ah! monsieur Glupin, vous n'allez plus!... vous n'allez plus du îoull
•— Commenl ! je ne vais plus? je vous trouve encore plaisanîe, Rîadamc! D. puis ce matin nous marchons, nous trottons dons Paris, et vous trouvez surprenant que je sois fatigué !...
— Ne faudrait- il pas rester cnrcrniés dans la chambre de l'hôtel oit nous sommes descendus? Nous sommes venus à Paris pour faire un voyage d'fîgrément... et jusqu'à présent quel est donc l'agrément que vous m'avez procuré?
— Mais, Octavie, vous êtes insatiable... vous n'êtes jamnis contente! D'abord, nous avons déjeuné et dîné chez le traiteur...
— Oui ! avec ça que c'était bon ! déjeuner à vingt et un sous, dîner à trente-deux sous... des moules à chaque repas! moi, qui ai toujours peur d'enfler! comme ça m'a régalée...
— Moi, j'ai trouvé que c'était bon... sauf le becfsteak, qui sentait trop le hareng!... Quand je m'en suis plaint au garçon, il m'a dit : «Monsieur, c'est qu'il est au beurre d'anchois. »
— Puisque vous étiez si fatigué, pourquoi ne sommes-nous pas entrés dans un café? Dieu mjcrci ! il n'en manque pas à Paris... on ne voit que cela... il y a un boulevard... je ne sais pas son nom, mais un ti'ès-joli boulevard, où je n'ai vu que des cafés depuis le commencement jusqu'à la fin; et, ce qui m'a l;ien surprise, c'est que tous étaient pleins de monde; les
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lalj'cs placées en dehors, Fur ic boulevard, éh'.irnt toutes occupées. Il paraîtrait, d'après cela, qu'ici les hommes font tontes leurs affaires en prenant quelque chose... c'est bien agréable, et je ne m'étonne plus que tout le monde veuille venir s'établira Paris. — Et moi, madame, j'en ai assez de vos cafés; merci, je sais ce qn'il en coûte! Nous y sommes entrés ce matin... nous avions envie de nous rafraîchir; naturellement, j'ai demandé de la bière. Le garçon me dit : « Monsieur veut deux bogs? » Moi, je crois qu'il m'offre une nouvelle liqueur, et je lui réponds : «Non, je veux de la bière... servez-nous de la bière!...» II reprend : i'. Eh bien, est-ce deux bogs qu'il vous faut? » Ah I alors je m'écrie : « Je ne connais pas vos bogs! servez-nous une bouteille de bière, delà bonno et qui mousse ! » Cet impertinent garçon se met à rire et me répond enfin : «Monsieur, on ne sert plus de la bière en boulciile à Paris!,., vous arrivez de la province, à coup sîir! — Certainement; nous arrivons de Nogent-leTioirou, jolie petite \ille dans le Perche, et dont les habitants ne sont pas absolument des imbéciles! Eii bien, si vous ne servez plus la bière dans des bouteilles, dans quoi donc la servez-vous? dans des pots, dans des soupières? — Non, monsieur; nous servons des caniieltcs, des moss, des chopes, des bogs! » Comme je ne connnissi'.is rien à tout cela, je lui dis : «Donnez-nous de la bière dans ce que voudrez, pourvu qu'elle soit bonne. — Monsieur la veut-ii de Strasbourg ou de Bavière? » Je lui
dis : « Ça nous est égal si elle est bonne. » Très-bien; voilà mon garçon qui part et revient bientôt avec deux verres qui avaient la forme de verres de Champagne et n'étaient guère plus grands; la bière était dedans; d'abord, je ne trouve pas propre qu'on vous serve de la bière toute versée, et il y avait beaucoup de mousse, ce qui fait qu'il ne restait plus beaucoup de bière. Je dis au garçon : « Comment appelez-vous ça? — Monsieur, ce sont des bogs. » Vous vous empressez de porter le verre à votre bouche... Vous rappelez-vous, Octavie, le cri que vous avez poussé?
— Je le crois bien! c'était horriblement amer.,, un vrai chicotin ! j'ai cru que le garçon s'était trompé et nous avait servi du quinquina !
— Je me mis à goûter aussi, pour savoir si vous aviez raison, et le fait est que j'ai trouvé cela d'une amertume insupportable. Je rappelle le garçon et je lui dis : «Vous vous serez trompé, cetlebièrenc vaut plus rien; c'est amer à ne pas boire! » Ce drôle-là se met encore à rire, en s'écriant : « Eh ! monsieur, c'est de la bière de Strasbourg; plus elle est amèrc, d plus les amateurs la trouvent bonne. — Je souhaite bien du plaisir aux amateurs, mais cela ne nous plaît pas à nous. Est-ce que vous n'en avez pas d'autres? — Si, monsieur, de la bière de l'uiiicli ; elle est bien plus douce. — Alors, apportez-nous de la bière de Munich; mais pas tant de mousse dans les verres, vous comprenez! »Lo garçon part, et nous rapporte deux autres mesures;... il y avait moins de mousse,
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j'en conviens ; le garçon me le fait remarquer en me disant: «Voyez-vous! presque pas de faux col!... — Comment! de faux col?» m'ccriai-je, car je ne comprenais pas ; mais le garçon m'apprit que Ton nommait ainsi la mousse qui était sur la bière. Le mot me parut assez ingénieux, et je me promis, la première fois que je prendrais de la bière à Nogentle-Rotrou, de dire : « Garçon ! donnez-moi un verre de bière sans faux col! »
— Mon ann", sa bière de Munich était assez bonne, convenez- en.
— Oui; elle n'était pas mauvaise, quoique encore un peu amère. Mais le plus amer de tout, c'est ce qu'il fallut payer pour cela. Je dis au garçon : «Combien vous dois-je? — Un franc soixante, monsieur.» Moi, je dresse bs oreilles 1 Un franc soixante se traduit par trente-deux sous. Je réponds au garçon : « Vous vous embrouillez dans vos centimes, vous faites erreur! je ne peux pas devoir trente-deux sous pour deux verres de bière, c'est impossible ! » Le gredin se met encore àrire, et me dit : «Non, je ne me trompe pas! Vous avez quatre bogs, à quarante centimes... total, un franc soixante centimes. — Pourquoi me comptez-vous quatre liogs? nous n'en avons bu que deux ! — Monsieur, il ne fallait pas vous laisser servir de la bière de Strasbourg et y goûter 1 II faut payer tout ce qu'on a goûté, naturellement, — Et vous prenez huit sous pour un verre de bière! — Oui, monsieur, quarante centimes par bog... — Mais
c'est épouvantable ! aulrcfois, pour huit sous, on vous servait une Louteills de bière, et qui valait mieux que celle-là... mais vos quatre bogs font à peine le contenu d'une bouteille; ca la met donc cà trentedeux sous la bouteille...» Enfin, j'eus beau crier, il me fallut payer; mais on ne me reprendra plus à boire de la bière à Paris !
— Il faut pourtant bien se rafraîcnir quand on a soif!
— Madame, il y a d'autres moyens. J'ai entendu des marchands qui criaient de la limonade à deux liards le verre.
— Ah! 11! monsieur. Pourquoi pas du coco tout de suite?
— Le coco e«t une boisson très-saine et nullement méprisable.
— Si c'est comm.e cela que vous me régalez, je vous remercie. Voyons, mo-isieur Glupin, est-ce que vous êtes encore f.;li.'.';i!é?
— Mais, certainement; qu'est-ce qui nous presse, d'ailleurs? on est bien ici, on voit passer le monde...
— Et ça ne coûte rien, n'est-ce pas? Mais moi, monsieur, je veux que vous me fassiez voir quelque chose ce soir; je ne suis pas venue à Paris pour m'y asseoir sur un banc !
— Mon Dieu! Octavie, je vous ai déjà fait voir quelque chose ce matin ; vous n'êtes jamais contente ! v
— Ah! oui, avec cela que c'était gai! Monsieur me